conte indien du Deccan: la substitution à l'objet merveilleux d'un objet
ordinaire en apparence identique. Dans le conte du Deccan, en effet,
c'est par la force que le roi s'empare de la jarre merveilleuse du
brahmane. Un quatrième conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal
Behari Day, nº 3), va se rapprocher encore davantage de nos contes
européens; nous y trouverons même le fripon d'aubergiste: Un pauvre
brahmane, ayant femme et enfants, est très dévot à la déesse Durga,
l'épouse du dieu Siva. Un jour qu'il est dans une forêt à se lamenter
sur sa misère, le dieu Siva et son épouse viennent justement se promener
dans cette forêt. La déesse appelle le brahmane et lui fait présent d'un
objet merveilleux, qu'elle a demandé pour lui à Siva: c'est un pot de
terre qu'il suffit de retourner pour en voir tomber sans fin une pluie
des meilleurs _mudki_ (sorte de beignets sucrés). Le brahmane remercie
la déesse et s'empresse de reprendre le chemin de la maison. Il est
encore loin de chez lui quand il a l'idée de faire l'essai du pot de
terre: il le retourne, et aussitôt en sort une quantité de beignets, les
plus beaux que le brahmane ait jamais vus. Vers midi, ayant faim, il
s'apprête à manger ses mudki; mais, comme il n'a pas fait ses ablutions
ni dit ses prières, il s'arrête dans une auberge près de laquelle se
trouve un étang. Il confie le pot de terre à l'aubergiste, en lui
recommandant à plusieurs reprises d'en avoir grand soin, et s'en va se
baigner dans l'étang. Pendant ce temps, l'aubergiste, qui avait été fort
étonné de voir le brahmane attacher tant de prix à un simple pot de
terre, se met à examiner ce pot: comme il le retourne, il en tombe une
pluie de beignets. L'aubergiste s'empare du pot magique et lui substitue
un autre pot d'apparence semblable. Ayant fini ses dévotions, le
brahmane reprend son pot et se remet en route. Arrivé chez lui, il
appelle sa femme et ses enfants et leur annonce les merveilles qu'ils
vont voir. Naturellement ils ne voient rien du tout. Le brahmane court
chez l'aubergiste et lui réclame son pot; l'autre feint de s'indigner et
met le pauvre homme à la porte.--Le brahmane retourne à la forêt dans
l'espoir de rencontrer encore la déesse Durga. Il la rencontre en effet,
et elle lui donne un second pot de terre. Le brahmane en fait vite
l'essai; il le retourne, et il en sort une vingtaine de démons d'une
taille gigantesque et d'un aspect terrible, qui se mettent à battre le
brahmane. Heureusement celui-ci a la présence d'esprit de remettre le
pot dans sa position première et de le couvrir, et aussitôt les démons
disparaissent. Le brahmane retourne chez l'aubergiste et lui fait les
mêmes recommandations que la première fois. L'aubergiste s'empresse de
retourner le pot de terre, et il est roué de coups, lui et sa famille.
Il supplie le brahmane d'arrêter les démons. L'autre se fait rendre son
premier pot de terre et fait ensuite disparaître les démons[134]. Le
brahmane s'établit alors marchand de mudki et devient très riche.
[134] Comparer le conte syriaque et les contes européens qui en ont
été rapprochés.
Ce conte indien a une seconde partie: les enfants du brahmane ayant un
jour pénétré dans la chambre où leur père enfermait le pot aux beignets,
se disputent à qui s'en servira le premier; dans la mêlée, le pot tombe
par terre et se brise. Durga prend encore pitié du brahmane et lui donne
un troisième pot d'où sort à flots du _sandesa_ délicieux (sorte de
laitage sucré). Le brahmane se met à vendre de ce sandesa et gagne
beaucoup d'argent. Le _zemindar_ du village, qui marie sa fille, prie le
brahmane d'apporter son pot dans la maison où a lieu la fête. Le
brahmane obéit, non sans résistance. Alors le zemindar s'empare du pot
merveilleux. Mais, à l'aide du pot aux démons, le brahmane se remet en
possession de son bien.--Cette seconde partie correspond, pour la fin,
au conte indien du Deccan.
