première partie.--Beaucoup d'autres n'ont pas la seconde (le combat
contre le dragon); nous mentionnerons: un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Contes bretons_, p. 63), un conte flamand (Wolf, _Deutsche
Mærchen und Sagen_, nº 27), des contes allemands (Grimm, nº 85; Simrock,
nº 63), un conte autrichien (Vernaleken, nº 35), un conte du Tyrol
italien (Schneller, nº 28), un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
19), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 39), un conte portugais
(Consiglieri-Pedroso, nº 25), un conte serbe (Vouk, nº 29), un conte
bosniaque (Leskien, p. 543), un conte écossais (Campbell, nº 4).--La
troisième partie manque dans quelques-uns: ainsi, dans un conte du Tyrol
allemand (Zingerle, I, nº 25) et un conte portugais (Coelho, nº 52).--Un
conte souabe (Meier, nº 58), un conte roumain (_Roumanian Fairy Tales_,
p. 48), n'ont que le combat contre le dragon et les aventures qui s'y
rattachent.
Nous étudierons séparément chacune de ces trois parties.
* * * * *
Pour l'introduction, la plupart des contes que nous venons de mentionner
se rapprochent beaucoup du conte lorrain, souvent même dans de petits
détails: ainsi, dans plusieurs de ces contes, le poisson merveilleux,
pour se faire rejeter dans l'eau, promet au pêcheur, comme dans notre
conte, de lui faire prendre beaucoup d'autres poissons. (Voir le conte
grec moderne de la collection E. Legrand, les deux contes toscans, le
conte italien du Mantouan, le premier des deux contes du Tyrol italien,
le conte portugais nº 25 de la collection Consiglieri-Pedroso, le conte
suédois.)
Presque toujours, le poisson dit au pêcheur de le couper en un certain
nombre de morceaux: il en donnera à sa femme, à sa chienne, à sa jument,
et enterrera le reste à tel endroit. Cette forme, qui se retrouve d'une
manière équivalente dans notre variante _la Bête à sept têtes_, est plus
nette que celle des _Fils du Pêcheur_.
C'est seulement dans une partie des contes indiqués ci-dessus que les
enfants, les chiens et les poulains sont au nombre de trois. Il en est
ainsi dans le conte des Abruzzes, dans les deux contes toscans, dans le
conte du Mantouan, dans le second conte du Tyrol italien, dans le conte
du Tyrol allemand, dans le conte allemand de la collection Simrock, dans
le conte flamand, dans le conte écossais, dans le conte portugais nº 25
de la collection Consiglieri Pedroso, et enfin dans le conte catalan et
dans le conte de la Haute-Bretagne (dans lesquels il n'y a ni chiens ni
poulains).--Partout ailleurs les enfants, chiens, etc., ne sont que
deux.
Dans notre conte lorrain, comme dans sa variante, le pêcheur voit tout à
coup «trois belles lances» à l'endroit où il a mis les ouïes du poisson,
ou ses arêtes. Dans le conte allemand de la collection Simrock, ce sont
trois épées qui paraissent à la place où a été enterrée la queue du
poisson; dans le conte flamand, trois fleurs, dont les racines sont
trois épées; dans le conte suédois et le conte danois, deux épées (il
n'y a que deux enfants); dans le conte serbe et le conte sicilien nº 39
de la collection Gonzenbach, deux épées d'or. Le conte espagnol, les
trois contes portugais, le conte des Abruzzes et le conte toscan de la
collection Nerucci sont encore plus voisins sur ce point de nos _Fils du
Pêcheur_, car nous y trouvons exactement les lances, et même, dans le
conte toscan, les «trois belles lances».
* * *
Deux des contes mentionnés au commencement de ces remarques ont une
forme particulière d'introduction, très voisine, d'ailleurs, de
l'introduction ordinaire. Ainsi, dans le conte écossais, une espèce de
sirène promet à un pêcheur qu'il aura des enfants, s'il s'engage à lui
livrer son premier fils. Quand il s'y est engagé, elle lui donne douze
grains, en lui disant d'en faire manger trois à sa femme, trois à sa
chienne, trois à sa jument, et de planter les trois derniers derrière sa
maison. (De ces trois derniers grains naissent trois arbres, qui se
flétriront s'il arrive malheur aux enfants.)--Dans le conte bosniaque,
un homme sans enfants reçoit d'un pèlerin une pomme: il faut qu'après
l'avoir pelée, il donne la pelure à sa chienne et à sa jument, qu'il
partage la pomme avec sa femme et qu'il plante les deux pépins. (De ces
pépins naissent deux pommiers, dont les deux enfants se font des lances:
nous voici revenus, par un détour, aux lances du conte lorrain.)
