notre thème forme la dernière partie[120]. Voici cette dernière partie
(_Progressive colloquial Exercises in the Lushai Dialect of the Dzo or
Kuki Language with vocabularies and popular tales_, by Capt. T. H.
Lewin. Calcutta, 1874, p. 85): Deux jeunes gens, Hpohtir et Hrangchal,
ont délivré une jeune femme, nommée Kungori, des griffes d'un
homme-tigre. L'homme-tigre est à peine tué, que Kungori est enlevée par
un certain Kuavang, qui l'emmène dans son village, où l'on arrive par un
grand trou; mais la femme a eu la précaution de marquer le chemin au
moyen d'un fil qu'elle a laissé se dérouler derrière elle de sorte que
Hpohtir et Hrangchal peuvent suivre les traces du ravisseur; ils
écartent un rocher qui ferme le trou et arrivent au village de Kuavang.
Hpohtir se fait rendre la femme; mais, tandis qu'ils sont en route pour
sortir du monde inférieur, la femme s'aperçoit qu'elle a oublié son
peigne; Hrangchal n'osant aller le chercher, Hpohtir y va lui-même.
Pendant ce temps, son compagnon s'empare de la femme, l'emmène hors du
monde inférieur et ferme l'entrée avec une grosse pierre. La jeune
femme, de retour chez ses parents avec Hrangchal, est forcée d'épouser
ce dernier, qui se donne pour son libérateur. De son côté, Hpohtir est
obligé de rester dans le village de Kuavang et d'épouser la fille de
celui-ci. Près de la maison, il sème une graine d'une plante appelée
_koy_, et la plante grandit chaque jour davantage, si bien qu'un beau
matin, profitant de l'absence de sa femme, Hpohtir grimpe à la plante
comme à une échelle et sort du monde inférieur. Il arrive chez le père
de Kungori, la jeune femme qu'il a délivrée de l'homme-tigre, coupe d'un
coup de son _dao_ (sorte de couteau) la tête de Hrangchal, et, après
avoir raconté de quelle perfidie il a été la victime, il épouse Kungori.
[120] Nous aurons à étudier la première partie de ce conte dans les
remarques de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_.
Comme on voit, ce conte indien se rattache au groupe de contes étudiés
plus haut, où le héros se met à la recherche d'une ou plusieurs
princesses enlevées, et l'épisode de la maison isolée fait défaut. On
remarquera que le moyen employé par Hpohtir pour sortir du monde
inférieur est tout à fait celui que prend Massang, le héros du conte
kalmouk du _Siddhi-Kür_.
Nous nous contenterons ici de renvoyer à un fragment d'une sorte de
légende héroïque, recueillie chez les Tartares de la Sibérie
méridionale, et que nous résumerons dans les remarques de notre nº 52,
la _Canne de cinq cents livres_.
* * *
Nous allons rencontrer, toujours en Orient, dans deux contes syriaques,
une autre forme de notre thème, celle que présentent les contes
européens appartenant, pour leur introduction, au dernier groupe.
Le premier de ces contes syriaques (E. Prym et A. Socin, nº 46) est très
simple. Comme dans le groupe que nous venons d'indiquer, c'est afin de
poursuivre un monstre,--ici un géant,--qui vole chaque nuit les fruits
d'un certain arbre dans le jardin d'un roi, que le plus jeune des trois
fils de ce roi se fait descendre par ses frères dans une citerne. Il y
voit le géant blessé, qui repose sa tête sur les genoux d'une belle
jeune fille. Après avoir tué le géant, il trouve encore deux autres
jeunes filles. Il en épouse une, et donne les deux autres à ses frères.
Le second conte syriaque (_ibid._, nº 39) est beaucoup plus complet, et
il a même tout un passage de _Jean de l'Ours_,--l'épisode des
bijoux,--qui ne s'était pas encore présenté à nous en Orient[121]. Ici,
il ne s'agit pas des trois fils d'un roi, mais de ses deux fils et de
son frère, et le géant dérobe non point des fruits, mais des oies. Le
plus jeune prince, qui seul a pu veiller sans céder au sommeil, a blessé
d'un coup de feu (_sic_) le géant. Le lendemain, on suit la trace du
sang et on arrive à une citerne. Le frère du roi, puis l'aîné des
princes veulent se faire descendre dans le gouffre; mais ils n'y sont
pas plus tôt jusqu'à moitié du corps, qu'ils crient: «J'étouffe.
