l'ensemble dans les remarques de notre nº 1, _Jean de l'Ours_ (p. 18),
nous offre, au moins indiqué, ce trait de la princesse délivrée du
dragon, qui manque dans le conte persan et le conte indien.
Oreille-d'Ours, se trouvant dans une grande ville du «monde inférieur»,
demande de l'eau à une vieille femme. Celle-ci lui répond qu'elle ne
peut lui en donner: un dragon à neuf têtes se tient auprès de la source;
chaque année, on lui livre une jeune fille, et, ce jour-là seulement, il
laisse puiser de l'eau. Oreille-d'Ours prend deux cruches et se rend à
la fontaine, où il les remplit; le dragon le laisse faire. Il y
retourne, toujours sans être inquiété par le dragon. Le bruit s'en
répand, et le roi du «monde inférieur» promet à Oreille-d'Ours de lui
donner ce qu'il voudra, s'il tue le dragon. Oreille-d'Ours se fait deux
oreillères de feutre qu'il met sur ses oreilles et s'en va avec ses
cruches à la fontaine. Le dragon lui demande comment il a le front de
venir une troisième fois. Oreille-d'Ours lui répond en lui reprochant de
priver la ville de l'eau que Dieu a faite pour tous et de dévorer des
jeunes filles. Alors le dragon se lève, et, jetant ses griffes sur
Oreille-d'Ours, lui arrache ses oreillères de feutre; mais
Oreille-d'Ours brandit une épée de diamant qu'il avait conquise dans une
aventure, et d'un coup il abat les neuf têtes du dragon. Il coupe les
dix-huit oreilles et les porte au roi. Celui-ci lui offre en mariage sa
fille qui devait, cette année-là même, être livrée au dragon; mais
Oreille-d'Ours demande pour toute récompense que le roi lui donne le
moyen de revenir sur la terre[142].
[142] Ce qu'il y a de caractéristique dans cet épisode du conte
avare se retrouve dans un conte grec moderne (Hahn, nº 70), où
l'histoire de la jeune fille délivrée du dragon est, comme dans le
conte avare, intercalée dans un conte de la famille de notre nº 1,
_Jean de l'Ours_. Dans ce conte grec de l'île de Syra, la ville où
arrive le héros dans le monde inférieur n'a qu'une seule fontaine,
et dans cette fontaine est un serpent à douze têtes, auquel il faut
livrer, chaque semaine, une victime humaine; après quoi, il laisse
puiser de l'eau. La vieille femme chez qui loge le héros lui ayant
appris la chose, il lui demande une cruche et se rend à la fontaine.
Ce jour là, précisément, c'était la fille du roi qui allait être
dévorée par le serpent. Le héros tue le monstre; le roi lui ayant
offert la main de la princesse, il le remercie et lui demande
seulement de le faire ramener sur la terre. (Voir, pour ce dernier
épisode, les remarques de notre nº 52, _La Canne de cinq cents
livres_.)--Comparer deux contes, également grecs, du type des _Fils
du Pêcheur_ (Hahn, nº 22; Legrand, p. 161).
Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (t. XI, p. 177 de la trad.
allemande dite de Breslau), dont nous donnerons l'analyse complète dans
les remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_, le plus jeune fils du
sultan d'Yémen arrive dans une ville où tout le monde est plongé dans la
douleur. Il apprend que, chaque année, on est obligé de livrer à un
monstre une belle jeune fille; cette année le sort est tombé sur la
fille du sultan. Le prince se rend à l'endroit où le monstre doit saisir
sa victime; après un terrible combat, il le tue et laisse la princesse
s'en retourner seule chez son père. Le sultan, pour connaître le
libérateur de sa fille, ordonne à tous les hommes de la ville de
comparaître devant elle; mais elle n'en reconnaît aucun pour celui qui
l'a sauvée du monstre. Alors on apprend qu'il y a encore dans telle
maison un étranger; on le fait venir, et la princesse, remplie de joie,
le salue comme son libérateur.--Comparer un autre conte des _Mille et
une Nuits_, où la même idée se présente sous une forme moins bien
conservée (_ibid._, t. X, p. 107).
