recueillis au pied de l'Himalaya, chez les Kamaoniens. Le premier
(Minaef, nº 42) peut se résumer ainsi: Il était une fois un pauvre
brahmane qui vivait d'aumônes. Il arriva qu'un jour il alla mendier dans
trois ou quatre villages sans rien recevoir. Dans le dernier de ces
villages, il frappa chez l'ancien, qui n'était pas à la maison; mais sa
femme lui permit d'entrer. L'ancien, étant de retour, battit le brahmane
à grands coups de souliers et le chassa. Le brahmane s'en alla et
aperçut un petit feu allumé dans le cimetière. Il s'en approcha, et que
vit-il? un certain démon _piçac_ qui entretenait le feu. Le brahmane
s'assit auprès pour se chauffer. Le démon, en le regardant, se mit à
rire d'abord, puis à pleurer, et le brahmane fit de même. Le démon ayant
demandé au brahmane pourquoi il se réjouissait d'abord et pleurait
ensuite, le brahmane lui adressa la même question. «Je me suis réjoui
d'abord,» dit le démon _piçac_, «parce que j'étais seul et qu'il
m'arrivait un compagnon; puis je me suis mis à pleurer parce qu'il
viendra aujourd'hui quatre _râkshasas_ (sorte de mauvais génies,
d'ogres) des quatre coins du monde, et qu'ils mangeront ou toi ou
moi.--Est-ce qu'il n'y a pas moyen de rester en vie?» demanda le
brahmane.--«Monte sur cet arbre-ci,» dit le démon. Et le brahmane monta
sur l'arbre. Les quatre râkshasas arrivèrent; ils mangèrent le démon
_piçac_ et se mirent à causer. «Amis, racontez quelque chose.» Et le
premier dit: «Frères, sous cet arbre il y a deux coupes pleines
d'argent. Celui qui les déterrera aura de quoi manger toute sa vie.» Le
second râkshasa dit: «Il y a sur cet arbre un oiseau: si on nourrit de
sa fiente un vieillard de soixante-dix ans, il deviendra comme un enfant
de dix ans.» Le troisième dit: «Il y a ici un trou, et dans ce trou une
souris ayant au cou un précieux collier. Tous les matins, de bonne
heure, cette souris sort pour regarder le soleil. Celui qui lui lancera
une poignée d'argile aura le collier.» Le quatrième dit: «Si quelqu'un
bâtit une maison sur telle montagne, celui-là trouvera dans sa maison
des pierres d'or.» Après ces discours, les râkshasas s'en allèrent
chacun de son côté. Le brahmane descendit de l'arbre; il déterra d'abord
l'argent et le mit en sûreté; il ramassa de la fiente de l'oiseau, et,
au lever du soleil, il ôta du cou de la souris le collier.--Or, il y
avait dans la ville voisine un roi lépreux. Beaucoup de médecins le
traitaient, sans qu'aucun remède pût le guérir. Le brahmane se présenta
au palais. D'abord repoussé et battu par les domestiques, il parvint
enfin à être introduit auprès du roi. «Moi seul,» dit-il, «et le roi,
nous resterons dans le palais, et, dans six jours, le roi sera guéri.»
Il le guérit en effet. Alors le roi lui dit: «Je te donnerai tout ce que
tu demanderas.--Mahârâdjâ (grand roi),» dit le brahmane, «fais-moi
cadeau de telle montagne.--Tu es fou!» reprit le roi, «pourquoi demander
une montagne? demande autre chose.--Mahârâdjâ, si tu me donnes cette
montagne, j'y bâtirai une petite cabane pour y vivre.» Le roi lui donna
la montagne et, de plus, quelques pièces d'or. Le brahmane s'en retourna
chez lui, puis il bâtit une maison sur la montagne et devint très
riche.--Un jour, cet ancien du village qui avait battu le brahmane à
coups de souliers, vint frapper à la porte de celui-ci et lui dit:
«Donne-moi quelque chose à manger.» Le brahmane dit à sa femme: «Remplis
de perles une assiette et donne-la-lui.» C'est ce que fit la femme; mais
l'ancien ne prit pas l'assiette. La femme, rentrant à la maison, dit au
brahmane: «Il ne prend pas l'assiette.--Tu y a mis trop peu de perles,»
dit le brahmane. «Remplis-la jusqu'aux bords.» Il porta lui-même
l'assiette à l'ancien; mais celui-ci ne la prit toujours pas. «Que
veux-tu?» lui demanda le brahmane.--«Fais-moi aussi riche que toi,» dit
l'autre. A quoi le brahmane répondit: «Frère, l'autre jour, quand tu
m'as battu à coups de souliers, j'ai aperçu un petit feu dans le
cimetière, je suis allé de ce côté, et il m'est arrivé telle et telle
chose.» Et il lui raconta toute l'histoire. L'ancien se rendit lui aussi
au cimetière, et il lui arriva la même chose qu'au brahmane. «Il n'y a
donc pas moyen de rester en vie?» demanda-t-il au démon _piçac_.
