nette la combinaison du thème que nous venons d'indiquer avec le thème
de _la Belle aux cheveux d'or_, duquel dérive, pour l'ensemble, notre
conte français. Dans ce conte sicilien, les frères de Ciccu, envieux de
la faveur dont il jouit auprès du roi, disent à celui-ci que Ciccu est
en état d'aller prendre le sabre de l'ogre, qui répand une lueur
merveilleuse, et ensuite _l'ogre lui-même_. Ce dernier trait est, nous
l'avons vu, tout à fait caractéristique du thème en question. Le récit
passe ensuite dans le thème de la _Belle aux cheveux d'or_, qui
s'appelle ici la «Belle du monde entier», et que Ciccu doit aller
chercher pour le roi.--Du reste, un conte des Tsiganes de la Bukovine
(Miklosisch, nº 9), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 368), un
conte lithuanien (Chodzko, p. 249), et un conte croate (Krauss, nº 80),
après avoir donné les aventures, résumées ci-dessus, du héros et de ses
frères chez une ogresse ou une sorcière, ont une seconde partie qui se
rattache au thème de _la Belle aux cheveux d'or_.
* * * * *
Nous reviendrons, pour terminer, sur quelques traits du conte français.
Nous retrouvons en Orient le «roi des fourmis» qui, par reconnaissance,
promet au héros son secours et celui de ses sujets. Dans un conte indien
de Calcutta (miss Stokes, nº 22), un prince ayant donné à des fourmis
des gâteaux qu'il avait emportés comme provisions de route, le _radjah_
des fourmis lui dit: «Vous avez été bon pour nous. Si jamais vous êtes
dans la peine, pensez à moi, et nous arriverons.»--Pour le passage où le
roi des poissons donne au jeune homme une de ses arêtes, le roi des
corbeaux, une de ses plumes, etc., comparer un conte oriental des _Mille
et un Jours_, cité par M. Benfey (_Pantschatantra_, I, p. 203): Un
serpent reconnaissant donne au héros trois de ses écailles, en lui
disant de les brûler si jamais il est menacé d'un danger: alors le
serpent accourra à son secours.--Dans un conte arabe des _Mille et une
Nuits_ (_Histoire de Zobéide_), Zobéide a sauvé la vie à une fée
transformée en serpent ailé; la fée lui donne un paquet de ses cheveux,
dont il suffit de brûler deux brins pour la faire venir immédiatement,
fût-elle au delà du Caucase.
* * *
Dans notre conte, on rassemble les corbeaux pour savoir où se trouve
l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir, et un seul d'entre eux,
l'un des deux qui ne s'étaient pas présentés d'abord, peut donner des
renseignements à cet égard. Dans deux contes grecs modernes d'Epire
(Hahn, nos 15 et 25), on rassemble aussi tous les oiseaux pour leur
demander où est une certaine ville, et le seul qui le sache est
précisément celui qui n'est pas venu à l'assemblée. Il en est de même
dans un conte suédois (Cavallius, p. 186), dans un conte hongrois
(Gaal-Stier, nº 13), et dans d'autres contes européens. Un troisième
conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 65, variante 2), offre sur un point
une ressemblance presque complète avec le conte français: ce qu'on
demande aux corneilles rassemblées, c'est d'aller chercher de l'eau de
la vie.--En Orient, le trait de l'oiseau arrivé en retard et qui seul
peut donner le renseignement demandé, se rencontre dans un conte arabe
des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Djanschah_), et dans un conte des
Avares du Caucase (Schiefner, nº 4); ce dernier conte a même, en commun
avec deux des contes grecs modernes que nous venons de mentionner (Hahn,
nº 25 et nº 65, var. 2), un petit détail assez curieux: dans le conte
avare comme dans les contes épirotes, l'oiseau en question est
boiteux.--Dans la mythologie grecque (_Apollodori Bibliotheca_, I, 9,
12), Mélampus ayant rassemblé les oiseaux et leur ayant demandé un
remède pour Iphiclus, le fils de son maître, il n'y a qu'un vautour qui
puisse le lui indiquer; mais il n'est pas dit que ce vautour fût le seul
qui n'eût pas d'abord répondu à l'appel. Aussi l'absence de ce trait
caractéristique nous fait-elle hésiter à rapprocher de nos contes
modernes l'histoire de Mélampus.
