donnerons d'abord l'analyse d'un conte provenant du Bengale (_Indian
Antiquary_, 1874, p. 11): Un paysan a un oiseau apprivoisé; quand il est
à travailler aux champs, sa femme attache à l'oiseau une pipe et tout ce
qu'il faut pour fumer, et l'oiseau va le porter à son maître. Un jour,
six hommes qui passent par là voient ce manège de l'oiseau, et ils
offrent au paysan de le lui acheter trois cents roupies. Le marché fait,
ils attachent à l'oiseau trois cents autres roupies et lui disent de
les porter à certain endroit. Mais l'oiseau, naturellement, s'en
retourne avec sa charge à la maison du paysan. Celui-ci prend l'argent
et fait avaler à sa vache une centaine de roupies. Cependant, les six
hommes, s'apercevant que l'oiseau n'a pas fait la commission, vont
trouver le paysan. En entrant chez lui, ils voient la vache en train de
se débarrasser des roupies: voilà l'oiseau oublié, et les six hommes
donnent au paysan cinq mille roupies pour avoir cette merveilleuse
vache. Ils l'emmènent chez eux, mais la vache ne donne plus d'or du
tout, et les six hommes la ramènent au paysan. Celui-ci les invite à
dîner avant qu'on ne s'explique. Ils acceptent. Pendant le repas, le
paysan prend un bâton, et, au moment où sa femme sort pour aller
chercher encore à manger, il l'en frappe en disant: «Sois changée en
jeune fille et apporte-nous un autre plat.» A leur grande surprise, les
six hommes voient, au lieu de la femme, une jeune fille (en réalité la
fille du paysan) apporter le second plat. Cette même scène se renouvelle
plusieurs fois. Ils achètent le bâton cent cinquante roupies, et le
paysan leur recommande de bien battre leurs femmes quand elles leur
apporteront à manger: elles recouvreront ainsi leur première jeunesse et
leur première beauté. Les six hommes suivent si bien cette
recommandation, qu'ils les assomment toutes[168]. Furieux, ils courent à
la maison du paysan et y mettent le feu. Le paysan ramasse une partie
des cendres, en remplit plusieurs sacs, dont il charge un buffle, et il
se met en route vers Rangpour. Chemin faisant, il rencontre des hommes
qui conduisent à un banquier de cette ville des buffles chargés de sacs
de roupies. Il se joint à eux, et, pendant qu'ils dorment, il leur prend
deux sacs de roupies, met à la place deux sacs de cendres et s'enfuit.
Il prie ensuite un des six hommes, qu'il rencontre, de porter les sacs à
sa femme: auparavant il avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de
sorte qu'il y était resté attachées quelques roupies, et l'homme peut
ainsi voir quel en était le contenu. Il va aussitôt le dire à ses
camarades, et les six hommes viennent demander au paysan comment il a eu
cet argent; il répond que c'est en vendant les cendres de sa maison.
Aussitôt les autres brûlent leurs maisons et s'en vont au bazar mettre
les cendres en vente. Ils n'y gagnent que des coups[169]. Plus furieux
que jamais, ils se saisissent du paysan, et, après l'avoir mis dans un
sac, pieds et poings liés, ils le jettent dans la rivière Ghoradhuba,
qui coule près de là. Par bonheur pour le paysan, le sac, en s'en allant
à la dérive, s'accroche à un pieu. Vient à passer un homme à cheval. Le
paysan lui crie de vouloir bien le tirer du sac, lui promettant de lui
couper de l'herbe pour son cheval sans demander de salaire. L'homme le
tire du sac, et le paysan lui propose d'aller promener son cheval;
l'autre le lui confie, et le paysan passe ainsi auprès des six hommes.
Ceux-ci, fort étonnés de le revoir, lui demandent où il a trouvé ce
cheval. Il leur répond que c'est dans la rivière Ghoradhuba et qu'il y
en reste beaucoup d'autres plus beaux. Aussitôt ils veulent savoir ce
qu'il faut faire pour les avoir. Le paysan leur dit d'apporter chacun un
sac avec une bonne corde et de se mettre dedans. La chose faite, il en
jette un dans l'eau. En entendant le bouillonnement de l'eau, les autres
demandent ce que c'est: le paysan répond que c'est leur camarade qui
prend un cheval. Alors tous demandent à être jetés vite dans l'eau. Le
paysan leur donne satisfaction, et ensuite il vit tranquille et heureux.
