Nous citerons d'abord un conte hessois (Grimm, III, p. 202): Trois vieux
soldats congédiés montent, l'un après l'autre, la garde dans une forêt
qu'ils ont à traverser; ils reçoivent successivement d'un vieux petit
homme rouge un manteau qui fait avoir tout ce que l'on souhaite, une
bourse qui ne se vide jamais, un cor qui fait venir tous les peuples du
monde. (Dans un autre conte allemand, très voisin, de la collection
Curtze, p. 34, les objets merveilleux sont un bâton qui procure à boire
et à manger, une bourse inépuisable et une trompette au moyen de
laquelle on fait venir autant de soldats qu'on en veut.)--Dans un
troisième conte allemand (Proehle, I, nº 27), c'est d'une vieille que
quatre frères déserteurs reçoivent, comme dans le premier conte
lorrain, les objets merveilleux (bourse, trompette, chapeau qui procure
tout ce que l'on désire, et manteau qui transporte où l'on veut), et,
toujours comme dans notre conte, la vieille demande à celui qui monte la
garde de la laisser se chauffer à son feu. Dans un conte italien des
Marches (Gubernatis, _Zoological Mythology_, p. 288), les objets
merveilleux (bourse, sifflet qui fait venir toute une armée, et manteau
qui rend invisible) sont également donnés par une vieille, une fée, à
trois frères.--Un conte écossais (Campbell, nº 10) met en scène trois
soldats, un sergent, un caporal et un simple soldat, comme notre conte.
S'étant attardés en allant rejoindre leur régiment, ils entrent dans une
maison déserte, où ils trouvent une table bien servie. (C'est, on le
voit, l'introduction de notre variante.) Trois princesses enchantées,
qu'ils parviennent plus tard à délivrer, font présent, la première au
sergent d'une bourse magique; la seconde au caporal d'une nappe qui se
couvre de mets au commandement et transporte où l'on veut; la troisième
donne au soldat un sifflet merveilleux.
Dans un conte flamand de Condé-sur-Escaut (Deulin, I, p. 85), une
princesse-serpent à tête de femme est délivrée par un petit soldat. Elle
vient ensuite trois fois pour l'emmener avec elle; il dort. Elle laisse
alors auprès de lui un manteau et une bourse magiques[172].--Il n'y a
également qu'un soldat dans un conte roumain de Transylvanie, dont nous
résumerons l'introduction dans les remarques de notre nº 42, _les trois
Frères_.
[172] Comparer, pour cette introduction seulement, entre autres
contes, les contes allemands, p. 16 de la collection Wolf, et nº 93
de la collection Grimm, ainsi que le conte écossais nº 44 de la
collection Campbell.
* * *
Un second groupe comprend un certain nombre de contes. On peut citer
d'abord un conte italien recueilli à Rome (Busk, p. 129), dans lequel un
vieux bonhomme, très pauvre, laisse en héritage à ses trois fils un
vieux chapeau, qui rend invisible, une vieille bourse, où il y a
toujours un écu, et un cor qui procure ce que l'on désire, dîner,
palais, armée, etc. (Comparer l'introduction presque identique d'un
conte sicilien de la collection Pitrè, nº 28, où les objets dont
héritent les trois frères sont une bourse, un manteau qui rend invisible
et un cor qui fait venir des soldats.)--Dans un conte du Tyrol allemand
(Zingerle, II, p. 142), où les objets sont absolument les mêmes et ont
les mêmes propriétés que ceux du premier conte lorrain, le père qui les
lègue à ses trois fils n'est pas représenté comme pauvre (comparer un
autre conte tyrolien, _ibid._, p. 73).
Dans ces divers contes, il n'est pas dit comment les objets merveilleux
étaient venus en la possession du père des jeunes gens. Un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 5) explique qu'ils lui avaient été
donnés par une fée de ses amies.--Dans un conte grec moderne (Hahn,
variante du nº 9), le père les avait reçus d'un serpent reconnaissant,
et son fils, qui les trouve après sa mort, n'en découvre que par hasard
les propriétés.
Dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 30), un père, très pauvre, lègue
à son fils aîné une vieille couverture, au cadet une vieille bourse et
au plus jeune un cor. Trois fées, qui voient un jour les jeunes gens
faisant la sieste devant leur cabane, sont frappées de leur beauté et se
disent qu'elles vont leur faire des dons: la couverture transportera
partout où l'on voudra; la bourse fournira l'argent qu'on lui demandera;
si l'on souffle dans le cor, la mer se couvrira de vaisseaux.--Ailleurs,
dans un autre conte sicilien (Pitrè, nº 26), ce sont les objets
merveilleux eux-mêmes (bourse, serviette qui se couvre de mets au
commandement et violon qui force les gens à danser) que les trois fées
donnent, comme dans un songe, à Petru endormi.--Dans un conte irlandais
(Kennedy, II, p. 67), un jeune homme, qui a partagé ses petites
provisions de voyage avec une pauvre vieille femme, voit en songe une
belle dame qui lui donne une bourse magique; une autre fois, il reçoit
de la même manière un manteau qui transporte où l'on veut, et, une
troisième fois, un cor de chasse qui appelle au service de son
possesseur tous les soldats qui l'entendent.
* * *
Dans deux contes, un conte allemand (Wolf, p. 16) et un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 31), le héros trouve moyen d'enlever à des brigands les
objets merveilleux.
Enfin, dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 58), l'aîné de deux
frères trouve sur son chemin une bourse pleine d'argent (il n'est pas
dit qu'elle soit merveilleuse). Le cadet rencontre des enfants qui se
disputent au sujet d'une chaise qui transporte où l'on veut et d'une
trompette qui fait venir autant de soldats qu'on en désire. Le jeune
homme leur dit qu'il va faire le partage. Il se fait remettre la
trompette, s'assied sur la chaise et se souhaite dans la ville du roi,
père de la princesse qui lui dérobera les objets merveilleux. (Nous
reviendrons plus bas sur cette forme particulière.)
* * * * *
Dans plusieurs des contes ci-dessus mentionnés,--conte allemand de la
collection Grimm, conte roumain de Transylvanie, conte italien de
Rome,--le héros, comme dans les deux contes lorrains, va jouer aux
cartes avec une princesse; mais, dans aucun, la princesse ne gagne les
objets merveilleux, comme cela a lieu dans notre premier conte; elle les
dérobe, comme dans notre variante. Ainsi, dans le conte roumain,
Hærstældai, le soldat, se rend chez la fille du roi, qui aime beaucoup à
jouer aux cartes et qui ruine tous ceux qui osent jouer avec elle: elle
a promis sa main à celui qui la vaincrait au jeu. Quand la princesse
voit qu'elle ne peut ruiner Hærstældai (celui-ci a une bourse qui ne se
vide jamais), elle le grise et lui prend la bourse merveilleuse. Comme
elle ne veut pas la lui rendre, il déclare la guerre au roi, et, au
moyen d'un chapeau magique, d'où il sort, quand on le secoue, autant de
soldats que l'on veut, il a bientôt à ses ordres une grande armée. A la
vue de cette armée, le roi fait rendre la bourse. Hærstældai retourne
jouer aux cartes avec la princesse, qui l'enivre encore et lui vole ses
deux objets merveilleux.
Dans les contes italiens de Rome et des Marches, le héros, après que sa
bourse lui a été volée, se fait prêter successivement par ses deux
frères leurs objets merveilleux, comme dans les deux contes lorrains.
Dans le conte allemand, la princesse, après avoir grisé le soldat,
substitue à sa bourse inépuisable une autre bourse en apparence
semblable, comme dans notre variante.
* * *
Il serait trop long d'examiner les modifications de détail que cette
partie du récit (le vol des objets merveilleux) présente dans les autres
contes de cette famille dont nous avons étudié l'introduction.
