nombreuse, par la porte du midi, vers le jardin de plaisance,
quand il aperçut sur le chemin un homme atteint de maladie,
brûlé de la fièvre, le corps tout amaigri et tout souillé,
sans compagnons, sans asile, respirant avec une grande peine,
tout essoufflé et paraissant obsédé de la frayeur du mal et
des approches de la mort. Après s'être adressé à son cocher,
et en avoir reçu la réponse qu'il en attendait: «La santé, dit
le jeune prince, est donc comme le jeu d'un rêve, et la
crainte du mal a donc cette forme insupportable! Quel est donc
l'homme sage qui, après avoir vu ce qu'elle est, pourra
désormais avoir l'idée de la joie et du plaisir?» Le prince
détourna son char, et rentra dans la ville, sans vouloir aller
plus loin.» (Barthélemy Saint-Hilaire, p. 13.)
Peu de temps après, Joasaph, étant de nouveau sorti de son palais,
rencontre un vieillard tout courbé, les jambes vacillantes, le visage
ridé, les cheveux tout blancs, la bouche dégarnie de dents, la voix
balbutiante. Effrayé à ce spectacle, le jeune prince demande à ses
serviteurs l'explication de ce qu'il voit. «Cet homme, lui
répondent-ils, est très âgé, et, comme sa force s'est peu à peu
amoindrie, et que ses membres se sont affaiblis, il est enfin arrivé au
triste état dans lequel tu le vois.--Et quelle fin l'attend?» demande
le prince.--«Pas d'autre que la mort,» répondent les gens de sa
suite.--«Est-ce que ce destin est réservé à tous les hommes,» dit le
prince, «ou quelques-uns seulement y sont-ils exposés?» Les serviteurs
lui expliquent que la mort est inévitable et que tôt ou tard elle frappe
tous les hommes. Alors Joasaph pousse un profond soupir, et il dit:
«S'il en est ainsi, cette vie est bien amère et pleine de chagrins et de
douleurs. Comment l'homme pourrait-il être exempt de soucis, quand la
mort n'est pas seulement inévitable, mais qu'elle peut, comme vous le
dites, fondre sur lui à chaque instant!» A partir de ce jour, le prince
reste plongé dans une profonde tristesse, et il se dit: «Il viendra une
heure où la mort s'emparera de moi aussi; et qui alors se souviendra de
moi? Et, quand je mourrai, serai-je englouti dans le néant, ou bien y
a-t-il une autre vie et un autre monde?» (chap. V.)
«Un jour qu'avec une suite nombreuse il sortait par la porte
orientale pour se rendre au jardin de Loumbinî auquel
s'attachaient tous les souvenirs de son enfance, il rencontra
sur sa route un homme vieux, cassé, décrépit; ses veines et
ses muscles étaient saillants sur tout son corps; ses dents
étaient branlantes; il était couvert de rides, chauve,
articulant à peine des sons rauques et désagréables; il était
tout incliné sur son bâton; tous ses membres, toutes ses
jointures tremblaient. «Quel est cet homme?» dit avec
intention le prince à son cocher. «Il est de petite taille et
sans forces; ses chairs et son sang sont desséchés; ses
muscles sont collés à sa peau, sa tête est blanchie, ses dents
sont branlantes; appuyé sur son bâton, il marche avec peine,
trébuchant à chaque pas. Est-ce la condition particulière de
sa famille? ou bien est-ce la loi de toutes les créatures du
monde?--Seigneur,» répondit le cocher, «cet homme est accablé
par la vieillesse; tous ses sens sont affaiblis, la souffrance
a détruit sa force, et il est dédaigné par ses proches; il est
sans appui: inhabile aux affaires, on l'abandonne comme le
bois mort dans la forêt. Mais ce n'est pas la condition
particulière de sa famille. En toute créature la jeunesse est
vaincue par la vieillesse; votre père, votre mère, la foule de
vos parents et de vos alliés finiront par la vieillesse aussi;
il n'y a pas d'autre issue pour les créatures.--Ainsi donc,»
reprit le prince, «la créature ignorante et faible, au
jugement mauvais, est fière de la jeunesse qui l'enivre, et
elle ne voit pas la vieillesse qui l'attend. Pour moi, je m'en
vais. Cocher, détourne promptement mon char. Moi qui suis
aussi la demeure future de la vieillesse, qu'ai-je à faire
avec le plaisir et la joie?» Et le jeune prince, détournant
son char, rentra dans la ville sans aller à Loumbinî.» (p. 12
seq.)