Dans le conte de la Petite-Russie, une jeune fille, pressée d'une soif
ardente en revenant des champs, voit sur le chemin deux empreintes de
pieds, remplies d'eau; elle boit de cette eau. Or «c'étaient des
empreintes de pas divins». Quelque temps après, elle donne le jour à
deux enfants, et le conte se poursuit à peu près comme les contes
précédents.
* * *
Un conte de la même famille que tous ces contes, recueilli au XVIIe
siècle par Basile, présente encore une autre forme d'introduction. Dans
ce conte napolitain (_Pentamerone_, nº 9), un ermite conseille à un roi
sans enfants de prendre le coeur d'un _dragon de mer_, de le faire cuire
par une fille vierge et de le donner à manger à la reine. Le roi suit ce
conseil, et, quelques jours après, la reine, et aussi la jeune fille qui
a respiré la vapeur de ce mets merveilleux, mettent au monde chacune un
fils. Les deux enfants, qui se ressemblent à s'y méprendre, ont à peu
près les mêmes aventures que nos «fils du pêcheur»[135].--M. Leskien
cite (p. 546) plusieurs contes russes dont l'introduction est analogue;
mais il nous avertit, sans préciser davantage, que tous ces contes
n'appartiennent pas, pour la suite du récit, à la famille de contes
étudiée ici. Dans ces contes russes, une reine doit manger d'un certain
poisson pour devenir mère; la servante qui a goûté de ce poisson, et la
chienne qui a mangé les entrailles, ou la jument qui a bu de l'eau dans
laquelle on a lavé le poisson, mettent au monde chacune un petit garçon
(_sic_), semblable à celui dont accouche la reine. (Voir, dans le
_Florilegio_ de M. de Gubernatis, un conte russe, du type des _Fils du
Pêcheur_, qui a une introduction de ce genre.)--Dans un conte italien,
faisant partie d'une autre famille que nos _Fils du Pêcheur_, et cité
par M. R. Koehler (_Weimarer Beitræge_, 1865, p. 196), une reine qui a
mangé une certaine pomme, donnée par une vieille femme, et la femme de
chambre qui a mangé les pelures, ont chacune un fils.
[135] Un second conte du _Pentamerone_ (nº 7) doit également être
rapproché de notre conte pour l'ensemble; mais il n'a pas
l'introduction.
En Orient, un livre mongol, l'_Histoire d'Ardji Bordji Khan_ (traduite
en allemand par B. Jülg, Inspruck, 1868), nous fournit un trait à
rapprocher de cette dernière forme d'introduction. Dans ce conte mongol
(p. 73 seq.), venu de l'Inde, ainsi que le montrent les noms des
personnages, la femme du roi Gandharva, qui n'a point d'enfants,
prépare, d'après l'avis d'un ermite, une certaine bouillie. Quand elle
en a mangé, elle devient grosse et met au monde un fils, Vikramatidya.
Une servante a mangé ce qui restait au fond du plat: elle donne, elle
aussi, le jour à un fils qui, sous le nom de Schalou, deviendra le
fidèle compagnon de Vikramatidya.
M. Th. Benfey (_Goettingische Gelehrte Anzeigen_, 1858, p. 1511) nous
apprend que ce trait se trouve dans un conte indien faisant partie d'un
livre sanscrit.--Dans un roman hindoustani, les _Aventures de Kâmrûp_,
analysé par M. Garcin de Tassy (Discours d'ouverture du cours
d'hindoustani, 1861, p. 13), nous remarquons le passage suivant: Le roi
d'Aoudh n'a point d'enfants. Il se présente un jour devant lui un fakir
qui lui donne un fruit de _srî_ «prospérité», en lui recommandant de le
faire manger à la reine. Celle-ci mange en effet ce fruit et ne tarde
pas à se sentir enceinte; bien plus, six autres dames, femmes des
principaux officiers du roi, qui avaient goûté du même fruit, se
trouvent enceintes en même temps et accouchent le même jour que la
reine[136].