* * * * *
Quant à la dernière partie, notre variante présente une forme beaucoup
mieux conservée que notre premier conte. Dans presque tous les contes de
cette famille, c'est aussi après en avoir fait involontairement
l'expérience sur lui-même, que le héros reconnaît la vertu des deux
sortes de fruits. Nous ne connaissons que le conte tyrolien (Zingerle,
II, p. 142), cité plus haut, où il en soit autrement. Là, un ermite,
comme la vieille du conte lorrain, donne au héros des pommes qui ont la
propriété de faire pousser des cornes, et une pommade qui a celle de les
enlever.
Dans plusieurs contes (contes allemands des collections Grimm et Curtze,
conte italien de Rome, conte irlandais), au lieu des cornes qui
poussent, c'est le nez qui s'allonge démesurément quand on a mangé des
pommes ou des figues merveilleuses. Dans le conte italien des Marches,
il pousse une queue énorme; dans le conte écossais, une tête de cerf.
* * *
Tous les contes mentionnés ci-dessus n'ont pas cette dernière partie.
Les contes allemands des collections Proehle et Wolf, le conte sicilien
nº 26 de la collection Pitrè se rapprochent sur ce point de notre nº 42,
_les trois Frères_. Le conte sicilien nº 30 de la collection Gonzenbach
passe dans un cycle tout différent.
En revanche, un conte grec moderne (Hahn, nº 44) n'a de commun avec nos
contes lorrains que la dernière partie. Le héros, au moyen de figues qui
font pousser des cornes, réussit à se faire épouser par une
princesse.--Comparer un épisode d'un conte esthonien (Kreutzwald, nº
23), où des pommes qui font allonger le nez et des noix qui le
raccourcissent sont, pour le héros, l'occasion de gagner beaucoup
d'argent.
* * * * *
Au siècle dernier, on imprimait un conte de ce genre dans les _Aventures
d'Abdallah, fils d'Hanif_, ouvrage soi-disant traduit de l'arabe d'après
un manuscrit envoyé de Batavia par un M. Sandisson, mais dont le
véritable auteur est l'abbé Bignon (Paris, 1713, 2 vol. in-12). C'est
l'histoire du _Prince Tangut et de la princesse au pied de nez_ (t. I,
p. 231), mise plus tard en vers par Laharpe[173].
[173] _Essai historique sur les fables indiennes_, par
Loiseleur-Deslongchamps, p. XXXIII.
Citons encore le livre de Fortunatus, publié à Augsbourg en 1530.
Fortunatus, égaré dans un bois, a reçu de dame Fortuna une bourse qui ne
se vide jamais, et il a enlevé par ruse au sultan d'Alexandrie un
chapeau qui transporte où l'on veut. En mourant, il laisse à ses deux
fils, Ampedo et Andalosia, ces objets merveilleux. Andalosia se met à
voyager avec la bourse, et se la laisse dérober par Agrippine, fille du
roi d'Angleterre, dont il s'est épris. Il retourne dans son pays, prend
à son frère le chapeau, et, s'étant introduit dans le palais du roi
d'Angleterre, il enlève la princesse et la transporte par le moyen du
chapeau dans une solitude d'Hibernie. Là se trouvent des arbres chargés
de belles pommes. La princesse en désirant manger, Andalosia lui remet
les objets merveilleux et grimpe sur l'arbre. Cependant Agrippine dit en
soupirant: «Ah! si j'étais seulement dans mon palais!» Et aussitôt, par
la vertu du chapeau, elle s'y trouve. Andalosia, bien désolé, erre dans
ce désert, et, pressé par la faim, il mange deux des pommes qu'il a
cueillies: aussitôt il lui pousse deux cornes. Un ermite entend ses
plaintes, et lui indique d'autres pommes qui le débarrassent de ses
cornes. Andalosia prend des deux sortes de fruits. Arrivé à Londres, il
vend des premières pommes à la princesse et se présente ensuite comme
médecin pour lui enlever les cornes qui lui ont poussé. Il trouve
l'occasion de reprendre ses objets merveilleux; puis il transporte la
princesse dans un couvent, où il la laisse.
