homme qui se mit à battre le blé. Le laboureur se dit en lui-même: «Il
faut que je lui donne un beau petit habit pour sa peine.» Car le petit
homme était tout nu. Il alla dire à sa femme: «C'est un petit homme qui
vient battre notre blé; il faudra lui faire un petit habit.» Le
lendemain, la femme prit toutes sortes de pièces d'étoffe, et en fit un
petit habit, que le laboureur posa sur le tas de blé.
Le follet revint la nuit suivante, et, en battant le blé, il trouva
l'habit. Dans sa joie il se mit à gambader à l'entour, en disant: «Qui
bon maître sert, bon loyer en tire.» Ensuite il endossa l'habit, et se
trouva bien beau. «Puisque me voilà payé de ma peine, battra maintenant
le blé qui voudra!» Cela dit, il partit et ne revint plus.
REMARQUES
Dans un conte hessois de la collection Grimm (nº 39), un pauvre
cordonnier trouve cousus tous les matins les souliers qu'il a taillés la
veille. Il s'aperçoit que ce sont deux petits hommes qui font l'ouvrage.
Comme ils sont nus, sa femme leur fait de petits habits. Ils les
revêtent tout joyeux en disant qu'ils sont maintenant trop beaux pour
faire le métier de cordonnier; puis ils disparaissent pour
toujours.--Comparer un conte de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, p.
140), et aussi un conte de l'Oberland bernois, _le Tailleur d'Isenfluh_
(_Karlsruher Zeitung_, nº du 8 août 1873).
En Suède, histoire du même genre (_Magasin pittoresque_, 1865, p. 235),
où le lutin tamise de la farine. En Espagne (Caballero, II, p. 81), il
pétrit du pain. Là il est vêtu en moine, et, quand à la place de son
vieux froc tout usé, il a endossé celui qu'on lui a fait, il se met à
dire qu'avec son habit neuf, le moinillon ne veut plus pétrir ni être
boulanger.
En Irlande (Kennedy, I, p. 126), un _pooka_ (sorte de follet) vient
toutes les nuits dans une maison, sous la forme d'un âne, laver la
vaisselle, balayer le plancher, etc. L'un des domestiques s'étant
hasardé à lui demander d'où il vient, le pooka répond qu'il a, pendant
sa vie, servi dans cette même maison. Après sa mort, il a été condamné,
en punition de sa paresse, à faire la besogne qu'il fait toutes les
nuits. Quelque temps après, les domestiques, voulant lui témoigner leur
reconnaissance, lui font demander par l'un d'eux en quoi ils pourraient
lui être agréables. Le pooka leur répond qu'il serait fort aise d'avoir
un habit bien chaud. L'habit est apporté, et, dès que le pooka en est
revêtu, il s'enfuit en disant: «Maintenant ma pénitence est terminée.
Elle devait durer jusqu'à ce qu'on eût trouvé que je méritais un
salaire.» Et on ne le revit plus jamais.
Enfin, en Angleterre, on raconte beaucoup d'histoires de follets
secourables (_brownies_, _pixies_), qui disparaissent dès qu'ils ont mis
les habits à eux destinés. Parfois même, quand on veut se débarrasser
d'eux, on n'a qu'à leur faire un semblable don. (Voir Halliwell, p.
190;--W. Henderson, _Notes on the Folklore of the northern counties of
England and the Borders_. Nouvelle éd. Londres, 1879, p. 248;--Loys
Brueyre, p. 241 seq.).
VII
LES DEUX SOLDATS DE 1689
Il était une fois deux soldats qui avaient bien soixante ans. Obligés de
quitter le service, ils résolurent de retourner au pays. Chemin faisant,
ils se disaient: «Qu'allons-nous faire pour gagner notre vie? Nous
sommes trop vieux pour apprendre un métier; si nous demandons notre
pain, on nous dira que nous sommes encore en état de travailler, et on
ne nous donnera rien.--Tirons au sort,» dit l'un d'eux, «à qui se
laissera crever les yeux, et nous mendierons ensemble.» L'autre trouva
l'idée bonne.
