Cependant la femme d'Anoupou est effrayée des paroles qu'elle a dites,

et elle s'avise d'une ruse. Quand son mari rentre à la maison, il la

trouve étendue par terre, tout en désordre, et elle lui dit que son

jeune frère a voulu lui faire violence. Anoupou, furieux, veut tuer

Bitiou, mais celui-ci s'enfuit; il est au moment d'être atteint, quand

le dieu Râ (le soleil), à sa prière, jette entre eux deux une grande

eau remplie de crocodiles. D'une rive à l'autre les deux frères se

parlent: Bitiou se justifie. Il prévient ensuite Anoupou qu'il va se

retirer dans le Val de l'Acacia; il déposera son coeur sur la fleur de

cet arbre, auquel sa vie sera désormais indissolublement attachée. Si

l'on coupe l'acacia, la vie de Bitiou sera tranchée en même temps; alors

son frère devra chercher son coeur, et, quand il l'aura trouvé, le

mettre dans un vase plein d'eau fraîche, et Bitiou ressuscitera. Ce qui

devra montrer à Anoupou qu'il est arrivé malheur à son frère, c'est s'il

voit tout à coup la bière bouillonner dans sa cruche.

Anoupou, désespéré, retourne dans sa maison et tue la femme impudique

qui l'a séparé de son frère. Pendant ce temps, Bitiou se rend au Val de

l'Acacia et dépose, comme il l'avait dit, son coeur sur la fleur de

l'acacia, auprès duquel il fixe sa demeure. Les dieux ne veulent pas le

laisser seul ainsi. Ils lui façonnent une femme, la plus belle de la

terre entière; Bitiou en devient follement amoureux, et lui révèle le

secret de son existence liée à celle de l'acacia.

Cependant le fleuve (le Nil) s'éprend de la femme de Bitiou, de la

créature formée par le dieu Khnoum. Un jour qu'elle est à se promener

sous l'acacia, son mari étant à la chasse, elle aperçoit le fleuve qui

monte derrière elle. Elle s'enfuit et rentre dans la maison. Le fleuve

dit à l'acacia qu'il veut s'emparer d'elle; mais l'acacia lui livre

seulement une boucle de cheveux de la belle. Le fleuve emporte cette

boucle en Egypte et la dépose dans l'endroit où se tenaient les

blanchisseurs du Pharaon. L'odeur de la boucle commence à se répandre

dans les vêtements du Pharaon, et l'on ne sait comment expliquer la

chose. Enfin le chef des blanchisseurs aperçoit la boucle de cheveux qui

flotte sur l'eau. Il envoie quelqu'un la retirer, et, trouvant qu'elle

sent merveilleusement bon, il la porte au Pharaon. On fait aussitôt

venir les magiciens du Pharaon. Ceux-ci lui disent que la boucle

appartient à une fille des dieux: sur leur conseil, il envoie un grand

nombre d'émissaires dans toutes les directions pour chercher cette

femme, et notamment vers le Val de l'Acacia. Bitiou les tue tous, à

l'exception d'un seul, qu'il laisse en vie pour rapporter la nouvelle.

Alors le Pharaon envoie toute une armée qui lui ramène la fille des

dieux. Il élève celle-ci au rang de «Grande Favorite», et elle lui

révèle le secret de la vie de son mari. On coupe la fleur sur laquelle

était le coeur de Bitiou, et Bitiou meurt.

Le lendemain, comme Anoupou, le frère aîné de Bitiou, rentrait dans sa

maison, on lui apporte une cruche de bière, qui se met à écumer; on lui

en apporte une de vin, qui se trouble aussitôt. Il part pour le Val de

l'Acacia et trouve son frère étendu mort. Il se met immédiatement en

quête, et, pendant trois ans, cherche inutilement le coeur de Bitiou.

Enfin, au commencement de la quatrième année, l'âme de Bitiou éprouve le

désir de revenir en Egypte. Anoupou découvre le coeur de son frère sous

l'acacia. Il le met dans un vase rempli d'eau fraîche, et, au bout de

quelques heures, Bitiou ressuscite.