[136] Dans deux autres contes indiens, l'un du Bengale, l'autre du
Kamaon, figure aussi un fakir, qui donne ou indique à un roi un
certain fruit dont il devra faire manger à ses sept femmes, pour que
chacune ait un fils. (Voir les remarques de notre nº 12, _le Prince
et son Cheval_.)--Comparer, plus bas, p. 72 et p. 80, l'introduction
de contes indiens du Pandjab et du Bengale.--Dans un conte indien du
Deccan (miss Frere, nº 22), une femme s'en va trouver Mahadeo (le
Créateur) pour lui demander de lui accorder un enfant. Mahadeo lui
donne un fruit, une mangue, qu'elle partage avec deux autres femmes
qui avaient fait route avec elle. De retour à la maison, elle a un
fils, et les deux autres, chacune une fille.
Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Seif
Almoulouk et de la Fille du Roi des Génies_), le «prophète Salomon» dit
à un roi et à son vizir, qui n'ont point d'enfants, de tuer deux
serpents qu'ils rencontreront à tel endroit, d'en faire apprêter la
chair et de la donner à manger à leurs femmes. (On peut rapprocher de
ces serpents le «dragon de mer» du _Pentamerone_ et le poisson des
contes populaires actuels.)
* * *
Mentionnons enfin une dernière forme d'introduction. Dans un conte
suédois, _Wattuman et Wattusin_ (Cavallius, p. 95), et dans un conte
allemand (Grimm, III, p. 103), les deux héros, dont les aventures sont à
peu près celles de nos «fils du pêcheur», sont les fils, l'un d'une
princesse, l'autre de sa suivante, qui toutes deux sont devenues mères
en même temps, après avoir bu de l'eau d'une fontaine merveilleuse,
laquelle a tout à coup jailli dans une tour où elles étaient enfermées.
(Comparer le conte de la Petite-Russie.)
* * * * *
Dans presque tous les contes de cette famille, il est question d'objets
qui annoncent les malheurs dont les héros peuvent être frappés. Dans
nos deux versions lorraines, c'est le sang du poisson merveilleux qui,
en pareil cas, bouillonne dans le vase où on l'a mis; trait qui
s'explique facilement, quand on se rappelle que les jeunes gens sont de
véritables incarnations du poisson. Il en est à peu près de même dans
l'un des deux contes du Tyrol italien cités plus haut (Schneller, nº
28): là, le sang du poisson, mis dans un verre, se sépare en trois
parties, qui remuent constamment: si l'une de ces parties s'arrête, ce
sera signe de malheur.
Dans un conte toscan de la collection Comparetti, on suspend la grande
arête du poisson à une poutre de la maison du pêcheur: s'il arrive un
malheur à quelqu'un des trois enfants, il en dégouttera du sang.--Le
conte catalan présente à la fois le trait de l'arête ensanglantée et
celui du sang qui bouillonne.
Ailleurs, l'idée première s'est obscurcie: ainsi, dans le conte serbe,
l'un des deux jeunes gens, au moment de se mettre en route, donne à son
frère une fiole remplie d'eau et lui dit que, si cette eau se trouble,
c'est qu'il sera mort.--Deux contes suédois ont un passage analogue:
dans le premier (Cavallius, p. 351), l'un des jumeaux, en quittant son
frère, lui laisse une cuve pleine de lait: si le lait devient rouge, ce
sera signe que le jeune homme est en grand danger; dans l'autre
(_ibid._, p. 81), au lieu du lait, c'est l'eau d'une certaine source qui
doit devenir rouge et trouble.
Au XVIIe siècle, ce trait figure dans le conte italien du _Pentamerone_,
déjà cité. Avant de quitter son frère, le jeune Canneloro prend un
poignard, le lance contre terre, et il jaillit une belle source, dont
les eaux se troubleront, s'il est en danger, et qui tarira, s'il meurt.
