Dans un conte allemand (Proehle, II, nº 29), l'étrangeté de ce thème a

été adoucie: Jean l'Ours, fils d'un forgeron, a été emporté tout petit

par une ourse dans son antre, où la mère de l'enfant l'a suivie, et il

est allaité par l'ourse, qui fait ménage avec la femme.--Il en est à peu

près de même dans un conte croate (_Archiv für slawische Philologie_, V,

p. 31), qui ne donne point de nom au héros, fils d'un cordonnier.--Dans

un conte de la Flandre française (Ch. Deulin, II, p. 1), Jean l'Ourson a

été également allaité par une ourse. (Ces trois derniers contes ont les

trois parties du conte lorrain).--Dans un conte suisse de la collection

Grimm (nº 166), l'altération du thème primitif est beaucoup plus grande:

Jean, à l'âge de deux ans, est enlevé avec sa mère par des brigands, qui

les retiennent dans leur caverne.--Un conte souabe (Birlinger, p. 350),

comme un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p.

81), a conservé seulement le nom de _Jean l'Ours_, sans expliquer quelle

est l'origine de ce nom. Ce conte souabe offre une curieuse combinaison

de notre thème avec le thème de l'_Homme fort_ (voir notre nº 46), dont

il a été parlé tout à l'heure dans une note.

Au conte allemand de Proehle et au conte flamand, dans lesquels le héros

devient si fort parce qu'il a été allaité par une ourse, se rattache un

groupe de contes de cette même famille. Dans un conte du Tyrol italien

(Schneller, nº 39), le héros, fils adoptif de gens sans enfants, est

allaité par une ânesse et en garde le nom de _Fillomusso_ (le Fils de

l'ânesse). Dans un conte portugais (Coelho, nº 22), il l'est par une

jument; de même, dans un conte recueilli en Slavonie (_Archiv für

slawische Philologie_, V, p. 29), où Grujo est surnommé le Fils de la

jument[105].--Ailleurs, c'est par sa mère qu'il a été allaité, mais

pendant de longues années. Ainsi, dans un conte du «pays saxon» de

Transylvanie (Haltrich, nº 17), Jean est allaité par sa mère, d'abord

pendant sept ans, puis, après qu'un charme jeté sur elle l'a

métamorphosée en vache, pendant sept ans encore. Dans un conte

lithuanien (Schleicher, p. 128), le héros n'est sevré par sa mère qu'à

douze ans; dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 346), il ne l'est

qu'à dix-huit ans. Dans un conte serbe (_Archiv für slawische

Philologie_, V, p. 27), il a été allaité par sa mère pendant trois

périodes successives de sept ans, jusqu'à ce qu'il fût en état, non

seulement de déraciner un grand chêne, mais de le replanter les racines

en l'air.--Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, II,

nº 26), Petite Baguette reste à ne rien faire jusqu'à l'âge de quatorze

ans; après quoi il montre en diverses occasions sa force, avant de s'en

aller par le monde avec sa «baguette» de fer de sept cents livres[106].

[105] Dans l'introduction d'un conte slave de cette famille,

recueilli en Herzégovine (Krauss, nº 139), le héros, étant déjà

grand, est nourri au moyen d'une nappe merveilleuse, qu'une vache

lui donne et qui se couvre de mets au commandement. Cette forme

particulière, qui se retrouve dans une autre famille de contes

(comparer notre nº 23, le _Poirier d'or_), s'est substituée ici au

thème de l'allaitement, que nous examinons.

[106] Pour ces divers contes où le héros a été allaité par sa mère

pendant des années, comparer, dans les remarques de notre nº 46,

l'introduction de plusieurs contes, se rapportant au thème de

l'_Homme fort_, déjà mentionné.

Jean à la Barre de fer, dans un conte allemand du Schleswig (Müllenhoff,

nº 16), est fort comme un géant; mais il n'est pas dit d'où lui est

venue sa force, pas plus que dans un conte suisse (Sutermeister, nº 21),

dont toute la première partie, comme celle du conte souabe ci-dessus

mentionné, n'est autre que le conte de l'_Homme fort_, auquel nous

venons de renvoyer.

Mentionnons à part l'introduction d'un conte slave de Bosnie

(Mijatowics, p. 123), toujours de la famille de notre conte lorrain.

