Venons à la seconde partie du passage. On a vu de quelle manière

Anoupou, le frère aîné, doit être averti de la mort de Bitiou.

Complétons la citation: «Le lendemain du jour où l'acacia avait été

coupé, comme Anoupou, le grand frère de Bitiou, entrait dans sa maison

et s'asseyait ayant lavé ses mains, on lui apporta une cruche de bière,

et elle se mit à bouillonner; on lui en apporta une de vin, et elle se

troubla. Il prit son bâton et ses sandales, ses vêtements et ses outils,

partit pour le Val de l'Acacia, entra dans la maison de son petit frère

et le trouva étendu mort sur sa natte.»

Ce trait se retrouve dans une foule de contes populaires modernes.

Ainsi, dans un conte serbe (Vouk, nº 29), un frère dit à son frère en le

quittant pour un long voyage: «Prends cette fiole remplie d'eau et

garde-la toujours sur toi. Si tu vois l'eau se troubler, alors sache que

je suis mort.» Même chose dans deux contes suédois (Cavallius, pp. 81 et

351): En quittant son frère, un jeune homme lui laisse une cuve pleine

de lait: si le lait devient rouge, ce sera signe qu'il est en grand

danger; ou bien, il lui indique une certaine source: tout le temps que

l'eau en sera claire, ce sera signe qu'il est en vie; si elle devient

rouge et trouble, c'est qu'il sera mort.--On trouvera beaucoup d'autres

rapprochements dans les remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_

(I, pp. 70-72).

Ce thème, comme le précédent, nous paraît plus net dans les contes

actuels que dans le conte égyptien. Dans le conte serbe que nous venons

de citer, par exemple, le liquide qui doit se troubler en cas de malheur

du héros, n'est pas un liquide quelconque, comme la bière ou le vin

d'Anoupou; il a été donné par celui-là même dont il fera connaître le

sort. Mais ce n'est point encore là, ce nous semble, la forme primitive,

la forme logique de ce thème. Cette forme logique, nous la trouvons, par

exemple, dans notre conte nº 5: Un pêcheur prend plusieurs fois de suite

un poisson merveilleux. Ce poisson lui dit: «Puisque tu veux absolument

m'avoir, je vais te dire ce que tu dois faire. Quand tu m'auras tué, tu

donneras trois gouttes de mon sang à ta femme, trois gouttes à ta

jument, et trois à ta petite chienne; _tu en mettras trois dans un

verre_, et tu garderas mes ouïes.» Le pêcheur fait ce que lui dit le

poisson. Après un temps, sa femme accouche de trois beaux garçons; le

même jour, la jument met bas trois beaux poulains, et la chienne trois

beaux petits chiens; à l'endroit où étaient les ouïes du poisson, il se

trouve trois belles lances. _Le sang qui est dans le verre doit

bouillonner s'il arrive quelque malheur aux enfants_, véritables

incarnations du poisson.--Dans d'autres contes identiques, dans un conte

allemand, un conte écossais, un conte grec moderne, etc., ce sont des

lis d'or, des cyprès ou d'autres arbres, nés du sang du poisson

merveilleux, qui doivent se flétrir s'il arrive malheur aux jeunes gens

unis à eux par la communauté d'origine.

* * * * *

Nous arrivons enfin à l'épisode de la boucle de cheveux dont le parfum

donne l'idée de rechercher partout la femme de qui vient cette boucle.

Dans un conte siamois[99], Phom-Haam, ou «la Belle aux boucles

parfumées», coupe un jour une de ses boucles et la livre au vent. Cette

boucle tombe dans l'Océan, et elle est portée à travers les flots

jusqu'au pays d'un certain roi qui, guidé par le parfum qu'elle répand,

la trouve en se baignant. Comme dans le roman des _Deux Frères_, il

consulte des devins pour savoir de quelle femme vient cette précieuse

boucle, et les devins lui indiquent où demeure Phom-Haam.