On a recueilli dans l'Afghanistan, à Candahar, une légende musulmane que
nous croyons devoir rapporter ici. En voici les principaux traits
(_Orient und Occident_, t. II, p. 753): Au temps des païens, le roi de
Candahar s'était vu forcé de promettre à un dragon de lui livrer tous
les jours une jeune fille. Chaque matin, on envoyait donc au dragon une
jeune fille montée sur un chameau. Dès que le chameau arrivait à une
certaine distance de l'antre du monstre, celui-ci aspirait l'air avec
une telle force que sa proie se trouvait entraînée dans sa gueule. Un
jour que le sort était tombé sur la plus belle jeune fille de Candahar,
il se trouva qu'Ali, «le glaive de la foi», passait dans le pays. Il
voit la victime éplorée; ayant appris d'elle la cause de ses larmes, il
se met à sa place sur le chameau, et, quand, attiré par le souffle du
dragon, il est au moment d'entrer dans sa gueule béante, il tranche la
tête du monstre d'un coup de son irrésistible épée.
Nous citerons encore deux autres légendes orientales, l'une japonaise,
l'autre chinoise. C'est M. F. Liebrecht qui nous fait connaître la
première (_Zur Volkskunde_, Heilbronn, 1879, p. 70). Le héros de cette
légende, Sosano-no-Nikkoto, arrive un jour dans une maison où tout le
monde est en pleurs. Il demande la cause de ce chagrin. Un vieillard lui
répond qu'il avait huit filles; un terrible dragon à huit têtes lui en a
mangé sept en sept ans: il ne lui en reste plus qu'une, et cette
dernière est au moment de se rendre sur le bord de la mer pour être
dévorée à son tour. Sosano dit qu'il combattra le dragon. Il prend huit
pots remplis de _saki_ (sorte d'eau-de-vie de riz) et les dispose sur le
rivage, mettant la jeune fille derrière. Quant à lui, il se cache
derrière un rocher. Le dragon sort de la mer et plonge chacune de ses
huit têtes dans un pot de saki: bientôt il est enivré. Alors Sosano
accourt et lui coupe ses huit têtes. Dans la queue du dragon il trouve
une longue épée, qui, dit la légende, est celle que porte aujourd'hui
encore le mikado. Sosano épouse la jeune fille. On les honore comme les
«dieux» de tous les gens mariés. Leur temple est à Oyashiro.
La légende chinoise n'est pas sans quelque analogie avec les récits
précédents (_The Folk-lore of China_, by N. B. Dennys, Hong-Kong, 1876,
p. 110): Les montagnes de la province de Yueh-Min étaient hantées jadis
par un énorme serpent qui, un jour, signifia aux habitants du pays, par
l'intermédiaire de personnes versées dans la divination, qu'il avait
envie de dévorer une jeune fille de douze à treize ans. On lui en livra
jusqu'à neuf, qu'on avait prises parmi les filles des criminels et des
esclaves, une chaque année. Alors, comme on ne pouvait trouver de
nouvelle victime, la fille d'un magistrat chargé d'enfants se présenta,
demandant seulement qu'on lui donnât une bonne épée et un chien. Elle
avait aussi préparé plusieurs mesures de riz bouilli mêlé de miel,
qu'elle plaça à l'entrée de l'antre du serpent. Pendant que celui-ci
mangeait le riz, Ki (c'était le nom de la jeune fille) lança sur lui son
chien qui le saisit avec sa gueule, tandis qu'elle le frappait par
derrière. Bref, elle tua le monstre, et le prince de Yueh, apprenant ce
haut fait, l'épousa.