Le sort tomba sur celui qui avait fait la proposition; son camarade lui
creva les yeux, et, l'un guidant l'autre, ils allèrent de porte en porte
demander leur pain. On leur donnait beaucoup, mais l'aveugle n'en
profitait guère: son compagnon gardait pour lui-même tout ce qu'il y
avait de bon et ne lui donnait que les os et les croûtes de pain dur.
«Hélas!» disait le malheureux, «n'est-ce pas assez d'être aveugle?
Faut-il encore être si maltraité?--Si tu te plains encore,» répondait
l'autre, «je te laisserai là.» Mais le pauvre aveugle ne pouvait
s'empêcher de se plaindre. Enfin son compagnon l'abandonna dans un
bois.
Après avoir erré de côté et d'autre, l'aveugle s'arrêta au pied d'un
arbre. «Que vais-je devenir?» se dit-il. «La nuit approche, les bêtes
sauvages vont me dévorer!» Il monta sur l'arbre pour se mettre en
sûreté.
Vers onze heures ou minuit, quatre animaux arrivèrent en cet endroit: le
renard, le sanglier, le loup et le chevreuil. «Je sais quelque chose,»
dit le renard, «mais je ne le dis à personne.--Moi aussi, je sais
quelque chose,» dit le loup.--«Et moi aussi,» dit le chevreuil.--«Bah!»
dit le sanglier, «toi, avec tes petites cornes, qu'est-ce que tu peux
savoir?--Eh!» repartit le chevreuil, «dans ma petite cervelle et dans
mes petites cornes il y a beaucoup d'esprit.--Eh bien!» dit le sanglier,
«que chacun dise ce qu'il sait.»
Le renard commença: «Il y a près d'ici une petite rivière dont l'eau
rend la vue aux aveugles. Plusieurs fois déjà, dans ma vie, j'ai eu un
oeil crevé; je me suis lavé avec cette eau, et j'ai été guéri.--Cette
rivière, je la connais,» dit le loup; «j'en sais même plus long que toi.
La fille du roi est bien malade; elle est promise en mariage à celui qui
pourra la guérir. Il suffirait de lui donner de l'eau de cette rivière
pour lui rendre la santé.» Le chevreuil dit à son tour: «La ville de
Lyon manque d'eau, et l'on promet quinze mille francs à celui qui pourra
lui en procurer. Or, en arrachant l'arbre de la liberté, on trouverait
une source et l'on aurait de l'eau en abondance.--Moi,» dit le sanglier,
«je ne sais rien.» Là-dessus, les animaux se séparèrent.
«Ah!» se dit l'aveugle, «si je pouvais seulement trouver cette rivière!»
Il descendit de l'arbre et marcha à tâtons à travers la campagne. Enfin
il trouva la rivière. Il s'y lava les yeux, et il commença à entrevoir;
il se les lava encore, et la vue lui revint tout à fait.
Aussitôt il se rendit près du maire de Lyon et lui dit que, s'il voulait
avoir de l'eau, il n'avait qu'à faire arracher l'arbre de la liberté. En
effet, l'arbre ayant été arraché, on découvrit une source, et la ville
eut de l'eau autant qu'il lui en fallait. Le soldat reçut les quinze
mille francs promis et alla trouver le roi. «Sire,» lui dit-il, «j'ai
appris que votre fille est bien malade, mais j'ai un moyen de la
guérir.» Et il lui parla de l'eau de la rivière. Le roi envoya
sur-le-champ ses valets chercher de cette eau; on en fit boire à la
princesse, on lui en fit prendre des bains, et elle fut guérie.
Le roi dit au soldat: «Quoique tu sois déjà un peu vieux, tu épouseras
ma fille, ou bien, si tu le préfères, je te donnerai de l'argent.» Le
soldat aima mieux épouser la princesse: il savait bien qu'avec la fille
il aurait aussi l'argent. Le mariage se fit sans tarder.