Celui-ci lui dit de monter sur l'arbre. L'ancien le fit, et quatre
râkshasas, venus des quatre coins du monde, se mirent à causer entre
eux. «Amis, racontez quelque chose.--Que raconter?» dit le premier
râkshasa. «Je vous ai dit une fois déjà que sous cet arbre il y avait
des richesses. Quelqu'un est venu et les a emportées.» Le second dit:
«Que raconter, frères? J'ai déjà dit qu'il y avait ici une souris ayant
au cou un précieux collier. Un homme le lui a pris, et maintenant la
souris pleure.--Que raconter?» dit le troisième râkshasa, «j'ai déjà dit
que sur cet arbre il y a un oiseau.» Ils regardèrent en l'air et
aperçurent l'ancien. «Ah!» crièrent-ils, «c'est toi qui nous as volés.»
Et les quatre râkshasas saisirent l'ancien et le mangèrent.
Le second conte kamaonien (Minaef, nº 16), bien qu'altéré en certains
endroits, a son importance, en tant qu'il nous présente une forme
indienne très nette de l'introduction caractéristique du premier groupe
de contes européens de cette famille. Voici ce conte kamaonien: Il était
une fois le fils d'un riche et le fils d'un brahmane. Le premier dit:
«Le péché est puissant.--Non,» répondit le fils du brahmane, «la loi est
puissante.--Bon,» dit le premier, «consultons quatre hommes; s'ils
disent: Le péché est puissant, je te couperai les mains et les pieds; et
s'ils disent: La loi est puissante, tu me les couperas.» Ils se mirent
donc en chemin et rencontrèrent une vache. Ils lui demandèrent:
«Qu'est-ce qui est puissant des deux, la loi ou le péché?--C'est le
péché qui est puissant,» répondit la vache; «il n'y a point de loi. La
maison de mon maître est pleine de ma postérité, et voilà que mon maître
m'a chassée dans la forêt malgré ma vieillesse.» Ils rencontrèrent un
brahmane, et lui dirent: «Qu'est-ce qui est puissant des deux, le péché
ou la loi?--C'est le péché qui est puissant,» répondit le brahmane;
«autrement ma femme et mes enfants m'auraient-ils chassé, moi pauvre
vieillard?» Ensuite ils rencontrèrent un ours et lui firent la même
question. «C'est le péché qui est puissant,» répondit le roi des forêts;
«je vis dans la forêt, et néanmoins les hommes me tourmentent.» Plus
loin, un lion leur fit la même réponse: «Je vis dans la forêt, et les
hommes cherchent à me tuer pour recevoir quelque récompense.» Alors le
fils du riche dit: «Voilà quatre hommes[153] qui ont été interrogés.» Et
il coupa au fils du brahmane les pieds et les mains, le jeta dans la
forêt et s'en retourna chez lui[154].--Douze ans après, c'était un jour
de fête; le fils du brahmane était assis sous un arbre. Il y vint une
divinité, un ours, un tigre et un lion, qui peu à peu se mirent à causer
entre eux. «On sent ici une odeur d'homme,» dirent-ils. «Oui, il y a
ici, dans le trou, un homme.» Alors l'ours descendit dans le trou et
dit: «Homme, pourquoi est-tu venu ici?» Et ils se mirent à dire tous:
«Il y a sur cet arbre un oiseau. Celui qui se frottera les mains et les
pieds de sa fiente sera guéri.» Et l'un d'eux ajouta: «Sous cet arbre il
y a deux pots remplis de pièces de monnaie.» Le fils du brahmane se
frotta avec la fiente de l'oiseau, et il lui revint des mains et des
pieds. Quelque temps après, le roi de cette ville mourut, et le peuple
choisit le fils du brahmane pour régner à sa place, et ce dernier prit
le trésor qui était sous l'arbre.--Ayant entendu raconter ces choses, le
fils du riche vint chez le fils du brahmane et lui dit: «Coupe-moi les
pieds et les mains.--Non, je ne le ferai pas,» répondit le fils du
brahmane. L'autre insista, et le fils du brahmane lui coupa les pieds et
les mains et le jeta dans la forêt. Au même endroit se réunirent encore
une divinité, un ours, un tigre et un lion, qui se dirent l'un à
l'autre: «On sent ici une odeur d'homme. Et cet homme est dans le trou.»
