jusqu'ici mentionnés, manque dans le conte lorrain. Après avoir fait
remonter les princesses par ses compagnons, le jeune homme, se méfiant
de ces derniers, attache à la corde (ou, dans certaines versions, met
dans le panier suspendu à la corde) une grosse pierre, qui se brise en
retombant quand les traîtres coupent la corde. Voir, par exemple, le
conte alsacien, le conte westphalien (Grimm, nº 91), le conte hanovrien,
le conte du «pays saxon» de Transylvanie, un des contes russes (Ralston,
p. 73), un des contes du Tyrol italien (Schneller, p. 190), un des
contes siciliens (Gonzenbach, nº 59), le conte portugais.--Dans
plusieurs contes, c'est sa canne de fer que le héros attache à la corde.
Il en est ainsi dans le conte de la Flandre française, dans le conte
suisse de la collection Grimm, dans le conte tchèque, dans le conte
hongrois (ici c'est une massue).--Dans le conte allemand de la
principauté de Waldeck, le héros met dans le panier la tête d'un des
géants qu'il a tués.
Quant à la manière dont le jeune homme sort du monde inférieur, il est,
dans la plupart des contes, emporté par un oiseau-géant. Nous aurons à
étudier cette forme dans les remarques de deux de nos variantes de
Montiers (nº 52), qui ont ce passage.--Ailleurs, le héros revient sur la
terre par le moyen d'un objet magique que lui ont donné les princesses
(baguette, dans le conte italien de la collection Comparetti; pomme dans
le conte sicilien nº 80 de Pitrè; noix, dans le conte grec de la
collection E. Legrand). Dans le conte suisse de Grimm, il trouve au
doigt du nain qu'il a tué un anneau (comparer le conte italien de
Sorrente); il le met à son propre doigt, et, quand il le tourne, il voit
paraître des esprits qui, sur son commandement, le transportent hors du
monde inférieur; dans le conte westphalien (Grimm, nº 91), une flûte,
qu'il décroche du mur, fait paraître, quand il en joue, une multitude de
nains, qui lui rendent le même service (comparer le sifflet dans le
conte sicilien nº 59 de la collection Gonzenbach, cité plus haut). Dans
le conte wende de la collection Veckenstedt, un «bon génie» apparaît au
jeune homme et lui offre de le tirer du monde inférieur.--Ce n'est que
dans trois des contes mentionnés ci-dessus que nous trouvons quelque
chose d'analogue à notre conte, où une fée indique à Jean de l'Ours un
sentier qui conduit au château d'en haut. Dans l'un des deux contes
catalans (_Rondallayre_, I, p. 96), une vieille, que le héros se trouve
avoir délivrée d'un enchantement et qui est devenue une belle dame, lui
fait connaître également une issue; dans le conte souabe, c'est la
sorcière à laquelle Jean l'Ours a déjà eu affaire dans la maison isolée,
qui lui indique cette issue, mais seulement après que Jean l'Ours l'a de
nouveau rudement battue; dans une variante hessoise résumée par
Guillaume Grimm dans les remarques de son nº 91 (t. III, p. 165), c'est
le nain de la maison isolée, mais qui le fait bénévolement.