Grain-de-Poivre est né après la mort de ses deux frères, ses parents

ayant désiré un fils, fût-il aussi petit qu'un grain de poivre. Il

devient d'une force extraordinaire, et manie comme une plume une énorme

massue.

Enfin, dans un conte sicilien (Pitrè, nº 83), Peppi est un homme tout

ordinaire; mais il a l'adresse de faire croire à un _drau_ (sorte

d'ogre) qu'il est très fort. (Toute cette première partie n'est autre

que le thème de notre nº 25, _le Cordonnier et les Voleurs_. Viennent

ensuite la rencontre avec trois personnages extraordinaires, dont l'un

répond exactement à notre Appuie-Montagne, les aventures dans la maison

isolée et le reste).

* * *

Les moindres détails, pour ainsi dire, de l'introduction de notre conte

lorrain, se retrouvent, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre des contes

étrangers que nous avons mentionnés. Ainsi le conte du Tyrol italien, le

premier cité (Schneller, p. 189), nous donne le pendant des méfaits de

Jean de l'Ours à l'école: Giuan dall' Urs bat ses camarades qui lui

donnent des sobriquets; un jour, il va même jusqu'à jeter le maître

d'école et le curé du haut en bas de l'escalier. On le met en prison;

quand il est las d'y être, il soulève la porte, va trouver le juge et

lui dit de lui donner une épée, sinon il le tuera. Le juge effrayé lui

donne une épée; alors Giuan dit adieu à sa mère et s'en va courir le

monde.--Dans le conte croate, le jeune garçon tue son maître d'école en

croyant lui appliquer un petit soufflet.--Dans le conte catalan, Joan de

l'Os étend raide par terre d'un seul coup de poing un de ses camarades

qui lui a cherché noise.--Dans le conte allemand de la collection

Proehle, Jean l'Ours empoigne un jour deux de ses camarades, chacun

d'une main, et les cogne si fort l'un contre l'autre, qu'il les

tue.--Voir aussi le conte flamand et le conte picard.

Le héros de plusieurs des contes ci-dessus mentionnés apprend le métier

de forgeron, comme notre Jean de l'Ours. Dans le second conte cité du

Tyrol italien, Filomusso demande à son maître la permission de se forger

une canne et y emploie tout le fer qui se trouve dans l'atelier.--Dans

le conte picard, Jean de l'Ours se fait donner pour salaire tout le fer

qu'il a cassé en frappant trop fort sur l'enclume, et s'en fait une

canne.--Dans le conte allemand de la collection Proehle, Jean l'Ours,

dont le père est forgeron, se fait une canne de deux quintaux; le Pierre

l'Ours du conte hanovrien s'en fait une de trois quintaux; le Mikes du

conte tchèque, fils, lui aussi, d'un forgeron, une de sept.--Dans

d'autres contes déjà cités (conte suisse de la collection Grimm, conte

lithuanien, conte flamand), le héros demande, le plus souvent à son

père, qu'on lui forge une canne de fer.

* * *

Dans tous les contes que nous avons jusqu'à présent rapprochés de notre

conte lorrain, le héros, quand il s'en va courir le monde, s'associe à

des personnages extraordinaires[107]. Celui qui se rencontre le plus

fréquemment, c'est notre «Tord-Chêne», ou un personnage analogue. Ainsi

nous trouvons Tord-Chêne lui-même dans les contes picard et flamand;

Tord-Sapins (_Tannendreher_), dans le conte suisse de la collection

Grimm; Tord-Arbres (_Baumdreher_), dans le conte hanovrien et dans le

conte transylvain. Ailleurs, ce personnage n'a pas de nom, mais il est

dit de lui qu'il arrache des arbres entiers (conte allemand de la

collection Proehle, conte du Tyrol italien, nº 39, conte wende), des

pins (contes catalan et portugais).--Nous ne connaissons, dans les

contes étrangers, que le conte sicilien nº 83 de la collection Pitrè,

déjà mentionné, où figure un personnage qui corresponde exactement à

notre Appuie-Montagne. Ce personnage se trouve en France, dans le conte

de la Bretagne non bretonnante, cité plus haut, où il s'appelle

«Range-Montagne» et «avec son dos range les montagnes et les soutient».