La littérature du moyen âge nous offre un récit analogue. Dans les
_Gesta Romanorum_ (ch. CV de la traduction du XVIe siècle intitulée le
_Violier des histoires romaines_), on voit un prince, nommé Jonathas,
qui a reçu en legs du roi son père trois précieux joyaux: «un anneau
d'or, un fermail ou monile, semblablement un drap précieux.» «L'anneau
avait telle grâce que qui en son doigt le portait, il était de tous
aimé, si qu'il obtenait tout ce qu'il demandait. Le fermail faisait à
celui qui le portait sur son estomac obtenir tout ce que son coeur
pouvait souhaiter. Et le drap précieux était de telle et semblable
complection, qui rendait celui qui dessus se séait au lieu où il voulait
être tout soudainement.» Jonathas, qui est tombé dans les pièges d'une
«jeune pucelle moult belle», se laisse successivement dérober par elle
ses trois objets merveilleux, et finalement il se trouve seul, abandonné
dans un désert, où il s'était fait transporter ainsi que la traîtresse.
Comme il a faim, il mange du fruit d'un arbre qu'il rencontre sur son
chemin, «et fut ledit Jonathas fait, par la commenstion dudit fruit,
adoncques ladre.» Plus loin, il mange du fruit d'un autre arbre, et sa
lèpre disparaît. Il arrive dans un pays où il guérit un lépreux et
acquiert la réputation de grand médecin. De retour dans sa ville natale,
il est appelé auprès de «son amoureuse» malade, qui ne le reconnaît pas.
Il lui dit: «Ma très chière dame, si vous voulez que je vous donne
santé, il faut premièrement que vous vous confessiez de tous les péchés
qu'avez commis, et que vous rendiez tout de l'autrui, s'il est ainsi que
aucune chose vous en ayez; tout autrement jamais ne serez guérie.»[174]
Elle raconte alors comment elle a volé Jonathas, et dit au prétendu
médecin où sont les trois joyaux. Quand Jonathas est rentré en
possession de son bien, il donne à la fille du fruit qui rend lépreux et
s'en retourne chez lui.
[174] Comparer la fin de nos deux contes lorrains, et aussi le conte
irlandais, le conte hessois (Grimm, III, p. 202) et le conte du
Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 142).
* * * * *
En Orient, nous rencontrons d'abord un conte hindoustani, que M. Garcin
de Tassy a traduit sur un manuscrit de la Bibliothèque nationale et
publié dans la _Revue orientale et américaine_ (année 1865, p. 149): Un
roi, à qui vient l'idée de voyager, confie son royaume à son premier
ministre: si, dans un an, il n'est pas revenu, celui-ci doit remettre le
gouvernement au second ministre et aller à la recherche de son maître.
Le roi, s'étant mis en route, rencontre bientôt quatre voleurs qui,
après s'être emparés de quatre objets de grand prix, se disputent pour
savoir à qui d'entre eux chacun de ces objets doit appartenir. Le
premier de ces objets est une épée qui a la propriété de trancher la
tête à un ou plusieurs ennemis, à une grande distance; le second, une
tasse de porcelaine de Chine, qui se remplit, au commandement, des mets
les plus exquis; le troisième, un tapis qui fournit tout l'argent qu'on
peut souhaiter; enfin le quatrième, un trône qui vous transporte partout
où vous désirez aller. Le roi, pris pour arbitre, conçoit le dessein
d'enlever ces objets aux voleurs. Il les engage à plonger dans un étang
voisin, en leur disant que l'objet le plus précieux appartiendra à celui
d'entre eux qui restera le plus longtemps sous l'eau. Ils acceptent la
proposition. Mais à peine ont-ils la tête dans l'eau que le roi prend
l'épée, la tasse et le tapis, monte sur le trône et se souhaite dans une
ville lointaine, où il est aussitôt transporté[175]. Là, il s'éprend
d'une célèbre courtisane et lui prodigue l'or fourni par le tapis
magique. La courtisane, étonnée de cette prodigalité, ordonne à une
suivante d'épier le prince et apprend ainsi le secret du tapis. Elle