[99] _Asiatic Researches_, t. _XX_ (Calcutta, 1836), p. 142.

Un conte mongol du _Siddhi-Kür_ (nº 23) offre un épisode du même genre.

L'héroïne de ce conte étant un jour allée se baigner dans un fleuve,

quelques boucles de ses cheveux se détachent et s'en vont au fil de

l'eau. Or «ces boucles étaient ornées de cinq couleurs et de sept

qualités précieuses». Justement, à l'embouchure du fleuve, une servante

d'un puissant roi était allée chercher de l'eau: les boucles vont

s'embarrasser dans le vase avec lequel elle puise, et la servante les

porte au roi. Celui-ci dit à ses gens: «A la source de ce fleuve, il

doit y avoir une femme très belle de qui viennent ces boucles; prenez

des hommes avec vous et ramenez-la-moi.»

Dans des contes indiens du Pandjab (Steel et Temple, p. 61), du Bengale

(Lal Behari Day, p. 86) et du Kamaon (Minaef, nº 3; voir notre tome II,

p. 303), des cheveux d'or d'une princesse, flottant au cours d'un

fleuve, donnent l'idée à un roi ou à un prince d'envoyer à la recherche

de la femme à qui appartenaient ces cheveux merveilleux.

En Europe, on peut comparer un conte tchèque de Bohême (Chodzko, p. 81),

où un roi, voyant tomber à ses pieds, du bec d'un oiseau, un cheveu de

la Vierge aux cheveux d'or, ordonne à l'un de ses serviteurs de lui

ramener cette jeune fille, qu'il veut épouser.--Le même trait se

retrouve dans une légende juive et dans le vieux roman de chevalerie de

_Tristan et Iseult_. Il s'agit, dans la légende juive[100], d'un roi

d'Israël très impie, à qui les anciens du peuple viennent un jour

conseiller de prendre femme pour devenir meilleur. Le roi les renvoie à

huit jours. Pendant ce délai, un oiseau laisse tomber sur lui un long

cheveu d'or. Le roi déclare aux anciens qu'il n'épousera que la femme de

qui vient ce cheveu, et qu'il les fera tuer tous s'ils ne la lui

ramènent pas.--Dans le roman de _Tristan et Iseult_ (voir la revue

_Germania_, XIe année, 1866, p. 393), Tristan était si cher au roi

Marke, son oncle, que celui-ci le considérait comme son fils et ne

voulait pas prendre femme. Un jour, les grands du royaume, jaloux de

Tristan, se rendent près du roi et le prient de se marier. Le roi promet

de leur donner réponse dans un certain délai. Tandis qu'il est à

réfléchir aux moyens d'éluder cette demande, il voit se disputer deux

hirondelles qui laissent tomber par terre un long et beau cheveu de

femme. Il le ramasse et répond aux seigneurs qu'il épousera celle à qui

appartient ce cheveu.

[100] Voir notre tome II, p. 302.

Dans ces deux derniers récits, le thème primitif a été, comme on voit,

modifié par l'introduction d'autres éléments.

* * * * *

Tels sont les rapprochements que nous pouvons faire entre le vieux conte

égyptien et les contes modernes, et ces rapprochements ne portent pas

sur des idées générales, qui peuvent éclore, d'une manière parfaitement

indépendante, dans plusieurs cerveaux humains. Les ressemblances ici

portent sur des traits caractéristiques, parfois bizarres, et qui ne

s'inventeront pas plusieurs fois. Rappelons, par exemple, cette curieuse

série de transformations du héros égyptien, si exactement reflétée dans

un conte allemand et un conte hongrois de nos jours, l'un et l'autre

recueillis et publiés avant que M. de Rougé eût révélé au monde,--et au

monde savant seulement,--le roman des _Deux Frères_; ou bien ce trait si

particulier de la bière qui bouillonne ou du vin qui se trouble pour

annoncer un malheur. Nous n'avons pas affaire ici à des ressemblances du

genre de celle qu'on a prétendu trouver entre ce même roman des _Deux

Frères_ et l'histoire de Joseph dans la _Genèse_. Et, à ce propos,

disons qu'un égyptologue bien connu, M. Ebers, a montré une perspicacité

vraiment scientifique en ne voyant entre le conte égyptien et le récit

de la Bible qu'une ressemblance purement fortuite[101]. Cette idée d'une

séduction tentée par une femme adultère, qui ensuite accuse celui

qu'elle n'a pu corrompre, est une idée qui s'est présentée plus d'une

fois et très naturellement à l'esprit des poètes et des écrivains (M.