Un jour que le soldat se promenait dans le jardin, il vit un homme tout
déguenillé qui demandait l'aumône; il reconnut aussitôt son ancien
camarade. «N'étiez-vous pas deux à mendier autrefois?» lui dit-il en
l'abordant. «Où est votre compagnon?--Il est mort,» répondit le
mendiant.--«Dites la vérité, vous n'aurez pas à vous en repentir.
Qu'est-il devenu?--Je l'ai abandonné.--Pourquoi?--Il était toujours à se
plaindre; c'était pourtant lui qui avait les bons morceaux: quand nous
avions du pain, je lui donnais la mie, parce qu'il n'avait plus de
dents, et je mangeais les croûtes; je lui donnais la viande et je
gardais les os pour moi.--C'est un mensonge; vous faisiez tout le
contraire. Pourriez-vous reconnaître votre compagnon?--Je ne sais.--Eh
bien! ce compagnon, c'est moi.--Mais n'êtes-vous pas le roi?--Sans
doute, mais je suis aussi ton ancien camarade. Entre, je te raconterai
tout.»
Quand le mendiant eut appris ce qui était arrivé à l'aveugle, il lui
dit: «Je voudrais bien avoir la même chance. Mène-moi donc à cet
arbre-là; les animaux y viendront peut-être encore.--Volontiers,» dit
l'autre, «je veux te rendre le bien pour le mal.» Il conduisit le
mendiant auprès de l'arbre, et le mendiant y monta.
Vers onze heures ou minuit, les quatre animaux se trouvèrent là réunis.
Le renard dit aux autres: «On a entendu ce que nous disions l'autre
nuit: la fille du roi est guérie et la ville de Lyon a de l'eau. Qui
donc a révélé nos secrets?--Ce n'est pas moi,» dit le loup.--«Ni moi,»
dit le chevreuil.--«Je suis sûr que c'est le sanglier,» reprit le
renard; «il n'avait eu rien à dire, et il est allé rapporter ce que nous
autres avions dit.--Ce n'est pas vrai,» répliqua le sanglier.--«Prends
garde,» dit le renard, «nous allons nous mettre tous les trois contre
toi.--Je n'ai pas peur de vous,» dit le sanglier en montrant les dents,
«frottez-vous à moi.»
Tout à coup, en levant les yeux, ils aperçurent le mendiant sur l'arbre.
«Oh! oh!» dirent-ils, «voilà un homme qui nous espionne.» Aussitôt ils
se mirent à déraciner l'arbre, puis ils se jetèrent sur l'homme et le
dévorèrent.
REMARQUES
On a remarqué la bizarrerie de ce titre: _les deux Soldats de 1689_.
1689 est mis probablement pour 1789: le souvenir de l'«arbre de la
liberté» se rapporte tout naturellement à l'époque de la Révolution.
La personne de qui nous tenons ce conte l'avait appris à Joinville,
petite ville de Champagne, à quatre lieues de Montiers-sur-Saulx. On le
raconte aussi à Montiers, mais d'une manière moins complète.
Dans cette variante, intitulée _Jacques et Pierre_, les animaux sont au
nombre de trois, le lion, le renard et l'ours. Le renard seul a quelque
chose à dire. Il raconte que la fille du roi Dagobert est aveugle de
naissance: si on lui lavait les yeux avec l'eau d'une certaine fontaine,
elle verrait. L'aveugle apprend aussi que les animaux se réunissent une
fois tous les ans, à pareil jour, à la même heure et au même endroit.
Jacques, le méchant camarade, instruit par Pierre de cette
particularité, se rend à l'endroit indiqué, pour entendre la
conversation des animaux. Le lion dit: «Je sais quelque chose. La
princesse d'Angleterre a quatre millions cachés dans un pot.» Jacques se
baisse pour mieux entendre. Au bruit qu'il fait, les animaux lèvent la
tête; l'ours grimpe sur l'arbre, tire Jacques par le bras et le fait
tomber par terre, où les animaux le dévorent.
