donné un poil de sa barbe; qu'en ferai-je?--Mets-le dans ta poche: tu
auras occasion de t'en servir.»
«Maintenant,» continua le géant, «le premier pays que nous découvrirons
sera celui de la reine aux pieds d'argent. Tu iras droit au château; la
porte en est gardée par la princesse, fille du roi d'Angleterre, changée
en lionne qui jette du feu par les yeux, par les naseaux et par la
gueule. Il y a trente-six chambres dans le château: tu entreras d'abord
dans la chambre de gauche, puis dans celle de droite, et ainsi de
suite.»
Arrivé dans le pays de la reine aux pieds d'argent, Adolphe se rendit au
château. Quand il en passa le seuil, la lionne, loin de lui faire du
mal, se mit à lui lécher les mains: elle pressentait qu'il serait son
libérateur. Le jeune homme alla d'une chambre à l'autre suivant les
recommandations du géant, et entra enfin dans la dernière chambre, où se
trouvait la reine aux pieds d'argent.
«Que viens-tu faire ici?» lui dit la vieille reine.--«Je viens chercher
la princesse.--Tu mériterais d'être changé toi aussi en bête, en
punition de ton audace. Sache que pour délivrer la princesse il y a
beaucoup à faire. Et d'abord je veux trois cents livres de lin, filées
par trois cents filles vierges.» Adolphe lui apporta les trois cents
livres de lin et lui présenta les trois cents filles qui les avaient
filées. «C'est bien,» dit la reine. «Maintenant tu vois cette grosse
montagne: il faut l'aplanir et faire à la place un beau jardin, orné de
fleurs et planté d'arbres qui portent des fruits déjà gros; et tout cela
en quarante-huit heures.»
Adolphe alla demander conseil au géant. Celui-ci appela le royaume des
géants, le royaume des fourmis, le royaume des rats et le royaume des
corbeaux. En quatre ou cinq tours de main les géants eurent aplani la
montagne, dont ils jetèrent les débris dans la mer. Puis les fourmis et
les rats se mirent à fouiller et à préparer la terre; les corbeaux
allèrent chercher au loin dans les jardins les fleurs et les arbres, et
tout fut terminé avant le temps fixé par la reine. Adolphe alla dire à
la vieille de venir voir le jardin; elle ne put rien trouver à
reprendre, cependant elle grondait entre ses dents. «Ce n'est pas tout,»
dit-elle au jeune homme, «il me faut de l'eau qui ressuscite et de l'eau
qui fait mourir.»
Adolphe eut encore recours au géant, mais cette fois le géant ne put
rien lui conseiller: il n'en savait pas si long que la vieille reine.
«Les corbeaux,» dit-il, «nous apprendront peut-être quelque chose.» On
battit la générale parmi les corbeaux; ils se rassemblèrent, mais aucun
d'eux ne put donner de réponse. On s'aperçut alors qu'il manquait à
l'appel deux vieux soldats, La Chique et La Ramée: on les fit venir. La
Ramée, qui était ivre, déclara qu'il ne savait pas où était l'eau, mais
que peu lui importait. On le mit en prison. La Chique arriva ensuite,
plus ivre encore; on lui demanda où se trouvait l'eau; il répondit qu'il
le savait bien, mais qu'il fallait d'abord tirer de prison son camarade.
Adolphe le fit délivrer; puis il donna cinquante francs à La Chique pour
boire à sa santé, et La Chique le conduisit dans un souterrain: à l'une
des extrémités coulait l'eau qui ressuscite, à l'autre l'eau qui fait
mourir. La Chique recommanda que l'on mît des factionnaires à l'entrée
du souterrain, parce que la vieille reine devait envoyer des colombes
pour briser les fioles dans lesquelles on prendrait l'eau. Les colombes
arrivèrent en effet, mais les corbeaux, qui étaient plus forts qu'elles,
les empêchèrent d'approcher. Le géant dit alors au jeune homme: «Tu
présenteras d'abord à la reine l'eau qui ressuscite, et tu lui diras de
rendre à la princesse sa première forme; cela fait, tu jetteras au
visage de la vieille l'eau qui fait mourir, et elle mourra.»
Quand Adolphe fut de retour, la vieille reine lui dit: «M'as-tu rapporté
l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir?--Oui,» répondit Adolphe.
