furieux. Il laissa tomber à dessein une carte et demanda au militaire de
la lui ramasser; mais celui-ci, voyant bien que le lion n'attendait que
le moment où il se baisserait pour se jeter sur lui, ne bougea pas et
lui dit: «Je ne suis pas ton domestique, tu peux la ramasser toi-même.
Cependant, comme je m'aperçois que tu es un peu en colère, nous allons
jouer à un autre jeu. Apporte-moi une poulie, une corde et une planche.»
Le lion alla chercher tout ce qu'il demandait; le militaire fit une
balançoire et y monta le premier. A peine s'était-il balancé quelques
instants, que le lion lui cria: «Descends, militaire, descends donc,
c'est mon tour.--Pas encore, lion,» dit l'autre, «tu as le temps d'y
être.» Enfin le militaire se décida à descendre; il aida le lion à
monter sur la balançoire et lui dit: «Lion, comme tu ne connais pas ce
jeu, je crains que tu ne tombes et que tu ne te casses les reins. Je
vais t'attacher par les pattes.» Il l'attacha en effet, et, du premier
coup, il le lança au plafond. «Ah! militaire, militaire, descends-moi,»
criait le lion, «j'en ai assez.--Je te descendrai quand je repasserai
par ici,» répondit le militaire, et il sortit du château.
Le lion poussait des cris affreux qu'on entendait de trois lieues. Les
maîtres du château, qui étaient au bois, se hâtèrent de revenir. Après
avoir cherché partout, ils finirent par découvrir le lion suspendu en
l'air sur la balançoire. «Eh! lion,» lui dirent-ils, «que fais-tu
là?--Ah! ne m'en parlez pas! c'est un méchant petit crapaud de militaire
qui m'a mis où vous voyez.--Si nous te descendons, que lui feras-tu?--Je
courrai après lui, et si je l'attrape, je le tue et je le mange.»
Cependant le militaire continuait à marcher; il rencontra un loup qui
fendait du bois. «Loup», lui dit-il, «ce n'est pas ainsi qu'on s'y
prend. Donne-moi ton merlin, et puis mets ta patte dans la fente pour
servir de coin.» Le loup n'eut pas plutôt mis sa patte dans la fente,
que le militaire retira le merlin, et la patte se trouva prise.
«Militaire, militaire, dégage-moi donc la patte.--C'est bon,» dit
l'autre, «ce sera pour quand je repasserai par ici.»
Le lion, qui était à la poursuite du militaire, accourut aux hurlements
du loup. «Qu'as-tu donc, loup?» lui dit-il.--«Ah! ne m'en parle pas!
c'est un méchant petit crapaud de militaire qui m'a pris la patte dans
cette fente.--Si je te délivre, que lui feras-tu?--Je courrai avec toi
après lui; nous le tuerons et nous le mangerons.» Le lion dégagea la
patte du loup et ils coururent ensemble après le militaire.
Mais celui-ci avait déjà gagné du terrain; il avait fait rencontre d'un
renard qui était au pied d'un arbre, le nez en l'air. «Eh! renard,» lui
dit-il, «que regardes-tu là-haut?--Je regarde ces cerises de bois.--Si
tu veux», dit le militaire, «je vais t'aider à monter sur l'arbre.» En
disant ces mots, il prit un bâton bien aiguisé, l'enfonça dans le corps
du renard, puis l'ayant élevé à six pieds de terre, il ficha le bâton
sur l'arbre et laissa le renard embroché. «Ah! militaire, militaire,
descends-moi donc,» criait le renard.--«Quand je repasserai,» dit le
militaire. «Les cerises auront le temps de mûrir d'ici-là.»
Le renard poussait des cris lamentables, qui attirèrent de son côté le
lion et le loup. «Que fais-tu là, renard?» lui dirent-ils.--«Ah! ne m'en
parlez pas! c'est un méchant petit crapaud de militaire qui m'a joué ce
tour.--Si nous te délivrons, que lui feras-tu?--Je courrai avec vous
après lui; nous le tuerons et nous le mangerons.»