[168] Dans un conte bavarois, cité par M. Koehler (_Orient und
Occident_, II, p. 497), le héros, qui s'est entendu avec sa femme,
bat celle-ci, qui ensuite se cache. Alors apparaît leur fille. Le
héros dit que son bâton rajeunit les femmes. Les dupes achètent le
bâton et assomment leurs femmes.
[169] Comparer pour cet épisode, qui appartient à la seconde forme
de notre thème, un conte islandais (Arnason, II, p. 581), où Sigurdr
fait croire aux fils du roi qu'il a gagné beaucoup d'argent en
vendant les cendres de la forge qu'ils lui ont méchamment brûlée.
On le voit, ce conte indien est tout à fait le pendant des contes
européens de ce type. La fin seule n'est pas complète, mais nous en
avons une forme sans lacune dans un épisode d'un autre conte également
indien, qui a été recueilli chez les Sântâls et publié dans l'_Indian
Antiquary_ (1875, p. 258): Gouya s'est associé à une bande de voleurs.
Un jour, il se prend de querelle avec eux; les voleurs le battent, le
garrottent et le portent vers la rivière pour le noyer. Mais, en chemin,
comme ils ont grand'faim, ils s'en vont chercher à manger et déposent
Gouya au pied d'un arbre. Un pâtre qui passe par là, attiré par les cris
de Gouya, lui demande qui il est et pourquoi il crie. Gouya répond: «Je
suis un fils de roi, et on m'emporte malgré moi pour me faire épouser
une fille de roi que je n'aime pas.--Laissez-moi me mettre à votre
place,» dit le pâtre, «j'épouserai volontiers la princesse.» Il délivre
Gouya et se laisse mettre à sa place, pieds et poings liés. Bientôt
après reviennent les voleurs; ils prennent le prétendu Gouya et, en
dépit de ses protestations, ils le jettent dans la rivière. Pendant ce
temps, Gouya s'est enfui, poussant devant lui les vaches du pâtre.
Quelques jours après, les voleurs le rencontrent avec son troupeau et
lui demandent d'où lui viennent ces vaches. Gouya leur dit qu'il les a
prises dans la rivière où ils l'ont jeté; s'ils le veulent, il les
jettera dedans à leur tour, et ils trouveront autant de vaches qu'ils en
pourront désirer. La proposition est acceptée avec empressement; les
voleurs sont garrottés et jetés par Gouya dans la rivière, où ils se
noient.
Les principaux traits de cet épisode se présentent dans un troisième
conte indien sous une forme non plus plaisante, mais merveilleuse,
sottement merveilleuse, à vrai dire. On en jugera en lisant ce fragment
d'un conte recueilli dans la même région que le précédent (_Indian
Antiquary_, 1875, p. 11): Un roi, voulant se débarrasser du héros du
conte, nommé Toria, fait organiser une grande chasse; Toria doit faire
partie de la suite et porter la provision d'oeufs et d'eau. Arrivés
auprès d'une caverne, les gens du roi disent qu'il s'y est réfugié un
lièvre, et ils forcent Toria à y pénétrer; puis ils roulent à l'entrée
de grosses pierres, amassent des broussailles devant et y mettent le feu
pour étouffer Toria. Mais celui-ci casse ses oeufs, et toutes les
cendres sont dispersées (_sic_); ensuite il verse son eau sur la braise,
et le feu s'éteint. Etant parvenu, non sans peine, à se glisser hors de
la caverne, il voit, à son grand étonnement, que toutes les cendres sont
devenues des vaches, et tout le bois à moitié brûlé, des buffles. Il
rassemble toutes ces bêtes et les mène chez lui. Quand le roi les voit,
il demande à Toria où il se les est procurées. Celui-ci lui dit qu'il
les a trouvées dans la caverne où on l'a enfermé: il y en a encore bien
d'autres; mais, pour les avoir, il faut que le roi et ses gens entrent
dans la caverne, qu'on en bouche l'entrée et qu'on allume du feu devant,
comme on a fait pour lui. Le roi s'introduit aussitôt avec ses gens dans
la caverne, après avoir dit à Toria de fermer l'entrée et d'allumer le
feu. Toria ne se fait pas prier, et le roi et sa suite périssent
étouffés.