Ebers rappelle, dans la mythologie grecque, Phèdre et Hippolyte, Pélée

et Astydamie, Phinée et Idée; dans la littérature persane, Sijavusch et

Sudabe), comme plus d'une fois aussi le fait lui-même a dû se rencontrer

dans la vie réelle. Mais il y a un trait qui est particulier au récit

historique de la _Genèse_ et qui lui donne son individualité: c'est le

trait du manteau laissé par Joseph entre les mains de la femme de

Putiphar et qui permet à celle-ci de rendre plus vraisemblable son

accusation. Or ce trait distinctif et caractéristique, il n'en est pas

trace dans le conte égyptien.

[101] G. Ebers, _Ægypten und die Bücher Mose's_, 1868, p. 315.

Revenons à notre étude. Le problème ici, c'est d'expliquer la

ressemblance si frappante qui existe entre ce conte égyptien, vieux de

plus de trois mille ans, inconnu jusqu'à ces derniers temps, et certains

des contes qui de l'Inde ont rayonné dans toute l'Asie et de là en

Europe. Sans doute nous connaissions déjà un curieux conte égyptien, qui

a de nombreux pendants dans la littérature populaire actuelle de

l'Europe et de l'Asie, le conte du roi Rhampsinite et des fils de son

architecte, rapporté par Hérodote[102]. Mais, dans ce cas, on pourrait,

_à la rigueur_, admettre une dérivation du récit d'Hérodote. Ici la

chose est différente, et l'on comprendra que nous ayons été amené, dans

notre introduction, à nous poser, à propos du roman des _Deux Frères_,

la question des rapports qui ont pu exister, dans les temps antiques,

entre l'Egypte et l'Inde[103].

[102] Hérodote, livre II, 121.

[103] Un autre conte égyptien, le conte du _Prince prédestiné_,

presque aussi vieux que le conte des _Deux Frères_ (Maspero, p. 33

seq.), présente aussi des points de ressemblance avec des contes

actuels. Ainsi, dans le conte égyptien, le roi de Syrie fait

construire à sa fille une maison dont les soixante-dix fenêtres sont

éloignées du sol de soixante-dix coudées, et il dit aux princes des

environs que celui qui atteindra la fenêtre de sa fille l'aura pour

femme; de même, dans un conte russe, un conte polonais, un conte

finnois, les prétendants à la main d'une princesse doivent faire

sauter leur cheval jusqu'au troisième étage du château royal. (Voir

notre tome II, p. 96.)

I

JEAN DE L'OURS

Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne. Un jour que celle-ci

allait porter la soupe à son mari, elle se trouva retenue par une

branche au milieu du bois. Pendant qu'elle cherchait à se dégager, un

ours se jeta sur elle et l'emporta dans son antre. Quelque temps après,

la femme, qui était enceinte, accoucha d'un fils moitié ours et moitié

homme: on l'appela Jean de l'Ours.

L'ours prit soin de la mère et de l'enfant: il leur apportait tous les

jours à manger; il allait chercher pour eux des pommes et d'autres

fruits sauvages et tout ce qu'il pouvait trouver qui fût à leur

convenance.