Dans d'autres contes orientaux, qui ne se rapportent pas au même thème
que le nôtre, nous trouvons des objets merveilleux analogues: ainsi,
dans le livre kalmouk intitulé _Siddhi-Kür_, livre dont l'origine est
certainement indienne, une coupe d'or qu'il suffit de retourner pour
avoir ce que l'on souhaite, et un bâton qui, au commandement de son
possesseur, s'en va tuer les gens et reprendre ce qu'ils ont volé; dans
une légende bouddhique, rédigée dans la langue sacrée du bouddhisme, le
pali, une tasse, qui a des propriétés identiques à la coupe du conte
kalmouk, et une hache qui exécute tous les ordres qu'on lui donne et
notamment s'en va couper la tête à ceux qu'on lui désigne. Nous
renvoyons, pour plus de rapprochements, aux remarques de notre nº 42,
_les trois Frères_. Nous ajouterons seulement ici que, dans un conte
recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, p.
365-366), il est question d'une «nappe merveilleuse» qui, «si on l'étend
au nom de Dieu, se couvre de toutes sortes de mets», et une «cruche
merveilleuse», d'où coulent sans fin du thé, du sucre, du miel et du
vin.
Au sujet de l'âne aux écus d'or, qui ne s'est présenté à nous en Orient
que dans le conte syriaque, on peut voir l'Introduction au
_Pantchatantra_ de M. Théodore Benfey (I, p. 379). D'après le savant
orientaliste, il se trouve dans un livre bouddhique thibétain, le
_Djangloun_, un éléphant aussi extraordinaire («_ein goldkackender und
goldharnender Elephant_»). Dans un conte indien du Bengale (Lal Behari
Day, nº 6), le fumier d'une certaine vache est aussi de l'or.
* * * * *
Notre conte se retrouve, pour l'idée, en Afrique, chez les nègres du
pays d'Akwapim, pays qui fait partie du royaume des Achantis. Ces nègres
racontent, au sujet d'un personnage nommé Anansé (l'Araignée),
l'histoire suivante (_Petermann's Mittheilungen aus J. Perthes
geographischer Anstalt_, 1856, p. 467): Au temps d'une grande famine,
Anansé s'en fut au bois et trouva un grand pot. «Ah!» dit-il, «voilà que
j'ai un pot!» Le pot lui dit: «Je ne m'appelle pas pot, mais _Hô hore_
(lève! comme on dit de la pâte qui fermente).» Et, sur le commandement
d'Anansé, il se remplit de nourriture. Anansé l'emporte chez lui et le
cache dans sa chambre. Ses enfants, étonnés de voir qu'il ne mange plus
avec eux, entrent dans la chambre pendant son absence, trouvent le pot
et lui parlent à peu près comme avait fait leur père. Après avoir bien
mangé, ils brisent le pot en mille pièces. Anansé, de retour, est bien
désolé et s'en retourne au bois, où il voit une cravache pendue à un
arbre. «Voilà une cravache!» s'écrie-t-il.--«On ne m'appelle pas
cravache: on m'appelle _Abridiabradu_ (fouaille!).--Voyons!» dit Anansé,
«fouaille un peu!» Mais, au lieu de lui donner à manger, comme il s'y
attendait, la cravache lui donne force coups. Il l'emporte chez lui, la
pend dans sa chambre et sort en laissant à dessein la porte ouverte. Ses
enfants s'empressent d'entrer pour voir. Il leur arrive avec la cravache
ce qui est arrivé à leur père. Quand la cravache cesse de les battre,
ils la coupent en morceaux et dispersent ces morceaux dans tout le
monde. «Voilà comment il y a beaucoup de cravaches dans le monde;
auparavant il n'y en avait qu'une.»
* * * * *
Un détail pour finir. Dans le conte hongrois nº 4 de la collection
Gaal-Stier, il est parlé, exactement dans les mêmes termes que dans
_Tapalapautau_, d'un pauvre homme «qui avait autant d'enfants qu'il y a
de trous dans un tamis». Cette bizarre expression se trouve également
dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 21) et dans
un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 213).
V
LES FILS DU PÊCHEUR
Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à pêcher, il prit un
gros poisson. «Pêcheur, pêcheur,» lui dit le poisson, «laisse-moi aller,
et tu en prendras beaucoup d'autres.» Le pêcheur le rejeta dans l'eau et
prit en effet beaucoup de poissons. De retour chez lui, il dit à sa
femme: «J'ai pris un gros poisson qui m'a dit: Pêcheur, pêcheur,
laisse-moi aller et tu en prendras beaucoup d'autres.--Et tu ne l'as pas
rapporté?» dit la femme, «j'aurais bien voulu le manger.»