* * *
Le dénouement ordinaire se trouve dans le Cambodge, avec quelques
altérations. Nous donnerons le conte cambodgien en entier, le
commencement, bien qu'il ne ressemble pas aux contes que nous avons
cités, étant nécessaire pour l'intelligence du reste. Voici ce conte (E.
Aymonier, p. 8): «Un jeune homme aurait bien voulu manger un porc que sa
mère élevait pour le vendre. Un jour, il prétend que les esprits
célestes lui ont indiqué la place d'un trésor. Muni d'un panier, il se
fait suivre par sa mère au fond de la forêt. Tout à coup il s'élance,
applique son panier contre le sol, puis il recommande à sa mère
d'appuyer ferme pendant qu'il va chercher une pelle et une pioche pour
déterrer le trésor. Il court alors à la maison, tue le cochon et invite
amis et voisins à faire ripaille. Sa mère, après l'avoir attendu
longtemps, mourant de faim et à bout de forces, lâche le panier et
regarde dedans. Furieuse de n'y rien trouver, elle retourne à la maison,
se doutant du mauvais tour que lui a joué son fils, et elle arrive au
milieu du festin. Alors, outrée de colère, elle charge son frère
d'enfermer le jeune homme dans un sac et d'aller le jeter à la rivière.
Quand il est sur le bord de l'eau, le menteur demande que par pitié on
lui donne son traité sur l'art de mentir qu'il a laissé à la maison sur
une poutre: au moins ce traité l'aidera à gagner sa vie là-bas dans le
monde des trépassés. L'oncle consent à aller chercher le livre. Pendant
qu'il est absent, par hasard passe un lépreux; le menteur l'aperçoit et
feint de se parler à lui-même: Il y a longtemps qu'il est entré en
retraite dans ce sac pour se guérir de la lèpre; il croit être guéri,
mais il voudrait bien s'en assurer. Le lépreux dresse l'oreille et ouvre
le sac sur l'invitation de l'autre, qui sort en disant: «Je suis bien
guéri, ma foi!» Le lépreux demande à le remplacer dans le sac, et le
menteur l'y enferme en lui recommandant, s'il veut une guérison prompte
et radicale, de ne pas répondre aux questions, dût-il être insulté et
même frappé. A peine le menteur s'est-il esquivé que l'oncle revient,
furieux de sa course inutile. Il tombe à grands coups de bâton sur le
lépreux, qui s'efforce de tout supporter sans mot dire. Après l'avoir
bien frappé, l'oncle jette le sac à l'eau.--Echappé de là, le menteur
rencontre sur le bord de la rivière un autre garçon, habile comme lui à
tromper. Ce dernier, après avoir plongé, revient à la surface de l'eau,
montrant de la menue monnaie, faible partie, dit-il, de son gain au jeu
effréné que l'on joue là-bas. Le menteur se déshabille, plonge à son
tour et donne de la tête contre une souche. S'apercevant alors que
l'autre jeune homme s'est moqué de lui, il revient en songeant au moyen
de lui rendre la pareille. «En effet,» lui dit-il, «on joue là un jeu
d'enfer. J'ai beaucoup gagné, mais on me renvoie à toi pour le paiement.
Comme je me suis obstiné à exiger mon gain, j'ai reçu une rude taloche,
avec injonction de me faire payer ici.» L'autre voit qu'il s'est adressé
à plus fort que lui. Il donne moitié de ses sapèques, et les deux
menteurs se lient d'amitié.»
Dans la _Zeitschrift für romanische Philologie_ (t. II, p. 350), M.
Koehler nous apprend qu'un conte présentant une fin de ce genre a été
recueilli à Madagascar et publié par M. W.-H.-I. Bleek dans le _Cape
Monthly Magazine_ (déc. 1871, p. 334). Il s'agit dans ce conte malgache
des exploits de deux fripons, Ikotofetsy et Mahaka. Ikotofetsy est pris
au moment où il commet un vol dans un village. On le coud dans une natte
pour le jeter à l'eau. Pendant qu'il est laissé sans gardien, vient à
passer une femme. Il fait si bien qu'il la décide à le délivrer; puis il
la met à sa place et s'enfuit. La femme est jetée à l'eau, et quelques
jours après, Ikotofetsy reparaît dans le village, portant une quantité
de bijoux qu'il a volés, et il dit aux gens qu'il les a trouvés au fond
de l'eau. Alors les villageois lui demandent tous de les jeter à l'eau,
ce qu'il s'empresse de faire.