fait si bien que le prince lui apporte ses objets merveilleux. Alors
elle le presse d'aller voir le roi du pays pour faire avec lui une
partie de chasse. Dès qu'il est parti, elle place les quatre objets en
lieu sûr, puis elle met le feu à sa maison. Le prince aperçoit de loin
la flamme et accourt. Il trouve la courtisane les cheveux épars et se
roulant par terre. Il la console et lui demande ce que sont devenus les
objets merveilleux. Elle répond qu'elle l'ignore. Bientôt le prince a
dépensé tout ce qui lui restait d'argent, et la courtisane le fait
mettre à la porte. Il est tellement fasciné qu'il ne peut quitter le
seuil de la maison de cette femme.--Cependant, une année s'étant
écoulée, le grand vizir se met en route. Il arrive auprès d'un puits
dont l'eau noire bouillonne avec bruit: un chacal s'étant approché pour
boire, quelques gouttes de l'eau tombent sur sa tête, et il est
métamorphosé en singe. Le vizir comprend la vertu de cette eau
merveilleuse, et en remplit une outre. Il finit par trouver le prince,
lui donne de l'or et lui dit d'aller chez la courtisane en l'emmenant,
lui vizir, comme son serviteur. Au moment de l'ablution, le vizir jette
sur la tête de la courtisane un peu de l'eau merveilleuse, et aussitôt
elle est changée en singe. Ses femmes supplient le vizir de lui rendre
sa première forme. Il répond qu'il lui faut pour cela une tasse
chinoise, une épée, un trône et un tapis. On lui apporte les objets du
prince. Alors lui et son maître mettent le tapis, l'épée et la tasse sur
le trône, s'y placent eux-mêmes, et, en une heure, ils sont de retour
dans leur pays.
[175] On se rappelle que cet épisode figurait déjà dans le conte
catalan cité plus haut.--Sans parler de bon nombre de contes
européens, n'appartenant pas à cette famille, il se retrouve dans un
conte kalmouk et dans un conte arabe d'Egypte que nous donnerons
tout à l'heure, et aussi dans un conte arabe des _Mille et une
Nuits_ (Histoire de Mazen de Khorassan, éd. du Panthéon littéraire,
p. 741), dans un conte persan du _Bahar-Danush_ (_ibid._, p. xxiij),
dans un conte chinois du recueil des _Avadanas_, traduit par M.
Stanislas Julien (nº 74), dans un conte populaire du Bengale (miss
Stokes, nº 22), et enfin dans un conte indien de la collection de
Somadeva (trad. Brockhaus, t. I, p. 19).
Dans ce conte hindoustani, on a pu remarquer comme un trait particulier
la métamorphose en animal. Ce trait, nous le retrouvons dans un conte
romain de la collection Busk (p. 146): Un jeune homme, qui a mangé le
coeur d'un oiseau merveilleux, trouve chaque matin sous sa tête une
boîte de sequins[176]. En voyageant, il arrive dans une ville où il
demande l'hospitalité dans une maison où habitent une femme et sa fille.
La jeune fille, qui est très belle, lui a bientôt fait raconter son
histoire et révéler le secret de sa richesse. Elle lui donne alors, au
souper, du vin où elle a mis de l'émétique, et, quand il a rejeté le
coeur de l'oiseau, elle s'en empare et met le jeune homme à la porte.
Des fées, prenant pitié de son chagrin, lui donnent successivement
divers objets merveilleux, qu'il se laisse dérober par la jeune fille.
En dernier lieu, celle-ci l'abandonne sur le haut d'une montagne où un
anneau magique, qu'elle lui vole encore, les a transportés tous les
deux. Le jeune homme, mourant de faim, mange d'une sorte de salade qui
croît sur cette montagne. Aussitôt il est changé en âne. Au pied de la
montagne, il trouve une autre herbe qui lui rend sa forme naturelle. Il
prend de l'une et de l'autre herbe et va crier sa «belle salade» sous
les fenêtres de la jeune fille. Celle-ci en achète, en mange, et la
voilà changée en ânesse. Quand elle a restitué les objets merveilleux,
le jeune homme, par le moyen de son autre herbe, lui rend sa première
forme.