Quant au passage de notre conte où un poisson, qui est arrivé en retard
à l'assemblée, rapporte l'anneau de la princesse, nous pouvons en
rapprocher un conte serbe, du type de la _Belle aux cheveux d'or_
(Jagitch, nº 53). Là, les clefs que la princesse avait jetées dans la
mer sont rapportées par une vieille grenouille qui, de tous les «animaux
marins», convoqués par leur roi, est arrivée la dernière.--Dans un conte
de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, p. 147), c'est un vieux marsouin en
retard qui rapporte les clefs. Comparer le conte tchèque mentionné plus
haut (Waldau, p. 368), un conte danois (Grundtvig, II, p. 15), un conte
de la Basse-Bretagne (Luzel, 4e rapport, _la Princesse de
Tréménézaour_).
* * * * *
Un dernier mot sur un détail, tout de forme, de notre conte. Dans un
conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, p. 193), nous retrouvons, dans
la bouche d'un ogre, les expressions du géant: «Poussière de mes mains,
ombre de mes moustaches.»
IV
TAPALAPAUTAU
Il était une fois un homme qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous
dans un tamis. Un beau jour, il s'en alla faire un tour dans le pays
pour chercher à gagner sa vie et celle de sa famille. Il rencontra sur
son chemin le bon Dieu qui lui dit: «Où vas-tu, mon brave homme?--Je
m'en vais par ces pays chercher à gagner ma vie et celle de ma femme et
de mes enfants.--Tiens,» dit le bon Dieu, «voici une serviette. Tu
n'auras qu'à lui dire: _Serviette, fais ton devoir_, et tu verras ce qui
arrivera.» Le pauvre homme prit la serviette en remerciant le bon Dieu,
et voulut en faire aussitôt l'expérience. Après l'avoir étendue par
terre, il dit: «Serviette, fais-ton devoir,» et la serviette se couvrit
d'excellents mets de toute sorte. Tout joyeux, il la replia et reprit le
chemin de son village.
Comme il se faisait tard, il entra dans une auberge pour y passer la
nuit, et dit à l'aubergiste: «Vous voyez cette serviette, gardez-vous de
lui dire: _Serviette, fais ton devoir_.--Soyez tranquille, mon brave
homme.» Il était à peine couché, que l'aubergiste dit à la serviette:
«Serviette, fais ton devoir.» Il fut grandement étonné en la voyant se
couvrir de pain, de vin, de viandes et de tout ce qu'il fallait pour
faire un bon repas, dont il se régala avec tous les gens de sa maison.
Le lendemain, il garda la bienheureuse serviette et en donna une autre
au pauvre homme, qui partit sans se douter du tour qu'on lui avait joué.
Arrivé chez lui, il dit en entrant: «Ma femme, nous ne manquerons plus
de rien à présent.--Oh!» répondit-elle, «mon mari, vous nous chantez
toujours la même chanson, et nos affaires n'en vont pas mieux.»
Cependant l'homme avait tiré la serviette de sa poche. «Serviette,»
dit-il, «fais ton devoir.» Mais rien ne parut. Il répéta les mêmes
paroles jusqu'à vingt fois, toujours sans succès, si bien qu'il dut se
remettre en route pour gagner son pain.
Il rencontra encore le bon Dieu. «Où vas-tu, mon brave homme?--Je m'en
vais par ces pays chercher à gagner ma vie et celle de ma femme et de
mes enfants.--Qu'as-tu fait de ta serviette?» L'homme raconta ce qui lui
était arrivé. «Que tu es simple, mon pauvre homme!» lui dit le bon Dieu.