(On remarquera que les deux rencontres du Bouddha avec le vieillard et
avec le mort correspondent, pour les réflexions qu'elles suggèrent au
prince, à la rencontre de Joasaph avec le seul vieillard.)
«Une autre fois encore, il se rendait par la porte de l'ouest
au jardin de plaisance, quand sur la route il vit un homme
mort placé dans une bière et recouvert d'une toile. La foule
de ses parents tout en pleurs l'entourait, se lamentant avec
de longs gémissements, s'arrachant les cheveux, se couvrant la
tête de poussière, et se frappant la poitrine en poussant de
grands cris. Le prince, prenant encore le cocher à témoin de
ce douloureux spectacle, s'écria: «Ah! malheur à la jeunesse
que la vieillesse doit détruire; ah! malheur à la santé que
détruisent tant de maladies! Ah! malheur à la vie où l'homme
reste si peu de jours! S'il n'y avait ni vieillesse, ni
maladie, ni mort! Si la vieillesse, la maladie, la mort,
étaient pour toujours enchaînées!» (p. 13.)
L'ermite Barlaam parvient à pénétrer sous un déguisement auprès de
Joasaph, lui expose dans une suite d'entretiens toute la doctrine
chrétienne et le convertit. Après le départ de Barlaam, Joasaph cherche
à mener, autant qu'il le peut, dans son palais, la vie d'un ascète
(chapitres VI-XXI).
«Une dernière rencontre vint le décider et terminer toutes ses
hésitations. Il sortait par la porte du nord pour se rendre au
jardin de plaisance, quand il vit un _bhikshou_ (religieux
mendiant), qui paraissait, dans tout son extérieur, calme,
discipliné, retenu, voué aux pratiques d'un _brahmatchari_
(nom donné au jeune brahmane, tout le temps qu'il étudie les
Védas), tenant les yeux baissés, ne fixant pas ses regards
plus loin que la longueur d'un joug, ayant une tenue
accomplie, portant avec dignité le vêtement du religieux et le
vase aux aumônes. «Quel est cet homme?» demanda le
prince.--«Seigneur,» répondit le cocher, «cet homme est un de
ceux qu'on nomme _bhikshous_; il a renoncé à toutes les joies
du désir et il mène une vie très austère; il s'efforce de se
dompter lui-même et s'est fait religieux. Sans passions, sans
envie, il s'en va cherchant des aumônes.--Cela est bon et bien
dit,» reprit Siddhârta. «L'entrée en religion a toujours été
louée par les sages; elle sera mon recours et le recours des
autres créatures; elle deviendra pour nous un fruit de vie, de
bonheur et d'immortalité.» Puis le jeune prince, ayant
détourné son char, rentra dans la ville sans voir Loumbinî; sa
résolution était prise.» (p. 15).
Le roi emploie tous les moyens pour détourner Joasaph de la foi que
celui-ci vient d'embrasser et pour le ramener à l'idolâtrie; mais tous
ses efforts sont inutiles (chapitres XXII-XXXIII).
Le prince informe son père de cette résolution; le roi cherche
à l'en détourner, mais il finit par comprendre qu'il n'y a
point à combattre un dessein si bien arrêté (pp. 15-17).
Après la mort du roi, que son fils a converti, Joasaph fait connaître à
ses sujets sa résolution de renoncer au trône et de se consacrer tout
entier à Dieu[75]. Le peuple et les magistrats protestent à grands cris
qu'ils ne le laisseront point partir. Joasaph feint de céder à leurs
instances; puis il appelle un des principaux dignitaires, nommé
Barachias, et lui dit que son intention est de lui transférer la
couronne. Barachias le supplie de ne pas le charger de ce fardeau. Alors
Joasaph cesse de le presser; mais, pendant la nuit, il écrit une lettre
adressée à son peuple et dans laquelle il lui ordonne de prendre
Barachias pour roi, et il s'échappe du palais.
[75] Du vivant de son père, Joasaph avait consenti à gouverner la
moitié du royaume, et il en avait converti les habitants.--De même,
le Bouddha amène son père et les sujets de celui-ci à embrasser la
nouvelle religion qu'il prêche (Barthélemy Saint-Hilaire, p. 43).