* * *
Un conte indien, qui se trouve dans un manuscrit en langue hala canara
et qui a été analysé par le célèbre indianiste Wilson, offre plusieurs
traits de notre conte _les Fils du Pêcheur_ (_Asiatic Journal. New
Series_, t. XXIV, 1837, p. 196): Deux princes, Somasekhara et
Chitrasekhara, ont fait toute sorte d'avanies à Ikrama, roi de Lilavati,
pour forcer celui-ci à accorder à l'un d'eux la main de sa fille
Rupavati. Le roi consent enfin à donner la princesse, mais à la
condition que le prétendant tuera certain lion des plus terribles. Les
princes tuent le monstre et emportent une partie de la queue comme
trophée. Le blanchisseur du palais ayant trouvé le corps du lion, lui
coupe la tête et va la présenter au roi en réclamant pour prix de son
prétendu exploit la main de la princesse. Le mariage est au moment
d'être célébré quand les princes se font connaître, et le blanchisseur
est mis à mort. La princesse épouse le prince cadet, Chitrasekhara.
Quelque temps après, l'aîné se met en campagne pour aller délivrer une
princesse prisonnière d'un géant. En partant, il donne à son frère une
fleur qui se fanera s'il lui arrive malheur.--Les aventures qui suivent
n'ont plus de rapport avec notre conte; mais cette première partie du
conte indien, dont les héros sont, là aussi, des frères, ne nous en a
pas moins offert, réunis d'une manière qui évidemment n'est pas
fortuite, deux des principaux traits de notre thème: l'épisode du
monstre tué et de l'imposteur démasqué, et la particularité de l'objet
qui annonce le malheur de celui qui l'a donné.
Ces deux traits se retrouvent dans un autre conte indien, avec un
élément important qui manquait dans le conte «hala canara»: la jeune
fille, ou même simplement la victime humaine livrée à un monstre. Voici
ce conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, nº 4): Un
brahmane, par suite de circonstances qu'il serait trop long de
rapporter, se trouve avoir deux femmes, dont la seconde est une
_râkshasi_ (ogresse) qui a pris la forme d'une belle princesse. Chacune
de ses femmes lui donne un fils: celui de la râkshasi se nomme Sahasra
Dal; l'autre, Champa Dal. Les deux enfants s'aiment tendrement. La
première femme du brahmane, ayant eu la preuve que l'autre femme est une
râkshasi et s'attendant à être dévorée, elle, son mari et son fils,
donne à ce dernier un peu de son propre lait dans un petit vase d'or et
lui dit: «Si tu vois ce lait devenir rougeâtre, c'est que ton père aura
été tué; s'il devient tout à fait rouge, c'est que j'aurai été tuée
moi-même. Alors monte à cheval et enfuis-toi au plus vite pour ne pas
être dévoré toi aussi.» Le jeune garçon ayant vu le lait devenir d'abord
un peu rouge, puis tout à fait rouge, saute sur son cheval. Son frère
Sahasra Dal apprend de lui ce qui s'est passé et s'enfuit avec lui[143].
Comme la râkshasi les poursuit, Sahasra Dal lui tranche la tête d'un
coup de sabre. Les deux frères arrivent à un village où ils reçoivent
l'hospitalité dans une famille qui est plongée dans la douleur. Ils
apprennent qu'il y a dans le pays une râkshasi avec laquelle le roi est
convenu, pour empêcher un plus grand mal, de lui livrer chaque soir,
dans un certain temple, une victime humaine. C'est le tour de cette
famille d'en fournir une. Les deux frères déclarent qu'ils iront se
livrer eux-mêmes à la râkshasi. Ils se rendent au temple avec leurs
chevaux et s'y enferment. Après divers incidents, Sahasra Dal coupe la
tête de la râkshasi. Il met cette tête près de lui dans le temple et
s'endort. Des bûcherons, venant à passer par là, voient le corps de la
râkshasi, et, comme le roi avait promis la main de sa fille et une
partie de son royaume à celui qui tuerait la râkshasi, ils prennent
chacun un membre du cadavre et se présentent devant le roi. Mais
celui-ci fait une enquête, et l'on trouve dans le temple les deux jeunes
gens ainsi que la tête de la râkshasi. Le roi donne sa fille et la
moitié de son royaume à Sahasra Dal.--Suivent les aventures de Champa
Dal, dont il sera dit un mot dans les remarques de notre nº 15, _les
Dons des trois Animaux_.