Remontez-moi.» Le plus jeune prince, lui, parvient jusqu'au fond de la
citerne, sur laquelle s'ouvrent trois cavernes. Il trouve dans chacune
un géant endormi et une belle jeune fille, qui lui donne le moyen de
tuer le géant. La seconde est plus belle que la première, et la
troisième est la plus belle de toutes. Il se dit dans son coeur:
«Celle-ci est pour moi.» La jeune fille jouait avec une poule d'or et
des poussins d'argent qui picoraient des perles; elle portait un
vêtement qui avait été coupé sans ciseaux et cousu sans aiguille; enfin
elle avait une pantoufle d'or, qui ne touchait pas la terre quand elle
marchait. Au moment où il va faire remonter cette jeune fille, elle lui
dit de remonter le premier; autrement ses compagnons s'empareront d'elle
et le laisseront dans la citerne; mais il ne veut pas la croire. Alors
elle lui donne trois anneaux: s'il tourne le chaton du premier, aussitôt
paraîtra la poule d'or; s'il tourne celui du second, le vêtement
merveilleux; s'il tourne celui du troisième, la pantoufle. Elle lui
donne de plus un certain oiseau: quand ses compagnons couperont la
corde, le jeune homme s'enfoncera jusqu'au fond de la terre; là, il
verra trois chevaux; il leur arrachera à chacun un crin de la queue et
le mettra dans sa poche; ensuite l'oiseau le transportera à la surface
de la terre. Tout arrive comme la jeune fille l'avait dit, trahison des
compagnons du prince, et le reste.--Une fois sorti du monde inférieur,
le prince se couvre la tête d'une vessie (comparer notre nº 12, _le
Prince et son cheval_), afin d'avoir l'air chauve et de ne pas être
reconnu, et il se rend dans la ville de son père. A l'occasion du
mariage du frère du roi avec l'une des jeunes filles, on avait organisé
un grand tournoi. Le prince tire de sa poche un des crins: aussitôt
paraît un superbe cheval noir. Le prince endosse un beau vêtement, saute
sur son cheval et se mêle aux cavaliers, qui se demandent qui peut bien
être ce chauve. Il reparaît ensuite sur un cheval blanc, puis sur un
cheval brun. Cette fois il enlève au marié son bonnet et s'enfuit, sans
qu'on puisse l'atteindre. Il entre alors au service d'un
orfèvre[122].--Le mariage du frère du prince avec les deux autres
princesses devait avoir lieu ensuite; mais la fiancée du prince, qui
avait vu les trois chevaux, savait que le prince était de retour; elle
dit qu'avant de se marier, elle veut avoir une poule d'or et des
poussins d'argent, qui picorent des perles. Le roi ordonne à l'orfèvre
de lui fabriquer ces objets, sinon il lui fera couper la tête. Tandis
que l'orfèvre est à se lamenter, le «chauve» lui dit qu'il se charge de
la besogne. Il tourne le chaton de la première bague, et aussitôt
paraissent la poule et les poussins. Même chose arrive pour le vêtement
(le prince s'est engagé chez le tailleur de la ville), et enfin pour la
pantoufle. Alors la princesse déclare qu'elle ne veut épouser que celui
qui a fait la pantoufle, et, comme le roi lui dit: «Mais c'est le
chauve!» elle répond: «Non, c'est ton fils.» Le prince raconte toute
l'histoire, et il épouse la belle jeune fille.
[121] On trouvera dans un conte indien du Bengale, résumé dans les
remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_, un épisode qui n'est pas
sans ressemblance avec cet épisode des bijoux.
[122] Ce conte syriaque offre, pour l'ensemble, une grande
ressemblance avec un conte grec moderne, analysé plus haut (Hahn, nº
26).--Dans plusieurs des contes de ce type, cités dans ces
remarques, le prince paraît également à cheval, sous divers
costumes. Voir, entre autres, les contes grecs modernes, p. 195 de
la collection Em. Legrand et nº 70 de la collection Hahn; le conte
de la Vénétie nº 4 de la collection Widter et Wolf; le conte
portugais nº 22 de la collection Coelho. Dans les trois derniers, il
y a un tournoi ou une course de chevaux.--Dans le conte portugais,
le héros s'est couvert la tête d'une vessie; dans le second conte
grec, d'un bonnet en boyau de mouton.