Le militaire, ayant continué sa route, rencontra une jeune fille.
«Mademoiselle,» lui dit-il, «il y a derrière nous trois bêtes féroces
qui vont nous dévorer: voulez-vous suivre mon conseil? faisons une
balançoire.» La jeune fille y consentit, et le jeu était en train quand
le lion, qui était en avance sur ses compagnons, arriva. «Quoi?» dit-il,
«encore le même jeu! sauvons-nous.» Ensuite le militaire se mit à fendre
du bois. Le loup, étant survenu, s'écria: «C'est donc toujours la même
chose!» Et il détala. Ainsi fit le renard.
Le militaire ramena la jeune fille chez ses parents, qui furent bien
joyeux d'apprendre qu'elle avait échappé à un si grand péril. Ils firent
mille remerciements au militaire et lui donnèrent leur fille en mariage.
REMARQUES
Il a été recueilli dans la Basse-Normandie un conte analogue (J. Fleury,
p. 193): Un rémouleur, qui va être mangé par un loup, demande à celui-ci
la permission de s'amuser à faire tourner encore une fois son
«émoulette.» Le loup y consent, et, trouvant le jeu très joli, veut
jouer lui aussi. Le rémouleur fait en sorte que le loup ait la patte
prise, puis il se sauve. Un autre loup délivre son camarade, et les
voilà tous les deux à courir après le rémouleur. Sur leur chemin, ils
rencontrent un lièvre auquel le rémouleur a mis de petits boulets aux
oreilles, en lui faisant croire qu'ainsi il courra plus vite; et ensuite
un renard, auquel ce même rémouleur a enfoncé, sous le même prétexte,
un «ragot» dans le derrière. Ils les débarrassent, l'un de ses boulets,
l'autre de son ragot, et tous se lancent sur les traces du rémouleur.
Ils l'aperçoivent enfin; mais alors le rémouleur montre l'émoulette au
loup, puis les boulets au lièvre et le ragot au renard, et
successivement chacun des trois s'enfuit.
Un conte croate (Krauss, nº 20) est du même genre: Un jeune paysan, dont
le comte son maître voudrait se débarrasser, doit passer la nuit dans
une chambre où se trouve un ours affamé. Il y entre en jouant de la
guimbarde. L'ours demande aussitôt à apprendre cet instrument; mais le
jeune homme lui dit qu'il a les griffes trop longues, et, sous prétexte
de les lui couper, il lui emprisonne la patte dans la fente d'un morceau
de bois. Le lendemain, le comte ordonne au jeune homme de prendre une
voiture et de se rendre dans un autre de ses châteaux; puis il lance
l'ours à sa poursuite. Chemin faisant, le jeune homme joue de mauvais
tours d'abord à un renard qu'il suspend à un arbre sous prétexte de le
guérir de la colique, et ensuite à un lièvre, auquel il disloque les
jambes pour le rendre, dit-il, encore plus agile. Le renard et le
lièvre, délivrés par l'ours, se joignent à lui, et ils arrivent non loin
du jeune homme, à un moment où celui-ci est descendu de voiture et entré
dans un taillis. L'ours s'imagine le voir fendre un morceau de bois; le
renard, préparer une corde, et le lièvre, aiguiser un bâton. Et tous les
trois décampent au plus vite. (On se rappelle que, dans le conte
lorrain, le militaire fait route avec une jeune fille, qu'il épouse
ensuite; dans le conte croate, le jeune homme a pris avec lui dans sa
voiture la fille du seigneur, à l'insu de celui-ci, et il l'épouse
également.)
Un conte allemand de la région de Worms (Grimm, nº 8) présente une forme
écourtée de ce thème: Un joueur de violon, passant dans une forêt, se
met à jouer de son instrument pour voir s'il lui viendra un compagnon.