[143] Ici encore nous retrouvons, mais introduit d'une autre façon
dans le récit, l'objet qui doit faire connaître le sort de celui de
qui on le tient. Dans un conte suédois, cité plus haut, nous avons
déjà vu ce trait du lait qui devient rouge; mais le vase de lait
avait été donné par un frère à son frère. Le conte indien est ici
beaucoup plus naturel.
* * *
L'épisode de la princesse exposée à la «bête à sept têtes» peut être
rapproché du mythe si connu de Persée et Andromède (_Apollodori
Bibliotheca_, II, 4, 3). Ce mythe de Persée, l'un des rares mythes de
l'antiquité classique qui offrent des ressemblances avec nos contes
populaires actuels, fournit encore, ce nous semble, un autre
rapprochement intéressant avec les contes du genre de nos _Fils du
Pêcheur_, et surtout avec le conte suédois de _Wattuman et Wattusin_
mentionné plus haut. Rappelons les principaux traits de ce mythe de
Persée: Acrisius, roi d'Argos, à qui il a été prédit qu'il serait tué
par le fils de sa fille Danaé, enferme celle-ci sous terre dans une
chambre toute en airain. Jupiter, métamorphosé en pluie d'or, pénètre
par le toit dans le souterrain et rend la jeune fille mère. (Dans le
conte suédois, la princesse et sa suivante, enfermées dans une tour,
deviennent mères après avoir bu de l'eau d'une source qui jaillit tout à
coup dans la tour.) Quand elle a donné le jour à Persée, Acrisius la
fait mettre avec son enfant dans un coffre que l'on jette à la mer.
Après diverses aventures qui sont assez dans le genre des contes
populaires (Persée, par exemple, a un bonnet, [Grec: kynê], qui le rend
invisible), Persée, devenu grand, arrive en Ethiopie, où règne Céphée.
Il trouve la fille de celui-ci, Andromède, exposée en pâture à un
monstre marin, en vertu d'un oracle. Il la délivre et l'épouse.
Ainsi que l'a fait remarquer Mgr Mislin dans son livre les _Saints
Lieux_ (t. I, p. 194 de l'éd. allemande), le mythe de Persée et
Andromède s'est infiltré dans la légende de saint Georges, légende dans
laquelle, du reste, aucun catholique ne prend à la lettre cet épisode de
la princesse et du dragon, qui, d'après un critique allemand[144],
apparaît seulement dans des versions assez récentes[145].
[144] M. de Gutschmid, dans les comptes rendus de l'Académie de
Leipzig (1861, p. 180).
[145] Le conte portugais (Coelho, nº 52) mentionné ci-dessus met un
«saint Georges» en scène dans un récit analogue à ceux que nous
étudions ici. Après l'histoire du poisson merveilleux et de la bête
à sept têtes, tuée par Georges, celui-ci dit à son frère, qui est
venu le rejoindre, que, par suite d'un voeu, il ne peut se marier;
il lui donne une des têtes de la bête en lui disant de se faire
passer pour lui auprès du roi. Il fait ensuite «tant d'exploits pour
la patrie», et il est si vertueux, qu'il est canonisé après sa mort.
A propos du détail relatif aux langues de la bête à sept têtes, détail
qui existe dans la plupart des contes du genre de nos _Fils du Pêcheur_,
mentionnons un trait de la mythologie grecque. D'après Pausanias (I, 41,
4), le roi de Mégare avait promis sa fille en mariage à celui qui
tuerait certain lion qui ravageait le pays. Alcathus, fils de Pélops,
tua le monstre; après quoi, suivant le scholiaste d'Apollonius de Rhodes
(sur I, 517), il lui coupa la langue et la mit dans sa gibecière. Aussi,
des gens qui avaient été envoyés pour combattre le lion s'étant attribué
son exploit, Alcathus n'eut pas de peine à les convaincre d'imposture.