Le roi ayant convoqué les Çâkyas (la tribu à laquelle il
appartenait) pour leur annoncer cette triste nouvelle, on
décide de s'opposer par la force à la fuite du prince. Toutes
les issues du palais et de la ville sont gardées; mais, une
nuit, quand tous les gardes, fatigués par de longues veilles,
sont endormis, le prince ordonne à son cocher Tchandaka de lui
seller un cheval. En vain ce fidèle serviteur le supplie-t-il
de ne point sacrifier sa belle jeunesse pour aller mener la
vie misérable d'un mendiant. Le prince monte à cheval et
s'échappe de la ville sans que personne l'ait aperçu (p. 17
seq.).
Le lendemain, ses sujets se mettent à sa poursuite et le ramènent dans
la ville; mais voyant que sa résolution est inébranlable, ils se
résignent à sa retraite (chap. XXXVI).
Le roi envoie des gens à la poursuite de son fils; mais
ceux-ci rencontrent le fidèle Tchandaka, qui leur démontre que
leur démarche est inutile, et ils reviennent sans avoir rien
fait (p. 20).
Suit le récit des austérités de Joasaph et des combats qu'il doit
soutenir contre le démon dans le désert. Il sort victorieux de cette
épreuve, comme déjà, du vivant de son père, il avait triomphé du
magicien Theudas, qui avait cherché à le séduire par les attraits de la
volupté (chap. XXXVII. Cf. chap. XXX).
Avant d'arriver à la «connaissance suprême», le Bouddha est
assailli, dans la forêt où il se livre à d'effroyables
austérités, par Mâra, dieu de l'amour, du péché et de la mort,
autrement appelé le démon Pâpiyân («le très vicieux»), qui
s'efforce vainement de le séduire en envoyant vers lui ses
filles, les Apsaras. Le démon a beau tenter un dernier assaut;
son armée se disperse, et il s'écrie: Mon empire est passé (p.
64).
Il est inutile d'insister sur la ressemblance des deux récits ou plutôt
sur l'identité qu'ils présentent pour le fond. Les seules modifications
un peu notables sont celles qu'a rendues nécessaires la transformation
d'une légende bouddhique en une légende chrétienne. Ainsi, le personnage
de Barlaam, qui remplace le _bhikshou_ du récit indien, a pris un
développement considérable: cela est naturel, comme le fait très
justement observer M. Liebrecht. Le Bouddha pouvait bien, par ses seules
réflexions, arriver à reconnaître le néant de la religion dans laquelle
il était né et la nécessité d'en fonder une autre; mais, si Joasaph
pouvait l'imiter dans la première partie, toute _négative_, de sa
formation religieuse, il lui fallait, pour devenir chrétien, un
enseignement extérieur. De là le rôle important de Barlaam.
* * *
Dira-t-on que l'origine bouddhique de la légende de _Barlaam et
Joasaphat_ n'est pas suffisamment prouvée par ces rapprochements, et que
la légende du Bouddha a fort bien pu être calquée sur l'histoire de
Joasaph? Un ou deux faits suffisent pour réfuter cette objection. Le
_Lalitavistâra_, d'où sont tirés les principaux passages de la légende
bouddhique, était rédigé _dès avant l'an 76 de notre ère_[76]. De plus,
le souvenir des rencontres attribuées par la légende au Bouddha avec le
malade, le vieillard, etc., a été consacré, _dès la fin du quatrième
siècle avant notre ère_, par Açoka, roi de Magadha. Ce roi, dont le
règne commença vers l'an 325 avant Jésus-Christ, fit élever, aux
endroits où la tradition disait que ces rencontres avaient eu lieu, des
_stoûpas_ et des _vihâras_ (monuments commémoratifs). Ces monuments
existaient encore au commencement du cinquième siècle de notre ère,
quand le voyageur chinois Fa-Hian visita l'Inde; un autre voyageur
chinois, Hiouen-Thsang, les vit également deux siècles plus tard[77].
[76] Suivant les Chinois, la première traduction du _Lalitavistâra_
dans leur langue a été faite vers l'an 76 après Jésus-Christ
(Foucaux, _op. cit._, p. XVI).
[77] Barthélemy Saint-Hilaire, p. 15; Max Müller, _Chips from a
German Workshop_, t. IV, p. 180.