* * *
Enfin, la littérature indienne nous offre, dans la grande collection
sanscrite de Somadeva, de Cachemire, la _Kathâ-Sarit-Sâgara_ («l'Océan
des Histoires»), qui date du XIIe siècle de notre ère, quelques traits
des contes que nous étudions. Dans deux récits de cette collection (t.
I, p. 110-113, et t. II, p. 175 de la traduction allemande de
Brockhaus), le héros donne la chasse à un sanglier énorme, qui se
réfugie dans une caverne. Le héros l'y poursuit et se trouve dans un
autre monde, où il rencontre une belle jeune fille. Dans le premier
récit, la jeune fille a pour père un _râkshasa_ (mauvais génie), qui
n'est vulnérable que dans la paume de sa main droite. C'est lui qui
était changé en sanglier. Sa fille apprend à Chandasena comment il
pourra le tuer[123].--Dans le second récit, la jeune fille est une
princesse retenue captive par un démon. Elle dit à Saktideva que le
démon vient justement de mourir d'une flèche qu'un hardi archer lui a
lancée. Saktideva lui apprend qu'il est cet archer et l'épouse.
[123] Dans un conte russe, déjà mentionné (Ralston, p. 144-146),
c'est également grâce aux avis des filles de la _Baba Yaga_ (sorte
de sorcière ou d'être malfaisant) que le héros réussit à tuer
celle-ci.--Comparer le conte italien de Sorrente.
* * * * *
C'est le moment de revenir sur un des éléments de notre conte, ces
personnages d'une force extraordinaire, Tord-Chêne, Jean de la Meule,
Appuie-Montagne, qui deviennent les compagnons de Jean de l'Ours. Cet
élément appartient évidemment à un autre thème; car la force de ces
personnages ne sert absolument à rien dans le récit, et il semblerait
même, à en juger par les aventures du château de la forêt, qu'elle ait
disparu après qu'ils se sont associés à Jean de l'Ours. Au contraire,
dans le thème auquel ils se rattachent véritablement, les personnages
doués de dons merveilleux, force, finesse d'ouïe, rapidité à la course,
etc., qui se mettent à la suite du héros, aident celui-ci à mener à
bonne fin des entreprises à première vue impossibles, imposées à
quiconque veut épouser une certaine princesse. (Voir, par exemple, le
conte allemand nº 71 de la collection Grimm.) M. Théodore Benfey, dans
la revue l'_Ausland_ (1858, nos 41-45), a traité à fond de ce thème et
de son origine.--Le seul personnage qui, en général, passe de ce thème
dans celui de _Jean de l'Ours_, est l'homme fort, le _Bon-Dos_ du nº 28
du _Pentamerone_ napolitain, qui peut porter une montagne; le
_Forte-Échine_ du _Chevalier Fortuné_ de Mme d'Aulnoy, qui correspond à
notre Tord-Chêne; comme aussi le _Bondos_ d'un conte arabe traduit au
siècle dernier par Chavis et Cazotte, véritable parodie des contes de ce
type, et le _Tranche-Mont_ du même conte, qui se retrouve, sous le nom
de _Brise-Montagne_, dans le conte picard de _Jean de l'Ours_, mentionné
ci-dessus.--Dans le conte catalan de _Joan de l'Os_, à côté des hommes
forts, Arrache-Pins et autres, il se trouve encore un autre personnage
appartenant au thème que nous venons d'indiquer: un homme à l'ouïe si
fine qu'il entend ce qui se passe à l'autre bout du monde, sans que ce
don merveilleux soit plus utile, dans la suite des aventures, que la
force de ses camarades.
Une forme orientale de ce thème des personnages extraordinaires présente
un détail caractéristique qui fait lien avec le thème de _Jean de
l'Ours_. Nous la rencontrons dans un conte indien, qui a été recueilli
en 1875 chez les Kamaoniens, tribus montagnardes habitant au pied de
l'Himalaya, et publié en russe par M. Minaef (nº 33)[124]: Un prince
s'est mis en route pour aller demander la main de la princesse Hirâ, une
princesse qui, toutes les fois qu'elle rit, fait tomber des rubis de ses
lèvres et, quand elle pleure, des perles de ses yeux, et que, par
avarice, son père ne veut pas marier. Chemin faisant, le prince aperçoit
un berger qui fait paître des chèvres; il en a deux mille dans son
manteau. Ce berger arrache un arbre dont les branches touchent au ciel
et dont les racines descendent aux enfers. «Frère,» lui dit le prince,
«que tu es fort!--Mahâradjâ,» dit l'autre, «l'homme qui est fort, c'est
celui qui va pour épouser la princesse Hirâ.--J'y vais,» dit le prince.