Un autre conte de la Haute-Bretagne, toujours de la même famille, mais

dont l'introduction est absolument différente de celle de _Jean de

l'Ours_, a un «Appuie-Montagne»[108].--Le Jean de la Meule du conte

lorrain, qui joue au palet avec une meule de moulin, ne s'est pas

présenté à nous dans les contes étrangers de notre connaissance. Il

figure, avec le nom de Petit-Palet, dans le premier conte de la

Haute-Bretagne, mentionné plus haut (Sébillot, II, nº 26).

[107] Il faut excepter le conte du Schleswig, où les compagnons de

Jean à la Barre de fer sont un casseur de pierres, un scieur de

planches et un fendeur de bois (altération évidente du thème

primitif, où se trouve, par exemple, un personnage qui, à coups de

poing, brise des rochers); il faut excepter aussi le conte suisse de

la collection Sutermeister, où les compagnons du héros sont un

chasseur et un pêcheur; le premier conte du Tyrol italien

(Schneller, p. 189) où Giuan dall' Urs rencontre et emmène avec lui

un cordier et un boulanger, appelé Bouche de Four; le conte du

Mantouan, où les deux compagnons de Giovanni dell' Orso n'ont rien

de caractéristique, et le conte souabe, où les compagnons de Jean

l'Ours sont un cordonnier et un tailleur qu'il a rencontrés sur la

route et mis dans sa poche.

[108] Voir Sébillot, I, nº 6.--L'introduction de ce conte, qui a été

raconté à M. Sébillot par un matelot, a pris, en passant par la

bouche des marins, une couleur toute particulière; mais les deux

personnages extraordinaires que rencontre le «capitaine Pierre» sont

deux des trois personnages du conte lorrain, Appuie-Montagne et

Tord-Chêne.

Nous reviendrons, à la fin de ces remarques, sur ce thème des

personnages merveilleux.

* * *

L'épisode du château de la forêt se trouve dans tous les contes indiqués

ci-dessus; mais presque toujours c'est un nain,--un nain à grande barbe

assez souvent,--qui bat les compagnons du héros. Dans le conte allemand

de la collection Proehle, dans le conte suisse de la collection

Sutermeister, dans le conte sicilien de la collection Pitrè, c'est une

vieille femme, une sorcière; dans le conte portugais, un diable. Nous ne

rencontrons le géant du conte lorrain que dans un conte sicilien

(Gonzenbach, nº 59) et dans un conte italien du Napolitain (_Jahrbuch

für romanische und englische Literatur_, VIII, p. 241), appartenant tous

les deux à un autre groupe de contes de cette famille.

* * *

Dans ce second groupe, l'introduction de _Jean de l'Ours_ fait défaut;

il s'agit simplement de compagnons qui voyagent ensemble: dans un conte

du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 403) et dans un conte alsacien

(_Alsatia_, année 1852, p. 77), trois déserteurs; dans un conte flamand

(Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 21), un caporal, un tambour et

un sergent; dans un conte russe (Ralston, p. 144-146), quatre «héros»;

dans un conte italien de Pise (Comparetti, nº 40), un boulanger et deux

individus non désignés.--Ce dernier conte nous fournit un petit détail à

rapprocher du conte lorrain: les deux compagnons du boulanger, après

avoir été battus dans la maison isolée par un mystérieux petit bossu,

disent qu'ils n'ont pu préparer le dîner parce que le charbon leur a

fait mal. C'est tout à fait, on le voit, le passage où les compagnons de

Jean de l'Ours disent que la fumée ou la cuisine les a rendus

malades.--Le conte sicilien nº 80 de la collection Pitrè se rattache à

ce groupe, malgré l'altération de son introduction.

Dans beaucoup de contes de ce groupe, les compagnons vont à la recherche

de princesses disparues, ces mêmes princesses que le héros trouvera dans

le monde souterrain où il se fait descendre. Ces compagnons sont, dans

un conte allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, nº 23), trois

soldats; dans un autre conte allemand de la région de Paderborn (Grimm,

nº 91), trois jeunes chasseurs; dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº

59), un vieux soldat et trois princes; dans le conte italien du

Napolitain, cité un peu plus haut, trois frères.--C'est, nous l'avons

dit, uniquement dans ces deux derniers contes (sicilien et napolitain)

que nous avons retrouvé le géant du conte lorrain: tous les contes de ce

groupe que nous venons de mentionner, à l'exception du conte russe, ont

le vieux nain.--Dans un conte italien du Mantouan (Visentini, nº 18), où

les compagnons sont trois frères, c'est à un monstre (_bestiaccia_)

qu'ils ont affaire.