Puis il enfonce profondément dans la terre ce même poignard, et aussitôt
il pousse un arbrisseau qui, s'il se flétrit ou s'il meurt, donnera les
mêmes indices.--Plus anciennement, au XVe siècle (d'après les _Mélanges
tirés d'une grande bibliothèque_, t. E, p. 82), un roman français,
l'_Histoire d'Olivier de Castille et d'Artus d'Algarbe, son loyal
compagnon_, présente un trait identique. Olivier, forcé de quitter le
pays, fait remettre à son ami une fiole remplie d'eau claire, qui
deviendra noire, s'il a «aucune mauvaise adventure».--Enfin, au XIVe
siècle _avant notre ère_, dans ce conte égyptien des _Deux Frères_, que
nous avons étudié au commencement de ce volume, nous rencontrons encore
un passage absolument du même genre: une cruche de bière bouillonne et
une cruche de vin se trouble entre les mains d'Anoupou, quand il est
arrivé malheur à son frère Bitiou.
Dans plusieurs des contes cités plus haut (conte allemand nº 85 de la
collection Grimm, contes grecs modernes, conte du Tyrol allemand, conte
écossais, conte des Abruzzes), ce sont des lis d'or, des oeillets, des
cyprès ou d'autres arbres, nés du sang du poisson merveilleux, qui
doivent se flétrir s'il arrive malheur aux jeunes gens unis à eux par la
communauté d'origine.
Ailleurs, dans le conte danois et dans les contes allemands de la Hesse,
du Hanovre et de la Souabe, c'est un couteau ou une épée qui se rouille.
Le conte danois, où les couteaux des deux frères, ainsi que leurs épées,
proviennent d'une transformation de la tête du poisson, enterrée par
l'ordre de celui-ci, nous donne l'explication de ce trait.
* * *
Sans nous arrêter sur divers contes où la relation d'origine entre les
jeunes gens et l'objet qui doit faire connaître leur sort a complètement
disparu, nous noterons que le trait qui nous occupe s'est introduit dans
certain récit légendaire de la vie de sainte Elisabeth de Hongrie. Le
duc Louis, en partant pour la croisade, aurait remis à sainte Elisabeth,
sa femme, une bague dont la pierre avait la propriété de se briser
lorsqu'il arrivait malheur à la personne qui l'avait donnée. Dans les
documents historiques relatifs à la sainte, il est effectivement
question d'un anneau (voir le livre de M. de Montalembert). A son
départ, le duc Louis dit à sainte Elisabeth que, s'il lui envoie son
anneau, cela voudra dire qu'il lui sera arrivé malheur. Voilà un fait
bien simple; mais l'imagination populaire n'a pas manqué de rattacher, à
cette mention d'un anneau, un trait merveilleux qui lui était familier.
Dans la légende, en effet, nous retrouvons l'anneau constellé du vieux
roman de _Flores et Blanchefleur_, cet anneau dont la pierre doit se
ternir si la vie ou la liberté de Blanchefleur sont en péril.
Le même trait, sous une autre de ses formes, s'est glissé aussi dans une
légende berrichonne, se rapportant à un saint du pays, saint Honoré de
Buzançais (fin du XIIIe siècle). Partant en voyage, le saint dit à sa
mère que, par le moyen d'un laurier qui a été planté le jour de sa
naissance, elle aura à chaque instant de ses nouvelles: le laurier
languira, si lui-même est malade, et se dessèchera, s'il est mort. Le
saint ayant été assassiné, le laurier se dessèche à l'instant même[137].
[137] _Vies des saints_, par Mgr Paul Guérin (7e édition,
Bar-le-Duc, 1872), au 9 janvier.
* * *
En Orient, ce trait se présente sous deux formes différentes.
Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de deux Soeurs
jalouses de leur cadette_), deux princes, au moment d'entreprendre un
voyage, donnent à leur soeur, l'un un couteau dont la lame doit se
tacher de sang s'il n'est plus en vie; l'autre, un chapelet dont les
grains, dans le même cas, cesseront de rouler entre les doigts.
Dans un conte kalmouk du _Siddhi-Kür_ (nº 1), plusieurs compagnons,
avant de se séparer, plantent chacun un «arbre de vie», qui doit se
dessécher, s'il arrive malheur à celui qui l'a planté. Le héros d'un
conte des Kariaines de la Birmanie, résumé vers la fin des remarques de
notre nº 1, _Jean de l'Ours_ (p. 26), plante, lui aussi, deux herbes à
haute tige, et dit à un de ses camarades de se mettre à sa recherche si
ces herbes se flétrissent.