* * *
Voir les remarques de M. Reinhold Koehler sur un conte italien de
Vénétie (Widter et Wolf, nº 1), de même famille que nos deux contes
français.
Nous pouvons rapprocher de ces deux contes, outre le conte italien, des
contes recueillis dans la Basse-Bretagne (Luzel, _Légendes_, p. III, et
_Veillées bretonnes_, p. 258); dans le pays basque (Cerquand, I, p. 51;
J. Vinson, p. 17); en Allemagne (Proehle, II, nº 1; Ey, p. 188); en
Flandre (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 4); en Suisse
(Sutermeister, nos 43 et 47); dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, nº
20); dans le Tyrol italien (Schneller, nos 9, 10 et 11); en Toscane
(Nerucci, nº 23); en Danemark (d'après M. Koehler); en Norwège
(Asbjoernsen, II, p. 166); en Finlande (E. Beauvois, p. 139); en Russie
(Goldschmidt, p. 61); chez les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler,
II, p. 181); chez les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 271); chez les
Hongrois (conte de la collection Mailath, traduit dans la _Semaine des
Familles_, 1866-1867, p. 4); chez les Roumains de Transylvanie (dans la
revue l'_Ausland_, 1857, p. 1028); chez les Tsiganes de la Bukovine
(Miklosisch, nº 12); en Serbie (Vouk, nº 16, et Jagitch, nº 55); chez
les Grecs de l'Epire (Hahn, nº 30), en Catalogne (_Rondallayre_, I, p.
68); en Portugal (Coelho, nº 20); en Irlande (d'après M. Koehler).
* * * * *
Dans plusieurs des contes de ce type, l'introduction est très
caractéristique. Ainsi, dans le premier conte serbe, deux frères se
disputent au sujet de cette question: La justice vaut-elle mieux que
l'injustice? et ils conviennent de s'en rapporter au jugement du premier
qu'ils rencontreront. Ils rencontrent à plusieurs reprises le diable,
qui a pris diverses formes et qui décide toujours en faveur de
l'injustice. Le champion de la justice, qui perd ainsi son procès, perd,
comme conséquence, tout ce qu'il possède, et finalement ses yeux: son
frère les lui crève et l'abandonne.
Le conte italien de Vénétie, le conte grec, le second conte serbe, le
conte russe, les contes wende, allemand de la collection Proehle,
finnois, portugais, catalan, le premier conte breton, ont une
introduction analogue, parfois plus ou moins altérée. La question
débattue est tantôt: «Celui qui fait le bien fait-il bien?» (conte
italien); tantôt: «Est-ce la loyauté ou la déloyauté qui l'emporte dans
le monde?» ou bien: «Est-ce la justice ou l'injustice qui gouverne le
monde?» (conte finnois, conte grec), etc.--Dans les contes italien,
portugais, catalan, breton, le partisan du bien ne perd pas ses yeux,
mais simplement sa fortune.
Dans le conte norwégien, Déloyal crève les yeux à son frère Loyal, parce
que ce dernier lui reproche de l'avoir trompé. (C'est là, évidemment, un
souvenir de l'introduction du premier groupe.)
* * *
Ailleurs l'introduction est différente. Dans les contes toscan, tsigane,
roumain, russe, flamand, le méchant frère (ou compagnon) ne consent à
donner du pain au héros qu'en échange des yeux de celui-ci[150].
[150] Dans certains contes, tels qu'un conte allemand (Grimm, nº
107) et deux contes hongrois (Gaal, p. 175; Erdelyi-Stier, nº 10),
l'introduction est celle de ce groupe; mais la suite des aventures
n'est plus la même.--Un conte croate (Krauss, I, nº 74), voisin de
ces contes, se rapproche beaucoup plus qu'eux des contes du genre de
nos _Deux Soldats_.