Quand l'enfant eut quatre ans, sa mère lui dit d'essayer de lever la

pierre qui fermait la caverne où l'ours les tenait enfermés, mais

l'enfant n'était pas encore assez fort. Lorsqu'il eut sept ans, sa mère

lui dit: «L'ours n'est pas ton père. Tâche de lever la pierre pour que

nous puissions nous enfuir.--Je la lèverai,» répondit l'enfant. Le

lendemain matin, pendant que l'ours était parti, il leva en effet la

pierre et s'enfuit avec sa mère. Ils arrivèrent à minuit chez le

bûcheron; la mère frappa à la porte. «Ouvre,» cria-t-elle, «c'est moi,

ta femme.» Le mari se releva et vint ouvrir: il fut dans une grande

surprise de revoir sa femme qu'il croyait morte. Elle lui dit: «Il m'est

arrivé une terrible aventure: j'ai été enlevée par un ours. Voici

l'enfant que je portais alors.»

On envoya le petit garçon à l'école; il était très méchant et d'une

force extraordinaire: un jour, il donna à l'un de ses camarades un tel

coup de poing que tous les écoliers furent lancés à l'autre bout du

banc. Le maître d'école lui ayant fait des reproches, Jean le jeta par

la fenêtre. Après cet exploit, il fut renvoyé de l'école, et son père

lui dit: «Il est temps d'aller faire ton tour d'apprentissage.»

Jean, qui avait alors quinze ans, entra chez un forgeron, mais il

faisait de mauvaise besogne: au bout de trois jours, il demanda son

compte et se rendit chez un autre forgeron. Il y était depuis trois

semaines et commençait à se faire au métier, quand l'idée lui vint de

partir. Il entra chez un troisième forgeron; il y devint très habile, et

son maître faisait grand cas de lui.

Un jour, Jean de l'Ours demanda au forgeron du fer pour se forger une

canne. «Prends ce qu'il te faut,» lui dit son maître. Jean prit tout le

fer qui se trouvait dans la boutique et se fit une canne qui pesait cinq

cents livres. «Il me faudrait encore du fer,» dit-il, «pour mettre un

anneau à ma canne.--Prends tout ce que tu en trouveras dans la maison,»

lui dit son maître; mais il n'y en avait plus.

Jean de l'Ours dit alors adieu au forgeron et partit avec sa canne.

Sur son chemin il rencontra Jean de la Meule qui jouait au palet avec

une meule de moulin. «Oh! oh!» dit Jean de l'Ours, «tu es plus fort

que moi. Veux-tu venir avec moi?--Volontiers,» répondit Jean de la

Meule. Un peu plus loin, ils virent un autre jeune homme qui soutenait

une montagne; il se nommait Appuie-Montagne. «Que fais-tu là?» lui

demanda Jean de l'Ours.--«Je soutiens cette montagne: sans moi elle

s'écroulerait.--Voyons,» dit Jean de l'Ours, «ôte-toi un peu.» L'autre

ne se fut pas plus tôt retiré, que la montagne s'écroula. «Tu es plus

fort que moi,» lui dit Jean de l'Ours. «Veux-tu venir avec moi?--Je le

veux bien.» Arrivés dans un bois, ils rencontrèrent encore un jeune

homme qui tordait un chêne pour lier ses fagots: on l'appelait

Tord-Chêne. «Camarade,» lui dit Jean de l'Ours, «veux-tu venir avec

moi?--Volontiers,» répondit Tord-Chêne.

Après avoir marché deux jours et deux nuits à travers le bois, les

quatre compagnons aperçurent un beau château; ils y entrèrent, et, ayant

trouvé dans une des salles une table magnifiquement servie, ils s'y

assirent et mangèrent de bon appétit. Ils tirèrent ensuite au sort à qui

resterait au château, tandis que les autres iraient à la chasse:

celui-là devait sonner une cloche pour donner à ses compagnons le signal

du dîner.

Jean de la Meule resta le premier pour garder le logis. Il allait

tremper la soupe, quand tout à coup il vit entrer un géant. «Que fais-tu

ici, drôle?» lui dit le géant. En même temps, il terrassa Jean de la

Meule et partit. Jean de la Meule, tout meurtri, n'eut pas la force de

sonner la cloche.