Cette dernière forme d'introduction,--plusieurs compagnons à la

recherche de princesses disparues,--se trouve combinée, dans le conte de

la Flandre française cité plus haut, avec l'introduction de _Jean de

l'Ours_. Dans ce conte de la collection Deulin, le roi fait publier

qu'il donnera une de ses deux filles en mariage à celui qui les

délivrera de captivité. Jean l'Ourson demande qu'on lui forge une canne

grosse comme le bras, puis il se met en campagne. Il rencontre d'abord

sa mère nourrice l'ourse, qui le guide, puis Tord-Chêne qu'il prend avec

lui. Ils arrivent dans un château. Suit l'aventure de Tord-Chêne, puis

de Jean l'Ourson avec un petit vieux qui rosse Tord-Chêne, mais qui est

battu comme plâtre par Jean. Descendu dans le monde inférieur, Jean tue

le petit vieux, dont une vieille femme était en train de panser les

plaies. Cette vieille femme indique à Jean où sont les princesses et,

comme la fée de notre conte, lui donne de la graisse qui guérit toutes

les blessures, etc.--Dans le conte allemand du Schleswig, qui se

rattache également au premier groupe de contes, Jean à la Barre de fer

apprend, lui aussi, que les trois filles du roi ont disparu et que l'une

d'elles est promise en mariage à celui qui les ramènera.--Le conte

souabe présente la même combinaison, mais avec une curieuse

modification. Le paysan au service duquel est entré Jean l'Ours, effrayé

de la force de celui-ci, lui dit, pour se débarrasser de lui, d'aller

chercher les trois plus belles femmes du monde, pour que lui, le paysan,

qui est veuf, en choisisse une. Viennent ensuite la rencontre d'un

cordonnier et d'un tailleur, l'épisode de la maison isolée et la

descente dans le monde inférieur, où se trouvent les trois plus belles

femmes du monde[109].

[109] Dans un conte valaque (Schott, nº 10), figurent aussi la

rencontre par le héros de personnages extraordinaires, l'épisode de

la maison isolée et la descente dans le puits. Les aventures du

héros dans le monde inférieur sont différentes et se rapprochent

principalement d'un des thèmes de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_

(le thème de la princesse exposée à un dragon et délivrée par le

héros), thème qui, du reste, s'est, dans certains contes, joint

épisodiquement au thème dont nous traitons ici.

Mentionnons encore certains contes où les compagnons sont également à la

recherche des princesses, mais où manque l'épisode de la maison isolée:

un conte autrichien (Vernaleken, nº 54); deux contes siciliens

(Gonzenbach, nos 58 et 62); un conte irlandais (Kennedy, I, p. 43); un

conte lithuanien (Leskien, nº 16); un conte russe (Gubernatis,

_Florilegio_, p. 72). Dans le conte russe, le héros, Svetozor, est le

plus jeune de trois frères, qui tous sont devenus hommes faits en

quelques heures. Pour faire l'épreuve de sa force, Svetozor va chez le

forgeron et lui commande une massue de fer qui pèse douze _puds_ (480

livres); il la jette en l'air et la reçoit sur la paume de sa main; la

massue se brise. Il s'en fait faire une autre de vingt puds (800

livres), qui se brise sur son genou. Enfin, on lui en forge une

troisième, de trente puds (1,200 livres); il la lance en l'air et la

reçoit sur son front; elle plie, mais ne rompt pas. (Nous retrouvons

ici, comme on voit, un des éléments de _Jean de l'Ours_). Svetozor fait

redresser sa massue et l'emporte, quand il s'en va, avec ses frères,

pour délivrer les trois filles du tzar que trois magiciens ont

transportées dans leurs châteaux de cuivre, d'argent et d'or.--Dans un

conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, nº 4), les trois frères

se sont mis en route pour aller chercher leur mère, qui a été enlevée

par un dragon.