Dans le second conte breton, le conte basque et le conte allemand de la
collection Ey, nous retrouvons l'introduction de nos _Soldats de 1689_;
ainsi, dans le conte allemand, recueilli dans le Harz, deux compagnons
s'en vont par le monde et gagnent leur pain en faisant des armes. L'un
est bon et un peu simple; l'autre est méchant et rusé. Un jour, ce
dernier dit a l'autre que décidément le métier ne va pas; il vaudrait
mieux que l'un des deux se rendît aveugle: l'autre le conduirait, et ils
recueilleraient beaucoup d'aumônes. Le simple et naïf compagnon se
laisse crever les yeux. (Comparer l'introduction altérée d'un conte
italien des Abruzzes, nº 14 de la collection Finamore, conte qui n'a pas
la dernière partie du nôtre.)
Dans le conte tchèque, un voyageur est dépouillé et aveuglé par ses deux
compagnons.
* * *
Enfin, dans une dernière catégorie (contes suisses, conte du Tyrol
allemand, contes du Tyrol italien nos 9 et 10), il n'est point parlé de
bon ni de mauvais compagnon, mais simplement de deux frères ou de deux
compagnons à l'un desquels il arrive, par l'effet du hasard, les
aventures du héros de nos contes. En un mot, l'introduction a disparu.
* * * * *
Dans nos deux contes français, ce sont des animaux qui, sans le savoir,
révèlent au héros les secrets dont la connaissance fait sa fortune. Il
en est de même dans le second conte breton (lion, sanglier, loup); dans
le premier conte basque (singe, ours et loup); dans le conte allemand de
la collection Proehle (ours, lion, renard); dans le conte flamand (ours,
renard, loup); dans le conte norwégien (ours, loup, renard, lièvre).
Dans le conte allemand de la collection Ey, dans le conte hongrois et
dans le second conte serbe, les animaux sont trois corbeaux.--Ailleurs,
le héros surprend la conversation de diables (conte du Tyrol allemand,
contes grec, portugais, tsigane, russe, finnois, premier conte breton),
ou de sorcières (contes du Tyrol italien, contes italiens de la Vénétie
et de la Toscane, contes tchèque, catalan, suisse nº 43), ou de _vilas_,
sorte de génies ou de fées (premier conte serbe), ou d'esprits (conte
wende), ou enfin de géants (conte suisse nº 47).
Quant aux secrets eux-mêmes, dans le plus grand nombre des contes cités
plus haut, il y en a trois, et ils sont les mêmes que dans nos _Soldats
de 1689_: moyen de recouvrer la vue, de guérir une princesse et de
donner de l'eau à une ville. Voir les contes breton, flamand, du Tyrol
italien nº 11, wende, tchèque, tsigane, le second conte serbe, et aussi
les contes allemands des collections Ey et Proehle (dans ces deux
derniers, c'est un roi ou un homme riche qui est guéri et non une
princesse).--Dans le conte norwégien, il y a, en plus, le moyen de faire
produire des fruits aux arbres d'un jardin devenus stériles; dans le
conte finnois, le moyen de ramener des élans dans le parc d'un roi.
(Notons que, dans ce conte finnois, pour faire jaillir de l'eau dans la
cour du château royal, il faut, comme dans nos _Soldats de 1689_,
arracher un certain arbre.)--Dans les autres contes, il manque un ou
deux des trois secrets; mais dans tous figure la guérison de la
princesse.