Les deux frères se mettent en route pour punir l'infidèle. Bitiou prend

la forme d'un taureau sacré et se fait conduire par Anoupou à la cour du

Pharaon, qui est rempli de joie en le voyant et fait célébrer de grandes

fêtes. Un jour, le taureau se trouve auprès de la favorite et lui dit:

«Vois, je suis encore vivant; je suis Bitiou. Tu as su faire abattre par

le Pharaon l'acacia sous lequel était ma demeure, afin que je ne pusse

plus vivre, et vois, je vis pourtant; je suis taureau.» La favorite est

très effrayée, mais elle se remet bientôt et elle demande au Pharaon,

comme une faveur, de lui donner à manger le foie du taureau. Le Pharaon

y consent, non sans chagrin, et l'on met à mort l'animal, après avoir

célébré en son honneur une grande fête d'offrande; mais, au moment où on

lui coupe la gorge, il secoue son cou et lance par terre deux gouttes de

sang qui vont tomber, l'une d'un côté de la grande porte du Pharaon,

l'autre de l'autre côté, et il s'élève là deux grands et magnifiques

perséas.

Le Pharaon sort avec la favorite pour contempler le nouveau prodige, et

l'un des arbres, prenant la parole, révèle à la favorite qu'il est

Bitiou, encore une fois transformé. Elle demande alors au Pharaon qu'on

abatte les perséas et qu'on en fasse de bonnes planches. Le Pharaon y

consent, et elle sort pour assister à l'exécution de ses ordres. Or,

pendant qu'on coupait les arbres, «un copeau, ayant sauté, entra dans la

bouche de la favorite. Elle l'avala et conçut... Beaucoup de jours

après, elle mit au monde un enfant mâle.»

Devenu grand, l'enfant, qui n'est autre que Bitiou revenu à une nouvelle

existence, succède au Pharaon sur le trône d'Egypte, et son premier soin

est de châtier la femme dont il a eu tant à se plaindre dans sa première

vie.

* * *

Tel est le «roman des _Deux Frères_». Ce curieux conte a été étudié au

point vue de la mythologie; M. François Lenormant lui a consacré un

chapitre de son livre _Les Premières Civilisations_ (t. I, p. 397 seq.).

Il y voit «la transformation en un conte populaire du mythe, fondamental

dans les religions de l'Asie occidentale, du jeune dieu solaire mourant

et revenant tour à tour à la vie, mythe dont nous avons la version

syro-phénicienne dans la fable d'Adonis, la version phrygienne dans

celle d'Atys, et enfin la version hellénisée, à une époque encore

impossible à déterminer, dans la légende de Zagreus.» Ce serait «un

exemple de plus de cet influx des traditions asiatiques en Egypte, à

l'époque de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynastie, non plus de

leur introduction dans la religion à l'état de mythe sacré, mais, ce qui

est nouveau, de leur importation sous la forme de conte populaire.» Mais

nous n'avons pas l'intention de suivre M. Lenormant sur ce terrain;

c'est à un tout autre point de vue que nous voudrions examiner le roman

des _Deux Frères_.

* * * * *

Nous avons affaire ici, comme M. Lenormant le dit fort bien, à un

véritable conte populaire. Or, si l'on rapproche des contes populaires

actuels d'Europe et d'Asie les divers éléments qui composent le récit

égyptien, on constatera, non sans surprise, que le roman des _Deux

Frères_ présente avec plusieurs de ces contes des ressemblances

frappantes et beaucoup trop précises pour provenir du hasard.

Qu'on en juge.