* * * * *
Dans la plupart des contes où figure le combat contre le dragon,
l'individu qui se donne pour le libérateur de la princesse a assisté de
loin au combat. Cette version est meilleure que la rencontre fortuite
des trois charbonniers.--Dans le conte grec moderne de la collection E.
Legrand et dans le conte basque, l'imposteur est un _charbonnier_, qui a
trouvé les têtes du monstre.
L'épisode du chien, que le «fils du pêcheur» envoie prendre des plats
dans la cuisine du roi, est mieux conservé dans certains contes
étrangers, par exemple, dans le conte allemand nº 60 de la collection
Grimm, et dans le conte suédois de _Wattuman et Wattusin_. Dans ces deux
contes, le héros, revenu au bout de l'an et jour dans le pays de la
princesse, parie contre son hôtelier que les animaux qui le suivent lui
rapporteront des mets et du vin de la table du roi; la princesse
reconnaît les animaux de son libérateur et leur fait donner ce qu'ils
demandent.
* * * * *
Au sujet de la dernière partie de notre conte, nous ferons remarquer
que, dans la plupart des contes de cette famille, la sorcière change les
jeunes gens en pierre, et non en touffes d'herbe, comme dans notre
conte.--Dans certains contes (par exemple, dans le conte allemand nº 85
de la collection Grimm, dans le conte grec de la collection Hahn, dans
le conte toscan de la collection Nerucci, etc.), c'est à la chasse
qu'ils ont rencontré la sorcière. Dans d'autres, comme dans le conte
lorrain, ils ont été attirés sur son domaine par un feu mystérieux,
brillant dans le lointain (montagne en feu dans le conte serbe; grande
lumière sur une montagne dans le conte sicilien nº 40 de la collection
Gonzenbach; maisonnette en feu dans le conte petit-russien; _château_ en
feu, dans le conte flamand).
Un détail, commun à la plupart des contes présentant cette dernière
partie, a disparu de notre conte. Le frère du jeune homme, qui passe la
nuit dans la chambre de la princesse, laquelle le croit son mari, met
dans le lit son sabre entre elle et lui. Ce trait se retrouve dans les
_Mille et une Nuits_ (_Hist. d'Aladdin_) et aussi dans le vieux poème
allemand des _Nibelungen_, ainsi que dans son prototype scandinave, où
Siegfried (ou Sigurd) met une épée nue entre lui et Brunehilde, qui doit
devenir l'épouse du roi Gunther, pour lequel il l'a conquise.
* * * * *
En Orient, on l'a vu, nous n'avons trouvé jusqu'à présent que certaines
des parties qui composent notre conte. La dernière partie notamment (les
aventures des frères et de la sorcière) ne s'est pas présentée à nous.
Nous allons la rencontrer, avec presque tout l'ensemble du conte
européen, dans un conte venu de l'Orient, de l'Inde évidemment, chez les
Kabyles par le canal des Arabes. Dans ce conte kabyle (J. Rivière, p.
193), deux frères, Ali et Mohammed, nés du même père et de deux mères
différentes, se ressemblent à s'y méprendre. Mohammed, au moment de
quitter le pays, plante un figuier et dit à Ali que l'arbre perdra ses
feuilles si lui, Mohammed, est sur le point de mourir, et se dessèchera
s'il est mort. Il prend son faucon, son lévrier et son cheval et se met
en route. Arrivé auprès d'une ville, il tue un serpent qui empêchait une
fontaine de donner de l'eau et sauve ainsi la vie de la fille du roi, en
danger d'être dévorée par le monstre. Après quoi, il se déguise en
mendiant; mais la fille du roi s'est emparée d'une de ses sandales, et,
en la lui faisant essayer, on le reconnaît pour le vainqueur du serpent.