Le lendemain, le pêcheur prit encore le gros poisson. «Pêcheur, pêcheur,
laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres.» Le pêcheur le
rejeta dans l'eau, et, sa pêche faite, revint à la maison. Sa femme lui
dit: «Si tu ne rapportes pas demain ce poisson, j'irai avec toi, et je
le prendrai.»
Le pêcheur retourna pêcher le jour suivant, et, pour la troisième fois,
prit le gros poisson. «Pêcheur, pêcheur, laisse-moi aller, et tu en
prendras beaucoup d'autres.--Non,» dit le pêcheur, «ma femme veut te
manger.--Eh bien!» dit le poisson, «s'il faut que vous me mangiez,
mettez de mes arêtes sous votre chienne, mettez-en sous votre jument,
mettez-en dans le jardin derrière votre maison; enfin, emplissez trois
fioles de mon sang. Quand les fils que vous aurez seront grands, vous
leur donnerez à chacun une de ces fioles, et, s'il arrive malheur à l'un
d'eux, le sang bouillonnera aussitôt.»
Le pêcheur fit ce que le poisson lui avait dit, et, après un temps, sa
femme accoucha de trois fils, la jument mit bas trois poulains et la
chienne trois petits chiens. A l'endroit du jardin où l'on avait mis des
arêtes de poisson, il se trouva trois belles lances.
Quand les fils du pêcheur furent grands, ils quittèrent la maison pour
voir du pays, et, à une croisée de chemin, ils se séparèrent. De temps
en temps, chacun regardait si le sang bouillonnait dans sa fiole.
L'aîné arriva dans un village où tout le monde était en deuil; il
demanda pourquoi. On lui dit que tous les ans on devait livrer une jeune
fille à une bête à sept têtes, et que le sort venait de tomber sur une
princesse.
Aussitôt le jeune homme se rendit dans le bois où l'on avait conduit la
princesse; elle était à genoux et priait Dieu. «Que faites-vous là?» lui
demanda le jeune homme.--«Hélas!» dit-elle, «c'est moi que le sort a
désignée pour être dévorée par la bête à sept têtes. Eloignez-vous bien
vite d'ici.--Non,» dit le jeune homme, «j'attendrai la bête.» Et il fit
monter la princesse en croupe sur son cheval.
La bête ne tarda pas à paraître. Après un long combat, le jeune homme,
aidé de son chien, abattit les sept têtes de la bête à coups de lance.
La princesse lui fit mille remerciements, et l'invita à venir avec elle
chez le roi son père, mais il refusa. Elle lui donna son mouchoir,
marqué à son nom; le jeune homme y enveloppa les sept langues de la
bête, puis il dit adieu à la princesse, qui reprit toute seule le chemin
du château de son père.
Comme elle était encore dans le bois, elle rencontra trois charbonniers
à qui elle raconta son aventure. Les charbonniers la menacèrent de la
tuer à coups de hache si elle ne les conduisait à l'endroit où se
trouvait le corps de la bête. La princesse les y conduisit. Ils prirent
les sept têtes, puis ils partirent avec la princesse, après lui avoir
fait jurer de dire au roi que c'étaient eux qui avaient tué la bête. Ils
arrivèrent ensemble à Paris, au Louvre, et la princesse dit à son père
que c'étaient les trois charbonniers qui l'avaient délivrée. Le roi,
transporté de joie, déclara qu'il donnerait sa fille à l'un d'eux; mais
la princesse refusa de se marier avant un an et un jour: elle était
triste et malade.
Un an et un jour se passèrent. On commençait déjà les réjouissances des
noces, quand arriva dans la ville l'aîné des fils du pêcheur, qui se
logea dans une hôtellerie. Une vieille femme lui dit: «Il y a
aujourd'hui un an et un jour, tout le monde était dans la tristesse, et
maintenant tout le monde est dans la joie: trois charbonniers ont
délivré la princesse qui allait être dévorée par une bête à sept têtes,
et le roi va la marier à l'un d'eux.»
Le jeune homme dit alors à son chien: «Va me chercher ce qu'il y a de
meilleur chez le roi.» Le chien lui apporta, deux bons plats. Les
cuisiniers du roi se plaignirent à leur maître, et celui-ci envoya de
ses gardes pour voir où allait le chien. Le jeune homme les tua tous à
coups de lance, à l'exception d'un seul qu'il laissa en vie pour
rapporter la nouvelle. Puis il dit au chien d'aller lui chercher les
meilleurs gâteaux du roi. Le roi envoya d'autres gardes que le jeune
homme tua comme les premiers. «Il faut que j'y aille moi-même,» dit le
roi. Il vint donc dans son carrosse, y fit monter le jeune homme et le
ramena avec lui au château, où il l'invita à prendre part au festin.