«Tiens, voici un âne. Tu n'auras qu'à lui dire: _Fais-moi des écus_, et
aussitôt il t'en fera.»
L'homme emmena l'âne, et, à la tombée de la nuit, il entra dans
l'auberge où il avait déjà logé. Il dit aux gens de la maison: «N'allez
pas dire à mon âne: _Fais-moi des écus_.--Ne craignez rien,» lui
répondirent-ils. Dès qu'il fut couché, l'aubergiste dit à l'âne:
«Fais-moi des écus;» et les écus tombèrent à foison. L'aubergiste avait
un âne qui ressemblait à s'y méprendre à l'âne aux écus d'or: le
lendemain, il donna sa bête à l'homme, et garda l'autre.
De retour chez lui, le pauvre homme dit à sa femme: «C'est maintenant
que nous aurons des écus autant que nous en voudrons!» La femme ne le
croyait guère. «Allons,» dit l'homme à son âne, «fais-moi des écus.»
L'âne ne fit rien. On lui donna des coups de bâton, mais il n'en fit pas
davantage.
Voilà notre homme encore sur les chemins. Il rencontra le bon Dieu pour
la troisième fois. «Où vas-tu, mon brave homme?--L'âne ne m'a point fait
d'écus.--Que tu es simple, mon pauvre homme! Tiens, voici un bâton;
quand tu lui diras: _Tapalapautau_, il se mettra à battre les gens; si
tu veux le rappeler, tu lui diras: _Alapautau_.» L'homme prit le bâton
et entra encore dans la même auberge. Il dit aux gens de l'auberge:
«Vous ne direz pas à mon bâton: _Tapalapautau_.--Non, non, dormez en
paix.»
Quand les gens virent qu'il était couché, ils s'empressèrent de dire au
bâton: «Tapalapautau.» Aussitôt le bâton se mit à les corriger
d'importance et à leur casser bras et jambes. «Hé! l'homme!»
criaient-ils, «rappelez votre bâton; nous vous rendrons votre serviette
et votre âne.» L'homme dit alors: «Alapautau,» et le bâton s'arrêta. On
lui rendit bien vite sa serviette et son âne; il s'en retourna chez lui
et vécut heureux avec sa femme et ses enfants.
Moi, je suis revenu et je n'ai rien eu.
REMARQUES
Comparer nos nos 39, _Jean de la Noix_, et 56, _le Pois de Rome_: les
remarques de ces deux variantes complètent les rapprochements que nous
allons faire ici.
* * * * *
Dans un conte valaque (Schott, nº 20), c'est, comme dans notre conte, le
bon Dieu qui donne à un pauvre paysan un âne aux écus d'or; puis, après
que des aubergistes le lui ont volé, une table qui se couvre de mets au
commandement, et enfin un gourdin qui rosse les gens.--Dans un conte
toscan (Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, nº 21), celui qui
donne les objets merveilleux (table, brebis et bâton) est un vieillard,
qui n'est autre que Jésus[130].--Dans un conte hongrois (Erdelyi-Stier,
nº 12), les objets sont donnés par un vieux mendiant envers lequel le
héros a été charitable, et qui se révèle à lui comme étant «celui qui
récompense le bien».
[130] Ici ce sont trois frères qui reçoivent chacun successivement
un des objets merveilleux.