* * * * *
Dans un petit nombre de contes de cette famille, le héros, au lieu de
descendre dans le monde inférieur, s'élève dans ce qu'on peut appeler le
monde supérieur, et c'est là qu'il trouve les princesses. Citons d'abord
un conte grec moderne, recueilli en Epire (Hahn, nº 26). La fille d'un
roi est enlevée par un drakos (sorte d'ogre), qui l'emporte sur une
haute montagne. Le plus jeune des trois frères de la princesse se met en
route pour la délivrer. Un serpent, auquel il a rendu service, le
transporte sur la montagne. Il trouve moyen de faire périr le drakos,
puis il fait descendre avec une corde sa soeur d'abord, puis trois
princesses, prisonnières, elles aussi, du drakos. Quand il est au moment
de descendre lui-même, ses deux frères, qui attendaient au pied de la
montagne, coupent la corde. Le prince, resté seul dans le château du
drakos, voit trois objets merveilleux: un lévrier de velours,
poursuivant un lièvre également de velours; une aiguière d'or, qui verse
d'elle-même de l'eau dans un bassin d'or; une poule d'or avec ses
poussins. Il voit ensuite trois chevaux ailés, l'un blanc, l'autre
rouge, le troisième vert; il les met en liberté, et les chevaux, par
reconnaissance, le transportent dans la plaine, où chacun lui donne un
crin de sa queue, en lui disant de le brûler quand il aura besoin de ses
services. Le jeune prince se couvre la tête d'un bonnet de boyau de
mouton, pour avoir l'air d'un teigneux[112], et entre comme valet chez
un orfèvre, dans la ville du roi son père. Cependant l'aîné des princes
voulait épouser l'aînée des trois princesses. Celle-ci déclare
qu'auparavant il faut lui donner un lévrier de velours poursuivant un
lièvre de velours, comme elle en avait un chez le drakos. Le roi fait
publier que celui qui pourra fabriquer ce jouet sera bien récompensé. Le
prétendu valet de l'orfèvre dit à son maître qu'il se charge de la
chose; il fait venir le cheval vert en brûlant le crin que celui-ci lui
a donné et lui ordonne de lui aller chercher dans le château du drakos
les objets demandés; puis il les donne à l'orfèvre, qui les porte au
roi. Le jour du mariage, à une sorte de tournoi, le jeune homme paraît,
tout vêtu de vert, sur le cheval vert; il se montre si adroit qu'on veut
le retenir pour savoir qui il est, mais il s'échappe. Le cheval rouge
lui procure ensuite, pour la seconde princesse, l'aiguière d'or et le
bassin d'or, et le prince se signale également au tournoi, où il se
montre en équipement rouge, sur le cheval rouge. Enfin le cheval blanc
va lui chercher la poule d'or pour la plus jeune princesse; mais, cette
fois, au tournoi, le jeune homme lance son javelot à la tête du fiancé,
le frère du roi, qui tombe mort. On l'arrête; il se fait reconnaître et
épouse la princesse.--Comparer un conte serbe, très voisin (Vouk, nº 2),
où ne figurent pas les objets merveilleux, mais seulement la triple
apparition du héros sur le cheval noir, le cheval blanc et le cheval
gris du dragon.--Dans un conte russe (Dietrich, nº 5), une tzarine a été
enlevée par un ouragan. Ses trois fils se mettent à sa recherche. Le
plus jeune parvient, au moyen de crampons, au sommet de la Montagne
d'or. Il arrive successivement devant trois tentes, dans chacune
desquelles est une princesse gardée par un dragon. Il tue les dragons et
trouve enfin sa mère, qui lui donne le moyen de faire périr le génie par
lequel elle a été enlevée. Il fait descendre sa mère et les princesses
au moyen d'une toile qu'il attache à un arbre. Ses frères lui arrachent
la toile des mains, et il ne sait plus comment descendre. Machinalement
il fait passer d'une main à l'autre un bâton qu'il a trouvé chez le
génie: aussitôt un homme paraît et le transporte dans sa ville. Ce conte
russe a une dernière partie correspondant à celle du conte lorrain.
[112] Voir, pour ce détail et pour le trait des trois tournois,
notre nº 12, _le Prince et son Cheval_, ainsi que les remarques de
ce conte.
Cette forme particulière de notre thème a été versifiée en Espagne au
siècle dernier: on la trouvera dans le _Romancero general_ (nº 1263 de
l'édition Rivadeneyra, Madrid, 1856): Un roi de Syrie, qui a trois
filles, les enferme dans une tour enchantée, sans porte ni fenêtre, et
fait publier que celui qui pourra pénétrer dans la tour obtiendra la
main d'une de ses filles. Trois frères tentent l'entreprise. Le plus
jeune, au moyen de clous, qu'il enfonce et retire successivement, grimpe
jusqu'au haut de la tour et fait descendre les princesses en les
attachant à une corde. Quand elles sont toutes descendues, les frères du
jeune homme lui arrachent la corde des mains. Avant de le quitter, les
princesses lui avaient recommandé d'entrer dans une salle de la tour où
étaient enfermés trois beaux chevaux, et de leur prendre à chacun un
crin de la queue, qu'il conserverait précieusement pour le brûler en cas
de danger. En outre, la plus jeune princesse lui avait fait présent d'un
collier. Se voyant trahi par ses frères, le jeune homme entre dans
l'écurie et saute sur le cheval de la troisième princesse: aussitôt,
d'un bond, le cheval le transporte dans un désert. Le jeune homme
échange ses habits contre ceux d'un berger et prend le nom de Juanillo.