«Voici l'eau qui ressuscite.--C'est bien. Maintenant, où est l'eau qui
fait mourir?--Rendez d'abord à la princesse sa première forme, et je
vous donnerai l'eau qui fait mourir.»
La reine fit ce qu'il demandait, et la lionne redevint une belle jeune
fille, parée de perles et de diamants, qui se jeta au cou d'Adolphe en
le remerciant de l'avoir délivrée. «A présent,» dit la vieille reine,
«donne-moi l'eau qui fait mourir.» Adolphe la lui jeta au visage et elle
tomba morte. Ensuite le jeune homme reprit avec la princesse le chemin
du royaume d'Angleterre et dépêcha au roi un courrier pour lui annoncer
leur arrivée.
La joie fut grande au palais. Toutes les dames de la cour vinrent au
devant de la princesse pour la complimenter: elle les embrassa l'une
après l'autre. Le bossu, qui se trouvait là, s'étant aussi approché pour
l'embrasser: «Retire-toi,» lui dit-elle. «Que tu es laid!»
Le soir, pendant le souper, le roi dit à la princesse: «Ma fille, je
t'ai promise en mariage à mon filleul: je pense que tu ne voudras pas me
faire manquer à ma parole.--Mon père,» répondit la princesse,
«laissez-moi encore huit jours pour faire mes dévotions.» Le roi y
consentit.
Au bout des huit jours, la princesse dit au roi qu'elle avait laissé
tomber dans la mer un anneau qui lui venait de la reine aux pieds
d'argent, et qu'avant tout elle voulait le ravoir. Le bossu, jaloux de
la préférence que la princesse montrait pour Adolphe, alla dire au roi:
«Mon parrain, Adolphe s'est vanté de pouvoir retirer de la mer l'anneau
de la princesse.» Le roi fit aussitôt appeler Adolphe: «Eugène m'a dit
que tu t'es vanté de pouvoir retirer de la mer l'anneau de la
princesse.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté; d'ailleurs, je ne le
saurais faire.--N'importe! si tu ne me rapportes pas cet anneau, tu
seras brûlé dans un cent de fagots.»
Adolphe s'éloigna bien triste et se rendit chez le géant, auquel il
conta sa peine. «Je m'étais dit que je ne ferais plus rien pour toi,»
dit le géant. «Pourtant je ne veux pas te laisser dans l'embarras. Je
vais appeler les poissons.» On battit la générale parmi les poissons;
ils arrivèrent en foule, mais aucun d'eux ne savait où était l'anneau.
On s'aperçut alors qu'il manquait à l'appel deux vieux soldats, La
Chique et La Ramée; on les fit venir. La Ramée, qui était ivre, déclara
qu'il ne savait où était l'anneau, mais que peu lui importait; on le mit
en prison. La Chique arriva ensuite, encore plus ivre; il dit qu'il
avait la bague dans son sac, mais qu'il fallait d'abord tirer La Ramée
de prison. Quand son camarade fut en liberté, La Chique remit la bague
au jeune homme. Adolphe lui donna cent francs pour boire à sa santé et
courut porter la bague au roi.
«Je pense, ma fille,» dit alors le roi, «que tu dois être contente; tu
te marieras demain.--Je ne suis pas encore décidée,» répondit la
princesse; «je voudrais auparavant que l'on transportât ici le château
de la reine aux pieds d'argent.» On fit aussitôt préparer les
fondations, et le bossu, de plus en plus jaloux d'Adolphe, alla dire au
roi: «Mon parrain, Adolphe a dit qu'il savait le moyen de transporter
ici le château de la reine aux pieds d'argent sans aucune égratignure,
pas même une égratignure d'épingle.» Le roi fit appeler Adolphe: «Eugène
m'a dit que tu t'es vanté de pouvoir transporter ici le château de la
reine aux pieds d'argent sans aucune égratignure, pas même une
égratignure d'épingle.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.
D'ailleurs, comment le pourrais-je faire?--N'importe! si tu ne le fais
pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»
Adolphe, bien désolé, alla de nouveau trouver le géant, qui lui dit:
«Demande d'abord au roi de te faire construire un grand vaisseau.» Le
vaisseau construit, Adolphe s'y embarqua avec le géant. Celui-ci appela
le royaume des fourmis, le royaume des rats et le royaume des géants.