Au dessert, le roi dit: «Que chacun raconte son histoire. Commençons par
les trois charbonniers.» Ceux-ci racontèrent qu'ils avaient délivré la
princesse, quand elle allait être dévorée par la bête à sept têtes.
«Voici,» dirent-ils, «les sept têtes que nous avons coupées.--Sire,» dit
alors le jeune homme, «voyez si les sept langues y sont.» On ne les
trouva pas. «Lequel croira-t-on plutôt,» continua-t-il, «de celui qui a
les langues ou de celui qui a les têtes?--Celui qui a les langues,»
répondit le roi. Le jeune homme les montra aussitôt. La princesse
reconnut le mouchoir où son nom était brodé, et fut si contente qu'elle
ne sentit plus son mal. «Mon père,» dit-elle, «c'est ce jeune homme qui
m'a délivrée.» Aussitôt le roi commanda qu'on dressât une potence et y
fit pendre les trois charbonniers. Puis on célébra les noces du fils du
pêcheur et de la princesse.
Le soir, après le repas, quand le jeune homme fut dans sa chambre avec
sa femme, il aperçut par la fenêtre un château tout en feu. «Qu'est-ce
donc que ce château?» demanda-t-il.--«Chaque nuit,» répondit la
princesse, «je vois ce château en feu, sans pouvoir m'expliquer la
chose.» Dès qu'elle fut endormie, le jeune homme se releva, et sortit
avec son cheval et son chien pour voir ce que c'était.
Il arriva dans une belle prairie, au milieu de laquelle s'élevait le
château, et rencontra une vieille fée qui lui dit: «Mon ami,
voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider à charger cette botte
d'herbe sur mon dos?--Volontiers,» répondit le jeune homme. Mais sitôt
qu'il eut mis pied à terre, elle lui donna un coup de baguette, et le
changea en une touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.
Cependant ses frères, ayant vu le sang bouillonner dans leurs fioles,
voulurent savoir ce qu'était devenu leur aîné. Le second frère se mit en
route. Arrivé dans la ville, il vint à passer près du château du roi.
En ce moment, la princesse était sur la porte pour voir si son mari ne
revenait pas. Elle crut que c'était lui, car les trois frères se
ressemblaient à s'y méprendre. «Ah!» s'écria-t-elle, vous voilà donc
enfin, mon mari, vous avez-bien tardé.--Excusez-moi,» répondit le jeune
homme, «j'avais donné un ordre, on ne l'a pas exécuté, et j'ai dû faire
la chose moi-même.» On se mit à table, puis la princesse alla dans sa
chambre avec le jeune homme. Celui-ci, ayant regardé par la fenêtre,
vit, comme son frère, le château en feu. «Qu'est-ce que ce château?»
dit-il.--«Mais, mon mari, vous me l'avez déjà demandé.--C'est que je ne
m'en souviens plus.--Je vous ai dit que ce château est en feu toutes les
nuits et que je ne puis m'expliquer la chose.» Le jeune homme prit son
cheval et son chien et partit. Arrivé dans la prairie, il rencontra la
vieille fée, qui lui dit: «Mon ami, voudriez-vous descendre de cheval
pour m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos?» Le jeune homme
descendit, et aussitôt, d'un coup de baguette, la fée le changea en une
touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.
Le plus jeune des trois frères, ayant vu de nouveau le sang bouillonner
dans sa fiole, fut bientôt lui-même dans la ville, et la princesse, le
voyant passer, le prit lui aussi pour son mari. Il la questionna, comme
ses frères, au sujet du château en feu, et la princesse lui répondit:
«Je vous ai déjà dit plusieurs fois que ce château brûle ainsi toutes
les nuits et que je n'en sais pas davantage.» Le jeune homme sortit avec
son cheval et son chien, et arriva dans la prairie, près du château.