* * * * *
Au XVIe siècle, notre conte se retrouve dans le chapitre 464 du recueil
d'anecdotes publié en 1519 par le moine franciscain allemand Jean
Pauli, sous le titre de _Schimpf und Ernst_ (Plaisanteries et choses
sérieuses), et qui a eu plus de trente éditions en Allemagne. Le récit
de Pauli se rattache, pour l'introduction, au premier groupe de contes
indiqué ci-dessus: Un maître soutient contre son serviteur que ce n'est
pas la vérité et la justice, mais bien la fausseté et la déloyauté qui
gouvernent ce bas monde. Trois personnages à qui la question est soumise
décident en faveur du maître. Il a été convenu d'avance que, si le
serviteur perd son procès, il perdra aussi ses yeux. Le maître les lui
crève et l'abandonne dans un bois. Pendant la nuit, le serviteur entend
des diables parler d'une certaine plante qui croît à cet endroit même et
qui rend la vue aux aveugles. Il se guérit ainsi et guérit également une
princesse aveugle, qu'il épouse. Son ancien maître, auquel il raconte
ses aventures, veut aller chercher la plante, mais les diables le
découvrent et lui crèvent les yeux.
L'introduction est du même genre, avec de fortes altérations, dans un
récit analogue à nos contes et qui fait partie d'un recueil de fables et
paraboles, écrites en Espagne, au plus tard dans les premières années du
XIVe siècle, le _Libro de los Gatos_[151]. Nous ferons remarquer que là
ce sont, comme dans nos _Soldats de 1689_, des animaux sauvages qui
conversent ensemble.
[151] Voir dans le _Jahrbuch für romanische und englische
Literatur_, t. VI, p. 28, la traduction de ce conte.--M. H.
Oesterley a montré, dans la revue la _Germania_ (années 1864, p. 126
et 1871, p. 129), que le _Libro de los Gatos_ n'est qu'une
traduction, souvent servile, des _Narrationes_ composées dans le
dernier tiers du XIIe siècle par le moine cistercien anglais Eudes
de Sherrington (_Odo de Ciringtonia_). Mais, dans ce que M.
Oesterley a publié des _Narrationes_, nous n'avons pas trouvé de
conte de ce genre.
* * * * *
En Orient, nous citerons d'abord, comme pendant de tous ces récits, un
conte arabe existant dans certains manuscrits des _Mille et une Nuits_
(éd. du Panthéon littéraire, p. 717). Abou-Nyout (le Bienveillant),
pressé par la soif, se fait descendre dans un puits par son compagnon de
voyage Abou-Nyoutine (le Trompeur). Celui-ci coupe la corde et abandonne
Abou-Nyout. Pendant la nuit, le malheureux, du fond de son puits, entend
deux mauvais génies qui s'entretiennent du moyen de guérir certaine
princesse et de découvrir certain trésor. Tiré du puits le matin par des
voyageurs qui passent, Abou-Nyout met à profit ce qu'il vient
d'apprendre et devient l'époux de la princesse. Quelque temps après, il
rencontre son ancien compagnon, réduit à mendier. Il lui pardonne et lui
raconte tout. Mais, la nuit, les génies reviennent au puits, se
plaignent de ce que leurs secrets ont été découverts, et, de colère,
comblent le puits, écrasant sous d'énormes pierres le méchant
Abou-Nyoutine, qui y était descendu pour épier leur conversation.
Dans un conte kirghis de la Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 343),
la ressemblance avec nos contes européens s'accentue sur certains
points. Le Bon et le Méchant voyagent de compagnie. Ce sont les
provisions du Bon qu'ils mangent d'abord. Quand elles sont épuisées, le
Méchant coupe successivement au Bon les deux oreilles et lui arrache
l'un après l'autre les deux yeux, qu'il lui donne à manger. Finalement,
il l'abandonne dans un bois. Arrivent trois animaux, un tigre, un renard
et un loup. Le loup dit aux autres que dans la forêt il y a deux
trembles qui rendent des yeux et des oreilles à qui n'en a plus. Le
tigre parle d'un certain chien, dont les os ressuscitent les morts. Le
renard connaît un endroit où il y a un morceau d'or gros comme la tête.