Arrive un loup, qui demande à apprendre le violon: le musicien lui dit
de mettre les pattes dans la fente d'un vieil arbre, et, quand les
pattes se trouvent prises, il le laisse là. Il traite un renard et un
lièvre à peu près de la même façon. Cependant le loup, à force de se
débattre, est parvenu à se dégager; il délivre le renard et le lièvre,
et tous les trois se mettent à la poursuite du musicien. Mais les sons
du violon ont attiré près de celui-ci un bûcheron armé de sa hache, et
les animaux n'osent pas l'attaquer.
Le dénouement du _Militaire avisé_, qui manque dans le conte allemand
que nous venons d'analyser, a beaucoup d'analogie avec celui d'un autre
conte, allemand aussi, et recueilli dans la Hesse (Grimm, nº 114). Voici
ce passage: Un tailleur a serré dans un étau les pattes d'un ours qui
veut apprendre le violon. L'ours, délivré par des ennemis du tailleur,
se met à sa poursuite; alors le tailleur, qui se trouve en ce moment en
voiture, sort brusquement les jambes par la portière, et, les écartant
et resserrant comme les branches d'un étau: «Veux-tu rentrer là-dedans?»
crie-t-il à l'ours. Celui-ci s'enfuit épouvanté.
On peut encore comparer, dans les contes allemands de la collection
Wolf, la fin du conte page 408; le conte souabe nº 59 de la collection
Meier, et une partie d'un autre conte allemand (Proehle, II, nº 28).
III
LE ROI D'ANGLETERRE & SON FILLEUL
Il était une fois un roi d'Angleterre qui aimait la chasse à la folie.
Trouvant qu'il n'y avait pas assez de gibier dans son pays, il passa en
France où le gibier ne manquait pas.
Un jour qu'il était en chasse, il vit un bel oiseau d'une espèce qu'il
ne connaissait pas; il s'approcha tout doucement pour le prendre, mais
au moment où il mettait la main dessus, l'oiseau s'envola, et, sautant
d'arbre en arbre, il alla se percher dans le jardin d'une hôtellerie. Le
roi entra dans l'hôtellerie pour l'y poursuivre, mais il perdit sa
peine: l'oiseau lui échappa encore et disparut.
Après toute une journée passée à battre les bois et la plaine, le roi
arriva le soir dans un hameau, où il dut passer la nuit. Il alla frapper
à la porte de la cabane d'un pauvre homme, qui l'accueillit de son
mieux, et lui dit que sa femme venait d'accoucher d'un petit garçon;
mais ils n'avaient point de parrain, parce qu'ils étaient pauvres. Le
roi, à leur prière, voulut bien être parrain de l'enfant, auquel il
donna le nom d'Eugène. Avant de prendre congé, il tira de son
portefeuille un écrit cacheté qu'il remit aux parents, en leur disant de
le donner à leur fils quand celui-ci aurait dix-sept ans accomplis.
Lorsque l'enfant eut six ans, il dit à son père: «Mon père, vous me
parlez souvent de ma marraine; pourquoi ne me parlez-vous pas de mon
parrain?--Mon enfant,» répondit le père, «ton parrain est un grand
seigneur: c'est le roi d'Angleterre. Il m'a laissé un écrit cacheté que
je dois te remettre quand tu auras dix-sept ans accomplis.»
Cependant le jeune garçon allait à l'école: une somme d'argent avait
été déposée pour lui chez le maître d'école sans qu'on sût d'où elle
venait.
Enfin arriva le jour où Eugène eut ses dix-sept ans. Il se leva de bon
matin et dit à son père: «Il faut que j'aille trouver mon parrain.» Le
père lui donna un cheval et trente-six liards, et le jeune homme lui dit
adieu; mais, avant de se mettre en route, il alla voir sa marraine, qui
était un peu sorcière. «Mon ami,» lui dit-elle, «si tu rencontres un
tortu ou un bossu, il faudra rebrousser chemin.»