Cependant ses compagnons, trouvant le temps long, revinrent au château.

«Qu'est-il donc arrivé?» demandèrent-ils à Jean de la Meule.--«J'ai été

un peu malade; je crois que c'est la fumée de la cuisine qui m'a

incommodé.--N'est-ce que cela?» dit Jean de l'Ours, «le mal n'est pas

grand.»

Le lendemain, ce fut Appuie-Montagne qui resta au château. Au moment où

il allait sonner la cloche, le géant parut une seconde fois. «Que

fais-tu ici, drôle?» dit-il à Appuie-Montagne, et en même temps il le

renversa par terre. Les autres, n'entendant pas le signal du dîner, se

décidèrent à revenir. Arrivés au château, ils demandèrent à

Appuie-Montagne pourquoi la soupe n'était pas prête. «C'est que la

cuisine me rend malade», répondit-il.--«N'est-ce que cela?» dit Jean de

l'Ours, «le mal n'est pas grand.»

Tord-Chêne resta le jour suivant au château. Le géant arriva comme il

allait tremper la soupe. «Que fais-tu ici, drôle?» dit-il à Tord-Chêne,

et, l'ayant terrassé, il s'en alla. Jean de l'Ours, étant revenu avec

ses compagnons, dit à Tord-Chêne: «Pourquoi n'as-tu pas sonné?--C'est,»

répondit l'autre, «parce que la fumée m'a fait mal.--N'est-ce que

cela?» dit Jean de l'Ours, «demain ce sera mon tour.»

Le jour suivant, au moment où Jean de l'Ours allait sonner, le géant

arriva. «Que fais-tu ici, drôle?» dit-il au jeune homme, et il allait se

jeter sur lui, mais Jean de l'Ours ne lui en laissa pas le temps; il

empoigna sa canne et fendit en deux le géant. Quand ses camarades

rentrèrent au château, il leur reprocha de lui avoir caché leur

aventure. «Je devrais vous faire mourir,» dit-il, «mais je vous

pardonne.»

Jean de l'Ours se mit ensuite à visiter le château. Comme il frappait le

plancher avec sa canne, le plancher sonna le creux: il voulut savoir

pourquoi, et découvrit un grand trou. Ses compagnons accoururent. On fit

descendre d'abord Jean de la Meule à l'aide d'une corde; il tenait à la

main une clochette. «Quand je sonnerai,» dit-il, «vous me remonterez.»

Pendant qu'on le descendait, il entendit au dessous de lui des

hurlements épouvantables; arrivé à moitié chemin, il cria qu'on le fît

remonter, qu'il allait mourir. Appuie-Montagne descendit ensuite;

effrayé, lui aussi, des hurlements qu'il entendait, il sonna bientôt

pour qu'on le remontât. Tord-Chêne fit de même.

Jean de l'Ours alors descendit avec sa canne. Il arriva en bas sans

avoir rien entendu et vit venir à lui une fée. «Tu n'as donc pas peur du

géant?» lui dit-elle.--«Je l'ai tué,» répondit Jean de l'Ours.--«Tu as

bien fait,» dit la fée. «Maintenant tu vois ce château: il y a des

diables dans deux chambres, onze dans la première et douze dans la

seconde; dans une autre chambre tu trouveras trois belles princesses qui

sont soeurs.» Jean de l'Ours entra dans le château, qui était bien plus

beau que celui d'en haut: il y avait de magnifiques jardins, des arbres

chargés de fruits dorés, des prairies émaillées de mille fleurs

brillantes.

Arrivé à l'une des chambres, Jean de l'Ours frappa deux ou trois fois

avec sa canne sur la grille qui la fermait, et la fit voler en mille

pièces; puis il donna un coup de canne à chacun des petits diables et

les tua tous. La grille de l'autre chambre était plus solide; Jean

finit pourtant par la briser et tua onze diables. Le douzième lui

demandait grâce et le priait de le laisser aller. «Tu mourras comme les

autres,» lui dit Jean de l'Ours, et il le tua.