Les fourmis et les rats détachèrent le château de ses fondations; quatre
géants le soulevèrent et l'allèrent porter sur le navire; puis on appela
le royaume des poissons pour soutenir le navire.
Tout le monde à la cour du roi d'Angleterre fut enchanté de voir Adolphe
de retour, et le château fut posé sur les fondations préparées vis-à-vis
du palais du roi. Le roi dit alors à sa fille: «Maintenant j'espère que
tu vas épouser Eugène.--Mon père,» répondit la princesse, «accordez-moi
quelque temps encore; je ne suis pas décidée.»
Comme la princesse ne cachait pas au bossu qu'elle ne pouvait le
souffrir, la jalousie de celui-ci contre Adolphe ne faisait que croître.
Un jour, il dit au jeune homme: «Allons faire ensemble une partie de
chasse dans le bois des Cerfs.--Volontiers,» répondit Adolphe. Quand le
bossu fut dans la forêt avec Adolphe, il lui tira un coup de fusil par
derrière et l'étendit mort sur la place; puis il creusa un trou et l'y
enterra.
Le roi, ne voyant pas revenir Adolphe, demanda au bossu ce qu'il était
devenu. «Je n'en sais rien,» dit le bossu. «Il sera parti pour courir le
monde; il se lassait sans doute d'être bien ici.» La princesse était au
désespoir, mais elle n'en montra rien à son père et lui demanda la
permission d'aller chasser dans le bois des Cerfs. Le roi, de crainte
d'accident, voulait la faire accompagner par quarante piqueurs à cheval,
mais elle le pria de l'y laisser aller seule.
En arrivant dans la forêt, elle aperçut des corbeaux qui voltigeaient
autour d'un trou; elle s'approcha, et, reconnaissant le pauvre Adolphe
que les corbeaux avaient déjà à moitié dévoré, elle se mit à pleurer et
à gémir. Enfin elle s'avisa qu'elle avait sur elle un flacon de l'eau
qui ressuscite; elle en frotta le cadavre, et le jeune homme se releva
plein de vie et de santé.
Or c'était le troisième jour après sa mort.
La princesse revint au château avec Adolphe; elle le cacha dans une de
ses chambres, et alla trouver le roi. «Mon père,» lui dit-elle,
«seriez-vous bien aise de voir Adolphe?--Ma fille,» répondit le roi,
«que me dis-tu là? Adolphe est parti pour aller au bout du monde: il ne
peut être sitôt de retour.--Eh bien!» reprit la princesse, «faites
fermer toutes les portes du palais, mettez-y des factionnaires, et
suivez-moi.»
Le roi étant entré dans l'appartement de la princesse, celle-ci fit
paraître devant lui le jeune homme qui lui dit: «Sire, Adolphe n'est pas
mon nom; je suis Eugène, votre filleul.» Puis, tirant de son sein la
lettre que le roi avait remise à ses parents, il la présenta au roi en
lui disant: «Reconnaissez-vous cet écrit?» Quand le roi eut appris ce
qui s'était passé, il fit brûler le bossu dans un cent de fagots, et
Eugène épousa la princesse.
Moi, j'étais de faction à la porte de la princesse; je m'y suis ennuyé,
et je suis parti.
REMARQUES
Nous tenons ce conte d'un jeune homme de Montiers, qui l'a entendu
raconter au régiment.
* * * * *
Pour sa partie principale, notre _Roi d'Angleterre et son Filleul_ se
rattache au thème que l'on peut appeler le thème de _la Jeune Fille aux
cheveux d'or et de l'Eau de la mort et de la vie_. Nous traiterons en
détail de ce thème dans les remarques de notre nº 73, _la Belle aux
cheveux d'or_. Nous y renvoyons donc le lecteur, nous bornant à examiner
ici les contes qui, dans diverses collections, se rapprochent plus
particulièrement du présent conte.
Il convient de citer d'abord un conte grec moderne, recueilli en Epire
par M. de Hahn (nº 37): Un roi est obligé, pendant la grossesse de sa
femme, de s'éloigner de son royaume. Il recommande à la reine, si elle
met au monde un fils, de le lui envoyer quand il aura seize ans
accomplis, mais de se garder de prendre pour conducteur un homme sans
barbe. (Dans les contes grecs et dans les contes serbes, les hommes sans
barbe sont représentés comme étant artificieux et méchants.) Lorsque le
moment est venu d'envoyer le jeune garçon à son père, la reine, s'étant
rendue sur la place du marché pour louer un cheval et son conducteur, ne
peut trouver d'autre conducteur qu'un homme sans barbe. Le lendemain et
le surlendemain, elle n'est pas plus heureuse. Elle se décide alors, sur
les instances de son fils, à le laisser partir avec un homme sans barbe.