Le jeune homme lui promit de suivre son avis et partit. A quelque
distance du hameau, il rencontra un tortu et tourna bride. Le jour
suivant, il rencontra un bossu et revint encore sur ses pas. «Demain,»
pensait-il, «je serai peut-être plus heureux. Mais le lendemain encore,
un autre bossu se trouva sur son chemin: c'était un de ses camarades
d'école, nommé Adolphe. «Cette fois,» se dit Eugène, «je ne m'en
retournerai plus.»
«Où vas-tu?» lui demanda le bossu.--«Je m'en vais voir mon parrain, le
roi d'Angleterre.--Veux-tu que j'aille avec toi?--Je le veux bien.»
Ils firent route ensemble, et, le soir venu, ils entrèrent dans une
auberge. Eugène dit au garçon d'écurie qu'il partirait à quatre heures
du matin; mais le bossu alla ensuite donner l'ordre de tenir le cheval
prêt pour trois heures, et, trois heures sonnant, il prit le cheval et
s'enfuit.
Eugène fut fort étonné de ne plus trouver son cheval. «Où donc est mon
cheval?» demanda-t-il au garçon d'écurie.--«Votre compagnon,» répondit
le garçon, «est venu de votre part dire de le tenir prêt pour trois
heures. Il y a une heure qu'il est parti.»
Eugène se mit aussitôt à la poursuite du bossu, et il le rejoignit dans
une forêt auprès d'une croix. Le bossu s'arrêta et dit à Eugène en le
menaçant: «Si tu tiens à la vie, jure devant cette croix de ne dire à
personne que tu es le filleul du roi, si ce n'est trois jours après ta
mort.» Eugène le jura, puis ils continuèrent leur voyage et arrivèrent
au palais du roi d'Angleterre.
Le roi, croyant que le bossu était son filleul, le reçut à bras ouverts.
Il accueillit aussi très bien son compagnon. «Quel est ce jeune homme?»
demanda-t-il au bossu.--«Mon parrain, c'est un camarade d'école que j'ai
amené avec moi.--Tu as bien fait,» dit le roi. Puis il ajouta: «Mon
enfant, je ne pourrai pas tenir ma promesse. Tu sais que je me suis
engagé autrefois à te donner ma fille, quand tu serais en âge de te
marier; mais elle m'a été enlevée. Depuis onze ans que je la fais
chercher par terre et par mer, je n'ai pu encore parvenir à la
retrouver.»
Les deux jeunes gens furent logés au palais. Tous les seigneurs et
toutes les dames de la cour aimaient Eugène, qu'ils ne connaissaient que
sous le nom d'Adolphe: c'était un jeune homme bien fait et plein
d'esprit; mais tout le monde détestait le bossu. Le roi seul, qui le
croyait toujours son filleul, avait de l'affection pour lui, mais il
témoignait aussi beaucoup d'amitié à son compagnon, ce dont le bossu
était jaloux.
Un jour, celui-ci vint trouver le roi et lui dit: «Mon parrain, Adolphe
s'est vanté d'aller prendre la mule du géant.» Le roi fit venir Adolphe:
«Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller prendre la mule du
géant.--Moi, sire? comment m'en serais-je vanté? je ne saurais seulement
où la trouver, cette mule.--N'importe! si tu ne me l'amènes pas, tu
seras brûlé dans un cent de fagots.»
Adolphe prit quelques provisions et partit bien triste. Après avoir
marché quelque temps, il rencontra une vieille qui lui demanda un peu de
son pain. «Prenez tout si vous voulez,» dit Adolphe; «je ne saurais
manger.--Tu es triste, mon ami,» dit la vieille; «je sais ce qui te
cause ton chagrin: il faut que tu ailles prendre la mule du géant. Eh
bien! le géant demeure de l'autre côté de la mer; il a un merle dont le
chant se fait entendre d'un rivage à l'autre. Dès que tu entendras le
merle chanter, tu passeras l'eau, mais pas avant. Une fois en présence
du géant, parle-lui hardiment.»