Cependant la plus jeune des princesses dessine le modèle d'un collier
tel que celui qu'elle avait dans la tour et dit à son père qu'elle
épousera celui qui lui en fera un semblable. Le roi s'adresse au plus
savant des «alchimistes», lui disant que, si dans deux mois le collier
n'est pas prêt, il lui fera couper la tête. Justement Juanillo est entré
au service de l'alchimiste; il se charge du travail. La princesse
reconnaît le collier qu'on lui apporte et déclare, au grand
mécontentement du roi, qu'elle épousera Juanillo. Le conte se poursuit
en passant dans le thème de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_.
* * * * *
La dernière partie de notre conte,--la commande, faite par le roi, de
bijoux semblables à ceux que les princesses avaient dans le monde
inférieur,--ne se trouve pas, à beaucoup près, dans tous les contes de
cette famille. Nous avons indiqué, chemin faisant, plusieurs contes où
elle existe: nous citerons ici quelques formes caractéristiques de ce
thème.
Une des plus remarquables est celle du conte allemand nº 29 de la
collection Proehle. Quand Jean l'Ours est arrivé auprès des trois
princesses, dans le monde inférieur, la chambre de la première était
éclairée par une étoile; celle de la seconde, par une lune; celle de la
troisième, par un soleil. Jean l'Ours reçoit de l'aînée des princesses
une boule d'argent; de la seconde, une boule d'or; de la plus jeune, une
boule de diamant. Une fois sorti du monde inférieur, après la trahison
des douze géants, ses compagnons, Jean l'Ours entre en qualité d'ouvrier
chez un forgeron, dans la ville des princesses, et bientôt les gens
viennent en foule pour le voir travailler. Un soir, il s'avise de
prendre un cor de chasse qu'il a rapporté du monde inférieur et d'en
jouer. Aussitôt paraissent une multitude de nains, qui lui demandent ses
ordres. Il leur dit que les princesses sont malades depuis qu'elles
n'ont plus leur étoile, leur lune et leur soleil, et qu'il faut aller
chercher d'abord l'étoile et la suspendre devant la fenêtre de l'aînée
des princesses. Il commande ensuite aux nains de suspendre la lune et le
soleil devant la fenêtre des deux autres princesses, et toutes les trois
guérissent. Pour se débarrasser des géants, les princesses avaient
promis que chacune en choisirait un pour mari, s'ils leur apportaient
des boules aussi précieuses que celles qu'elles avaient dans le monde
inférieur. Les géants vont trouver Jean l'Ours, qui fait semblant de
fabriquer les boules, et leur remet celles qu'il a reçues des
princesses. Celles-ci reconnaissent ainsi que leur libérateur est
arrivé.
Dans le conte allemand du Schleswig (Müllenhoff, nº 16), les princesses
n'épouseront leurs trois soi-disant libérateurs que lorsqu'elles auront
un soleil d'or, une étoile d'or et une lune d'or, comme ceux qu'elles
avaient dans le monde inférieur. Cela vient aux oreilles de Jean à la
Barre de fer, qui va trouver un orfèvre et lui dit qu'il se charge de
l'affaire.--Dans le conte flamand de la collection Deulin, les objets
que les princesses Boule d'Or et Boule d'Argent ont donnés à leur
libérateur sont une boule d'or portant gravée la figure du soleil, et
une boule d'argent avec la figure de l'étoile du matin.--Dans le conte
wende de la collection Veckenstedt (p. 244), les objets sont des
anneaux: sur le premier est le soleil; sur le second, le soleil et la
lune; sur le troisième, le soleil, la lune et les étoiles.--Dans le
conte hanovrien de la collection Colshorn (nº 5), ce sont aussi des
anneaux, mais sur lesquels sont gravés certains caractères.
Le conte grec de l'île de Syra (Hahn, nº 70) présente une petite
différence. La princesse ayant successivement demandé, avant de
consentir à se marier, trois robes sur lesquelles seraient figurés la
terre avec ses fleurs, le ciel avec ses étoiles, la mer avec ses
poissons, le héros, qui est entré comme compagnon chez un tailleur, tire
ces robes d'une noix, d'une amande et d'une noisette que la princesse
lui avait données dans le monde souterrain. (Comparer, dans la
collection E. Legrand, p. 191, un autre conte grec mentionné plus
haut.)--Dans le conte sicilien nº 80 de la collection Pitrè, les
couronnes que le roi demande pour ses filles sont procurées au jeune
homme par des objets magiques qu'il a reçus des princesses. (Comparer le
conte de Sorrente.)
Enfin un conte russe (Ralston, p. 73) et un conte hongrois (Gaal, p.