Pendant le voyage, le jeune garçon, pressé par une soif ardente, se fait
descendre dans une citerne par son compagnon. Celui-ci lui déclare alors
qu'il l'abandonnera dans cette citerne, si le prince ne s'engage par
serment à lui céder son titre et ses droits, et à ne point révéler le
secret jusqu'à ce qu'il soit mort et ressuscité des morts. Le pacte est
conclu, et l'imposteur, qui s'est revêtu des habits du prince, est
accueilli par le roi comme son fils. Pour se débarrasser du prince, il
le fait jeter en proie à un dragon aveugle, auquel il fallait de temps
en temps une victime; mais le jeune homme, instruit par un vieux cheval,
son confident, rend la vue au dragon, qui, par reconnaissance, lui
apprend le langage des animaux en l'avalant et le rendant quelques
instants après à la lumière. Ensuite, quand il est obligé d'aller à la
recherche de la jeune fille aux cheveux d'or, que l'homme sans barbe
veut épouser, le prince, toujours d'après les conseils du vieux cheval,
se montre secourable, d'abord envers des fourmis qui ne peuvent
traverser un ruisseau, puis envers des abeilles dont un ours dévore le
miel, enfin envers de jeunes corbeaux qui vont être déchirés par un
serpent. Grâce à l'aide de ses obligés, le prince vient à bout des
tâches qui lui sont imposées: les fourmis trient pour lui un tas énorme
de blé, de millet et d'autres graines confondues ensemble; les abeilles
lui font reconnaître la jeune fille aux cheveux d'or au milieu d'un
grand nombre de femmes voilées; enfin les corbeaux lui apportent une
fiole d'eau de la vie. La jeune fille, amenée à la cour du roi, fait
fort mauvais visage à l'homme sans barbe, qui, pour se venger, tue le
prince à la chasse. Elle exige que le cadavre lui soit apporté, et lui
rend la vie au moyen de l'eau merveilleuse. Le prince alors, dégagé de
son serment, puisqu'il est ressuscité des morts, démasque l'imposteur et
le fait périr.
Un autre conte grec moderne, recueilli dans le Péloponnèse (E. Legrand,
p. 57), offre une grande ressemblance avec le conte épirote: nous y
retrouvons notamment le serment prêté par le jeune homme à l'homme sans
barbe qui, là aussi, tient la place du bossu du conte français. Au lieu
du cheval (qui figure dans presque tous les contes du type de _la Belle
aux cheveux d'or_; voir les remarques de notre nº 73), c'est une fée qui
aide le héros de ses conseils. Quand le jeune homme est envoyé à la
recherche de «la plus belle fille du monde», la fée, comme le géant de
notre conte, lui dit de demander au roi telle quantité de provisions
(viande, blé et miel), qu'il donnera en route aux lions, aux fourmis et
aux abeilles qu'il rencontrera. Ici, comme dans le conte français, ces
divers animaux ont un roi: le roi des lions donne au jeune homme un poil
de sa crinière; le roi des fourmis et celui des abeilles, chacun une de
leurs ailes.
Un conte albanais (A. Dozon, nº 12) a une introduction plus voisine
encore de celle du conte français. Un roi est hébergé chez un Valaque,
possesseur de nombreux troupeaux. Cette nuit-là même, la femme du
Valaque accouche d'un garçon. Le roi engage le père à faire apprendre
plusieurs langues à son fils, et, lui remettant une croix, il lui dit:
«Quand ton fils aura quinze ans, donne-lui cette croix et dis-lui
d'aller me trouver dans telle ville.» Le jour où le jeune garçon atteint
ses quinze ans, le père lui remet la croix, et le jeune garçon lit ces
mots, écrits dessus: «Je suis le roi ton parrain; viens me trouver dans
telle ville.» Ce conte, où figure également un traître, a aussi le
serment: «Si je meurs et que je ressuscite, alors seulement je te
dénoncerai.»