Et le berger se joint à lui. Ils rencontrent ensuite successivement et
emmènent avec eux quatre personnages extraordinaires, entre autres un
habile tireur à l'arc, un menuisier qui bâtit en une nuit un palais avec
vingt-deux galeries et vingt-deux portes, et un homme n'ayant qu'une
jambe et qui, en une minute, rapporte des nouvelles des quatre coins du
monde. A chacun le prince dit: «Que tu es fort!» et chacun lui répond:
«L'homme qui est fort, c'est celui qui va pour épouser la princesse
Hirâ.» Arrivé chez la princesse Hirâ, le prince n'a point de peine à
obtenir sa main, et il n'est plus question des personnages qu'il avait
amenés avec lui. Il y a là certainement une altération.--Le dialogue
entre le prince et les hommes qu'il rencontre relie tout à fait le conte
indien aux contes européens du type de _Jean de l'Ours_. Déjà, en
Orient, le conte avare de ce dernier type présentait un passage
analogue. En Europe aussi, nous retrouvons le même trait dans un conte
allemand (Proehle, II, nº 29). Jean l'Ours rencontre un homme qui
arrache des arbres comme en se jouant. «Tu es bien fort,» lui
dit-il.--«Pas aussi fort que Jean l'Ours,» répond l'autre sans le
connaître. D'autres hommes d'une force extraordinaire, que Jean l'Ours
rencontre ensuite, lui font une semblable réponse. Plusieurs des contes
mentionnés dans ces remarques, le conte hanovrien de _Pierre l'Ours_
(Colshorn, nº 5), le conte bosniaque de _Grain de Poivre_ (Mijatowics,
p. 123), le conte portugais (Coelho, nº 22), ont le même épisode.
[124] Nous devons la traduction sommaire de ce conte et des autres
contes kamaoniens que nous aurons occasion de citer, à l'obligeance
d'un savant bien connu, le R. P. Martinov, S. J.
Dans un autre conte indien, recueilli dans le Pandjab (_Indian
Antiquary_, août 1881, p. 228;--Steel et Temple, nº 5), une forme
particulière du thème des personnages extraordinaires se combine avec
l'épisode de la maison isolée: Le prince Coeur-de-Lion, jeune homme
aussi courageux que fort, est né d'une manière merveilleuse, neuf mois
après qu'un fakir a fait manger de certains grains d'orge à la reine,
qui jusqu'alors n'avait point d'enfants. Un jour, il veut voyager et se
met en route, emmenant avec lui trois compagnons, un rémouleur, un
forgeron et un menuisier. (La suite du récit montre que ces trois
compagnons du prince sont des personnages aussi extraordinaires pour
leur habileté que le menuisier et le tireur à l'arc du conte kamaonien
qui précède.) Ils arrivent dans une ville complètement déserte, et
entrent dans un palais également abandonné. Le rémouleur dit au prince
qu'il se rappelle avoir entendu dire qu'un démon ne laisse personne
s'établir dans cette ville: il vaudrait donc mieux aller plus loin. Mais
le prince dit qu'il faut d'abord dîner, et que le rémouleur restera au
palais pour préparer le repas, tandis que les autres feront un tour dans
la ville. Quand le dîner va être prêt, arrive un petit personnage, armé
de pied en cap, avec sabre et lance, et monté sur une souris brillamment
caparaçonnée[125]. «Donne-moi mon dîner,» dit-il au rémouleur, «ou je te
pends à l'arbre le plus voisin.--Bah!» dit le rémouleur; «approche un
peu, et je t'écrase entre deux doigts.» Aussitôt le nain se change en un
terrible géant, qui pend, en effet, le rémouleur; mais, la branche ayant