77), également mentionnés ci-dessus, ont ici une forme toute
particulière. Quand le héros du conte russe est au moment de faire
remonter les princesses, celles-ci changent en oeufs leurs trois
châteaux, de cuivre, d'argent et d'or, et elles donnent ces oeufs au
prince. Arrivées à la cour du roi, après la trahison des frères de leur
libérateur, elles déclarent qu'elles ne se marieront que si elles ont
des habits pareils à ceux qu'elles portaient dans l'«autre monde». Le
jeune prince, qui est entré comme ouvrier chez un tailleur, souhaite que
ses trois oeufs redeviennent des palais, et y prend les robes des
princesses, qu'il leur envoie par son maître. Il fait la même chose chez
un cordonnier, etc.--Le conte hongrois est à peu près identique.--Dans
le conte de l'Herzégovine, nº 139 de la collection Krauss, les châteaux
sont transformés également, mais en pommes d'or. (Comparer le conte
bohême.)
* * * * *
En Orient, nous allons trouver, pour ainsi dire aux quatre coins de
l'Asie, les différentes parties dont se compose _Jean de l'Ours_.
Dans le Dardistan, contrée située au nord de Cachemire, dans la vallée
du Haut-Indus, on raconte l'histoire d'une petite fille qu'un ours
emporte dans son antre; toutes les fois qu'il sort, il roule une grosse
pierre devant l'entrée de la caverne. Quand l'enfant est devenue grande,
il la prend pour femme. Elle meurt en couches (Leitner, _The Languages
and Races of Dardistan_, III, p. 12).
Un conte syriaque, recueilli dans la région du nord de la Mésopotamie,
va déjà se rapprocher davantage de l'introduction de notre _Jean de
l'Ours_ (E. Prym et A. Socin, II, p. 258)[113]: Une femme, poursuivant
dans la montagne un boeuf échappé, est prise par un ours, qui l'emporte
dans sa caverne et en fait sa femme. Elle finit par s'enfuir et rentre
dans la maison de son mari. Elle y accouche d'un fils moitié ours et
moitié homme. Quand l'enfant est devenu grand, personne n'est plus fort
que lui. Le conte finit brusquement.
[113] Les contes syriaques, publiés par MM. Prym et Socin en 1881,
ont été recueillis de la bouche d'un chrétien jacobite, originaire
du Tûr 'Abdîn, région montagneuse située au nord de la Mésopotamie,
dans le district de Mardin, et habitée par des Kurdes et des
Jacobites.
Avec un conte avare[114], nous aurons, non seulement l'introduction,
mais la plus grande partie des aventures de _Jean de l'Ours_ (Schiefner,
nº 2): La fille d'un roi est enlevée par un ours, qui en fait sa femme.
Elle met au monde un fils. L'enfant, qui a des oreilles d'ours, grandit
d'une façon merveilleuse et devient d'une force extraordinaire. Un jour
que l'ours est sorti, il se fait raconter par sa mère toute son
histoire. L'ours survenant, il le précipite dans un ravin, où l'ours se
tue; puis il dit à sa mère de retourner dans son pays et s'en va d'un
autre côté.--Il entre bientôt au service d'un roi qui, effrayé de sa
force, cherche à se débarrasser de lui en le chargeant d'entreprises
fort périlleuses[115]. Après s'être tiré de tous ces dangers, il s'en va
droit devant lui et rencontre un homme qui porte sur ses bras deux
platanes arrachés avec leurs racines. «Qui es-tu, ami, homme de force?»
lui dit Oreille-d'Ours.--«Quelle force puis-je avoir?» répond l'autre.
«Un homme fort, c'est, à ce qu'on dit, Oreille-d'Ours, qui a traîné la
Kart (un certain être malfaisant) devant le roi.» Oreille-d'Ours se fait
connaître, et l'autre se met en route avec lui. Ils rencontrent, assis
au milieu du chemin, un homme qui fait tourner un moulin sur ses genoux.
Après avoir échangé avec Oreille-d'Ours à peu près les mêmes paroles que
le premier, cet homme se joint aussi à lui.--Les trois amis s'arrêtent
dans un endroit convenable pour une halte, et vivent de leur chasse. Les
deux compagnons d'Oreille-d'Ours sont successivement, pendant qu'ils
apprêtent le repas, garrottés par un nain à longue barbe, qui arrive
chevauchant sur un lièvre boiteux et qui mange toute la viande[116].