Un conte serbe du même type (Jagitch, nº 1) a une introduction très
voisine de celle du conte grec de la collection Hahn; mais il y manque
le serment, comme dans tous les contes qu'il nous reste à citer. Dans ce
conte serbe, nous rencontrons encore les «princes» des aigles, des
fourmis, des pies.--Comparer également un autre conte serbe (Jagitch, nº
1 _a_) et un conte bulgare (_Archiv für slawische Philologie_, V, p.
79).
Citons aussi un conte breton, donné par M. F.-M. Luzel, dans son
cinquième rapport sur une mission en Basse-Bretagne, déjà mentionné par
nous. Dans ce conte, intitulé _la Princesse de Tronkolaine_, un roi, qui
a bien voulu être le parrain du vingt-sixième enfant d'un charbonnier,
dit à celui-ci de lui envoyer l'enfant à Paris quand il aura dix-huit
ans. Le moment arrivé, le jeune Louis se met en route sur un vieux
cheval. Comme il passe auprès d'une fontaine, un prétendu camarade
d'école lui dit de mettre pied à terre pour boire, et, Louis l'ayant
fait malgré l'avis que lui avait donné une bonne vieille, l'autre le
jette dans la fontaine, lui enlève le signe de reconnaissance que Louis
devait montrer au roi, et s'enfuit sur le vieux cheval. Louis l'ayant
rattrapé, ils entrent ensemble chez le roi, qui fait bon accueil à son
prétendu filleul et admet Louis dans le château comme valet d'écurie.
Bientôt, à l'instigation du faux filleul, Louis est envoyé en des
expéditions très périlleuses. Il doit notamment amener au roi la
princesse de Tronkolaine.--Cette partie du conte breton présente une
grande ressemblance avec notre conte. Nous y retrouvons le bâtiment
chargé de provisions dont le jeune homme régale les fourmis, les
éperviers et les lions par les royaumes desquels il passe; les tâches
imposées par la princesse: démêler un gros tas de grains mélangés,
abattre une allée de grands arbres, aplanir une montagne,--tâches dans
lesquelles le jeune homme est aidé par les animaux ses obligés. (Dans
d'autres versions du conte breton, il faut apporter le palais de la
princesse devant celui du roi et aller chercher de l'eau de la mort et
de l'eau de la vie.) Arrivée chez le roi, la princesse de Tronkolaine
dit de jeter dans un four le faux filleul, comme étant un démon, et, la
chose faite, elle épouse Louis.
Nous renverrons encore à un autre conte breton, résumé dans les
remarques de notre nº 73, _la Belle aux cheveux d'or_.
Dans un conte italien de Pise (Comparetti, nº 5), nous relevons un trait
particulier de notre conte: Un prince se met en route pour aller voir
son oncle le roi de Portugal, qu'il ne connaît pas. En chemin, un jeune
homme se joint à lui et se fait raconter l'objet de son voyage. Quand
ils se trouvent dans un endroit isolé, ce jeune homme met au prince un
pistolet sur la gorge, et le force à consentir à ce qu'il prenne son
titre et sa place: le prince passera pour son page. Arrivé à la cour,
l'imposteur ne tarde pas à faire charger le page d'entreprises
dangereuses, entre autres de retrouver Granadoro, la reine, qui a
disparu[127]. Grâce aux conseils d'une cavale, le page réussit dans ces
diverses entreprises. Pour aller à la recherche de la reine, il se fait
donner un vaisseau, sur lequel il s'embarque avec la cavale. Pendant la
traversée, il recueille dans son vaisseau un poisson, une hirondelle et
un papillon, et ensuite ces animaux lui viennent en aide quand, avant de
revenir avec lui, Granadoro lui demande successivement de lui apporter
son anneau qu'elle a jeté au fond de la mer, de lui procurer une fiole
d'une eau qui jaillit au sommet d'une montagne inaccessible, et enfin de
la reconnaître entre ses deux soeurs, tout à fait semblables à elle. De
retour à la cour du roi son mari, Granadoro ressuscite au moyen de l'eau
le page que le prétendu neveu du roi a tué, et elle démasque
l'imposteur.
[127] Ce trait correspond au passage de notre conte où Adolphe doit
retrouver la fille du roi, qui est on ne sait où--Dans un conte
portugais (Coelho, nº 19), dont nous donnerons le résumé à
l'occasion de notre nº 73, _la Belle aux cheveux d'or_, c'est la
fille du roi qu'il s'agit de retrouver, comme dans le conte
français.