Le Bon profite de ces indications, recouvre ses yeux et ses oreilles,
achète le chien avec le morceau d'or qu'il a déterré, et, au moyen des
os du chien, ressuscite un prince qui lui donne sa fille en mariage. Un
jour il rencontre son compagnon qui, apprenant l'origine de sa fortune,
lui dit de lui couper les oreilles, de lui crever les yeux et de le
conduire dans la forêt. Quand il y est, les trois animaux le dévorent.
Voici maintenant un conte _sarikoli_, recueilli dans l'Asie centrale,
chez des peuplades qui habitent les vallées à l'ouest du plateau du
Pamir (_Journal of the Asiatic Society of Bengal_, vol. 45, part. I, nº
2, p. 180): Deux hommes, l'un bon, l'autre méchant, s'en vont en voyage
ensemble. Le bon ayant épuisé ses provisions, le méchant ne consent à
lui donner du pain que s'il se crève d'abord un oeil, puis l'autre;
alors il l'abandonne. Le bon, qui s'est réfugié dans une caverne, entend
pendant la nuit la conversation d'un loup, d'un ours et d'un renard, qui
se sont donné rendez-vous en cet endroit. Ils s'entretiennent de la
fille du roi, qui est aveugle, et du moyen de la guérir. L'un d'eux
parle d'un certain arbre et d'une fontaine, tout voisins de la caverne,
par le moyen desquels un aveugle peut recouvrer la vue. Le bon se guérit
lui-même et guérit ensuite la princesse, que le roi lui donne pour
femme.--Dans la seconde partie de ce conte, qui est altérée, le méchant
se rend à la caverne, sur les indications du bon; les animaux
l'entendent faire du bruit, et le loup le déchire.
Dans l'Inde, nous trouvons d'abord un conte du Bengale (_Indian
Antiquary_, 1874, p. 9). Voici le résumé de ce conte: Le fils d'un roi
et le fils d'un kotwal (officier de police), s'étant liés d'amitié, se
mettent à voyager ensemble en pays étranger. Un jour, le fils du kotwal
dit au fils du roi: «Vous faites toujours du bien aux autres; quant à
moi, je leur fais toujours du mal.» Le prince ne répond rien, et ils
poursuivent leur route, jusqu'à ce qu'ils parviennent à un puits, où le
prince, qui a grand'soif, se fait descendre par son compagnon. Celui-ci
l'y abandonne. Pendant la nuit, arrivent auprès du puits deux _bhuts_
(sortes de génies), qui se mettent à causer ensemble. L'un d'eux a pris
possession d'une certaine fille de roi, et personne ne pourra le
chasser, si l'on ne fait telle ou telle chose, qu'il indique, mais
personne ne connaît ce secret. A son tour, le second bhut dit à l'autre
qu'au pied d'un arbre voisin il y a cinq pots remplis d'or, sur lesquels
il veille, et que personne ne pourra les lui enlever, si l'on ne recourt
à tel ou tel moyen[152].--Du fond de son puits, le prince a tout
entendu, et, le matin, il s'en fait tirer par un homme qui passe.
Précisément cet homme était envoyé par le roi, père de la princesse
possédée par le bhut, pour annoncer partout qu'il donnerait à celui qui
délivrerait sa fille la main de celle-ci et son royaume. Le prince,
profitant des secrets qu'il a surpris, délivre la princesse, puis
s'empare des pots d'or. Les bhuts s'aperçoivent alors que leur
conversation a dû être entendue et ils se promettent de bien surveiller
le puits à l'avenir. Quelques jours après, le fils du kotwal, ayant
appris du prince ce qui s'est passé, va se cacher dans le puits; les
bhuts s'y trouvent et le mettent en pièces.
[152] Dans notre variante _Jacques et Pierre_, le lion raconte aux
autres animaux que la princesse d'Angleterre a quatre millions
cachés dans un pot. (Comparer aussi le passage du conte kirghis où
il est question d'un morceau d'or enfoui, et les deux contes
kamaoniens résumés ci-après.)
On remarquera combien le conte arabe résumé tout à l'heure est voisin de
ce conte indien.