Il entra ensuite dans la chambre des princesses. La plus jeune, qui

était aussi la plus belle, lui fit présent d'une petite boule ornée de

perles, de diamants et d'émeraudes. Jean de l'Ours revint avec elle à

l'endroit où il était descendu, donna le signal et fit remonter la

princesse, que Jean de la Meule se hâta de prendre pour lui. Jean de

l'Ours alla chercher la seconde princesse, qui lui donna aussi une

petite boule ornée de perles, d'émeraudes et de diamants. On la remonta

comme la première, et Appuie-Montagne se l'adjugea. Jean de l'Ours

retourna près de la troisième princesse; il en reçut le même cadeau, et

la fit remonter comme ses soeurs: Tord-Chêne la prit pour lui. Jean de

l'Ours voulut alors remonter lui-même; mais ses compagnons coupèrent la

corde: il retomba et se cassa la jambe. Heureusement il avait un pot

d'onguent que lui avait donné la fée; il s'en frotta le genou, et il n'y

parut plus.

Il était à se demander ce qu'il avait à faire, quand la fée se présenta

encore à lui et lui dit: «Si tu veux sortir d'ici, prends ce sentier qui

conduit au château d'en haut; mais ne regarde pas la petite lumière qui

sera derrière toi: autrement la lumière s'éteindrait, et tu ne verrais

plus ton chemin.»

Jean de l'Ours suivit le conseil de la fée. Parvenu en haut, il vit ses

camarades qui faisaient leurs paquets pour partir avec les princesses.

«Hors d'ici, coquins!» cria-t-il, «ou je vous tue. C'est moi qui ai

vaincu le géant, je suis le maître ici.» Et il les chassa. Les

princesses auraient voulu l'emmener chez le roi leur père, mais il

refusa. «Peut-être un jour,» leur dit-il, «passerai-je dans votre pays:

alors je viendrai vous voir.» Il mit les trois boules dans sa poche et

laissa partir les princesses, qui, une fois de retour chez leur père, ne

pensèrent plus à lui.

Jean de l'Ours se remit à voyager et arriva dans le pays du roi, père

des trois princesses. Il entra comme compagnon chez un forgeron; comme

il était très habile, la forge fut bientôt en grand renom.

Le roi fit un jour appeler le forgeron et lui dit: «Il faut me faire

trois petites boules dont voici le modèle. Je fournirai tout et je te

donnerai un million pour ta peine; mais si dans tel temps les boules ne

sont pas prêtes, tu mourras.» Le forgeron raconta la chose à Jean de

l'Ours, qui lui répondit qu'il en faisait son affaire.

Cependant le terme approchait, et Jean de l'Ours n'avait pas encore

travaillé; il était à table avec son maître. «Les boules ne seront pas

prêtes,» disait le forgeron.--«Maître, allez encore tirer un broc.»

Pendant que le forgeron était à la cave, Jean de l'Ours frappa sur

l'enclume, puis tira de sa poche les boules que lui avaient données les

princesses: la besogne était faite.

Le forgeron courut porter les boules au roi. «Sont-elles bien comme vous

les vouliez?» lui dit-il.--«Elles sont plus belles encore,» répondit le

roi. Il fit compter au forgeron le million promis, et alla montrer les

boules à ses filles. Celles-ci se dirent l'une à l'autre: «Ce sont les

boules que nous avons données au jeune homme qui nous a délivrées.»

Elles en avertirent leur père, qui envoya aussitôt de ses gardes pour

aller chercher Jean de l'Ours; mais il ne voulut pas se déranger. Le roi

envoya d'autres gardes, et lui fit dire que, s'il ne venait pas, il le

ferait mourir. Alors Jean de l'Ours se décida.