Le jeune homme fut bientôt arrivé au bord de la mer, mais le merle ne
chantait pas. Il attendit que l'oiseau eût chanté, et il passa la mer.
Le géant ne tarda pas à paraître devant lui et lui dit: «Que viens-tu
faire ici, ombre de mes moustaches, poussière de mes mains?--Je viens
chercher ta mule.--Qu'en veux-tu faire?--Que t'importe?
donne-la-moi.--Eh bien! je te la donne, mais à la condition que tu me la
rendras un jour.» Adolphe prit la mule, qui faisait cent lieues d'un
pas, et retourna au palais.
Le roi fut très content de le revoir et lui promit de ne plus lui faire
de peine. Mais bientôt le bossu, qui avait entendu parler du merle du
géant, vint dire au roi: «Mon parrain, Adolphe s'est vanté d'aller
chercher le merle du géant qui chante si bien et qu'on entend de si
loin.» Le roi fit venir Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté
d'aller chercher le merle du géant.--Moi, sire? je ne m'en suis point
vanté, et comment ferais-je pour le prendre?--N'importe! si tu ne me le
rapportes pas, tu sera brûlé dans un cent de fagots.»
Adolphe se rendit de nouveau sur le bord de la mer. Dès qu'il entendit
le merle chanter, il passa l'eau et s'empara de l'oiseau. «Que viens-tu
faire ici,» lui dit le géant, «ombre de mes moustaches, poussière de mes
mains?--Je suis venu prendre ton merle.--Qu'en veux-tu faire?--Que
t'importe? laisse-le-moi.--Eh bien! je te le donne, mais à la condition
que tu me le rendras un jour.» Quand Adolphe fut de retour au palais du
roi, toutes les dames de la cour furent ravies d'entendre le merle
chanter, et le roi promit au jeune homme de ne plus le tourmenter.
Quelque temps après, le bossu dit au roi: «Le géant a un falot qui
éclaire tout le pays à cent lieues à la ronde; Adolphe s'est vanté de
prendre ce falot et de l'apporter ici.» Le roi fit venir Adolphe:
«Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller prendre le falot du
géant.--Moi, sire? comment le pourrais-je faire?--N'importe! si tu ne me
rapportes pas ce falot, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»
Adolphe s'éloigna et fut bientôt sur le bord de la mer. Le merle n'était
plus là pour l'avertir du moment où il pourrait passer l'eau; il tenta
pourtant l'aventure, et, étant parvenu sur l'autre bord, il alla droit
au géant. «Que viens-tu faire ici,» lui dit le géant, «ombre de mes
moustaches, poussière de mes mains?--Je viens prendre ton falot.--Qu'en
veux-tu faire?--Que t'importe? donne-le-moi.--Eh bien! je te le donne,
mais à la condition que tu me le rendras un jour.» Le jeune homme
remercia le géant et s'en retourna. Quand il fut arrivé à quelque
distance du palais du roi, il attendit la nuit, et alors il s'avança en
tenant haut le falot, dont tout le pays fut éclairé. Le roi, rempli de
joie, promit encore une fois à Adolphe de ne plus lui faire de peine.
