(Schiefner, nº 11): Il y avait dans le Daghestan un homme si poltron,
que sa femme, lasse de sa couardise, finit par le mettre à la porte. Le
voilà donc parti, armé d'un tronçon de sabre. Passant auprès d'un
endroit où étaient amassées des mouches, il jette dessus une pierre
plate et en tue cinq cents. Alors il fait graver sur son sabre: «Le
héros Nasnaï Bahadur, qui en tue cinq cents d'un coup.» Il continue son
chemin et s'arrête dans une grande ville. Le roi, informé de l'arrivée
d'un tel héros, lui donne sa fille en mariage pour le retenir auprès de
lui. Peu de temps après, le roi dit à Nasnaï d'aller combattre un dragon
qui ravage ses troupeaux. En entendant parler de dragon, Nasnaï est pris
de coliques, et, la nuit venue, il s'enfuit pour mettre sa vie en
sûreté. Il arrive dans une forêt et grimpe sur un arbre pour y dormir.
Le lendemain, en se réveillant, il aperçoit le dragon au pied de
l'arbre; il perd connaissance et tombe sur le dragon, qui est si
épouvanté qu'il en meurt[156]. Nasnaï lui coupe la tête et va la porter
au roi. Ensuite le roi envoie son gendre contre trois _narts_ (sorte de
géants ou d'ogres). Fort heureusement pour le «héros du Daghestan», les
trois narts, qui se sont arrêtés sous l'arbre où Nasnaï s'est réfugié
comme la première fois, se prennent de querelle et se tuent les uns les
autres[157]. Nasnaï rapporte triomphalement leurs têtes et leurs
dépouilles. Enfin le roi lui dit que le «roi infidèle» lui a déclaré la
guerre et qu'il s'avance avec une armée innombrable pour cerner la
ville. Nasnaï est obligé de se mettre à la tête des troupes du roi. A la
vue des ennemis, il se sent fort mal à l'aise. Il ôte ses bottes, ses
armes, ses habits, pour être plus léger à se sauver. L'armée, qui a reçu
du roi l'ordre de se régler en tout sur Nasnaï, fait comme lui.
Justement il vient à passer un chien affamé qui saisit une des bottes de
Nasnaï et s'enfuit dans la direction de l'armée ennemie. Nasnaï court
après lui, toute l'armée le suit. A la vue de ces hommes nus comme vers,
les ennemis se disent que ce sont des diables et prennent la fuite.
Nasnaï ramasse un grand butin et revient en triomphateur.
[156] Comparer le conte irlandais.--Dans un conte du Cambodge, un
homme, apercevant un tigre, se réfugie sur un arbre. La branche sur
laquelle il s'est mis vient à rompre et il tombe à califourchon
juste sur le dos du tigre. Alors c'est le tour du tigre d'avoir
peur. Il s'enfuit à toutes jambes, emportant à travers champs son
cavalier malgré lui. Celui-ci, de son côté, tremble si fort de
frayeur que, sans le vouloir, il ne cesse d'éperonner sa monture.
Et, dit le conte cambodgien, ils courent encore. (Ad. Bastian, _Die
Voelker des oestlichen Asiens_, t. IV, p. 122.)
[157] Même chose dans le livre allemand du XVIe siècle utilisé par
les frères Grimm, et dans le livre populaire hollandais. Mais, à la
différence du conte avare, le héros joue un rôle actif dans
l'affaire. Pendant que les trois géants dorment sous un arbre, il
leur jette à chacun successivement des pierres du haut de cet arbre,
de sorte que chaque géant croit que les autres l'ont frappé et
devient furieux.