Ils y regardèrent et virent l'homme assis. Ils le retirèrent du trou et
le mangèrent.
[153] Cette expression s'explique par les idées des Hindous sur la
métempsychose.
[154] Pour cet épisode de la consultation des arbitres, qui se
trouve dans une fable de La Fontaine (livre X, fable II), comparer
un passage du _Pantchatantra_, extrait de l'édition en usage chez
les populations du sud de l'Inde (Th. Benfey, _Pantschatantra_, t.
I, p. 113, seq.).
Si, de l'Inde septentrionale, nous passons à l'Inde du Sud, nous y
trouvons un conte de ce même type, altéré aussi, mais ayant conservé,
tout en le motivant d'une manière qui ne nous paraît point la manière
primitive, un trait commun à presque tous les contes européens ci-dessus
indiqués, ainsi qu'au conte sibérien et au conte des peuplades de la
région du Pamir, le trait des _yeux crevés_. Voici ce conte indien
(_Indian Antiquary_, octobre 1884, p. 285): Un roi a un fils nommé
Subuddhi; son ministre en a un, nommé Durbuddhi. La devise favorite du
prince est: «Charité seule triomphe;» celle du fils du ministre est tout
le contraire. Un jour que les deux jeunes gens sont à la chasse et que
le prince blâme son ami de la maxime qu'il répète à tout propos, l'autre
saute sur lui, lui arrache les yeux et l'abandonne. Le prince se traîne
à tâtons jusqu'à un temple où le hasard le conduit et dans lequel il
s'enferme. C'est le temple de la terrible déesse Kâlî. La déesse est
justement sortie pour aller chercher des racines et des fruits;
trouvant, à son retour, les portes fermées, elle menace l'intrus de le
faire périr. Le prince répond: «Je suis déjà aveugle et à moitié mort;
si tu me tues, tant mieux. Si, au contraire, tu as pitié de moi et me
rends mes yeux, j'ouvrirai les portes.» Kâlî, bien qu'affamée, promet au
prince d'exaucer sa prière, et aussitôt il recouvre la vue.--Plus tard,
la déesse, qui a pris le prince en amitié, lui dit que, dans un pays
voisin, la fille du roi est devenue aveugle à la suite d'une maladie; le
roi a promis son royaume et sa fille à celui qui guérirait celle-ci. Et
la déesse ajoute: «Applique trois jours de suite sur les yeux de la
jeune fille un peu des cendres sacrées de mon temple, et, le quatrième
jour, elle verra.» Le prince suit ce conseil; la princesse est guérie,
et il l'épouse.--Dans la suite, le prince rencontre Durbuddhi, le fils
du ministre, réduit à demander l'aumône. Il le comble de bienfaits.
Durbuddhi, loin de lui être reconnaissant, cherche à le perdre; mais,
après divers incidents, il est providentiellement puni, et, là encore,
la devise du prince est justifiée.
Enfin, chez les Kabyles (Rivière, p. 35), nous rencontrons encore une
forme de notre thème où se trouve le trait des _yeux crevés_, et cette
forme se rattache étroitement, par la façon dont ce trait est motivé, au
conte sibérien, au conte des peuplades du Pamir et à tout un groupe de
contes européens: Un homme de bien et un méchant voyagent ensemble. Le
premier partage ses provisions avec son compagnon; mais, quand elles
sont épuisées, le méchant ne veut lui en donner des siennes que si
l'homme de bien se laisse arracher d'abord un oeil, puis l'autre; après
quoi il l'abandonne. Un oiseau vient à passer et dit à l'homme de bien
de prendre une feuille d'un certain arbre et de l'appliquer sur ses
yeux. Il le fait et recouvre la vue; il guérit ensuite un roi qui était
aveugle, et le roi lui donne sa fille en mariage.--Le conte kabyle se
continue en passant dans un autre thème, et le méchant est puni, mais
d'une autre manière que dans les contes analysés ci-dessus.