* * *

Prenons d'abord le passage final où sont racontées les diverses

transformations de Bitiou, et rapprochons-le d'un conte populaire

allemand recueilli dans la Hesse (Wolf, p. 394). Dans ce conte, un

berger, devenu général des armées d'un roi, se laisse dérober par une

rusée princesse, fille d'un roi ennemi, une épée qui le rendait

invincible. Il est vaincu, tué, et son corps, haché en morceaux, est

envoyé dans une boîte au roi son maître. Des enchanteurs lui rendent la

vie et lui donnent le pouvoir de se transformer en ce qu'il voudra. Il

se change en un beau cheval et se fait vendre au roi ennemi. Quand la

princesse voit le cheval, elle dit qu'il faut lui couper la tête. La

cuisinière, qui a entendu, va caresser le cheval en le plaignant du sort

qui l'attend. Le cheval lui dit: «Quand on me coupera la tête, il

sautera trois gouttes de mon sang sur ton tablier: enterre-les pour

l'amour de moi à telle place.» La cuisinière fait ce que le cheval a

demandé, et, le lendemain, à la place où les gouttes de sang ont été

enterrées, il s'élève un superbe cerisier. La princesse prie son père de

faire abattre le cerisier. La cuisinière va plaindre l'arbre, qui lui

dit: «Quand on m'abattra, ramasse pour l'amour de moi trois copeaux et

jette-les dans l'étang de la princesse.» Le lendemain matin, trois

canards d'or nagent dans l'étang. La princesse prend son arc et ses

flèches et tue deux des canards; elle se contente de s'emparer du

troisième, qu'elle enferme dans sa chambre. La nuit venue, le canard

reprend l'épée magique et s'envole.

On le voit, la ressemblance est surprenante. Dans les deux récits,

allemand et égyptien, le héros, qui est mort, puis ressuscité, prend la

forme d'un bel animal, taureau ou cheval, et se fait conduire à la cour

d'un roi où se trouve une femme qui a été la cause de sa mort. Dans les

deux récits, cette femme obtient du roi que l'on tue l'animal, et, au

moment où on l'égorge, il saute des gouttes de sang qui donnent

naissance à un arbre. Enfin, en Allemagne comme dans l'antique Egypte,

la vie du héros se réfugie dans des copeaux de l'arbre que la princesse

a fait abattre.

Un conte hongrois, recueilli par le comte J. Mailath, a une grande

analogie avec le conte allemand[91]. Le héros, Laczi, a été tué et coupé

en mille morceaux par un dragon. Le roi des serpents, à la fille duquel

il a rendu service, le ressuscite au moyen de certaines plantes. Laczi

se change en cheval et va dans la cour du dragon. La femme du dragon,

bien qu'elle ne reconnaisse pas Laczi sous sa nouvelle forme, se doute

qu'il y a là quelque enchantement, et elle dit au dragon qu'elle mourra

si elle ne mange le foie du cheval (on se rappelle le «foie du taureau»

dans le conte égyptien). On prend le cheval pour le tuer. La soeur de

Laczi, prisonnière du dragon, vient à passer et plaint le sort du

cheval. Celui-ci lui dit tout bas de prendre la terre sur laquelle

tomberont les deux premières gouttes de son sang et de la jeter dans le

jardin du dragon. A cette place, il pousse un arbre à pommes d'or. La

femme du dragon dit alors qu'elle mourra si on ne lui fait cuire son

repas avec le bois de l'arbre. La soeur de Laczi ayant encore exprimé sa

compassion pour l'arbre, celui-ci lui dit de prendre les deux premiers

copeaux qui tomberont et de les jeter dans l'étang du dragon. Le

lendemain, un beau poisson d'or nage dans l'étang. La femme du dragon

veut avoir le poisson. Le dragon se jette à l'eau pour le prendre; mais,

comme il a ôté une certaine chemise qui le rendait invulnérable, le

poisson saute sur le rivage, redevient Laczi, qui revêt la chemise,

s'empare d'une épée enchantée que le dragon avait déposée sur le bord de

l'étang, et tue le dragon.

[91] Cité d'après O. L. B. Wolff, _Die schoensten Mærchen und Sagen

aller Zeiten und Voelker_ (Leipzig, 1850), t. I, p. 229 seq.