Partout ailleurs, le donateur des objets, celui que rencontre le pauvre
homme, est un autre personnage que le bon Dieu.--Dans des contes
siciliens (Gonzenbach, nº 52; Pitrè, nº 29), c'est, sous la figure d'une
belle femme, la Fortune, le Destin du héros;--dans un conte espagnol
(Caballero, I, p. 46), c'est un follet;--dans un conte autrichien
(Vernaleken, nº 11), une statue;--dans un conte picard (Carnoy, p. 308),
un magicien;--dans un conte lithuanien (Leskien, nº 30), un vieux
nain;--dans un autre conte lithuanien (Schleicher, p. 105), un
vieillard;--dans un conte islandais (Arnason, trad. anglaise, p. 563),
le pasteur de la paroisse;--dans un conte vénitien (Bernoni, I, nº 9),
un _signor_;--dans un conte toscan (Nerucci, nº 34), une
_signora_;--dans un autre conte toscan (_ibid._, nº 43), un fermier,
dont le héros, qui est ici un jeune garçon, est le neveu.
Dans tout un groupe de contes de cette famille, c'est de maîtres au
service desquels il est entré, que le héros reçoit les objets
merveilleux: dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 15), de trois
fées;--dans un conte des Abruzzes (Finamore, nº 37), de fées
aussi;--dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 31), du
diable;--dans un conte portugais (Coelho, nº 24), d'un roi;--dans un
conte italien de la province d'Ancône (Comparetti, nº 12), d'un homme,
non autrement désigné;--dans un conte irlandais (Kennedy, II, p. 25),
d'une vieille femme.
Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 41), il s'agit de trois
frères dont chacun reçoit successivement d'un vieillard, leur maître, au
bout d'une année de service, un des objets merveilleux. (Comparer le
conte toscan de la collection Gubernatis, cité plus haut.)--Dans un
conte hessois (Grimm, nº 36), il y a aussi trois frères, mais c'est d'un
maître différent que chacun reçoit un des objets. (Comparer le conte
portugais nº 49 de la collection Braga, où les objets sont donnés à
trois frères par trois personnages qu'ils rencontrent.)
Un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 262) est tout
particulier: un vieux bonhomme s'en va trouver «la cigogne», et la prie
d'être pour lui comme son enfant (allusion à la piété filiale attribuée
aux cigognes). La cigogne lui donne successivement les objets
merveilleux.--Dans un autre conte russe (Goldschmidt, p. 61), la cigogne
est remplacée par une grue, reconnaissante envers un paysan, qui lui a
rendu la liberté après l'avoir prise au filet.
Un second conte russe et d'autres contes qui s'en rapprochent beaucoup
sont bien curieux aussi. Dans le conte russe (Dietrich, nº 8), un homme
va trouver le Vent du sud, pour se plaindre de ce que celui-ci lui a
enlevé sa farine. Il en reçoit une corbeille merveilleuse, etc.--Dans un
conte norwégien (Asbjoernsen, traduction allemande, I, nº 7), c'est le
Vent du nord qui donne les objets merveilleux, et, là aussi, pour
remplacer la farine qu'on lui réclame.--Dans un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 24), les objets sont donnés par le
Vent du nord-ouest, qui a enlevé tout le lin d'un bonhomme (comparer un
conte de la Basse-Bretagne, publié par M. Luzel, dans _Mélusine_, 1877,
col. 129, et un conte toscan de la collection Comparetti, nº 7).--Enfin,
dans un conte esthonien (H. Jannsen, nº 7), au lieu du Vent figure la
Gelée, qui a détruit les semailles d'un pauvre diable, et chez qui
celui-ci va se lamenter.
Dans une dernière catégorie de contes de cette famille, les objets
merveilleux arrivent au pauvre homme par voie d'échange contre sa vache
ou son cochon, par exemple. Dans un conte irlandais, de la collection
Crofton Croker (traduit dans le _Magasin pittoresque_, t. XI, p. 133),
dans un conte souabe (Meier, nº 22), peut-être dérivé directement du
livre irlandais, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 56),
et dans un conte autrichien (Vernaleken, nº 17), c'est avec un nain que
se fait l'échange;--dans deux contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, p.
84 et 185), avec un personnage inconnu ou avec un roi;--dans un conte
allemand du duché d'Oldenbourg (Strackerjan, II, p. 312), avec le
diable.