VIII
LE TAILLEUR & LE GÉANT
Un jour, un tailleur mangeait dans la rue une tartine de fromage blanc.
Voyant des mouches contre un mur, il donna un grand coup de poing dessus
et en tua douze. Aussitôt il courut chez un peintre et lui dit d'écrire
sur son chapeau: J'EN TUE DOUZE D'UN COUP, puis il se mit en campagne.
Arrivé dans une forêt, il rencontra un géant. Le géant lui dit tout
d'abord: «Que viens-tu faire ici, poussière de mes mains, ombre de mes
moustaches?» Mais quand il vit ce qui était écrit sur le chapeau du
tailleur: _J'en tue douze d'un coup_: «Oh! oh!» se dit-il, «il ne faut
pas se frotter à ce gaillard-là.» Et il lui demanda s'il voulait venir
avec lui dans son château, où ils vivraient bien tranquilles ensemble.
Quand ils furent au château, ils se mirent à table, et le géant régala
le tailleur. Après le repas, il lui dit: «Veux-tu jouer aux quilles avec
moi? nous nous amuserons bien.--Volontiers,» répondit le tailleur.
Chaque quille pesait mille livres et la boule vingt mille. «Le jeu
est-il trop loin ou trop près?» demanda le géant.--«Mets-le comme tu
voudras.» Le géant qui maniait la boule comme si elle n'eût rien pesé,
joua le premier. Après avoir abattu quatre quilles, il dit au petit
tailleur de jouer à son tour; mais celui-ci, au lieu de prendre la
boule, voyant qu'il ne pouvait même la soulever, se jeta par terre en se
tordant, comme s'il avait la colique. «Si tu as mal,» lui dit le géant,
«viens, je te rapporterai au logis sur mon dos.--C'est bon,» répondit le
tailleur, «je marcherai bien.» Quant ils furent revenus au château, le
géant lui fit boire un coup pour le remettre.
Il y avait en ce temps-là un sanglier et une licorne qui désolaient tout
le pays; le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui les
tuerait. Le géant se mit en route avec le petit tailleur pour aller
combattre les deux bêtes. Le tailleur prit un tranchet bien aiguisé et
se coucha par terre; quand le sanglier passa, il lui enfonça le tranchet
dans le ventre et se retira bien vite pour ne pas être écrasé par
l'animal dans sa chute. «Porte cette bête au roi,» dit-il au géant, «tu
es un grand paresseux, tu ne fais jamais rien.» Le géant chargea le
sanglier sur ses épaules et le porta au roi. «C'est bien,» dit le roi,
«je suis content, mais il y a encore une licorne à combattre.»
Les deux compagnons retournèrent dans la forêt, et bientôt ils virent la
licorne. Le tailleur était auprès d'un arbre; elle se mit à tourner tout
autour, et le tailleur faisait de même; enfin, comme elle s'élançait sur
lui, sa corne s'enfonça dans l'arbre, et elle ne put l'en retirer. Le
petit tailleur prit son tranchet et tua la licorne, puis il dit au
géant: «Toi qui n'as rien fait, porte cette bête au roi.»
Lorsqu'ils se présentèrent devant le roi, celui-ci fut fort embarrassé,
car le géant voulait aussi épouser la princesse. «J'avais promis ma
fille à un seul,» dit le roi, «mais vous êtes deux. Je vais faire venir
ma fille: celui qui lui plaira le plus l'épousera.» Ils entrèrent
ensemble dans la chambre de la princesse, qui préféra le petit tailleur:
elle trouvait le géant trop grand et trop laid. Le géant, furieux contre
le tailleur, jura qu'il le tuerait. L'autre avait pensé d'abord à se
sauver, mais il se ravisa et vint, pendant la nuit, enfoncer d'un grand
coup de masse la porte du géant. «Je vais t'en faire autant,» lui
dit-il, «si tu ne me laisses pas épouser la princesse.» Le géant,
effrayé, céda la place et s'enfuit.
Le tailleur épousa la princesse; on fit un grand festin, et depuis on ne
revit plus le géant.