«Mon ami,» lui dit la fée, «voudriez-vous descendre de cheval pour
m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos?--Non,» dit le jeune
homme, «je ne descendrai pas. C'est toi qui as fait périr mes deux
frères; si tu ne leur rends pas la vie, je te tue.» En parlant ainsi, il
la saisit par les cheveux, sans mettre pied à terre. La vieille demanda
grâce; elle prit sa baguette, en frappa les touffes d'herbe, et, à
mesure qu'elle les touchait, tous ceux qu'elle avait changés reprenaient
leur première forme. Quand elle eut fini, le plus jeune des trois frères
tira son sabre et coupa la vieille en mille morceaux, puis il retourna
avec ses frères au château. La princesse ne savait lequel des trois
était son mari. «C'est moi,» lui dit l'aîné.
Ses frères épousèrent les deux soeurs de la princesse, et l'on fit de
grands festins pendant six mois.
VARIANTE
LA BÊTE A SEPT TÊTES
Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il pêchait, il prit un gros
poisson. «Si tu veux me laisser aller,» lui dit le poisson, «je
t'amènerai beaucoup de petits poissons.» Le pêcheur le rejeta dans l'eau
et prit en effet beaucoup de petits poissons. Quand il en eut assez, il
revint à la maison, et raconta à sa femme ce qui lui était arrivé. «Tu
aurais dû rapporter ce poisson,» lui dit-elle, «puisqu'il est si gros et
qu'il sait si bien parler: il faut essayer de le reprendre.»
Le pêcheur ne s'en souciait guère, mais sa femme le pressa tant, qu'il
retourna à la rivière; il jeta le filet et ramena encore le gros
poisson, qui lui dit: «Puisque tu veux absolument m'avoir, je vais te
dire ce que tu dois faire. Quand tu m'auras tué, tu donneras trois
gouttes de mon sang à ta femme, trois gouttes à ta jument, et trois à ta
petite chienne; tu en mettras trois dans un verre, et tu garderas mes
ouïes.»
Le pêcheur fit ce que lui avait dit le poisson: il donna trois gouttes
de sang à sa femme, trois à sa jument et trois à sa petite chienne; il
en mit trois dans un verre et garda les ouïes. Après un temps, sa femme
accoucha de trois beaux garçons; le même jour, la jument mit bas trois
beaux poulains, et la chienne trois beaux petits chiens; à l'endroit où
étaient les ouïes du poisson, il se trouva trois belles lances. Le sang
qui était dans le verre devait bouillonner s'il arrivait quelque malheur
aux enfants.
Quand les fils du pêcheur furent devenus de grands et forts cavaliers,
l'aîné monta un jour sur son cheval, prit sa lance, siffla son chien et
quitta la maison de son père. Il arriva devant un beau château tout
brillant d'or et d'argent. «A qui appartient ce beau château?»
demanda-t-il aux gens du pays.--«N'y entrez pas,» lui répondit-on,
«c'est la demeure d'une vieille sorcière qui a sept têtes. Aucun de ceux
qui y sont entrés n'en est sorti; elle les a tous changés en
crapauds.--Moi je n'ai pas peur,» dit le cavalier, «j'y entrerai.» Il
entra donc dans le château et salua la sorcière: «Bonjour, ma bonne
dame.» Elle lui répondit en branlant ses sept têtes: «Que viens-tu faire
ici, pauvre ver de terre?» En disant ces mots, elle lui donna un coup de
baguette, et aussitôt il fut changé en crapaud, comme les autres.
Au même instant, ses frères, qui étaient restés à la maison, virent le
sang bouillonner dans le verre. «Il est arrivé malheur à notre frère,»
dit le second, «je veux savoir ce qu'il est devenu.» Il se mit en route
avec son cheval, son chien et sa lance, et arriva devant le château.
«N'avez-vous pas vu passer un cavalier avec un chien et une lance?»
demanda-t-il à une femme qui se trouvait là; «voilà trois jours qu'il
est parti; il faut qu'il lui soit arrivé malheur.--Il a sans doute été
puni de sa curiosité,» lui répondit-elle; «il sera entré dans le château
de la bête à sept têtes, et il aura été changé en crapaud.--Je n'ai pas
peur de la bête à sept têtes,» dit le jeune homme, «je lui abattrai ses
sept têtes avec ma lance.» Il entra dans le château et vit dans l'écurie
un cheval, dans la cuisine un chien et une lance. «Mon frère est ici,»
pensa-t-il. Il salua la sorcière: «Bonjour, ma bonne dame.--Que viens-tu
faire ici, pauvre ver de terre?» Et, sans lui laisser le temps de
brandir sa lance, elle lui donna un coup de baguette et le changea en
crapaud.