* * * * *
Dans bon nombre de ces contes, nous retrouvons exactement les objets
merveilleux du conte lorrain. Dans d'autres, il y a quelques
différences. Ainsi, au lieu de l'âne, un mulet (conte bas-breton), un
cheval (conte vénitien), un coq (conte du duché d'Oldenbourg), qui font
de l'or;--une poule qui fait des ducats (premier conte tyrolien);--une
poule aux oeufs d'or (conte irlandais, collection Kennedy);--un bélier
(conte tchèque), une brebis (conte lithuanien, collection Schleicher),
un bouc (conte lithuanien, collection Leskien; conte norwégien), une
chèvre (conte autrichien), dont les poils ruissellent de pièces d'or,
quand on leur dit de se secouer;--un tamis d'où il tombe de l'argent
comme de la farine (conte portugais de la collection Coelho).
Dans le premier conte portugais, dans le conte tyrolien (Zingerle, II,
p. 185), dans le conte hessois et dans les deux contes lithuaniens, la
serviette est remplacée par une petite table; dans le conte sicilien de
la collection Gonzenbach, par une baguette magique.
Le gourdin se retrouve partout, excepté dans le conte picard, où il est
très bizarrement remplacé par une chèvre, qui bat l'aubergiste, et dans
le conte autrichien nº 11 de la collection Vernaleken, où le troisième
objet merveilleux est un chapeau d'où sort un régiment, quand on le
frappe avec une baguette. Ce détail relie ce conte aux contes du genre
de nos nos 42, _Les trois Frères_, et 31, _l'Homme de fer_.
* * *
Un petit groupe, parmi les contes indiqués ci-dessus, n'a que deux
objets merveilleux. Dans le conte irlandais de la collection Crofton
Croker, ce sont deux bouteilles: de la première, il sort, au
commandement, deux petits génies fort jolis, apportant toute sorte de
mets; de la seconde, deux génies affreux qui bâtonnent tout le monde
(comparer le conte souabe et le premier des contes tyroliens).--Dans les
contes russes que nous font connaître M. de Gubernatis et M.
Goldschmidt, des sacs remplacent les bouteilles.--Dans le conte russe de
la collection Dietrich, les deux objets sont une corbeille, qui donne
toute une sorte de mets, et un tonneau, auquel on dit: «Cinq hors du
tonneau!»--Enfin, dans le conte toscan de la collection Nerucci, il y a
deux boîtes: de la première, sortent deux serviteurs, qui apportent tout
ce que l'on souhaite; de la seconde, deux personnages armés de bâtons.
(Comparer le conte italien de la collection Comparetti et le conte
esthonien, où, au lieu des boîtes, figurent deux havresacs.)
* * * * *
Quant à la perte des objets merveilleux, elle a lieu, dans les contes
ci-dessus mentionnés, de diverses façons. La forme la plus ordinaire est
celle du conte lorrain: ils sont volés par un hôtelier qui leur
substitue d'autres objets en apparence semblables. Ailleurs, ils sortent
des mains de leurs possesseurs par une vente ou un échange imprudents
(contes toscans, conte islandais, conte esthonien).--Dans le conte russe
de la collection Dietrich, la femme du bonhomme veut absolument, par
sotte vanité, inviter un certain seigneur à manger des bonnes choses
fournies par la corbeille merveilleuse, et le seigneur envoie ensuite
ses gens enlever la corbeille et lui en substituer une autre. (Le conte
autrichien a quelque chose du même genre. Comparer le conte hongrois.)
Si nous tenons à indiquer ici ces diverses formes, c'est que nous les
retrouverons toutes en Orient.