Une légende héroïque de la Russie[92] se rapproche encore davantage, sur

un point, du conte égyptien: la femme qui cherche à faire périr le héros

est, en effet, là comme en Egypte, sa propre femme. Dans cette légende,

Ivan, fils de Germain le sacristain, trouve dans un buisson une épée

magique, dont il s'empare, puis il va combattre les Turcs. Pour prix de

ses exploits, il obtient la main de Cléopâtre, fille du roi. Son

beau-père meurt, le voilà roi à son tour; mais sa femme le trahit, livre

son épée aux Turcs, et, quand Ivan désarmé a péri dans la bataille, elle

épouse le sultan. Cependant, Germain le sacristain, averti par un flot

de sang qui jaillit tout à coup au milieu de l'écurie, part et retrouve

le cadavre de son fils. Grâce au conseil d'un cheval, il se procure de

l'eau de la vie et ressuscite Ivan. Celui-ci se met aussitôt en route et

rencontre un paysan. «Je vais,» lui dit-il, «me changer pour toi en un

cheval merveilleux à la crinière d'or; tu le conduiras devant le palais

du sultan.» Quand le sultan voit le cheval, il l'achète, le met dans son

écurie et ne cesse d'aller le visiter. «Pourquoi, seigneur,» lui dit

Cléopâtre, «es-tu toujours aux écuries?--J'ai acheté un cheval qui a une

crinière d'or.--Ce n'est pas un cheval, c'est Ivan, le fils du

sacristain: commande qu'on le tue.» Du sang du cheval naît un boeuf au

pelage d'or; Cléopâtre le fait tuer. De la tête du boeuf naît un pommier

aux pommes d'or; Cléopâtre le fait abattre. Le premier copeau se

métamorphose en un canard magnifique. Le sultan ordonne qu'on lui donne

la chasse, et se jette lui-même à l'eau pour l'attraper. Le canard

s'échappe vers l'autre rive, reprend sa figure d'Ivan, mais avec des

habits de sultan, jette sur un bûcher Cléopâtre et son amant, puis règne

à leur place[93].

[92] Rambaud, _la Russie épique_, pp. 377-380.

[93] Comparer un conte russe de la collection Erlenwein (Gubernatis,

_Florilegio_, p. 210).

* * *

Nous pouvons encore rapprocher du conte égyptien un autre groupe de

contes actuels, voisin de celui que nous venons d'examiner.

Dans un conte grec moderne, recueilli dans l'Asie Mineure, à Aïvali,

l'ancienne Cydonia (Hahn, nº 49), une jeune fille, fiancée d'un prince,

est changée en un poisson d'or par une négresse qui prend sa place

auprès du prince. Voyant que celui-ci a beaucoup de plaisir à regarder

le poisson d'or, la négresse fait la malade et dit que pour qu'elle soit

guérie, il faut qu'on tue le poisson et qu'on lui en fasse du bouillon.

Quand on tue le poisson d'or, trois gouttes de sang tombent par terre,

et aussitôt à cette place il pousse un grand cyprès. Alors la négresse

feint une nouvelle maladie et demande qu'on brûle le cyprès et qu'on lui

en donne de la cendre, mais qu'on ne laisse personne prendre du feu.

Pendant qu'on est en train de brûler l'arbre, il s'approche une vieille

femme; on la repousse, mais un copeau du cyprès s'est attaché au bord de

sa robe. Le lendemain matin, la vieille sort sans avoir mis son ménage

en ordre. Quand elle rentre, elle voit avec étonnement que tout est

rangé. La même chose s'étant renouvelée plusieurs fois, la vieille se

cache et surprend la jeune fille. Elle l'adopte, et plus tard la jeune

fille se fait reconnaître du prince[94].

[94] Comparer un autre conte grec moderne (baron d'Estournelles de

Constans, _la Vie de province en Grèce_, Paris, 1878, p. 260 seq.),

et un conte hongrois (Erdelyi, nº 13).

Encore ici, même thème: l'animal qu'on fait tuer, les gouttes de sang,

l'arbre, le copeau.