Un bon bout de temps se passa sans qu'Adolphe eût à subir de nouveaux
ennuis; enfin le bossu dit au roi: «Adolphe s'est vanté de savoir où est
votre fille et de pouvoir vous la rendre.» Le roi fit venir Adolphe:
«Eugène m'a dit que tu t'es vanté de savoir où est ma fille et de
pouvoir me la rendre.--Ah! sire, vous l'avez fait chercher partout, par
terre et par mer, sans avoir pu la retrouver. Comment voulez-vous que
moi, pauvre étranger, je puisse en venir à bout?--N'importe! si tu ne me
la ramènes pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»
Adolphe s'en alla bien chagrin. La vieille qu'il avait déjà rencontrée
se trouva encore sur son chemin; elle lui dit: «Le roi veut que tu lui
ramènes sa fille. Retourne chez le géant.» Adolphe passa donc encore la
mer, et, arrivé chez le géant, il lui demanda s'il savait où était la
fille du roi. «Oui, je le sais,» répondit le géant; «elle est dans le
château de la reine aux pieds d'argent; mais pour la délivrer il y a
beaucoup à faire. Il faut d'abord que tu ailles redemander au roi ma
mule, mon merle et mon falot. Ensuite tu feras construire un vaisseau
long de trois cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante
toises; il faut qu'il y ait dans ce vaisseau une chambre, et dans la
chambre un métier de tisserand. Mais, sur toutes choses, il ne doit
entrer dans ce bâtiment ni fer, ni acier: le roi fera comme il pourra.»
Adolphe alla rapporter au roi les paroles du géant. On fit aussitôt
venir des ouvriers, et on leur commanda de construire un vaisseau long
de trois cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante toises;
dans ce vaisseau, il devait y avoir une chambre, et dans la chambre un
métier de tisserand, le tout sans fer ni acier. En quarante-huit heures,
le bâtiment fut terminé; mais le bossu avait donné de l'argent à un
ouvrier pour qu'il y mît une broche de fer.
Adolphe amena le bâtiment au géant. «Il est entré du fer dans ton
bâtiment,» dit le géant.--«Non,» répondit Adolphe, «il n'y en a pas.--Il
y a du fer en cet endroit,» dit le géant. «Ramène au roi le vaisseau;
qu'il fasse venir un ouvrier avec un marteau et un ciseau, et l'on verra
si je dis vrai.» Dès que l'ouvrier eut appuyé son ciseau à l'endroit
indiqué, et qu'il eut donné dessus un coup de marteau, le ciseau se
cassa. On retira la broche de fer, et le géant, quand Adolphe fut de
retour avec le vaisseau, ne trouva plus rien à redire.
«Maintenant,» dit-il, «il faut qu'il y ait dans ce vaisseau trois cents
miches de pain, trois cents livres de viande, trois cents sacs de
millet, trois cents livres de lin, et de plus qu'il s'y trouve trois
cents filles vierges.» Le roi fit chercher dans la ville de Londres et
dans les environs les trois cents filles demandées; quand on les eut
trouvées, on les embarqua dans le vaisseau, on y mit aussi le pain, la
viande et le reste, et Adolphe retourna chez le géant. Celui-ci donna un
coup d'épaule, et le navire fut porté à plus de deux cents lieues en
mer. Adolphe était au gouvernail; sous le pont, les trois cents filles
filaient et le géant tissait.
Tout à coup on aperçut au loin une grosse montagne toute noire. «Ah!»
dit Adolphe, «nous allons arriver!--Non,» dit le géant. «C'est le
royaume des poissons. Pour qu'ils te laissent passer, tu diras que tu es
un prince de France qui voyage.»
«Que viens-tu faire ici?» demandèrent les poissons au jeune homme.--«Je
suis un prince de France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras
pas.» Alors Adolphe leur jeta des miettes de pain; tous les poissons y
coururent à la fois et le laissèrent passer. Il n'était pas encore bien
loin quand le roi des poissons dit à son peuple: «Nous avons été bien
malhonnêtes de n'avoir pas remercié ce prince qui nous a secourus dans
notre détresse. Courez après lui et faites-le retourner.» Les poissons
ayant ramené le jeune homme, le roi lui dit: «Tenez, voici une de mes
arêtes. Quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon
royaume.»
«Eh bien!» demanda le géant, «que t'a donné le roi des poissons?--Il m'a
donné une de ses arêtes: mais que ferai-je de cette arête?--Mets-la dans
ta poche: tu auras occasion de t'en servir.»