* * *
Enfin, on a recueilli aux Antilles, de la bouche d'une mulâtresse, née à
Antigoa et nourrice du fils d'un gouverneur de la Jamaïque, une histoire
qui présente le même dénouement que les contes de cette famille
(_Folklore Record_, III, p. 53): Ananci[170] étant tombé entre les mains
de ses ennemis, ceux-ci le mettent dans un sac pour aller le jeter à la
mer. Pendant le trajet, Ananci ne cesse de chanter: «Je suis trop jeune
pour épouser la fille du roi.» Comme il fait chaud et qu'Ananci est
lourd, les hommes entrent dans une maison pour se rafraîchir, après
avoir déposé le sac à la porte. Un berger, qui passe avec son troupeau,
entend ce que chante Ananci; il lui demande de le laisser prendre sa
place; mais, la chose faite, il a beau chanter: «Je suis assez âgé pour
épouser la fille du roi;» on le jette à la mer. Ensuite les hommes
rencontrent Ananci conduisant le troupeau du berger, et il leur dit
qu'il y a encore dans la mer beaucoup plus de moutons qu'il n'en a pris.
[170] Nous avons déjà rencontré cet _Ananci_ ou _Anansé_,
«l'Araignée», figurant comme personnage principal dans un conte
recueilli chez les nègres du pays d'Akwapim, qui fait partie du
royaume des Achantis. (Voir les remarques de notre nº 5,
_Tapalapautau_, p. 58.)--Le _Folklore Journal_ (1883, I, p. 280)
nous apprend que les nègres des Antilles appellent, dans leur jargon
anglais, _Ananci Stories_, «Histoires d'Ananci», toute espèce de
contes bleus, qu'Ananci y figure ou non.
* * *
Nous aurions encore à résumer ici un conte kabyle appartenant à cette
famille. Mais comme une partie de ce conte doit être particulièrement
rapprochée de notre nº 20, _Richedeau_, nous n'en donnerons l'analyse
que dans les remarques de ce nº 20.
XI
LA BOURSE, LE SIFFLET & LE CHAPEAU
Il était une fois trois frères, le sergent, le caporal et
l'appointé[171], qui montaient la garde dans un bois. Un jour que
c'était le tour de l'appointé, une vieille femme vint à passer près de
lui et lui dit: «L'appointé, veux-tu que je me chauffe à ton feu?--Non,
car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.--Laisse-moi me
chauffer, et je te donnerai une petite bourse.--Que veux-tu que je fasse
de ta bourse?--Tu sauras, l'appointé, que cette bourse ne se vide
jamais: quand on y met la main, on y trouve toujours cinq louis.--Alors,
donne-la moi.»
[171] Avant la Révolution, on appelait _appointés_ les soldats qui
touchaient de plus grosses paies que les autres.
Le lendemain, c'était le caporal qui montait la garde; la même vieille
s'approcha de lui. «Caporal, veux-tu que je me chauffe à ton feu?--Non,
car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.--Laisse-moi me
chauffer, et je te donnerai un petit sifflet.--Que veux-tu que je fasse
de ton sifflet?--Tu sauras, caporal, qu'avec mon sifflet on fait venir
en un instant cinquante mille hommes d'infanterie et cinquante mille
hommes de cavalerie.--Alors, donne-le moi.»
Le jour suivant, pendant que le sergent montait la garde, il vit aussi
venir la vieille. «Sergent, veux-tu que je me chauffe à ton feu?--Non,
car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.--Laisse-moi me
chauffer, et je te donnerai un beau petit chapeau.--Que veux-tu que je
fasse de ton chapeau?--Tu sauras, sergent, qu'avec mon chapeau on se
trouve transporté partout où l'on veut être.--Alors, donne-le moi.»