Un conte finlandais, résumé par M. Koehler (_Jahrbuch für romanische und

englische Literatur_, VII, p. 26), paraît, au premier abord, n'avoir pas

non plus l'épisode de la maison isolée; mais, en réalité, il a conservé

quelque chose d'analogue: Le palefrenier Gylpho, un jour qu'il est à

couper du bois dans la forêt, se rend maître du génie Pellerwoinen, en

lui prenant les mains dans la fente d'un tronc d'arbre. (Dans le conte

allemand de la collection Proehle, Jean l'Ours, dans la maison isolée,

fait de même avec la vieille; dans le conte lithuanien de la collection

Schleicher, Martin, après avoir terrassé le nain, lui emprisonne la

barbe dans la fente d'un gros tronc d'arbre). Gylpho ne délivre

Pellerwoinen qu'après que celui-ci lui a promis de lui dire où se

trouvent trois princesses disparues. Le génie lui montre dans des

rochers un trou profond dans lequel il le descend. Suit la délivrance

des trois princesses. Mais trois «hommes blancs» s'étaient glissés sur

les pas de Gylpho, jusqu'au trou. Quand Pellerwoinen a fait remonter les

princesses et qu'il veut faire remonter aussi Gylpho, ils accourent,

coupent la corde, chassent Pellerwoinen et s'emparent des princesses.

(Ces trois «hommes blancs», qui interviennent brusquement dans le récit,

sont, comme on voit, un souvenir altéré des compagnons du héros,

traîtres à son égard.)

* * *

Nous arrivons enfin à une dernière forme d'introduction. Dans un conte

grec moderne de l'île de Syra (Hahn, nº 70), un roi a un pommier qui,

tous les ans, donne trois pommes d'or; mais à peine sont-elles mûres,

qu'elles disparaissent. L'aîné des trois fils du roi s'offre à veiller

auprès de l'arbre. Au milieu de la nuit, un nuage s'abaisse; quelque

chose comme une main s'étend vers l'arbre et une pomme d'or disparaît.

Même chose arrive quand le second prince veille. Mais le plus jeune tire

une flèche dans le nuage; du sang coule, et la pomme reste sur l'arbre.

Le lendemain, les trois princes suivent les traces du sang et arrivent

sur une haute montagne, auprès d'une pierre au milieu de laquelle est

scellé un anneau de fer. Le plus jeune prince est seul assez fort pour

soulever la pierre et seul assez courageux pour descendre dans le monde

inférieur, où il tue le dragon qui a volé les pommes d'or; il délivre

ainsi trois princesses.--On peut encore citer un conte sicilien

(Gonzenbach, nº 64), où le voleur des fruits du jardin d'un roi est un

géant, qui, lui aussi, retient captives dans le monde inférieur trois

belles jeunes filles; un conte du Tyrol italien (Schneller, p. 190), où

un enchanteur cueille chaque nuit des noix d'or sur le noyer d'un roi

(comparer un conte italien des environs de Sorrente, publié dans le

_Giambattista Basile_, 1883, p. 31); un conte grec moderne de Smyrne (E.

Legrand, p. 191), où c'est un nègre qui vient couper des citrouilles,

dans lesquelles réside la force de trois princes; un conte albanais (A.

Dozon, nº 5), où une lamie (sorte d'ogresse) sort chaque jour d'un puits

pour aller prendre une pomme d'or sur le pommier d'un roi.--Dans un

conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 5e rapport, p. 10), c'est un aigle

qui vient chaque nuit voler une poire d'or dans le jardin d'un roi; dans

un conte toscan (A. de Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 187),

un dragon à trois têtes qui s'abat chaque nuit sur le pommier à pommes

d'or du roi de Portugal; dans un conte catalan (_Rondallayre_, I, p.

94), un gros oiseau noir qui vient prendre les poires d'un certain

jardin; dans un conte russe (Ralston, p. 73), un monstre qui ravage le

parc d'un roi; dans un conte hongrois (Gaal, p. 77), un dragon qui

enlève chaque nuit un pan de muraille d'une citadelle toute de lard

(_sic_), construite par un roi. Comparer encore un conte vénitien

(Widter et Wolf, nº 4), et un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p.

244).