On aperçut bientôt une autre montagne plus noire encore que la première.
«N'allons-nous pas aborder?» demanda le jeune homme.--«Non,» répondit le
géant. «C'est le royaume des fourmis.»
Les fourmis avaient le sac au dos et faisaient l'exercice; elles
crièrent à Adolphe: «Que viens-tu faire ici?--Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur
jeta du millet: les fourmis se mirent à manger le grain et laissèrent
passer le jeune homme. «Nous avons été bien malhonnêtes,» dit alors le
roi des fourmis, «de n'avoir pas remercié ce prince. Courez le
rappeler.» Quand Adolphe fut revenu près de lui, le roi des fourmis lui
dit: «Prince, nous étions depuis sept ans dans la détresse; vous nous en
avez tirés pour quelque temps. Tenez, voici une de mes pattes: quand
vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.»
«Que t'a donné le roi des fourmis?» demanda le géant.--«Il m'a donné une
de ses pattes; mais que ferai-je d'une patte de fourmi?--Mets-la dans ta
poche: tu auras occasion de t'en servir.»
Quelque temps après, parut au loin une montagne plus grosse et plus
noire encore que les deux premières. «Allons-nous enfin arriver?»
demanda Adolphe.--«Non,» dit le géant. «C'est le royaume des rats.»
«Que viens-tu faire ici?» crièrent les rats.--«Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur
jeta du pain, et les rats le laissèrent passer. «Nous avons été bien
malhonnêtes,» dit le roi des rats, «de n'avoir pas remercié ce prince.
Courez le rappeler.» Et le jeune homme étant retourné sur ses pas; «Nous
vous remercions beaucoup,» lui dit le roi, «de nous avoir secourus dans
notre misère. Tenez, voici un poil de ma moustache: quand vous aurez
besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.»
«Eh bien!» demanda le géant, «que t'a donné le roi des rats?--Il m'a
donné un poil de sa moustache; que ferai-je de cela?--Mets-le dans ta
poche: tu auras occasion de t'en servir.»
Le vaisseau continua sa route et arriva en vue d'une autre grosse
montagne. «N'est-ce point là que nous devons nous arrêter?» demanda le
jeune homme.--«Non,» dit le géant. «C'est le royaume des corbeaux.»
«Que viens-tu faire ici?» dirent les corbeaux.--«Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur
jeta de la viande, et les corbeaux le laissèrent passer. «Nous avons été
bien malhonnêtes,» dit le roi des corbeaux, «de n'avoir pas remercié ce
bon prince. Courez après lui et faites-le retourner.» Le jeune homme fut
donc ramené devant le roi, qui lui dit: «Vous nous avez rendu un grand
service, et nous vous en remercions. Tenez, voici une de mes plumes:
quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon
royaume.»
«Que t'a donné le roi des corbeaux?» demanda le géant.--«Il m'a donné
une de ses plumes; mais que ferai-je de cette plume?--Mets-la dans ta
poche: tu auras occasion de t'en servir.»
Au bout de quelque temps, Adolphe aperçut une montagne qui était encore
plus grosse et plus noire que toutes les autres. «Cette fois,» dit-il,
«nous allons arriver.--Non,» dit le géant. «C'est le royaume des
géants.»
«Que viens-tu faire ici?» crièrent les géants.--«Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur
jeta de grosses boules de pain; les géants, les ayant ramassées, se
mirent à manger et le laissèrent passer. «Nous avons été bien
malhonnêtes,» dit le roi des géants, «de n'avoir pas remercié ce prince.
Courez le rappeler.» Et, le jeune homme de retour, le roi lui dit: «Nous
vous remercions de nous avoir secourus; nous étions sur le point de nous
dévorer les uns les autres. Tenez, voici un poil de ma barbe: quand vous
aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.--Avec
ceux-ci,» se dit Adolphe, «je gagnerai plus qu'avec les autres, car ils
sont grands et forts.»