Le sang recommença à bouillonner dans le verre. Ce que voyant, le plus
jeune des fils du pêcheur partit à la recherche de ses deux frères.
Comme il traversait une grande rivière, la rivière lui dit: «Vous
passez, mais vous ne repasserez pas.--C'est un mauvais présage,» pensa
le jeune homme, «mais n'importe.» Et il poursuivit sa route.
«N'avez-vous pas vu passer deux cavaliers?» demandait-il aux gens qu'il
rencontrait.--«Nous en avons vu un,» lui répondait-on, «qui cherchait
son frère.» En approchant du château, il entendit parler de la
sorcière; il accosta un charbonnier qui revenait du bois, et lui dit:
«De bons vieillards m'ont parlé de la bête à sept têtes; ils disent
qu'elle change en crapauds tous ceux qui entrent dans son château.--Oh!»
répondit le charbonnier, «je ne crains rien, j'irai avec vous; à nous
deux nous en viendrons bien à bout.»
Ils entrèrent ensemble dans le château, et le jeune homme vit les
chevaux, les chiens et les lances de ses frères. Dès qu'il aperçut la
sorcière, il se mit à crier: «Vieille sorcière, rends-moi mes frères, ou
je te coupe toutes tes têtes.--Que viens-tu faire ici, pauvre ver de
terre?» dit-elle; mais au moment où elle levait sa baguette, le jeune
homme lui abattit une de ses sept têtes d'un coup de lance. «Vieille
sorcière, où sont mes frères?» En disant ces mots, il lui abattit encore
une tête. Chaque fois qu'elle levait sa baguette, le jeune homme et le
charbonnier lui coupaient une tête. A la cinquième, la sorcière se mit à
crier: «Attendez, attendez, je vais vous rendre vos frères.» Elle prit
sa baguette, la frotta de graisse et en frappa plusieurs fois la porte
de la cave. Aussitôt tous les crapauds qui s'y trouvaient reprirent leur
première forme. La sorcière croyait qu'on lui ferait grâce, mais le
charbonnier lui dit: «Il y a assez longtemps que tu fais du mal aux
gens.» Et il lui coupa ses deux dernières têtes.
Or il était dit que celui qui aurait tué la bête à sept têtes aurait le
château et épouserait la fille du roi; comme preuve, il devait montrer
les sept langues. Le fils du pêcheur prit les langues et les enveloppa
dans un mouchoir de soie. Le charbonnier, qui avait aussi coupé
plusieurs têtes à la bête, n'avait pas songé à prendre les langues. Il
se ravisa et tua le jeune homme pour s'en emparer, puis il alla les
montrer au roi et épousa la princesse.
REMARQUES
Comparer nos nos 37, _la Reine des Poissons_, et 55, _Léopold_.--On
pourra aussi consulter les remarques de M. R. Koehler sur le conte
sicilien nº 40 de la collection Gonzenbach, et sur le nº 4 de la
collection de contes écossais de Campbell (dans la revue _Orient und
Occident_, t. II, p. 118), ainsi que celles de M. Leskien sur les contes
lithuaniens nos 10 et 11 de sa collection.
* * * * *
Les trois parties dont se compose notre conte des _Fils du
Pêcheur_,--naissance merveilleuse des enfants; exploits de l'aîné contre
le dragon et délivrance de la princesse; enfin rencontre de la sorcière
et ce qui s'ensuit,--ne se trouvent pas toujours réunies dans les contes
de cette famille; souvent l'une d'elles fait défaut. Nous les
rencontrons toutes les trois dans un conte de la Haute-Bretagne
(Sébillot, I, nº 18), dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 22),
dans un autre conte grec (E. Legrand, p. 161), un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 40), un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 22), un
conte toscan (Comparetti, nº 32), un autre conte toscan (Nerucci, nº 8),
un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 28, variante), un conte basque
(Webster, p. 87), un conte espagnol (Caballero, II, p. 11), un conte
catalan (_Rondallayre_, I, p. 25), un conte portugais (Braga, nº 48), un
conte danois (Grundtvig, I, p. 277), un conte suédois (Cavallius, p.
348), deux contes allemands (Kuhn et Schwartz, p. 337; Proehle, I, nº
5), dont le second surtout est très altéré, un conte lithuanien
(Leskien, nº 10), un conte de la Petite-Russie (Leskien, p. 544).
* * *