Un jour, l'appointé jouait aux cartes avec une princesse; celle-ci avait
un miroir dans lequel elle voyait le jeu de l'appointé: elle lui gagna
sa bourse. Il s'en retourna au bois bien triste, et il sifflait en
marchant. La vieille se trouva sur son chemin. «Tu siffles, mon ami,»
lui dit-elle; «mais tu n'as pas le coeur joyeux.--En effet,»
répondit-il.--«Tu as perdu ta bourse.--Oui.--Eh bien! va dire à ton
frère de te prêter son sifflet; avec ce sifflet tu pourras peut-être
ravoir ta bourse.»
«Mon frère,» dit l'appointé au caporal, «je crois que si j'avais ton
sifflet, je pourrais ravoir ma bourse.--Et si tu perdais aussi mon
sifflet?--Ne crains rien.»
L'appointé prit le sifflet et retourna jouer aux cartes avec la
princesse. Grâce à son miroir, elle gagna encore la partie, et
l'appointé fut obligé de lui donner son sifflet. Il revint au bois en
sifflotant. «Tu siffles, mon ami,» lui dit la vieille, «mais tu n'as pas
le coeur joyeux.--En effet,» répondit-il.--«Tu as perdu ton
sifflet.--Oui.--Eh bien! demande à ton frère de te prêter son chapeau;
avec ce chapeau tu pourras peut-être ravoir ta bourse et ton sifflet.»
«Mon frère,» dit l'appointé au sergent, «je crois que si j'avais ton
chapeau, je pourrais ravoir ma bourse et mon sifflet.--Et si tu perdais
aussi mon chapeau?--Ne crains rien.»
L'appointé s'en retourna jouer aux cartes avec la princesse, et elle lui
gagna son chapeau. Il revint bien chagrin et trouva la vieille dans le
bois. «Tu siffles, mon ami,» lui dit-elle, «mais tu n'as pas le coeur
joyeux.--En effet,» répondit-il.--«Tu as encore perdu ton
chapeau.--Oui.--Eh bien! tiens, voici des pommes; tu les vendras un
louis pièce: il n'y aura que la princesse qui pourra en acheter.»
L'appointé alla crier ses pommes devant le palais. La princesse envoya
sa servante voir ce que c'était. «Ma princesse,» dit la servante, «c'est
un homme qui vend des pommes.--Combien les vend-il?--Un louis
pièce.--C'est bien cher, mais n'importe.» Elle en acheta cinq, en donna
deux à sa servante et mangea les trois autres: aussitôt il leur poussa
des cornes, deux à la servante, et trois à la princesse. On fit venir un
médecin des plus habiles pour couper les cornes; mais plus il coupait,
plus les cornes grandissaient.
La vieille dit à l'appointé: «Tiens, voici deux bouteilles d'eau, l'une
pour faire pousser les cornes, et l'autre pour les enlever. Va-t'en
trouver la princesse.» L'appointé se rendit au palais et s'annonça comme
un grand médecin. Il employa pour la servante l'eau qui faisait tomber
les cornes; mais, pour la princesse, il prit l'autre bouteille, et les
cornes devinrent encore plus longues. «Ma princesse,» lui dit-il, «vous
devez avoir quelque chose sur la conscience.--Rien, en vérité.--Vous
voyez pourtant que les cornes de votre servante sont tombées, et que les
vôtres grandissent.--Ah! j'ai bien une méchante petite bourse...--Que
voulez-vous faire d'une méchante petite bourse, ma princesse? donnez-la
moi.--Vous me la rendrez?--Oui, ma princesse, certainement je vous la
rendrai.» Elle lui donna la bourse, et il fit tomber une des trois
cornes. «Ma princesse, vous devez avoir encore quelque chose sur la
conscience.--Rien, en vérité... J'ai bien un méchant petit
sifflet...--Que voulez-vous faire d'un méchant petit sifflet, ma
princesse? donnez-le moi.--Vous me le rendrez?--Bien certainement.» Il
fit tomber la seconde corne, mais il en restait encore une. «Vous devez
encore avoir quelque chose sur la conscience.--Plus rien, en vérité...
J'ai bien un méchant petit chapeau...--Que voulez-vous faire d'un
méchant petit chapeau, ma princesse? donnez-le moi.--Vous me le
rendrez?--Oui, oui, je vous le rendrai... Par la vertu de mon petit
chapeau, que je sois avec mes frères.»
Aussitôt il disparut, laissant la princesse avec sa dernière corne.