Le roi le salua, et, après force compliments, force remerciements, il

lui dit de choisir pour femme celle de ses trois filles qui lui plairait

le plus. Jean de l'Ours prit la plus jeune, qui était aussi la plus

belle. On fit les noces trois mois durant. Quant aux compagnons de Jean

de l'Ours, ils furent brûlés dans un cent de fagots.

REMARQUES

Comparer notre nº 52, la _Canne de cinq cents livres_, et ses deux

variantes.

L'élément principal de _Jean de l'Ours_,--la défaite d'un monstre, la

descente dans le monde inférieur et la délivrance de princesses qui y

sont retenues,--se retrouve dans une foule de contes européens. Il en

est beaucoup moins, ou, pour mieux dire, assez peu, où figure

l'introduction caractéristique de _Jean de l'Ours_, et moins encore qui

aient, en même temps que cette introduction, la dernière partie de notre

conte, l'histoire des bijoux. Nous étudierons successivement ces trois

parties de _Jean de l'Ours_.

* * * * *

L'introduction de notre conte est presque identique à celle d'un conte

du Tyrol italien de même titre, _Giuan dall'Urs_ (Schneller, p. 189).

L'enlèvement de la femme par l'ours, les efforts de l'enfant pour

soulever la pierre qui ferme l'entrée de la grotte (pour soulever la

«montagne», dit le conte tyrolien), ses méfaits à l'école, tout s'y

retrouve.--Dans un conte wende de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p.

169), une femme qui, par sa négligence, a laissé plusieurs fois ses

vaches s'échapper, n'ose plus rentrer à la maison à cause des menaces de

son mari. Elle rencontre un ours, et elle est bien effrayée; mais l'ours

devient un homme et lui dit de venir demeurer avec lui pour lui faire la

cuisine. La femme le suit dans son antre, et, quelque temps après, elle

met au monde un fils. Quand celui-ci a sept ans, il parvient à soulever

la pierre qui ferme la caverne, et sa mère lui dit: «Nous allons

retrouver ton père.»--Dans un conte catalan (_Rondallayre_, 1re série,

p. 11), réunissant les trois parties de _Jean de l'Ours_, le héros, qui

porte le même nom, _Joan de l'Os_, est le fils de l'ours et de la femme

que celui-ci a enlevée. Joan est, comme Jean, «moitié ours.»--Pierre

l'Ours, dans un conte hanovrien (Colshorn, nº 5) très complet et mieux

conservé pour la dernière partie que le conte catalan, est aussi le fils

de l'ours. De même, le _Giovanni dell' Orso_ d'un conte italien du

Mantouan (Visentini, nº 32), qui n'a pas la dernière partie.--Un conte

picard, _Jean de l'Ours_ (_Mélusine_, 1877, col. 110, seq.), qui n'a pas

non plus cette dernière partie, ressemble beaucoup à notre conte pour

l'introduction[104].

[104] Comparer encore, pour cette introduction, divers contes où le

héros est aussi le fils d'un ours: un conte basque, l'_Ourson_

(_Mélusine_, 1877, col. 160); un conte allemand du grand-duché

d'Oldenbourg, _Jean l'Ours_ (Strackerjan, II, p. 316); un conte

serbe (Vouk, nº 1). Tous ces contes, pour la suite des aventures,

appartiennent plus ou moins au thème de l'_Homme fort_, que nous

aurons plus loin à étudier (voir nos nos 46, _Bénédicité_, et 69, le

_Laboureur et son Valet_); du reste, plusieurs épisodes de ce thème

se sont, ainsi que nous l'indiquerons tout à l'heure, infiltrés dans

certains contes du genre de _Jean de l'Ours_.--Dans un conte russe

dont nous ne connaissons que ce passage, cité par M. de Gubernatis

dans sa _Zoological Mythology_ (II, p. 117), le héros, _Ivanko

Medviedko_ (Jean, fils de l'Ours), qui est né d'un ours et d'une

femme enlevée par celui-ci, est homme de la tête à la ceinture, et

de la ceinture aux pieds il est ours.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 6 / 39 段