La collection mongole du _Siddhi-Kür_, qui dérive de récits indiens,
contient un conte de ce genre (nº 19): Un pauvre tisserand d'une ville
du nord de l'Inde se présente un jour devant le roi et lui demande sa
fille en mariage. Le roi, pour plaisanter, dit à la princesse de
l'épouser. Naturellement la princesse se récrie, et comme le roi lui
demande quel homme elle veut donc épouser, elle répond: «Un homme qui
sache faire des bottes avec de la soie.» On examine les bottes du
tisserand, et, à la grande surprise de tout le monde, on en tire de la
soie. Le roi se dit que ce n'est pas un homme ordinaire et le garde
provisoirement dans le palais; mais la reine n'est pas contente, et
elle voudrait se débarrasser du prétendant. Elle lui demande de quelle
façon il entend gagner la main de la princesse: par ses richesses ou par
sa bravoure. L'autre répond: «Par ma bravoure.» Comme justement un
prince ennemi marchait contre le roi, on envoie contre lui le tisserand.
Celui-ci monte à cheval, mais, étant fort mauvais cavalier, il est
emporté dans un bois. Il se raccroche aux branches d'un arbre; l'arbre
est déraciné, et, le cheval portant notre homme au milieu de l'armée
ennemie, le tronc d'arbre fait grand carnage, et les ennemis s'enfuient
épouvantés[158]. Le tisserand est ensuite envoyé contre un grand et
terrible renard, avec ordre d'en rapporter la peau. Il parcourt le pays
sans rien rencontrer. En revenant, il s'aperçoit qu'il a laissé son arc
en route. Il retourne sur ses pas et retrouve l'arc avec le renard tué à
côté: en voulant ronger la corde de l'arc, le renard a fait partir la
flèche. Enfin le roi ordonne au tisserand de lui ramener les «sept
démons des Mongols» avec leurs chevaux. Comme provisions de voyage, la
princesse lui donne sept morceaux de pain noir et sept de pain blanc. Le
tisserand commence par le pain noir. Comme il est à manger, arrivent les
démons qui, le voyant s'enfuir, le laissent aller et mangent son pain
blanc. Aussitôt ils tombent tous morts, car le pain blanc était
empoisonné. Le tisserand rapporte au roi leurs armes et leurs chevaux,
et il épouse la princesse.
[158] Cet épisode de l'arbre, que nous avons vu dans le conte russe,
se rencontre sous une forme altérée dans le conte hongrois, dans les
deux contes du Tyrol italien, dans un des contes du Tyrol allemand
(Zingerle, II, p. 15) et dans le livre populaire hollandais. Le
héros, emporté par son cheval vers l'ennemi, saisit sur son passage,
pour se retenir, une croix plantée le long du chemin et la déracine.
Quand les ennemis voient accourir cet homme à cheval, une croix dans
ses bras, ils sont pris de terreur et s'enfuient.
Dans le Cambodge, on a recueilli, indépendamment du petit conte déjà
cité, un conte qui doit être rapproché des précédents (E. Aymonier, p.
19). Voici le résumé qu'en donne M. Aymonier: «Jadis un homme du nom de
Kong, voyageant avec ses deux femmes, traversait un pays infesté de
tigres. Attaqué par l'un de ces animaux féroces, il se blottit dans le
creux d'un arbre, à demi mort de peur, tandis que ses deux femmes,
abandonnées à elles-mêmes, parviennent à tuer le tigre. Kong alors sort
de sa cachette, et, armé d'un bâton, frappe le cadavre. Aux reproches de
ses femmes, il répond avec hauteur que jamais tigre n'a été tué par une
femme. Ils emportent la bête. Les gens du pays s'extasient sur cet
exploit, dont Kong s'attribue tout le mérite. Il donne une