Au siècle dernier, en France, au XVIIe siècle, en Italie, on recueillait

des contes du même genre. Dans le conte français[95], une jeune reine

est tuée par ordre de la vieille reine, sa belle-mère, et son corps jeté

dans le fossé du château. Une autre femme est mise à sa place. Un jour

que le roi est à sa fenêtre, il aperçoit dans l'eau un merveilleux

poisson incarnat, blanc et noir. Il ne peut se lasser de le contempler,

mais la vieille obtient que le poisson soit tué et servi à la fausse

reine, alors enceinte, qui, dit-elle, en a envie. Tout à coup on voit

devant la fenêtre du château un arbre aux trois mêmes couleurs. La

vieille le fait brûler, mais de ses cendres s'élève un splendide

château, toujours incarnat, blanc et noir, dont le roi seul peut ouvrir

la porte, et il y trouve sa femme vivante.--Dans le conte italien

(_Pentamerone_, nº 49), comme dans le conte grec moderne, c'est une

négresse qui se substitue à la vraie fiancée d'un roi. Celle-ci est

changée en colombe, et elle vient plusieurs fois sous cette forme parler

au cuisinier du château et lui demander ce qui se passe. La négresse

ordonne au cuisinier de prendre la colombe et de la faire rôtir. Le

cuisinier obéit, et, à l'endroit du jardin où il a jeté les plumes de la

colombe, il s'élève bientôt un magnifique citronnier avec trois beaux

citrons. Quand le roi ouvre un de ces citrons, il en sort sa vraie

fiancée[96].

[95] _Nouveaux Contes de fées_ (1718). Voir le conte _Incarnat,

Blanc et Noir_ (_Cabinet des Fées_, t. XXXI, p. 233 seq.).

[96] Comparer un conte norvégien (Asbjoernsen, _Tales from the

Fjeld_, p. 156).

Nous trouvons dans l'Inde un conte populaire analogue, qui a été

recueilli dans le Deccan (miss Frere, nº 6): Surya-Bay, qu'un roi a

prise pour femme, est jetée dans un étang par la «première reine»

jalouse. Alors, dans cet étang, paraît une belle fleur d'or qui incline

gentiment sa tête vers le roi quand celui-ci s'approche pour la voir. Et

tous les jours le roi va s'asseoir auprès de l'étang et contempler la

fleur d'or. La première reine, en étant instruite, ordonne d'arracher la

fleur et de la brûler. Mais, là où on a jeté les cendres, il pousse un

grand manguier dont le fruit est si beau, que personne n'ose le cueillir

et qu'on le réserve pour le roi. Un jour, la mère de Surya-Bay, pauvre

laitière, vient en passant se reposer sous le manguier. Pendant qu'elle

dort, le fruit tombe dans un de ses pots à lait. Elle l'emporte dans sa

maison et le cache. Mais, quand on veut le prendre, il se trouve à la

place une belle petite dame, pas plus grande qu'une mangue, qui grandit

tous les jours et finit par avoir la taille d'une femme, etc.[97].

(Comparer un autre conte indien, recueilli dans le Bengale par miss

Stokes, nº 21.)

[97] Dans un conte lithuanien (Chodzko, p. 368), le héros, à qui un

roi a promis sa fille et la moitié de son royaume, est tué

traîtreusement par ordre d'un des courtisans. De son sang, qui a

jailli sous les fenêtres de la princesse, il naît un pommier, dont

bientôt les branches touchent ces fenêtres. Quand la princesse veut

prendre une des pommes, celle-ci se détache de l'arbre, et le jeune

homme reparaît plein de vie.