* * *
On a vu que, dans notre conte, le bonhomme recommande à l'aubergiste de
ne pas dire telle ou telle chose aux objets merveilleux. Il en est de
même dans le conte du Tyrol italien, dans le conte vénitien, dans le
conte tchèque et dans un conte napolitain du XVIIe siècle, dont nous
allons parler. (Comparer le conte portugais de la collection
Braga.)--Dans les autres contes où figure l'auberge, le pauvre diable a
fait imprudemment l'essai des objets devant l'hôtelier, ou bien celui-ci
l'a épié.
* * * * *
Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son _Pentamerone_
(nº 1), un conte où le héros reçoit d'un ogre, chez qui il a servi, un
âne qui fait des pierres précieuses, et ensuite, après que l'âne a été
volé par un hôtelier, une serviette et un gourdin merveilleux.
* * * * *
En Orient, nous avons d'abord à citer un conte syriaque (Prim et Socin,
nº 81, p. 343): Un renard, que sa femme a mis à la porte de sa maison,
reçoit d'un personnage mystérieux, qui tout à coup s'est dressé devant
lui du fond d'une source, une assiette qui se remplit de mets au
commandement; mais il lui est défendu de la montrer à sa femme. Il a
l'imprudence de se servir, en présence de celle-ci, de l'assiette
merveilleuse, et sa femme l'oblige à inviter à dîner le roi des renards.
Ce dernier, quand il voit quelle est la vertu de l'assiette, envoie de
ses gens qui s'en emparent[131]. Le renard retourne à la fontaine, et
l'homme lui donne un âne qui fait des pièces d'or. Même imprudence de la
part du renard. Un jour, sa femme veut absolument monter sur l'âne pour
aller au bain. La maîtresse du bain substitue à l'âne aux pièces d'or un
âne ordinaire, tout semblable en apparence. Force est au renard de
retourner une troisième fois à la fontaine. Cette fois l'homme lui donne
une gibecière d'où sortent, quand le renard le leur ordonne, deux
géants, qui tuent la femme du renard, pour la punir, le roi des renards
et la maîtresse du bain, pour leur reprendre l'assiette et l'âne.[132]
[131] Comparer le conte russe cité plus haut.
[132] Comparer le groupe de contes européens, ci-dessus indiqué, où
des génies armés de bâtons sortent, au commandement, d'un sac, d'un
tonneau ou d'une bouteille.--En Orient, nous retrouvons aussi les
génies bienfaisants des contes européens. Ainsi, dans un conte des
_Mille et une Nuits_ (Histoire de Djaudar), figure un bissac «où
habite un serviteur (c'est-à-dire un génie) qui donne tous les mets
que l'on désire».
Il a été recueilli, dans le sud de l'Inde, dans le Deccan, un conte de
cette même famille (miss Frere, p. 166): Un brahmane très pauvre a marié
sa fille à un chacal, lequel n'est autre qu'un prince qui a pris cette
forme. Un jour, il va trouver son gendre, et lui demande de le secourir
dans sa misère. Il en reçoit un melon que, sur le conseil du chacal, il
plante dans son jardin. Le lendemain et les jours suivants, à la place
où il a planté le melon, il trouve des centaines de melons mûrs. Sa
femme les vend tous successivement à sa voisine, sans savoir qu'ils sont
remplis de pierres précieuses. Quand enfin elle s'en aperçoit et qu'elle
réclame, l'autre fait semblant de ne pas comprendre et la met à la
porte. Le brahmane retourne chez le chacal; celui-ci lui fait présent
d'une jarre, toujours remplie d'excellents mets. Mais le brahmane a
l'imprudence d'inviter à dîner chez lui un riche voisin, qui l'a flatté
pour savoir son secret. Une fois informé des vertus de la jarre, le
voisin va en parler au roi. Celui-ci vient, à son tour, dîner chez le
brahmane, et ensuite envoie de ses gardes s'emparer de la jarre
merveilleuse. Nouveau voyage du brahmane, qui cette fois, rapporte une
seconde jarre d'où il sort, quand on en soulève le couvercle, une corde
qui lie les gens et un gourdin qui les roue de coups. Grâce au gourdin,
le brahmane rentre en possession de ce qui lui a été volé.