représentation de la lutte, bondit, gesticule, simule les coups portés,
au grand ébahissement de la foule, qui, à partir de ce jour, ne
l'appelle plus que Kong le Brave. Sa renommée se répand jusqu'au roi,
qui le nomme général et l'envoie à la guerre. Kong est saisi d'effroi,
mais il ne peut éluder l'ordre royal, et il est tenu de soutenir sa
réputation. Ses femmes l'encouragent et lui offrent de l'accompagner. Il
part enfin, monté sur le cou d'un éléphant. Ses femmes sont assises sur
le bât, derrière lui. L'armée qu'il commande l'escorte, disposée selon
les règles de la guerre. Arrivé en vue de l'ennemi, il commence à
trembler de tous ses membres. L'éléphant croit que son conducteur
l'excite (les cornacs font marcher les éléphants en les frappant à
petits coups plus ou moins précipités derrière l'oreille) et il se lance
en avant. A la vue de ce général qui fond droit sur elle, l'armée
ennemie est prise de panique et se disperse de tous côtés. Kong le Brave
se gonfle, se pavane devant ses troupes. Toutefois les sceptiques se
doutent de la vérité en apercevant sur l'éléphant des preuves manifestes
de la frayeur de leur général. Le roi le comble de faveurs, puis il lui
ordonne de s'emparer d'un crocodile monstrueux, la terreur des
bateliers. Kong se croit cette fois perdu sans ressource. Il se rend,
suivi de ses serviteurs, sur le bord du fleuve où l'attend une foule
immense. Désespéré, il se précipite dans l'eau. Le crocodile surpris
fait un bond et s'engage par le milieu du corps entre deux branches
rapprochées l'une de l'autre, qui se dressaient près de la rive. Kong,
revenu sur l'eau, voit la bête qui ne peut ni avancer ni reculer. Il
crie, il appelle; les gens accourent, et bientôt le pays est délivré du
monstre. Ce haut fait ajoute encore à la réputation de Kong le Brave, et
sa faveur auprès du roi augmente d'autant.»
Enfin, dans l'Inde, nous avons trouvé deux versions de ce conte. La
première vient du Deccan (miss M. Frère, nº 16): Un potier, un peu gris,
prend, pendant un orage, un tigre pour son âne égaré. Il saute dessus,
le bat et l'attache auprès de sa maison. De son côté, le tigre le prend
pour un être terrible dont il a entendu prononcer le nom, et il n'ose
faire de résistance. Voilà le potier, preneur de tigres, en grand renom
dans toute la contrée. Le roi, dont le pays est envahi, lui donne son
armée à conduire. Le potier, mauvais cavalier, se fait attacher par sa
femme sur le cheval de guerre que le roi lui a envoyé. Le cheval, agacé
de se sentir lié, prend le mors aux dents et emporte le potier dans le
camp des ennemis, qui sont pris de panique et s'enfuient, laissant une
lettre pour demander la paix.
La seconde version, beaucoup plus complète, a été recueillie dans le
pays de Cachemire, de la bouche d'un mahométan (_Indian Antiquary_,
octobre 1882, p. 282;--Steel et Temple, p. 89). Le héros est un
tisserand, nommé Fatteh-Khan, un petit bout d'homme fort ridicule et
dont tout le monde se moque. Un jour qu'il est à tisser, sa navette s'en
va tuer un moustique qui s'est posé sur sa main gauche. Emerveillé de
son adresse, Fatteh-Khan déclare à ses voisins qu'il entend désormais
qu'on le respecte; il bat sa femme qui le traite d'imbécile, et se met
en campagne avec sa navette et une grosse miche de pain. Il arrive dans
une ville où un éléphant terrible tue chaque jour plusieurs habitants.