Mohammed épouse la princesse et devient roi. Un jour qu'il est à la
chasse, il s'aventure, malgré les avertissements que lui avait donnés
son beau-père, dans le domaine d'une ogresse. Celle-ci vient à sa
rencontre. Elle lui dit d'empêcher son cheval, son lévrier et son faucon
de lui faire du mal. «Ne crains rien,» dit le jeune homme. L'ogresse
s'approche, attache les animaux avec des crins et les mange, ainsi que
leur maître[146]. Aussitôt le figuier se dessèche. Ali se met à la
recherche de son frère. Il rencontre la femme de ce dernier. «Je te
salue,» dit-elle, «ô sidi; nous croyions que tu étais mort.--Comment
serais-je mort?--Mon père t'avait dit: Chasse à tel et tel endroit, mais
ne va pas là: c'est le domaine de l'ogresse.» Ali se dirige sans retard
vers la demeure de l'ogresse. Quand cette dernière s'avance pour manger
le cheval, celui-ci, qui a reçu ses instructions d'Ali, la frappe d'un
coup de pied au front et la tue. Le faucon lui crève les yeux, le
lévrier lui ouvre le ventre et en tire Mohammed et ses animaux, tous
inanimés. Alors Ali voit deux tarentules qui se battent et dont l'une
tue l'autre. Ali lui ayant fait des reproches: «Je lui rendrai la vie,»
dit la tarentule. En effet, au moyen du suc d'une certaine herbe, elle
ressuscite sa soeur. Ali, à son exemple, emploie de ce suc, et il rend
la vie à Mohammed et aux animaux[147].
[146] Dans plusieurs des contes européens, c'est au moyen d'un
cheveu que la sorcière enchaîne les animaux du jeune homme, avant de
changer celui-ci en pierre. Voir, par exemple, le conte suédois
(Cavallius, p. 352), le conte danois (Grundtvig, p. 315), un conte
serbe (Mijatowics, p. 256), deux contes portugais
(Consiglieri-Pedroso, nº 11; Braga, nº 48), etc.--Comparer, dans les
remarques de notre nº 1 _Jean de l'Ours_ (p. 20), le passage du
conte avare du Caucase et d'un conte de l'Asie centrale, où le nain
s'arrache un poil de la barbe pour lier les compagnons du héros.
(Dans le conte italien des Abruzzes, où la sorcière est remplacée
par un magicien, c'est en jetant sur les gens un poil de sa barbe,
que ce magicien les transforme en statues de marbre.)
[147] Dans un conte valaque, en partie de ce type (Schott, nº 10),
et dans plusieurs autres contes européens, par exemple, dans des
contes grecs modernes (t. II, p. 204 et 260, de la collection Hahn),
un serpent ayant été tué, un autre va chercher une certaine herbe au
moyen de laquelle il lui rend la vie. Cette herbe, qui a été
ramassée avec soin, sert ensuite à ressusciter le héros. Voir encore
le conte allemand nº 16 de la collection Grimm, et comparer la fable
antique de Polyidus et Glaucus (Apollodore, III, 3, 1).--M. R.
Koehler a étudié à fond ce thème dans ses remarques sur les _Lais_
de Marie de France (édition K. Warake, 1885, pp. CIV-CVIII).