cassé, celui-ci en est quitte pour la peur. Quand ses camarades
reviennent, il leur dit qu'il a eu un accès de fièvre. Même aventure
arrive au forgeron, puis au menuisier. Quant au prince, il tue le démon
d'un coup d'épée. Puis il écrit à tous les gens de la ville de revenir,
et leur donne le rémouleur pour roi. Avant de continuer son voyage, il
plante une tige d'orge et dit au rémouleur que, si elle vient à languir,
ce sera signe qu'il lui est arrivé malheur à lui, le prince: alors il
faudra venir à son secours[126]. Le prince se remet en route en
compagnie du forgeron et du menuisier, et parvient dans une seconde
ville abandonnée où il leur arrive à peu près même chose que dans la
précédente. Le prince établit le forgeron roi du pays et plante, là
encore, une tige d'orge avant son départ; ce qu'il fait aussi avant de
quitter une troisième ville, où il a marié le menuisier avec une
princesse. Lui-même, après diverses aventures, épouse une belle
princesse qui était gardée par un génie. Mais sa femme se laisse prendre
aux paroles perfides d'une vieille, et elle révèle innocemment à
celle-ci que la vie du prince est attachée à une certaine épée: si cette
épée est brisée, il mourra. La vieille dérobe l'épée et la met dans un
brasier ardent; le prince meurt. Aussitôt les tiges d'orge se
flétrissent chez les trois anciens compagnons du prince, qui se mettent
sans tarder à sa recherche. Ils trouvent le corps du prince et, près de
lui, l'épée brisée. Le forgeron en ramasse les débris et reforge l'épée;
le rémouleur lui rend son premier éclat, et le prince recouvre la vie.
Alors c'est au tour du menuisier de se rendre utile au prince en lui
ramenant sa femme, qui a été enlevée par la vieille. Il y parvient au
moyen d'un palanquin qu'il construit et qui vole dans les airs.
[125] Comparer le passage correspondant du conte avare et du conte
valaque, où le nain chevauche sur un lièvre.
[126] Voir, pour ce détail, les remarques de notre nº 5, _les Fils
du Pêcheur_.
On voit comme, dans ce conte indien, tout est logique et s'enchaîne
bien: les compagnons du prince sont des personnages extraordinaires,
mais par leur habileté, non par leur force, ce qui explique leur
mésaventure avec le démon; et leurs dons merveilleux, loin d'être
inutiles, servent à amener le dénouement.
Un autre conte oriental, qui offre, pour la marche générale du récit,
beaucoup d'analogie avec ce conte indien, se rapproche davantage, sur
certains points, des contes du type de _Jean de l'Ours_: c'est par leurs
qualités physiques et non par leur habileté que les compagnons du héros
sont extraordinaires; de plus, si l'épisode de la maison isolée fait
défaut, nous trouvons la délivrance de trois jeunes filles, prisonnières
de monstres. Voici ce conte, recueilli chez un peuple de l'extrême
Orient, les Kariaines, qui habitent dans l'Indo-Chine, au milieu des
montagnes du Pégu et de la Birmanie (_Journal of the Asiatic Society of
Bengal_, t. XXXIV (1865), seconde partie, p. 225): Par suite d'une
malédiction du soleil contre sa mère, Ta-ywa est né aussi petit qu'une
jujube. Il mange énormément et devient très fort. S'étant fabriqué un
arc, il va à la fontaine où les enfants du soleil viennent à l'eau, les
menace et leur ordonne d'aller dire à leur père de le faire plus grand.