Fatteh-Khan dit au roi qu'il ira combattre la bête; mais à peine voit-il
l'éléphant courir sur lui, qu'il jette derrière lui sa navette et sa
miche de pain et s'enfuit à toutes jambes. Or, la femme du petit
tisserand, pour se venger de sa brutalité, avait empoisonné le pain, et,
afin de dissimuler le poison, y avait mêlé des aromates. L'éléphant,
sentant les aromates, ramasse le pain avec sa trompe et l'avale, sans
ralentir sa course. Le petit tisserand, se voyant près d'être atteint,
essaie de faire un circuit et se trouve face à face avec l'éléphant;
mais, juste à ce moment, le poison fait son effet, et l'éléphant tombe
raide mort. Tout le monde est bien étonné de l'issue de cette aventure
et de la force du petit tisserand, qui d'une chiquenaude renverse un
éléphant[159].--Le roi le nomme général en chef de son armée et bientôt
l'envoie avec des troupes contre un tigre qui ravage le pays, lui
promettant, s'il réussit dans cette expédition, la main de sa fille. A
la vue du tigre, Fatteh-Khan décampe au plus vite et se réfugie sur un
arbre, au pied duquel le tigre vient monter la garde. Fatteh-Khan reste
sept jours et sept nuits sur son arbre; au bout de ce temps, il veut
profiter, pour s'échapper, du moment où le tigre fait sa sieste. Mais,
tandis qu'il descend, le tigre se réveille, et Fatteh-Khan n'a que le
temps de se hisser sur une branche. Pendant qu'il exécute ce mouvement,
son poignard sort de sa gaîne et va tomber juste dans la gueule du
tigre, qui en meurt. Fatteh-Khan coupe la tête du monstre et va la
présenter au roi; après quoi il épouse la princesse.--En dernier lieu,
Fatteh-Khan reçoit l'ordre d'aller détruire l'armée d'un roi ennemi qui
est venu établir son camp sous les murs de la ville. Cette fois, il se
dit qu'il est perdu et qu'il faut gagner le large. La nuit venue, il se
glisse à travers le camp ennemi, suivi de la princesse, sa femme, qui,
d'après les instructions de Fatteh, porte sa vaisselle d'or. Ils ont
déjà à moitié traversé le camp, lorsqu'un hanneton vient se jeter au nez
de Fatteh-Khan. Celui-ci, épouvanté, rebrousse chemin, en criant à sa
femme de courir. La princesse s'enfuit, elle aussi, laissant tomber par
terre, avec un grand fracas, la vaisselle d'or. A ce bruit, les ennemis
se croient attaqués, se lèvent à moitié endormis, au milieu de la nuit
noire, et se jettent les uns sur les autres. Le matin, il n'en reste
plus. Fatteh-Khan reçoit, en récompense de cette victoire, la moitié du
royaume.
[159] Comparer, pour cet épisode de l'éléphant empoisonné, la
dernière partie du conte mongol résumé plus haut.
IX
L'OISEAU VERT
Il était une fois un jeune homme, fils de gens riches, qui aimait à se
promener au bois. Un jour qu'il s'y promenait, il vit un bel oiseau
vert; il se mit à sa poursuite, mais l'oiseau sautait de branche en
branche, et il attira ainsi le jeune homme bien avant dans la forêt. Le
jeune homme réussit pourtant à l'attraper vers le soir, et, comme il
avait grand'faim, il s'assit sous un arbre pour manger quelques
provisions qu'il avait emportées; puis il se remit en route, et marcha
une partie de la nuit sans savoir où il allait. Enfin il aperçut une
lumière, et, se dirigeant de ce côté, il arriva vers deux heures du
matin près d'une maison; or cette maison était la demeure d'un ogre.
Le jeune homme frappa à la porte; une belle jeune fille vint lui ouvrir.
«Je suis bien fatigué,» lui dit-il; «voulez-vous me recevoir?» La jeune
fille répondit: «Mon père est un ogre; il va rentrer. Toute la nuit il
est dehors, et il se repose pendant le jour.--Peu m'importe,» dit le
jeune garçon, «pourvu que je puisse dormir.» La jeune fille le laissa
donc entrer.
Bientôt après, l'ogre revint. «Je sens la chair de chrétien,» dit-il en
entrant.--«Mon père, c'est un jeune homme, un beau jeune homme, qui sait
très bien travailler en tous métiers.--C'est bien,» dit l'ogre.