La relation d'origine entre les plantes et celui dont elles doivent
indiquer le sort, apparaît très nette dans un conte indien du Pandjab,
voisin de ce conte kariaine et analysé également dans les remarques de
notre nº 1 (p. 25): Le Prince Coeur-de-Lion est né d'une manière
merveilleuse, neuf mois après qu'un fakir a fait manger de certains
_grains d'orge_ à la reine, qui jusqu'alors n'avait point d'enfants.
Dans le cours de ses aventures, le jeune homme plante une _tige d'orge_
et dit que, si elle vient à languir, c'est qu'il lui sera arrivé malheur
à lui-même: alors il faudra venir à son secours[138].--Un autre conte
indien, qui a été recueilli dans le Bengale et dont nous donnerons le
résumé dans les remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_, présente le
même trait, mais d'une manière analogue au conte kalmouk et au conte
kariaine: Un prince, en quittant sa mère, lui donne une certaine plante:
si cette plante se flétrit, c'est qu'il sera arrivé quelque malheur au
prince; si elle meurt, ce sera signe que lui aussi sera mort.
[138] Comparer plus haut, p. 68, le conte écossais de la collection
Campbell.
On peut encore comparer un chant populaire de l'Inde, cité par Guillaume
Grimm (III, p. 145).--Dans un conte persan (_Touti Nameh_, traduit en
allemand par C.-J.-L. Iken. Stuttgard, 1822, p. 32), une femme donne un
bouquet à son mari qui part pour un long voyage: tout le temps que le
bouquet se conservera frais, c'est qu'elle lui sera restée fidèle.
* * *
Enfin, d'après M. de Charencey (_Annales de philosophie chrétienne_,
juillet 1881, p. 942), dans une légende _quichè_, recueillie au Mexique,
chez les Toltèques occidentaux, les héros plantent au milieu de la
maison de leur aïeule un roseau qui doit se dessécher s'ils viennent à
périr.
* * * * *
Nous avons énuméré, au début de ces remarques, plusieurs contes de cette
famille qui n'ont pas la seconde partie de notre conte lorrain, le
combat contre le dragon. Dans certains de ces contes (conte sicilien,
conte autrichien), le jeune homme épouse la princesse à la suite d'un
tournoi ou d'une joute où il s'est distingué; ailleurs (conte serbe,
conte flamand), la princesse s'est éprise de lui en le voyant passer.
L'épisode du dragon n'est, du reste, pas toujours lié au type de conte
que nous étudions ici; il se rencontre dans des contes dont le cadre
général est différent: ainsi, dans des contes appartenant à la famille
de notre nº 1, _Jean de l'Ours_ (conte grec moderne nº 70 de la
collection Hahn; conte slave de Bosnie, p. 123 de la collection
Mijatowicz; conte valaque nº 10 de la collection Schott); ainsi encore,
et plus complètement, dans des contes appartenant à un thème que nous
aurons occasion d'examiner rapidement dans les remarques de notre nº 37,
_la Reine des Poissons_.
En Orient, nous avons, pour cet épisode du dragon, divers rapprochements
à faire. Dans un conte persan du _Touti Nameh_, recueil dont l'origine
est indienne, un roi (t. II, p. 291 de la traduction G. Rosen) a promis
sa fille à celui qui tuerait un certain dragon. Le héros Férîd le tue et
épouse la princesse. La ressemblance, sans doute, est éloignée, car ici
la princesse n'est pas délivrée du dragon; mais ce qui est
remarquable,--et ce qui nous confirme dans notre conviction que toutes
les combinaisons de thèmes que nous relevons dans les contes européens
existent en Orient et se retrouveront un jour dans des contes venant
directement ou indirectement de l'Inde,--c'est que l'introduction de ce
conte persan correspond presque exactement à l'introduction toute
particulière d'un conte allemand de la famille des _Fils du Pêcheur_, le
nº 60 de la collection Grimm, mentionné plus haut, qui a, lui aussi,
l'épisode du dragon. Montrons-le rapidement.