REMARQUES
Comparer plusieurs contes allemands (Birlinger, I, p. 356; Meier, nº 37;
Kuhn, _Mærkische Sagen_, p. 289; Proehle, I, nº 47; Grimm, nº 20); deux
contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, pp. 12 et 108); un conte du
Vorarlberg (d'après M. Koehler, remarques sur le nº 41 de la collection
Gonzenbach); deux contes suisses (Sutermeister, nos 30 et 41); deux
contes du Tyrol italien (Schneller, nos 53 et 54); un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 41); un conte recueilli chez les Espagnols du Chili
(_Biblioteca de las tradiciones populares españolas_, t. I, p. 121); un
conte portugais (Braga, nº 79); deux contes russes (Gubernatis,
_Zoological Mythology_, I, pp. 203 et 335; Naakè, p. 22); un conte
hongrois (Gaal-Stier, nº 11); un conte de la Bukovine (d'après M.
Koehler); un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 23); enfin, un conte
irlandais, qui a été inséré par le romancier irlandais Lover dans sa
nouvelle _le Cheval blanc des Peppers_ (_Semaine des Familles_,
1861-1862, p. 553).
* * * * *
Tous ces contes, excepté le conte suisse nº 41 de la collection
Sutermeister et le conte du Tyrol italien nº 54 de la collection
Schneller, ont une introduction analogue à celle du conte lorrain.
Les plus complets, pour l'ensemble, sont le conte hongrois, le conte de
la Marche de Brandebourg (collection Kuhn); le conte du Tyrol allemand,
p. 12 de la collection Zingerle, et le conte du Tyrol italien nº 54 de
la collection Schneller. Voici, par exemple, les principaux traits du
conte hongrois: Un tailleur tue du plat de sa main des mouches qui
s'étaient posées sur son assiette de lait caillé. Il les compte: il y en
a cent. Aussitôt il met en grosses lettres sur un écriteau: «Je suis
celui qui en a tué cent d'un coup,» et il s'attache l'écriteau derrière
le dos. Il arrive dans la capitale d'un royaume; le roi, ayant eu
connaissance de l'inscription, fait venir le tailleur et lui demande de
le délivrer de douze ours qui désolent le pays. Le tailleur y parvient
par ruse, en enivrant les ours, qu'il tue alors tout à son aise. Le roi
l'envoie ensuite combattre trois géants, lui promettant, s'il l'en
débarrasse, la moitié de son royaume et la main de sa fille. Le tailleur
se rend chez les géants; il leur donne, par diverses ruses, une haute
idée de sa force, et les géants lui demandent de rester avec eux et de
devenir leur camarade. Pendant la nuit, l'un d'eux entre tout doucement
dans la chambre du tailleur qui a mis une vessie pleine de sang dans le
lit, et il s'imagine le tuer; après quoi, les trois géants, dans leur
joie, se mettent à boire: ils boivent si bien qu'ils roulent par terre,
et le tailleur n'a pas de peine à les tuer[155]. Le tailleur accomplit
encore un exploit: grâce à une heureuse chance, il met en fuite une
armée ennemie, contre laquelle son futur beau-père l'avait envoyé à la
tête de ses soldats. (Comme cet épisode se trouvera dans un conte russe
sous une forme plus primitive, nous ne ferons que l'indiquer ici.)--Les
mêmes épisodes se rencontrent dans les trois autres contes indiqués.
[155] Cet épisode des géants forme parfois un conte à part, par
exemple dans notre nº 25, _le Cordonnier et les Voleurs_. Voir les
remarques de ce conte.--Le passage de notre conte où le petit
tailleur feint d'être malade pour ne pas montrer au géant qu'il ne
peut manier sa boule, est évidemment une altération; dans la forme
primitive, le tailleur devait, par diverses ruses, persuader de plus
en plus le géant de sa force.
Dans le premier conte du Tyrol allemand, l'animal terrible contre lequel
est envoyé le héros, n'est pas un ours, mais un sanglier; de même dans
le conte espagnol. Dans le second conte du Tyrol italien, c'est un
dragon. Dans le conte souabe, le tailleur doit d'abord tuer un sanglier,
puis une licorne, comme dans le conte lorrain, et enfin trois
géants.--Dans le second conte du Tyrol allemand, le héros est envoyé
contre un ours, puis contre un ogre.--Dans le premier conte du Tyrol
italien, dans le conte sicilien et le conte souabe de la collection
Meier, il doit combattre un ou plusieurs géants; dans le conte allemand
de la collection Proehle, une bande de voleurs.