A huit heures du matin, l'ogre appela le jeune homme et lui dit: «Tu vas
me démêler tous ces écheveaux de fil; si tu n'as pas fini pour midi, je
te mangerai.» Le pauvre garçon se mit à l'ouvrage, mais le fil était si
emmêlé qu'il n'en pouvait venir à bout. Il commençait à se désespérer,
quand il vit la fille de l'ogre entrer dans la chambre. «Eh bien!»
dit-elle, «que vous a commandé mon père?--Il m'a commandé de lui démêler
son fil, et je ne puis y parvenir: quand je le démêle par un bout, il
s'emmêle par l'autre.» La jeune fille donna un petit coup de baguette,
et le fil se trouva démêlé. A midi, l'ogre arriva. «As-tu fini ta
besogne?--Oui.--Demain il faudra me trier toutes ces plumes, et si tu
n'as pas fini pour midi, je te mangerai.»
Il y avait là des plumes d'oiseaux de toutes couleurs; le jeune homme
essaya de les trier, mais il n'y pouvait réussir. Un peu avant midi, la
fille de l'ogre entra. «Eh bien! que vous a commandé mon père?--Il m'a
commandé de trier ces plumes, et je n'en puis venir à bout: quand j'en
ai trié une partie, elles s'envolent et vont se mêler aux autres.» La
jeune fille donna un petit coup de baguette, et voilà toutes les plumes
triées. L'ogre étant arrivé, demanda au jeune homme: «As-tu fini ta
besogne?--Oui.--C'est bien.»
Le lendemain, la fille de l'ogre vint encore trouver le jeune homme. «Eh
bien!» dit-elle, «que vous a commandé mon père?--Il ne m'a rien
commandé.--Alors, c'est qu'il veut vous manger.» Et elle lui proposa de
s'enfuir avec elle. Ils partirent donc ensemble.
Après qu'ils eurent couru quelque temps, la jeune fille dit au jeune
homme: «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.--Je vois là-bas
un homme qui vient vite, vite comme le vent.--C'est mon père.» Aussitôt
elle se changea en poirier, et changea le jeune homme en femme, qui
abattait les poires avec un bâton. Quand l'ogre arriva près du poirier,
il dit à la femme: «Vous n'avez pas vu passer un garçon et une
fille?--Non, je n'ai vu personne.»
L'ogre s'en retourna, et, quand il fut à la maison, il dit à sa femme:
«Je n'ai rien vu qu'un poirier et une femme qui abattait les poires avec
un bâton.--Eh bien!» répondit l'ogresse, «le poirier c'était elle, et la
femme c'était lui.--J'y retourne,» dit l'ogre.
Cependant les deux jeunes gens s'étaient remis à courir. «Regardez
derrière vous si vous voyez mon père.--Je vois là-bas un homme qui vient
vite, vite comme le vent.--C'est mon père.» Aussitôt la jeune fille se
changea en ermitage, et changea le jeune homme en ermite qui balayait
les araignées dans la chapelle. L'ogre ne tarda pas à arriver.
«N'avez-vous pas vu passer un garçon et une fille?» dit-il à
l'ermite.--«Non, je n'ai vu personne.»
L'ogre, de retour chez lui, dit à sa femme: «Je n'ai rien vu qu'un
ermitage et un ermite qui balayait les araignées dans la chapelle.--Eh
bien!» dit l'ogresse, «l'ermitage, c'était elle, et l'ermite, c'était
lui.--Cette fois,» dit l'ogre, «je prendrai ce que je trouverai.» Et il
se remit en marche.
La jeune fille dit au jeune homme: «Regardez derrière vous si vous voyez
mon père.--Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le
vent.--C'est mon père.» Elle se changea en carpe, et changea le jeune
homme en rivière. Lorsque l'ogre arriva, il voulut prendre la carpe,
mais il fit le plongeon et se noya.
Le jeune homme emmena la jeune fille avec lui dans son pays et l'épousa.