Dans l'introduction du conte persan, un «ermite» a acheté un oiseau qui,
chaque jour, lui donne une émeraude. Pendant qu'il est en voyage, sa
femme s'éprend d'un changeur. Celui-ci ayant appris d'un sage que
quiconque mangera la tête de cet oiseau merveilleux, deviendra roi ou
tout au moins vizir, dit à la femme de le lui faire rôtir. Pendant
qu'elle y est occupée, elle donne à son enfant, le petit Férîd, pour
apaiser ses pleurs, la tête de l'oiseau, dont elle ignore la valeur. Le
changeur, furieux, va trouver encore son ami le sage, qui lui conseille
de manger la tête de l'enfant. Mais la servante qui garde Férîd a vent
de la chose et s'enfuit avec l'enfant[139].--Dans l'introduction du
conte allemand, un pauvre homme vend à son frère, riche orfèvre, un
oiseau au plumage d'or, qu'il a tué. L'orfèvre lui donne une bonne
somme, car il sait que, si l'on mange le coeur et le foie de l'oiseau,
on trouvera chaque matin une pièce d'or sous son oreiller. Pendant que
l'oiseau est en train de rôtir, les deux fils du pauvre homme, tout
jeunes encore, entrent dans la cuisine, et, voyant le coeur et le foie
tombés dans la lèche-frite, ils les mangent: à partir de ce jour, ils
trouvent chaque matin une pièce d'or à leur réveil. L'orfèvre, pour se
venger, décide son frère à chasser de chez lui les deux
enfants[140].--Un conte indien, recueilli dans le pays de Cachemire
(Steel et Temple, p. 138), et où se rencontre le combat contre un
monstre, a encore une introduction de même genre que celle du conte
persan et du conte allemand. Deux frères, fils de roi, fuient la maison
de leur père, où une belle-mère les maltraite. S'étant arrêtés sous un
arbre pour se reposer, ils entendent deux oiseaux, un étourneau et un
perroquet, se disputer au sujet de leurs mérites respectifs: «Celui qui
me mangera, dit l'étourneau, deviendra premier ministre.--Celui qui me
mangera, dit le perroquet, deviendra roi.» Les deux jeunes garçons
prennent leur arc et tuent les deux oiseaux. L'aîné mange le perroquet,
le cadet mange l'étourneau[141]. Dans la suite, le cadet arrive dans un
pays dont le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui tuerait un
certain _râkshasa_ (sorte d'ogre): il fallait, en effet, livrer chaque
jour à ce râkshasa une victime humaine. Le jeune homme tue le monstre,
et ensuite, épuisé par le combat, il s'étend par terre et s'endort.
Pendant son sommeil, un balayeur vient, comme il en avait l'ordre tous
les jours, enlever les débris du festin du râkshasa. Il s'empare de la
tête du râkshasa et se donne pour le vainqueur. Plus tard, la fraude est
découverte.--On voit que ce conte indien nous offre un trait qui
n'existait pas dans le conte persan: le trait de l'imposteur qui se fait
passer pour le vainqueur du monstre.
[139] Cette introduction se retrouve dans plusieurs contes orientaux
où ne figure pas l'épisode du dragon: dans un livre thibétain,
provenant de l'Inde (_Mélanges asiatiques_, publiés par l'Académie
des Sciences de Saint-Pétersbourg, t. VII, p. 676), dans un conte
des Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, t. IV, p. 477),
dans un conte arabe recueilli à Mardin, an nord de la Mésopotamie
(_Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_, 1882, p.
238), dans un conte de l'île de Bornéo (L. de Backer, l'_Archipel
indien_, 1874, p. 203).--Comparer encore une légende birmane
(Bastian, _Die Voelker des oestlichen Asiens_, t. I, p. 27) et un
conte du Cambodge (_ibid._, t. IV, p, 128 seq.).
[140] Dans plusieurs contes européens, les deux traits du conte
persan et du conte allemand se trouvent réunis: l'un des frères
mange la tête de l'oiseau et devient roi; l'autre mange le coeur, et
chaque matin il trouve de l'or sous son oreiller. Voir, par exemple,
un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, p. 97), un conte hessois
(Grimm, III, p. 102), un conte serbe (Vouk, nº 26), un conte grec
moderne (Hahn, nº 36), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 91),
un conte italien de Rome (Busk, p. 146), etc.--Il en est de même
dans le conte arabe de Mardin, mentionné dans la note précédente.
[141] Comparer l'introduction d'un autre conte indien, un conte
_manipuri_ (_Indian Antiquary_, 1875, p. 260).--Dans le conte
sibérien et dans le conte de l'île de Bornéo, indiqués plus haut, il
y a également deux enfants, mais un seul oiseau: dans le conte
sibérien, celui qui mange la tête de l'oiseau devient roi, et celui
qui mange le coeur devient vizir.
* * *