* * *
Le conte grec se rapproche beaucoup, pour sa première partie, du conte
lorrain. Le savetier Lazare, qui a tué d'un coup de poing quarante
mouches sur son miel, fait graver sur une épée: «J'en ai tué quarante
d'un coup», et il part en guerre. Pendant qu'il dort auprès d'une
fontaine, un _drakos_ (sorte d'ogre) vient pour puiser de l'eau et lit
l'inscription. Il réveille Lazare et le prie de contracter avec lui et
les siens amitié de frère. Ici, de même que dans notre conte, le héros
n'est pas envoyé contre le drakos, qui tient la place du géant, mais le
rencontre par hasard. Les aventures de Lazare chez les drakos
correspondent à notre nº 25, _le Cordonnier et les Voleurs_.
Dans le conte suisse nº 41 de la collection Sutermeister, nous trouvons
le seul exemple à nous connu, en dehors de notre conte, d'un récit dans
lequel le géant est associé avec le tailleur pour une entreprise (ici
tuer un autre géant) où la main d'une princesse est en jeu.
* * *
Les deux contes qui vont suivre nous fourniront tout à l'heure des
rapprochements avec des contes orientaux; voilà pourquoi nous les
donnons en détail.
En Irlande, le «petit tisserand de la porte de Duleek» tue un jour d'un
coup de poing cent mouches rassemblées sur sa soupe. Après cet exploit,
il fait peindre sur une sorte de bouclier cette inscription: _Je suis
l'homme qui en a tué cent d'un coup_; puis se rend à Dublin. Le roi,
ayant lu l'inscription, prend le héros à son service pour se débarrasser
de certain dragon. Le petit tisserand se met en campagne. A la vue du
dragon, il grimpe au plus vite sur un arbre. Le dragon s'établit au pied
de cet arbre et ne tarde pas à s'endormir. Ce que voyant, le tisserand
veut descendre de son arbre pour s'enfuir; mais, on ne sait comment, il
tombe à califourchon sur le dragon et le saisit par les oreilles. Le
dragon, furieux, prend son vol et arrive à toute vitesse jusque dans la
cour du palais du roi, où il se brise la tête contre le mur.
En Russie (Gubernatis, _loc. cit._), le petit Thomas Berennikoff tue une
armée de mouches et se vante ensuite d'avoir anéanti, à lui seul, toute
une armée de cavalerie légère. Il fait la rencontre de deux vrais
braves, Elie de Murom et Alexis Papowitch, qui, l'entendant raconter ses
exploits, le reconnaissent immédiatement pour leur «frère aîné». La
valeur des trois compagnons ne tarde pas à être mise à l'épreuve. Elie
et Alexis se comportent en véritables héros. Vient ensuite le tour du
petit Thomas. Par une chance heureuse, il tue l'ennemi contre lequel il
est envoyé, pendant que celui-ci a les yeux fermés. Il essaie ensuite de
monter le cheval du «héros». Ne pouvant en venir à bout, il attache le
cheval à un chêne et grimpe sur l'arbre pour sauter de là en selle. Le
cheval, sentant un homme sur son dos, fait un tel bond qu'il déracine
l'arbre et le traîne après lui dans sa course, emportant Thomas jusqu'au
coeur de l'armée chinoise. Dans cette charge furieuse, nombre de Chinois
sont renversés par l'arbre ou foulés aux pieds par le cheval; le reste
s'enfuit. L'empereur de la Chine déclare qu'il ne veut plus faire la
guerre contre un héros de la force de Thomas, et le roi de Prusse,
ennemi des Chinois, donne à Thomas, en récompense de ses services, sa
fille en mariage.
* * *
Un conte de ce genre se retrouve, d'après Guillaume Grimm (III, p. 31),
dans un livre populaire danois et dans un livre populaire hollandais. Le
héros du premier, qui a tué quinze mouches d'un coup, est successivement
vainqueur d'un sanglier, d'une licorne et d'un ours. Le héros du second,
qui «en a tué sept d'un coup», devient gendre du roi après avoir été
envoyé contre un sanglier, puis contre trois géants, et avoir repoussé
une invasion ennemie.
* * * * *
Le conte nº 20 de la collection Grimm a été emprunté en partie à un
vieux livre allemand, publié en 1557 par Martinus Montanus de Strasbourg
(Grimm, III, p. 29).
Aux allusions faites à l'introduction de ce conte, d'après G. Grimm, par
Fischart (1575) et par Grimmelshausen (1669), on peut ajouter un passage
d'un sermon de Bosecker, publié à Munich en 1614, et où il est parlé du
tailleur «qui tuait sept mouches,--sept Turcs, je me trompe,--d'un
coup.» (Voir la revue _Germania_, 1872, 1re livraison, p. 92.)
* * * * *