Mais Oreille-d'Ours empoigne le nain et lui emprisonne la barbe dans la
fente d'un platane. Le nain finit par s'échapper, traînant le platane
après lui; les compagnons suivent ses traces et parviennent à une
ouverture, sur le bord de laquelle le platane a été jeté. Oreille-d'Ours
s'y fait descendre. Il trouve dans un palais une princesse que le nain
retient prisonnière, et tue ce dernier.--Ensuite, il est trahi par ses
compagnons, qui enlèvent la princesse et le laissent dans le monde
inférieur. Vient alors l'épisode d'une fille de roi délivrée par
Oreille-d'Ours d'un dragon à neuf têtes, à qui l'on était forcé de
donner chaque année une jeune fille[117]. Oreille-d'Ours est ramené sur
la terre par un aigle reconnaissant, dont il a sauvé les petits, menacés
par un serpent. Il arrive dans sa demeure, où il trouve ses deux
compagnons qui se disputent la princesse; il les jette tous les deux par
terre d'un revers de main, reconduit la jeune fille dans le royaume du
père de celle-ci et l'épouse.
[114] Les Avares, peuplade d'origine mongole, de même race que les
tribus de ce nom exterminées par Charlemagne, habitent le versant
septentrional du Caucase. M. Ant. Schiefner a publié, en 1873,
d'après des manuscrits, plusieurs contes en langue avare, auxquels
il a joint une traduction allemande et des remarques fort
intéressantes, dues à M. Reinhold Koehler.
[115] Toute cette partie du conte avare se rapporte au thème de
l'_Homme fort_ (voir nos nos 46 et 69), que nous avons déjà vu se
combiner avec des contes de la famille du _Jean de l'Ours_. Nous
aurons occasion d'y revenir.
[116] Dans le conte valaque (Schott, nº 10), cité plus haut en note,
le nain à grande barbe arrive chevauchant «sur une moitié de
lièvre».
[117] Cet épisode, se rattachant à un thème que nous aurons à
étudier dans les remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_, se
trouve intercalé également dans des contes européens de la famille
de _Jean de l'Ours_ (dans le conte grec moderne nº 70 de la
collection Hahn et le conte russe de _Svetozor_).
Il faut encore citer un conte kalmouk, faisant partie du livre de contes
intitulé _Siddhi-Kür_ («le Mort doué du _siddhi_,» c'est-à-dire d'une
vertu magique), ouvrage dont M. Théodore Benfey a montré l'origine
indienne, et qui est imité du livre sanscrit la _Vetâlapantchavinçati_
(«les Vingt-cinq Histoires d'un _vetâla_», sorte de démon qui entre dans
le corps des morts). Voici le résumé de ce conte kalmouk (nº 3 de la
traduction B. Jülg): Le héros, Massang, a un corps d'homme et une tête
de boeuf. Arrivant dans une forêt, il y trouve au pied d'un arbre un
homme tout noir, qui est né de la forêt; il le prend pour compagnon.
Plus loin, dans une prairie, il rencontre un homme vert, qui est né du
gazon, et, plus loin encore, près d'un monticule de cristal, un homme
blanc, né du cristal: il emmène aussi ces deux derniers avec lui. Les
quatre compagnons s'établissent dans une maison isolée; chaque jour
trois d'entre eux vont à la chasse, le quatrième garde le logis. Un jour
l'homme noir, en préparant le repas, voit arriver une petite vieille qui
lui demande à goûter de son beurre et de sa viande; il y consent, mais à
peine a-t-elle mangé un morceau, que le beurre et la viande
disparaissent, et la vieille aussi[118]. L'homme noir, bien ennuyé,
s'avise d'un expédient: il imprime sur le sol, tout autour de la maison,
des traces de pieds de chevaux, et dit à ses compagnons, à leur retour,
qu'une grande troupe d'hommes est venue, et qu'ils l'ont battu et lui
ont volé son beurre et sa viande. Les jours suivants, la même aventure
arrive à l'homme vert, puis à l'homme blanc. C'est alors le tour de
Massang de rester seul; mais il se méfie de la vieille, combat contre
elle et la met en sang. Quand ses compagnons sont de retour, il leur
fait des reproches et leur enjoint de se mettre avec lui à la poursuite
de la vieille. En suivant les traces du sang, ils arrivent à une
crevasse de rochers et aperçoivent au fond d'un grand trou le cadavre de
la vieille et d'immenses trésors. Massang se fait descendre dans le
gouffre au moyen d'une corde, puis fait remonter tous les trésors par
ses compagnons. Mais ceux-ci l'abandonnent dans ce trou. Massang croit
alors qu'il ne lui reste plus qu'à mourir. Cependant, en cherchant
quelque chose à manger, il trouve trois noyaux de cerise. Il les plante
en disant: «Si je suis vraiment Massang, qu'à mon réveil ces trois
noyaux soient devenus de grands arbres.» Il s'étend par terre, en se
servant comme d'oreiller du cadavre de la vieille, et s'endort.