Quand je la vis l'autre jour, elle l'avait encore.
REMARQUES
Nous avons recueilli une variante de ce conte, provenant d'Ecurey,
hameau situé à deux ou trois kilomètres de Montiers-sur-Saulx. Cette
variante est, sur certains points, plus complète. En voici le résumé:
Trois militaires, qui reviennent de la guerre, entrent dans un beau
château, au milieu d'une forêt. Ils y trouvent une table bien servie,
avec trois couverts; mais ils ne voient personne, sinon des mains, qui
les servent. En se promenant dans le jardin, ils rencontrent un chat,
qui donne au premier une bourse toujours remplie; au second, une
baguette qui fait paraître des soldats, autant qu'on en veut; au
troisième, un petit billet, par la vertu duquel on se transporte partout
où l'on désire être. Celui qui a la bourse s'en va jouer aux cartes avec
une princesse. Celle-ci, qui gagne toujours, exprime son étonnement de
voir qu'il a toujours de l'argent. Il lui parle de la bourse. La
princesse se lève pendant la nuit, va fouiller dans sa poche, lui prend
sa bourse et en fait faire une autre d'apparence semblable, qu'elle met
à la place de la bourse merveilleuse. Le militaire se fait prêter la
baguette par son camarade; mais il a l'imprudence de la remettre à la
princesse qui demande à l'examiner, et il est obligé de s'enfuir. Il
revient avec le billet qu'il a emprunté à son autre camarade, et il
offre à la princesse de la transporter avec lui en un instant bien loin
sur la mer. La princesse accepte, et ils sont transportés dans une île.
Voyant un beau pommier, la princesse demande au militaire de lui
cueillir des pommes. Pendant qu'il monte sur l'arbre, il laisse tomber
son billet; la princesse le ramasse et se souhaite chez elle. Le
militaire, resté sur son arbre, mange des pommes, et voilà qu'il lui
pousse des cornes, et plus il mange de pommes, plus il lui pousse de
cornes. Il descend de l'arbre et s'en va plus loin. Il monte sur un
poirier, et à peine a-t-il commencé à manger des poires, qu'il voit une
corne tomber, puis une autre; elles finissent par tomber toutes.--Il
rencontre une fée qui lui conseille de s'habiller en fruitier et d'aller
dans le pays de la princesse crier ses pommes à cinquante, deux cents et
trois cents louis la pomme. Le militaire suit ce conseil; la princesse
fait acheter par sa servante un panier de pommes; elle en mange, et
aussitôt il lui vient des cornes et des cornes. Tous les médecins y
perdent leur latin. Le militaire se présente au palais, déguisé en
docteur; il est bien reçu. Pendant deux ou trois mois, il donne des
tisanes à la princesse, sans qu'il y ait d'amélioration. Enfin il lui
dit: «Il faudrait aller vous confesser, et vos cornes s'en iraient.» La
princesse répond d'abord qu'elle n'oserait pas traverser le village avec
ses cornes; puis elle dit qu'elle ira se confesser au curé, le
lendemain, à six heures du matin.--Le lendemain, à six heures, le
militaire s'affuble d'un surplis et se met dans le confessionnal. La
princesse se confesse. «Vous devez avoir encore quelque chose sur la
conscience, car le docteur m'a dit que toutes vos cornes tomberaient si
vous disiez tout.--Je n'ai qu'une méchante bourse.--Donnez-la toujours.»
La princesse la donne, et le prétendu curé lui fait manger deux poires
«pour la remettre». Aussitôt il tombe plusieurs cornes. Le militaire se
fait ainsi donner la baguette et le billet, et chaque fois il fait
manger deux poires à la princesse. Quand il est rentré en possession des
trois objets, il crie: «Par la vertu de mon billet, que je sois
transporté avec mes camarades!» Il rend à chacun ce qui lui appartient,
et ils se marient tous les trois avec des princesses.
* * *
Comparer nos nos 42, _les trois Frères_, et 71, _le Roi et ses Fils_, et
aussi, pour les objets merveilleux, notre nº 59, _les trois
Charpentiers_.
* * * * *
Par rapport à l'introduction, où il est dit comment les objets
merveilleux sont venus aux héros, les contes de cette famille peuvent se
diviser en plusieurs groupes.