Un conte annamite (A. Landes, nº 22) se rapproche encore davantage des

contes européens de ce groupe: Une jeune fille, nommée Cam, est tuée

par suite d'une machination de la fille de sa marâtre, nommée Tam, et

cette dernière prend sa place auprès d'un prince. Mais Cam revient à la

vie sous la forme d'un oiseau. Aussitôt Tam dit qu'elle veut manger

l'oiseau. On le tue; à la place où les plumes ont été jetées pousse un

bambou. Le bambou est coupé: de son écorce naît un arbre _thi_ avec un

beau fruit. Vient à passer une vieille mendiante: «O _thi_,» dit-elle,

«tombe dans la besace de la vieille.» Le fruit obéit, et la vieille le

rapporte chez elle. Pendant qu'elle est absente, Cam sort du fruit et

fait le ménage[98]. La vieille, un jour, se cache et la surprend. Elle

l'interroge et, ayant appris son histoire, elle fait venir le prince,

qui reconnaît sa femme.

[98] Comparer le conte grec moderne cité plus haut, p. LXI.

* * *

Nous citerons enfin un conte des «Saxons» de Transylvanie (Haltrich, nº

1), qui se retrouve presque identiquement chez les Roumains du même pays

(_Ausland_, 1858, p. 118), chez les Tziganes de la Bukovine (Miklosisch,

p. 277), en Hongrie (Gaal-Stier, nº 7), et aussi chez les Valaques

(Schott, nº 8) et chez les Serbes (_Archiv für slawische Philologie_,

II, p. 627): Deux enfants aux cheveux d'or, fils d'une reine, sont,

aussitôt après leur naissance, enterrés dans un fumier par une servante

qui, par ses calomnies, parvient à perdre la reine et à se faire épouser

par le roi. A l'endroit où les enfants ont été enterrés, il pousse deux

beaux sapins d'or. La nouvelle reine feint d'être malade et dit qu'elle

ne guérira que si elle couche sur des planches faites avec les sapins

d'or. On coupe les sapins, et, avec les deux planches qu'on en tire, on

fait un lit pour le roi et la reine. Pendant la nuit, l'une des deux

planches dit à l'autre: «Frère, comme c'est lourd! c'est la méchante

marâtre qui couche sur moi.» L'autre répond: «Frère, comme c'est léger!

c'est notre bon père qui couche sur moi.» La reine a tout entendu, et

elle obtient qu'on brûlera les planches. Tandis qu'on y est occupé, deux

étincelles sautent dans de l'orge, qu'on donne ensuite à une brebis, et

la brebis met bas deux agneaux à laine d'or. La reine demande à manger,

pour se guérir, les coeurs des deux agneaux. On tue les agneaux; mais,

pendant qu'on lave les entrailles dans la rivière, deux morceaux s'en

vont au fil de l'eau et sont portés sur le bord, et les deux enfants

reparaissent sous leur forme naturelle.

Dans un conte indien du Bengale (miss Stokes, nº 2) se trouve un passage

qui rappelle ce conte: Deux enfants, frère et soeur, ont été tués par

ordre de la reine leur marâtre. A l'endroit où l'on a jeté leurs foies

dans le jardin, pousse un arbre avec deux belles grandes fleurs,

auxquelles succèdent deux beaux fruits. La reine veut cueillir ces

fruits, mais ils se retirent devant sa main de plus en plus haut. Elle

fait couper l'arbre; mais il repousse, et la même chose se reproduit

plusieurs jours de suite. Le roi, en ayant été averti, va voir l'arbre,

et les deux fruits tombent d'eux-mêmes dans sa main. Il les emporte dans

sa chambre et les met sur une table auprès de son lit. Pendant la nuit,

une petite voix sort de dedans l'un des fruits: «Frère!» Et une autre

petite voix répond: «Soeur! parle plus bas. Demain le roi ouvrira les

fruits, et si la reine nous trouve, elle nous tuera. Dieu nous a fait

revivre trois fois, mais si nous mourons une quatrième fois, il ne nous

rendra plus la vie.» Le roi, qui a entendu, ouvre les fruits avec

précaution, retrouve ses enfants et fait périr la marâtre.

Pour terminer cette partie de notre étude, nous signalerons un conte

russe de ce même groupe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. 412).