Plusieurs années s'écoulent: il dort toujours. Quand il se réveille, les
cerisiers sont devenus grands, et il peut, en y grimpant, sortir du
trou. Il retrouve ses compagnons, auxquels il fait grâce; puis,
continuant sa route, il monte dans le ciel, où, avec son arc de fer, il
défend les dieux contre les attaques des mauvais génies.
[118] On se rappelle que, dans plusieurs des contes européens cités
plus haut et recueillis en Allemagne, en Suisse, en Sicile, et aussi
en Russie (Ralston, p. 144-146), c'est une vieille sorcière qui bat
les compagnons du héros.
Un conte appartenant à cette famille a été recueilli dans l'Asie
centrale, chez des peuplades qui habitent au pied du plateau du Pamir,
dans les vallées des affluents de l'Oxus. Ce conte _shighni_ a été
publié dans le _Journal of the Asiatic Society of Bengal_ (t. XLVI,
1877, part. I, nº 2): Le fils d'un vizir s'est mis en route pour aller
chercher un faucon blanc, qui lui fera obtenir la main de la fille du
roi. Il rencontre un cavalier nommé Ala-aspa; il se joint à lui. Les
deux compagnons entrent dans un château inhabité qu'ils trouvent au
milieu d'un désert. Le lendemain matin, Ala-aspa dit au fils du vizir de
rester à la maison, tandis que lui ira à la chasse. Le jeune homme
prépare le dîner; après avoir mangé sa part, il met de côté celle
d'Ala-aspa. Tout à coup la porte s'ouvre: un petit bout d'homme, haut
d'un empan, arrive près du foyer; il s'arrache un poil de la moustache,
en lie les pieds et les mains du fils du vizir et le jette par terre;
après quoi il mange ce qui était préparé[119]. Pendant ce temps, le
jeune homme a réussi à se dégager; il poursuit le nain et le voit
disparaître dans une sorte de puits. Au retour d'Ala-aspa, le fils du
vizir, entendant la porte grincer, se précipite sabre en main; en voyant
son compagnon, il lui raconte ce qui s'est passé. Le lendemain, c'est
Ala-aspa qui reste à la maison; à peine le nain ouvre-t-il la porte,
qu'Ala-aspa lui tranche la tête d'un coup de sabre; mais voilà la tête
qui rejoint les épaules, et le nain qui s'enfuit. Ala-aspa ne peut
l'atteindre.--Il dit au fils du vizir qu'il faut tresser une corde pour
pouvoir descendre dans le puits. La corde étant prête, c'est le fils du
vizir qui tente le premier l'aventure. A peine commence-t-il à
descendre, qu'il se met à crier: «Je brûle.» Ala-aspa le fait remonter
et se fait descendre à son tour en ordonnant à son camarade de ne tenir
aucun compte de ses cris. En effet, il a beau crier: «Je brûle,» le fils
du vizir n'en continue pas moins à lâcher la corde, et enfin Ala-aspa
touche terre. Il rencontre successivement plusieurs troupeaux, qu'on lui
dit appartenir au nain, et arrive à une ville. Un homme qui est assis à
la porte lui donne le moyen de tuer le nain, dont la vie est cachée dans
deux pierres placées auprès de lui. Le nain étant mort, Ala-aspa met la
main sur ses quarante clefs: dans la dernière chambre, il trouve une
belle jeune fille, qui avait été enlevée par le nain à l'âge de sept
ans. Le lendemain, il ramasse toutes les richesses du nain et les fait
remonter par le fils du vizir; il lui fait remonter en dernier lieu la
princesse. Au lieu de s'attacher ensuite lui-même à la corde, il met à
sa place une brebis noire. Le fils du vizir, qui veut s'emparer de la
princesse, coupe la corde, et la brebis est broyée en tombant. Il
regrette ensuite ce qu'il a fait et jette la corde à Ala-aspa, qu'il
fait remonter. Ala-aspa lui pardonne, lui cède ses droits sur les
trésors et sur la jeune fille, et va même lui chercher le faucon blanc.
[119] Dans le conte avare que nous avons donné il y a un instant, le
nain s'arrache également un poil de la barbe pour lier les
compagnons d'Oreille-d'Ours.