REMARQUES
Ce conte est une forme écourtée d'un type de conte que nous étudierons à
l'occasion de notre nº 32, _Chatte Blanche_. Nous nous bornerons ici à
quelques remarques sur ce que l'_Oiseau vert_ présente de particulier.
* * * * *
Dans la plupart des contes de ce type que nous connaissons, les tâches
imposées au jeune homme par l'être malfaisant,--ogre, sorcier, diable,
etc.,--chez lequel il se trouve, sont autres que les deux tâches de
notre conte. Nous ne retrouvons exactement celles-ci que dans un conte
français, d'ailleurs différent pour le reste, recueilli au XVIIe siècle
par Mme d'Aulnoy, _Gracieuse et Percinet_.
En revanche, les transformations des deux jeunes gens sont presque
identiques dans notre conte et dans plusieurs des contes que nous
examinerons en détail dans les remarques de notre nº 32. Ainsi, dans un
conte sicilien (Gonzenbach, nº 54), la jeune fille se change en jardin
et change le jeune homme en jardinier; puis elle-même en église, et le
jeune homme en sacristain; enfin, le jeune homme en rivière, et
elle-même en petit poisson. Même chose, à peu près, dans d'autres contes
siciliens (Gonzenbach, nº 55 et nº 14; Pitrè, nº 15).--Dans un conte
westphalien (Grimm, nº 113), les transformations sont: buisson d'épines
et rose, église et prédicateur, étang et poisson.--Dans un conte de la
Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 31), la jeune fille change en
jardin le cheval sur lequel elle s'enfuyait avec le jeune homme; elle se
change elle-même en poirier et le jeune homme en jardinier; suivent les
transformations en église, autel et prêtre, et enfin en rivière, bateau
et batelier.--Dans un conte portugais (Coelho, nº 14), les chevaux sont
métamorphosés en terre, les harnais en jardin, la jeune fille en laitue,
le jeune homme en jardinier; viennent ensuite ermitage, autel, statue de
sainte, sacristain qui sonne la messe, et finalement mer, barque,
batelier et tanche.
Il serait trop long de poursuivre minutieusement cette revue. Qu'il nous
suffise de constater, comme un détail curieux, que la plupart des contes
dont il s'agit ici ont la transformation des jeunes gens en église et
prêtre ou sacristain. Il en est ainsi, indépendamment des contes
indiqués ci-dessus, dans un conte picard (_Mélusine_, 1877, col. 446);
dans des contes allemands (Müllenhoff, p. 395; Proehle, I, nº 8); dans
un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 26); dans un
conte du Tyrol italien (Schneller, nº 27); dans un conte milanais
(Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, p. 403); dans des contes toscans
(Comparetti, nº 11; Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, nos 5 et
6, et _Rivista di letteratura popolare_, I, fascic. II, p. 84); dans un
conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 4); dans un conte hongrois
(Gaal-Stier, nº 3); dans un conte croate (Krauss, I, nº 48); dans un
conte russe (Ralston, p. 129); dans des contes catalans (_Rondallayre_,
I, p. 89, II, p. 30); dans un conte portugais (Consiglieri-Pedroso, nº
4); dans un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 11).--Un conte de la
Basse-Bretagne (Luzel, _Contes bretons_, p. 37), des contes allemands
(Wolf, p. 292; Grimm, nº 56), un conte esthonien (Kreutzwald, nº 14), un
conte suédois (Cavallius, nº 14 B), et un conte islandais (Arnason, p.
380), n'ont pas cette transformation particulière.
* * * * *
Au XVIIe siècle, Mme d'Aulnoy recueillait un conte de ce genre et le
publiait, après l'avoir fort arrangé, sous le titre de _l'Oranger et
l'Abeille_. Là aussi un jeune homme, un prince, arrive chez des ogres;
une princesse captive (ce n'est pas la fille des ogres) s'éprend de lui,
et ils s'enfuient ensemble en emportant une baguette magique. L'ogre
s'étant mis à leur poursuite, la princesse change en étang le chameau
sur lequel ils sont montés, le prince en bateau et elle-même en vieille
batelière; puis, plus tard, elle transforme le chameau en pilier, le
prince en portrait et elle-même en nain (nous soupçonnons fort Mme
d'Aulnoy d'avoir retouché en ce point le récit original); enfin, quand
l'ogresse arrive en personne, la princesse change le chameau en caisse,
le prince en oranger et elle-même en abeille qui vole autour.