Si, du sud de l'Inde, nous passons tout au nord, nous trouvons au pied
de l'Himalaya, chez les Kamaoniens, un conte analogue (Minaef, nº 12).
Voici la traduction de ce conte: Il était une fois un petit vantard. Un
jour, il dit à sa mère: «Ma mère, cuis-moi du pain, et j'irai voyager.»
Le voilà parti. Arrivé sur le bord d'un étang, il s'assit, tira quatre
pains de son sac et les mit aux quatre coins de l'étang; et il dit:
«J'en mangerai un, puis un autre, puis un troisième, et, si l'envie m'en
prend, je mangerai tous les quatre _gendres_.»[133] Or, dans l'étang, il
y avait quatre serpents, un à chacun des quatre coins. En entendant le
petit vantard, ils eurent peur et se dirent: «Oh! il nous mangera, bien
sûr!» Alors l'un d'eux dit au petit vantard: «Petit frère, ne nous mange
pas: je te donnerai un lit qui vole de lui-même.» Le second lui dit:
«Petit frère, ne nous mange pas: je te donnerai des chiffons qui sèment
d'eux-mêmes.» Le troisième lui offrit «une coupe qui bout d'elle-même»,
et le quatrième «une cuiller qui puise d'elle-même». Le premier serpent
ajouta: «Mon lit a cette propriété, qu'il te portera partout où tu
voudras être.» Le second: «Mes chiffons ont cette propriété que, si tu
leur dis: Semez des roupies, ils t'en donneront un tas.» Le troisième:
«Ma coupe te préparera la nourriture que tu désireras, sans feu et sans
eau.» Enfin le quatrième: «Ma cuiller mettra devant toi tout ce que tu
voudras.» Le petit vantard contempla ces objets et en fut tout réjoui.
Survint la nuit; comme il était trop tard pour retourner à la maison, il
entra chez une vieille femme. Celle-ci, pendant qu'il dormait, prit ses
objets et leur en substitua d'autres qui n'étaient bons à rien. Le
lendemain, le petit vantard arriva tout joyeux à la maison, en criant:
«Petite mère, apporte un seau pour mesurer mon argent.» Il commanda aux
chiffons de semer; mais il n'en sortit que des poux. Il se mit à
réfléchir: «C'est étrange! Comment cela a-t-il pu arriver?» Bref, il
s'en retourna à l'étang et dit comme la première fois: «Je vous mangerai
tous les quatre.» Les serpents, eux aussi, se mirent à réfléchir: «C'est
étrange! Nous lui avons donné tant d'objets merveilleux, et il vient
toujours nous tourmenter!» Finalement ils lui dirent: «Petit frère, là
où tu as passé la nuit, la vieille femme a changé tes objets. Nous
allons te donner un gourdin qui bat et une corde qui lie. Prends-les; va
chez cette vieille et dis: Corde, gourdin, reprenez mes objets à la
vieille! Ils reprendront tous tes objets et battront d'importance la
vieille pour ta consolation.» Le petit vantard retrouva ainsi son bien.
[133] Ce terme est considéré comme injurieux chez les Kamaoniens.
Un autre conte indien, venant probablement de Bénarès (miss M. Stokes,
nº 7), ressemble beaucoup au conte kamaonien; il ne présente guère que
les différences suivantes. Les quatre serpents sont remplacés par cinq
fées; la première fois que Sachuli leur fait peur, elles lui donnent un
pot qui procure tous les mets qu'on lui demande; la seconde fois, une
boîte qui procure tous les habits qu'on désire. Ces deux objets sont
successivement volés par un cuisinier, dans la boutique duquel Sachuli a
eu l'imprudence d'en faire l'expérience, et qui leur substitue des
objets ordinaires. Alors les fées donnent à Sachuli une corde et un
bâton magiques.