Là, les deux jumeaux, après avoir passé à peu près par les

transformations que nous avons vues dans le conte transylvain, sont

tués, sous leur forme d'agneaux, et leurs entrailles sont jetées sur la

route. Leur mère, la reine répudiée, ramasse ces entrailles sans savoir

d'où elles viennent, les fait cuire et les mange, et elle donne de

nouveau naissance à ses deux fils, lesquels, interrogés par le roi leur

père, racontent l'histoire de leur origine.

Dans cet étrange dénouement, n'y a-t-il pas quelque chose d'analogue à

la _renaissance_ de Bitiou?

* * * * *

Un second passage du vieux conte égyptien prête aussi à de nombreux

rapprochements.

Quand Bitiou s'en va vers le Val de l'Acacia, il dit à son frère:

«J'enchanterai mon coeur; je le placerai sur le sommet de la fleur de

l'acacia, et, si l'on coupe l'acacia et que mon coeur tombe par terre,

tu viendras le chercher. Quand tu passerais sept années à le chercher,

ne te rebute pas. Une fois que tu l'auras trouvé, tu le mettras dans un

vase d'eau fraîche, et alors je reviendrai à la vie, et je rendrai le

mal qu'on m'aura fait. Or tu sauras que quelque chose m'est arrivé,

lorsqu'on te mettra dans la main une cruche de bière et qu'elle

bouillonnera; ne demeure pas un moment de plus, après que cela te sera

arrivé.» On se rappelle qu'ensuite Bitiou a l'imprudence de révéler à la

femme que les dieux lui ont donnée, le mystère de sa vie.

Il faut étudier séparément dans ce passage, d'abord ce qui est relatif

au coeur de Bitiou, et ensuite ce qui concerne la manière dont le frère

de Bitiou doit être informé des malheurs de celui-ci.

* * *

Dans un grand nombre de contes actuels, comme dans le conte égyptien, le

«coeur», l'«âme», la «vie» d'un personnage se trouvent cachés dans un

certain endroit et liés à un certain objet, et, dans le plus grand

nombre de ces contes, ce personnage se laisse aller à révéler son secret

à une femme qu'il aime et qui le trahit. Seulement, à la différence du

roman des _Deux Frères_, le personnage en question n'est pas celui qui

doit attirer la sympathie des auditeurs; c'est toujours un être

malfaisant, un «géant», un «magicien», etc.

Ainsi, dans un conte norvégien intitulé _le Géant qui n'avait pas de

coeur dans la poitrine_ (Asbjoernsen, II, p. 65), une princesse, qui a

été enlevée par le géant, lui demande où est son coeur. Il finit par le

lui dire: «Loin, loin d'ici, au milieu d'une grande eau, il y a une île;

dans cette île, une église; dans l'église, un puits; dans le puits, un

canard; dans le canard, un oeuf, et dans l'oeuf mon coeur.»--Dans un

conte breton, _le Corps sans âme_ (Luzel, 5e rapport, p. 13), la vie

d'un géant est dans un oeuf; cet oeuf est dans une colombe; la colombe

est dans un lièvre; le lièvre, dans un loup, et le loup est dans un

coffre au fond de la mer. «Et qui pensez-vous maintenant,» dit le géant,

«qui puisse me tuer?»

On remarquera que, dans les contes actuels, ce thème a plus de netteté

que dans le conte égyptien; on comprend très bien, en effet, dans le

conte norvégien et dans le conte breton, pourquoi le géant s'est séparé

de son «coeur», de son «âme»: il l'a _cachée_, il a voulu la mettre en

sûreté; mais on ne se rend pas compte du motif qui a porté Bitiou à

mettre son coeur sur le sommet de la fleur de l'acacia. Il nous semble

que, dans le conte égyptien, malgré son antiquité, nous avons affaire à

une forme altérée de ce thème et non à la forme primitive.

Ayant traité assez au long de ce sujet dans les remarques de notre nº

15, _les Dons des trois Animaux_ (I, pp. 173-177), nous nous permettrons

d'y renvoyer.

* * *

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 5 / 39 段