[176] Pour abréger, nous supprimons dans cette analyse toute la
partie du conte où se trouve combiné avec le thème principal le
thème de l'oiseau merveilleux et des deux frères, dont nous avons
dit quelques mots dans nos remarques sur le nº 5 de notre
collection, _les Fils du Pêcheur_ (p. 73).
Ce conte italien, dont on peut rapprocher un conte de la Haute-Bretagne
(Sébillot, I, nº 14), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 91) et des
contes allemands (Proehle, II, nº 18; Grimm, nº 122), présente de grands
rapports avec un conte kalmouk de la collection du _Siddhi-Kür_,
laquelle est, nous l'avons dit, d'origine indienne. Dans ce conte
kalmouk (2e récit), deux jeunes gens, un fils de khan et son ami,
doivent être livrés en proie à deux grenouilles monstrueuses, sortes de
dragons, qui exigent chaque année une victime. Ils surprennent une
conversation des deux grenouilles qui, sans le vouloir, leur révèlent la
manière de les tuer et leur apprennent que ceux qui les auront mangées
cracheront (_sic_) à volonté de l'or et des pierres précieuses. Ils
tuent les deux grenouilles et les mangent[177]. Ensuite ils se mettent
en route, et, arrivés au pied d'une montagne, ils se logent chez deux
femmes, la mère et la fille, qui vendent de l'eau-de-vie. Ces deux
femmes, une fois instruites des dons merveilleux de ces deux étrangers,
les enivrent, se fournissent d'or et de pierres précieuses à leurs
dépens, puis les mettent à la porte. Plus loin ils rencontrent des
enfants qui se disputent un bonnet qui rend invisible. Le fils du khan
leur dit que le bonnet appartiendra à celui qui arrivera le plus vite à
un certain but, et, pendant qu'ils courent, il s'empare du bonnet. Il se
met de la même façon en possession d'une paire de bottes qui
transportent où l'on veut et que se disputaient des démons. Après
diverses aventures, l'ami du prince, se trouvant près d'un temple,
regarde à travers une fente de la porte; il voit un gardien du temple,
qui, après avoir déployé une feuille de papier et s'être roulé dessus,
est transformé en âne, et qui ensuite, se roulant une seconde fois sur
ce papier, reprend sa première forme. Le jeune homme s'introduit dans le
temple, emporte le rouleau de papier et se rend chez les marchandes
d'eau-de-vie. Il leur dit que, s'il a tant d'or, c'est qu'il s'est
roulé sur le papier. Elles lui demandent la permission de le faire
aussi, et aussitôt elles sont changées en ânesses. Après trois ans de
châtiment, il leur fait reprendre leur forme naturelle.
[177] Ces grenouilles correspondent, on le voit, à l'oiseau dont on
mange le coeur.