On a recueilli dans l'Inde, dans le Bengale, un conte qui présente
également la dernière partie des contes de cette famille (Lal Behari
Day, nº 13): Un religieux mendiant promet à un roi de lui faire avoir
deux fils, si celui-ci consent à lui en donner un. Le roi s'y engage, et
le mendiant fait manger à la reine d'une certaine substance: au bout
d'un temps, elle met au monde deux fils. Quand les enfants ont seize
ans, le mendiant vient en réclamer un. L'aîné se dévoue, et, avant de
partir, il plante un arbre, en disant à ses parents et à son frère: «Cet
arbre est ma vie: si vous le voyez dépérir, c'est que je serai en
danger; s'il est mort, c'est que je serai mort aussi.» Sur son chemin,
il rencontre une chienne et ses deux petits chiens, dont l'un se joint
au prince; de même, plus loin, un jeune faucon[148]. Le mendiant, arrivé
chez lui avec le jeune homme, défend à celui-ci d'aller du côté du
nord; autrement, il lui arrivera malheur. Un jour que le prince poursuit
un cerf, il s'égare du côté du nord. Le cerf entre dans une maison; le
prince l'y suit, et, au lieu du cerf, il y trouve une femme d'une
merveilleuse beauté, qui lui propose de jouer une partie de dés; il perd
successivement son faucon, son chien et sa propre liberté. La femme, qui
est une _râkshasi_, l'enferme dans une cave, pour le manger plus
tard[149]. Voyant l'arbre se flétrir, le frère du prince se met en
route. Il rencontre, lui aussi, la chienne avec son second petit chien,
lequel demande au jeune homme de le prendre avec lui, comme il a pris
son frère (les deux jeunes gens se ressemblent au point que l'on prend
l'un pour l'autre). Même chose de la part d'un jeune faucon. Le jeune
homme arrive chez le mendiant, et y apprend que son frère a dû tomber
entre les mains d'une râkshasi. Il poursuit également un cerf, qui
l'amène chez la râkshasi, et cette dernière lui propose aussi une partie
de dés; mais, cette fois, elle perd, et le jeune homme gagne coup sur
coup le chien et le faucon de son frère et enfin son frère lui-même. La
râkshasi, pour sauver sa vie, révèle alors aux jeunes gens que le
mendiant a de mauvais desseins contre l'aîné, et leur donne le moyen de
le faire périr lui-même.
[148] Dans le conte allemand nº 60 de la collection Grimm, cité plus
haut, des animaux sauvages, épargnés par les deux frères, leur
donnent chacun deux de leurs petits, qui se mettent à leur suite.
Comparer les contes allemands nº 58 de la collection Meier et p. 337
de la collection Kuhn et Schwartz, le conte suédois de _Wattuman et
Wattusin_, un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 260), un
conte valaque Schott, (nº 10), etc.
[149] Dans le conte napolitain nº 7 du _Pentamerone_, mentionné
ci-dessus, le héros, fasciné par la beauté d'une sorte de magicienne
ou de sorcière, entre dans sa maison. Alors la magicienne crie:
«Enchaînez cet homme, mes cheveux!» Et ses cheveux l'enchaînent, et
il devient prisonnier de la magicienne. (Comparer le conte kabyle et
les contes européens où c'est au moyen d'un _crin_, d'un _cheveu_,
que la sorcière enchaîne les animaux du héros.)
Ce conte indien renferme, on le voit, à l'exception de la seconde partie
(le combat contre le dragon), presque tous les éléments que nous avons
rencontrés dans les contes étudiés ci-dessus: naissance merveilleuse des
deux enfants, leur ressemblance prodigieuse, leur séparation et le signe
donné par celui qui part pour qu'on sache toujours ce qu'il devient, les
animaux qui accompagnent le héros et qui le suivent chez l'être
malfaisant où il risque de perdre la vie; enfin, la dernière partie,
fort ressemblante, malgré son individualité.
* * * * *
On remarquera que, dans notre variante la _Bête à sept têtes_, deux
personnages de la forme première se sont fondus en un seul: le dragon à
sept têtes auquel on expose une princesse et la sorcière qui change en
pierres ceux qui s'approchent d'elle.
La fin tragique du héros ne se trouve pas, à notre connaissance,
ailleurs que dans cette variante lorraine.
VI
LE FOLLET
Il y a bien trois mille ans, notre voisin avait beaucoup de blé en
grange. Tous les matins il trouvait une partie de ce blé battu, et des
gerbes préparées sur l'aire pour le lendemain: il ne savait comment
expliquer la chose.