Le soleil envoie contre lui divers animaux, fait déborder les eaux,
lance des rayons brûlants pour le faire périr. Peine inutile. Alors il
le fait très grand. Les gens deviennent envieux de sa force et
cherchent à se débarrasser de lui (comme dans le conte avare et dans les
contes européens du type de l'_Homme fort_, déjà plus d'une fois
mentionné). Voyant qu'on ne l'aime pas, il quitte le pays. Sur son
chemin il rencontre _Longues-Jambes_ «qui a dans ses cheveux un
cotonnier dont l'ombre couvre six pays.» Ta-ywa lui raconte pourquoi il
s'est mis à voyager. L'autre lui dit qu'il s'est trouvé dans le même
cas: «Parce que mes jambes étaient longues, on ne m'aimait pas.» Et il
se joint à Ta-ywa. Mêmes scènes avec d'autres personnages
extraordinaires, _Longs-Bras_, _Larges-Oreilles_, etc. Mais il ne reste,
en définitive, avec Ta-ywa que Longs-Bras et Longues-Jambes. Après avoir
vaincu un personnage nommé Shie-oo, les trois compagnons arrivent dans
une maison vide. «La place où Ta-ywa s'assit était au dessus de la tête
d'une belle jeune fille qui était cachée dans une fente du plancher:
elle se mit à le pincer.» Croyant que c'était un insecte qui l'avait
mordu, Ta-ywa souleva le plancher et découvrit la jeune fille. Celle-ci
leur dit: «Ah! mes chers amis, comment êtes-vous venus ici? Le grand
aigle a mangé mon père et ma mère, mes frères et mes soeurs. Mes parents
ont eu pitié de moi et m'ont cachée. Comment êtes-vous venus ici? Le
grand aigle va vous dévorer.» Ils lui disent de ne rien craindre, et
Ta-ywa parvient à tuer l'aigle. Puis il plante deux herbes à haute tige
et laisse dans la maison de l'aigle Longues-Jambes en lui disant: «Si
les plantes se flétrissent, mets-toi vite à ma recherche.» Ta-ywa et
Longs-Bras reprennent leur route et arrivent à une autre maison vide où
ils trouvent dans une jarre une jeune fille et où Ta-ywa tue des tigres,
maîtres de la maison. Il plante encore des herbes, et, laissant derrière
lui Longs-Bras avec les recommandations qu'il a faites à Longues-Jambes,
il se remet en chemin et arrive dans une troisième maison où se cache
encore une jeune fille. Cette fois, ce sont trois gros serpents qu'il
doit combattre. Il en tue deux, mais le troisième l'avale. Aussitôt les
plantes se flétrissent: Longues-Jambes et Longs-Bras accourent à son
aide, tuent le serpent et rendent la vie à Ta-ywa.
* * *
Nous avons fait remarquer que, dans la combinaison du thème des
personnages extraordinaires avec le thème qui est proprement celui de
_Jean de l'Ours_, la plus grande partie des aventures constituant le
premier thème disparaît. Nous allons voir, dans un conte écossais
(Campbell, nº 16), unique, croyons-nous, en son genre, cette même
combinaison se faire de la façon la plus ingénieuse, sans occasionner
l'élimination d'aucun élément important de l'un ni de l'autre thème.--Le
héros, fils d'une pauvre veuve, part avec trois seigneurs pour aller
délivrer les trois filles d'un roi que trois géants ont emportées dans
le monde inférieur. Il s'adjoint sur la route trois personnages
extraordinaires: un «buveur», capable de boire toute une rivière; un
«mangeur», dont la faim ne peut être assouvie; un «écouteur», qui entend
l'herbe pousser. Ce dernier, grâce à sa finesse d'ouïe, découvre où sont
les princesses; le fils de la veuve et les trois personnages
extraordinaires se font descendre par les seigneurs dans le monde
inférieur. Le premier des géants leur dit qu'ils n'auront pas les
princesses avant d'avoir trouvé un homme capable de boire autant d'eau
que lui. Le buveur tient si bien tête au géant, que celui-ci crève. Il
en est de même du second géant, quand il veut se mesurer avec le
mangeur. Le troisième géant donne les princesses, mais à condition que
le fils de la veuve restera à son service pendant un an et un jour. On
fait remonter les filles du roi, dont les seigneurs s'emparent. Le fils
de la veuve sort du monde inférieur sur un aigle que le géant lui a
donné. Suit son entrée comme compagnon chez un forgeron, et la commande,
faite par les seigneurs, de trois couronnes pareilles à celles que les
princesses portaient chez les géants. Le fils de la veuve appelle
l'aigle au moyen d'un sifflet que celui-ci lui a donné, et l'envoie
chercher ces couronnes dans le monde inférieur.
II
LE MILITAIRE AVISÉ
Il était une fois un militaire qui revenait du service. Passant un jour
devant un château, il frappa pour demander à boire, car il avait grand'
soif. Un lion vint lui ouvrir: dans ce temps-là les lions faisaient
l'office de domestiques. Le maître et la maîtresse du château étaient
sortis. Le militaire pria le lion de lui donner un verre d'eau.
«Militaire», répondit le lion, «je ne te donnerai pas de l'eau; tu
boiras du vin avec moi.» L'autre ne se le fit pas dire deux fois. Ils
burent ensemble quelques bouteilles, puis le lion dit au militaire:
«Militaire, veux-tu jouer avec moi une partie de piquet? je sais que les
militaires jouent à ce jeu quand ils n'ont rien à faire.--Lion, très
volontiers.»