* * * * *

Il serait trop long d'examiner ici toutes les différences de détails que

présente, dans les nombreux contes énumérés ci-dessus, le récit des

aventures du héros dans le monde inférieur. Nous ferons seulement

quelques remarques. Dans le dernier groupe dont nous avons parlé,--à une

exception près, celle du conte catalan,--le monstre que le héros doit

combattre dans le monde inférieur est celui qu'il a déjà blessé sur la

terre, le voleur des fruits. En le tuant, il délivre d'un coup les trois

princesses, qui n'ont pas d'autre geôlier. C'est là la forme la plus

ordinaire des contes de ce groupe. Pourtant, dans certains, le monstre

ne garde qu'une des trois princesses; les deux soeurs de celle-ci sont

gardées par deux autres monstres. Ainsi, dans le conte toscan, le

prince, étant descendu dans le monde inférieur, arrive dans une belle

prairie où s'élèvent trois châteaux, le premier de bronze, le second

d'argent, le troisième d'or. Le dragon à trois têtes, qui a volé les

pommes d'or, est le maître du château de bronze; celui d'argent

appartient à un dragon à cinq têtes; celui d'or, à un dragon à sept

têtes. Même chose à peu près dans le conte hongrois, où les trois

châteaux sont de cuivre, d'argent et d'or.--Les trois châteaux (ici

d'acier, d'argent et d'or) se retrouvent dans le conte breton; mais

l'aigle que le prince a blessé est seul pour garder les trois

princesses. Il s'envole d'un château à l'autre, et le jeune homme le tue

dans le troisième château[110].

[110] Les trois mêmes châteaux ou à peu près (verre, argent et or)

figurent encore dans le conte du Tyrol italien, nº 39, cité plus

haut.--Rappelons aussi le conte russe de _Svetozor_.

Dans les contes qui ont l'épisode de la maison isolée, le personnage

malfaisant que le héros châtie n'est pas, en général, celui qui garde

les princesses dans le monde inférieur. Nous ne connaissons guère, comme

exceptions, que le conte suisse de la collection Grimm, le conte

bosniaque et le conte sicilien nº 83 de la collection Pitrè. Tantôt les

princesses, presque toujours au nombre de trois, sont gardées par un

dragon à sept têtes (conte du Tyrol allemand), à douze têtes (conte du

«pays saxon» de Transylvanie), ou par trois dragons à trois, six et neuf

têtes (conte lithuanien); tantôt par deux dragons et deux lions (conte

tchèque, où il n'y a que deux princesses), par un ours, un lion et un

dragon (conte allemand de la collection Proehle); tantôt encore par

trois géants (contes allemands du Schleswig et de la principauté de

Waldeck), par un magicien (conte italien de Pise), par trois vieux

magiciens (conte du Tyrol italien), etc., etc.--Dans le conte portugais,

la première princesse est gardée par un serpent, la seconde par une

couleuvre, la troisième par le grand diable. En dehors d'un conte breton

déjà mentionné (Sébillot, _Littérature orale_, p. 81), où il est

question d'une chambre remplie de diablotins, c'est le seul

rapprochement que nous trouvions à faire avec les diables du conte

lorrain[111].

[111] Dans deux variantes lorraines que nous donnerons plus loin (nº

52), les princesses sont gardées par des monstres: bête à sept

têtes, serpent, etc.

Plusieurs des contes de cette famille ont un trait qui n'existe pas dans

le conte lorrain. Quand le héros arrive auprès des princesses, en

l'absence des monstres qui les gardent, elles lui font boire d'une

certaine eau qui le rend capable de manier une lourde épée pendue au

mur, et c'est avec cette épée qu'il tue les monstres. Voir, par exemple,

le conte wende, le conte allemand de Waldeck, le conte grec de l'île de

Syra, le conte hongrois.--Notre conte lorrain, ainsi que tous les contes

du type spécial de _Jean de l'Ours_, représentant le jeune homme comme

étant d'une force extraordinaire, il était inutile de lui donner une

autre arme que sa canne de fer. Pourtant, dans le conte lithuanien et

dans le conte du Schleswig, ce n'est pas avec sa canne de fer que le

héros tue les dragons ou les géants, et nous retrouvons l'épée et l'eau

qui donne la force.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 7 / 39 段