* * * * *
Un conte kabyle (Rivière, p. 209) nous offre d'une manière très
évidente, malgré des altérations considérables, le thème dont _l'Oiseau
vert_ est, nous l'avons dit, une forme écourtée: Un fils de roi arrive
dans la maison d'une ogresse, dont il veut épouser la fille. Cette
dernière le cache, et, pendant la nuit, ils s'enfuient ensemble. Quand
l'ogresse s'aperçoit de leur départ, elle se met à leur poursuite; mais
elle est arrêtée par divers obstacles.
* * *
Un poème héroïque recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale
(Radloff, II, p. 202 seq.) offre, parmi les transformations qui y sont
accumulées, un point de comparaison avec l'_Oiseau vert_ et les contes
analogues. Le héros, Ai Tolysy, a enlevé une jeune fille; les trois
frères de celle-ci se mettent à sa poursuite. Alors la jeune fille
change le cheval d'Ai Tolysy en peuplier, Ai Tolysy et elle-même en deux
corbeaux, et les trois frères passent sans se douter de rien.--Cette
forme très simple peut être particulièrement rapprochée du conte suédois
indiqué il y a un instant, et dans lequel les deux jeunes gens se
changent successivement en deux rats, deux oiseaux et deux arbres
(Comparer le conte islandais).
* * * * *
L'introduction caractéristique de notre _Oiseau vert_ figure, mieux
rattachée au corps du récit, dans un conte allemand de la principauté de
Waldeck (Curtze, nº 8). Ici l'animal que poursuit le héros et qui
l'entraîne jusque dans un monde inférieur, où se trouve le château d'un
géant, n'est pas un oiseau, c'est un lièvre; mais, rapprochement
bizarre, ce lièvre est _vert_, comme l'oiseau du conte lorrain.--Dans un
conte sicilien (Gonzenbach, nº 55), un oiseau est envoyé par une
sorcière pour attirer le héros dans son château, où il se trouve
subitement transporté, dès qu'il a fait feu sur l'oiseau. (Comparer le
conte westphalien nº 113 de la collection Grimm.)
X
RENÉ & SON SEIGNEUR
Il était une fois un homme appelé René, qui demeurait avec sa femme dans
une pauvre cabane et n'avait pour tout bien qu'une vache. Cette vache
étant morte, René voulut tirer quelque argent de la peau en l'allant
vendre à la ville voisine. Après avoir dépouillé la vache, il jeta la
peau sur ses épaules et se mit en route. Comme il n'avait pas détaché la
tête de la bête, elle lui faisait une sorte de capuchon, au dessus
duquel se dressaient deux grandes cornes.
Pour arriver à la ville, il y avait à traverser une forêt. Au moment où
René passait, des voleurs, assis sur le bord du chemin, étaient en train
de compter leur argent. Voyant de loin venir l'homme aux cornes, ils
crurent que c'était le grand diable, et décampèrent au plus vite,
laissant là tout leur argent: il y en avait un tas qui était bien haut
de six pieds. René remplit de pièces d'or sa peau de vache et continua
sa route. Arrivé à la ville, il acheta un âne et lui donna à manger du
son dans lequel il avait jeté quelques louis d'or, puis il retourna chez
lui. Il n'était guère rassuré en repassant par la forêt. «Ce matin,»
pensait-il, «j'ai fait peur aux gens; ce sera peut-être mon tour ce soir
d'avoir peur.» Mais personne ne se montra, et il rentra à la nuit dans
sa chaumière.