Enfin un conte arabe moderne, recueilli en Egypte par M. Spitta-Bey (nº
9), offre de curieuses ressemblances à la fois avec le conte italien de
Rome que nous venons d'analyser et avec les deux contes lorrains et
leurs analogues. Comme le conte romain, le conte arabe commence par le
thème, ici quelque peu altéré, de l'oiseau merveilleux. Le jeune garçon,
après avoir mangé le gésier de l'oiseau, arrive chez une princesse qui a
promis sa main à celui qui la vaincrait à la lutte: celui qui ne la
vaincra pas aura la tête tranchée. Il se présente comme prétendant. La
victoire étant restée indécise, on donne, le soir, au jeune homme un
narcotique; puis les médecins l'examinent et retirent de son estomac le
gésier de l'oiseau. Le jeune homme, en se réveillant, sent sa force
disparue et s'enfuit. Il rencontre trois hommes qui se disputent au
sujet du partage de trois objets: tapis qui transporte où l'on se
souhaite; écuelle qui se remplit à volonté d'un certain ragoût; meule à
bras, d'où tombe de l'argent, quand on la tourne. Il se fait remettre
les trois objets et lance une pierre en disant aux hommes que celui qui
la rapportera prendra la meule. Aussitôt il se souhaite sur la montagne
de Kâf (au bout du monde), puis chez la princesse. Il propose à celle-ci
de lutter. Quand ils ont tous les deux les pieds sur le tapis magique,
il se fait transporter par le tapis avec la princesse sur la montagne de
Kâf. La princesse lui promet, s'il veut la ramener chez son père, de
l'épouser et de lui rendre le gésier enchanté. Le jeune homme lui montre
ses deux autres objets merveilleux. Alors elle lui propose de faire avec
elle une promenade. A peine a-t-il mis les pieds hors du tapis, qu'elle
se souhaite chez son père.--Le jeune homme s'en va pleurant. Après avoir
marché toute une journée, il voit deux dattiers, l'un à dattes jaunes,
l'autre à dattes rouges. Il mange une datte jaune: aussitôt il lui
pousse une corne. Il mange une datte rouge: la corne disparaît. Il
remplit ses poches des deux sortes de dattes, puis se rend à la ville de
la princesse et va crier ses dattes devant le palais. La princesse en
fait acheter, en mange seize; il lui pousse huit cornes. Les médecins ne
peuvent rien faire. Le roi promet sa fille à celui qui la guérira. Le
jeune homme donne une datte rouge à la princesse: une corne tombe;
chaque jour, il en fait tomber une. Finalement, il épouse la princesse
et rentre ainsi en possession des objets merveilleux.
* * * * *
En examinant de près les contes que nous avons étudiés, on remarquera
qu'il s'y rencontre deux types dont les divers traits se correspondent
de la manière la plus symétrique.
Dans le premier type, le héros se laisse dérober par une femme divers
objets magiques; il les recouvre ensuite par le moyen de fruits qui font
naître une certaine difformité et dont il a fait involontairement
l'expérience sur lui-même.--Dans le second type, le coeur d'un oiseau
merveilleux, ayant une propriété analogue à celle d'un des objets
magiques du premier type, est également dérobé au héros par une femme,
et le héros s'en remet en possession par le moyen d'une certaine herbe,
qui métamorphose en animal et dont il a appris à ses dépens la vertu.
Ces deux types si voisins se combinent parfois, ainsi qu'on l'a vu;
mais, au fond, ils sont distincts, et,--chose importante à
constater,--l'un et l'autre existent en Orient. Le conte hindoustani se
rattache au premier type, pour sa première partie; au second, pour la
dernière. Le conte kalmouk, assez altéré, est tout entier du second
type. Enfin, le conte arabe d'Egypte est du premier pour tout le corps
du récit, qui pourrait former un conte complet à lui seul; quant à
l'introduction, elle est du second type, profondément modifié pour que
le gésier de l'oiseau merveilleux,--qui, comme le coeur dans la forme
ordinaire, devrait donner de l'or,--ne fasse pas double emploi avec le
troisième des objets magiques, la meule d'où tombe de l'argent.
* * * * *
Dans les remarques de notre nº 42, _les trois Frères_, nous aurons
encore divers rapprochements à faire avec des contes orientaux au sujet
des objets merveilleux que l'on a vus figurer dans notre conte et dans
sa variante.
XII
LE PRINCE & SON CHEVAL
Il était une fois un roi qui avait un fils. Un jour, il lui dit: «Mon
fils, je pars en voyage pour une quinzaine. Voici toutes les clefs du
château, mais vous n'entrerez pas dans telle chambre.--Non, mon père,»
répondit le prince. Dès que son père eut le dos tourné, il courut droit
à la chambre et y trouva une belle fontaine d'or; il y trempa le doigt;
aussitôt son doigt fut tout doré. Il essaya d'enlever l'or, mais il eut
beau frotter, rien n'y fit; il se mit un linge au doigt.