Voir enfin un second conte albanais (G. Meyer, nº 13).
* * * * *
Le passage où, à l'instigation du bossu, «Adolphe» reçoit l'ordre
d'aller dérober au géant sa mule, son merle et son falot, est emprunté à
un thème que nous indiquerons en quelques mots: Plusieurs frères se sont
trouvés ensemble chez un ogre, un géant ou autre être de ce genre, et
ils y ont vu certains objets merveilleux. Ayant pu s'échapper, ils
entrent au service d'un roi, qui donne sa faveur au plus jeune. Les
aînés, jaloux, ont alors l'idée de faire ordonner par le roi à leur
frère d'aller dérober les objets du géant, puis d'amener le géant
lui-même. Ici, à la différence de notre conte français, c'est par ruse
que le héros réussit dans ces diverses entreprises. M. Reinhold Koehler
a étudié ce thème à propos d'un conte des Avares du Caucase (Schiefner,
nº 3). Nous donnerons ici l'analyse rapide de ce conte avare, comme
spécimen oriental de ce type de conte: Trois frères se sont égarés dans
la forêt. Les deux aînés disent au plus jeune, nommé Tchilbik, de monter
sur un arbre pour voir s'il n'apercevrait pas la fumée d'une cheminée.
Tchilbik voit une colonne de fumée s'élever du milieu de la forêt. Les
trois frères marchent dans cette direction et arrivent à une maison où
ils se trouvent en face d'une _Kart_ (ogresse) et de ses trois filles.
La Kart leur donne à manger; ensuite elle fait coucher ses filles dans
un lit, et les frères dans un autre. Pendant la nuit, Tchilbik met les
filles de la Kart à sa place et à celle de ses frères, et la Kart tue
ses filles, croyant tuer les trois jeunes gens[128]. Quand Tchilbik
revient à la maison, le roi du pays, qui entend parler de ses aventures,
lui dit: «On raconte que la Kart a une couverture de lit qui peut
couvrir cent hommes; va la dérober.» (Il y a là une altération: dans les
contes européens, mieux conservés, c'est, comme nous l'avons dit, à
l'instigation de ses méchants frères que le héros reçoit l'ordre d'aller
dérober les objets merveilleux.) Il faut ensuite que Tchilbik aille
voler la chaudière de la Kart, où l'on peut préparer à manger pour cent
hommes; puis sa chèvre aux cornes d'or. Enfin le roi lui dit que, s'il
amène la Kart elle-même, il lui donnera sa fille en mariage et
l'associera à son pouvoir[129].
[128] Inutile de faire remarquer que cette partie du conte avare
correspond au _Petit Poucet_ de Perrault. Dans plusieurs contes
européens du type de _Tchilbik_, ce sont les coiffures que le héros
échange, comme dans Perrault.
[129] Ce même conte se retrouve chez les Kabyles (Rivière, p. 224).
Bien qu'il soit, en général, assez altéré, il est, sur un point
important, un peu mieux conservé que le conte avare. Après s'être
échappés de chez l'ogresse, les sept frères rentrent chez leur père.
Un jour, l'un d'eux dit à celui-ci: «O mon père, il y a chez
l'ogresse un tapis qui s'étend seul. Amor (l'un des frères, le héros
du conte) nous le rapportera.»
Dans certains contes européens de ce type, nous trouvons des objets
merveilleux analogues à ce «falot» du géant, qui éclaire à cent lieues à
la ronde. Ainsi, dans un conte breton (Luzel, _Contes bretons_, nº 1),
Allanic doit aller prendre au géant Goulaffre une «demi-lune», qui
éclaire à plusieurs lieues à la ronde; dans un conte basque (Webster, p.
86), altéré sur divers points, le héros doit s'emparer de la «lune» d'un
ogre, qui éclaire à sept lieues; dans un conte écossais (Campbell, nº
17) et un conte irlandais (Kennedy, II, p. 3), où les trois frères sont
remplacés par trois soeurs, la plus jeune reçoit l'ordre d'aller
chercher le «glaive de lumière du géant». Dans deux contes suédois
(Cavallius, nº 3, B et C), l'un des objets merveilleux qu'il faut
enlever à une sorcière ou à un géant, est une lampe d'or qui éclaire
comme la pleine lune.