Mais il y a plus encore: le nom même du héros de la légende que nous
étudions démontre l'origine bouddhique de cette légende. Le nom de
_Joasaph_, [Grec: Íôásaph], en effet, est identique à celui de
_Yoûasaf_, qui, chez les Arabes, désignait le fondateur du bouddhisme,
le Bouddha[78].
[78] Voici, sur ce nom de _Yoûasaf_, ce que dit feu M. Reinaud dans
son _Mémoire géographique, historique et scientifique sur l'Inde
antérieurement au milieu du XIe siècle de l'ère chrétienne, d'après
les écrivains arabes, persans et chinois_ (t. XVIII des _Mémoires de
l'Académie des Inscriptions_, p. 90), qui a été lu à l'Académie des
Inscriptions, le 28 mars 1845: «Massoudi (auteur arabe) rapporte
qu'un des cultes les plus anciens de l'Asie était celui des Sabéens.
Suivant lui, il naquit jadis dans l'Inde, au temps où la Perse était
sous les lois, soit de Thamouras, soit de Djemschid, un personnage
appelé Youdasf, qui franchit l'Indus et pénétra dans le Sedjestan et
le Zabulistan, puis dans le Kerman et le Farès. Youdasf se disait
envoyé de Dieu, et chargé de servir de médiateur entre le créateur
et la créature. C'est lui, ajoute Massoudi, qui établit la religion
des Sabéens; or, par la religion des Sabéens, Massoudi paraît
entendre le bouddhisme. En effet, il dit que Youdasf prêcha le
renoncement à ce monde et l'amour des mondes supérieurs, vu que les
âmes procèdent des mondes supérieurs, et que c'est là qu'elles
retournent. D'ailleurs... l'auteur du _Ketab-al-Fihrist_ (autre
écrivain arabe), qui emploie la forme _Youasaf_, dit positivement
qu'il s'agit du Bouddha considéré, soit comme le représentant de la
divinité, soit comme son apôtre. Il est évident que _Youdasf_ et
_Youasaf_ sont une altération de la dénomination sanscrite
_bodhisattva_, qui, chez les Bouddhistes, désigne les différents
Bouddha.»
Quelques explications sur la transformation de _bodhisattva_ en
_Yoûasaf_ ne seront pas inutiles. La forme _Boûdâsp_, _Boûdâshp_,
qui se trouve chez les auteurs arabes et persans (A. Weber,
_Indische Streifen_, t. III, p. 57, note), se rapproche déjà
davantage de _Bodhisattva_, dont la transcription exacte aurait dû
être _Boûdsatf_ (Bodh [i] sattv [a]). Mais comment, de cette forme,
est-on arrivé à _Yoûasaf_? Par une altération due au système
d'écriture employé par les Arabes et les Persans. Dans l'écriture
arabe, le même signe, selon qu'il est accompagné ou non de points
diversement disposés, représente diverses lettres, entre autres _B_
et _Y_. Dans le cas présent, les points étant omis, on a eu la forme
_Yoûdsatf_, dont les auteurs ne présentent pas d'exemple, mais que
suppose le mot _Yoûdsasp_, qui a été trouvé (A. Weber, _loc. cit._);
puis est venu _Yoûdasf_ et enfin _Yoûasaf_.
M. Théodore Benfey a fait remarquer qu'un autre nom qui figure dans
_Barlaam et Josaphat_ se retrouve dans les légendes bouddhiques. Le
nom du magicien Theudas, qui cherche à séduire Joasaph, est, en
effet, philologiquement identique à celui de Devadatta, l'un des
principaux adversaires du Bouddha (_Theudat_ = _Dev [a] datt [a]_).
Enfin,--s'il fallait un argument de plus à une démonstration qui, ce
semble, n'en a pas besoin,--nous pouvons faire remarquer que plusieurs
des paraboles mises dans la bouche de personnages de la légende
chrétienne portent des traces d'une origine bouddhique, ou tout au
moins se retrouvent dans des écrits bouddhiques[79].
[79] Voir M. Benfey (_Pantschatantra_, I, p. 80 seq., II, p. 528, et
I, p. 407) et M. Liebrecht, _op. cit._
* * * * *
Il nous reste à rechercher comment la légende du Bouddha a pu arriver
dans l'Asie occidentale, où a dû être rédigé le texte grec de _Barlaam_
et Josaphat. Ici nous ne pouvons faire que des conjectures.
Il est très vraisemblable que l'original indien aura suivi à peu près la
même route que le _Pantchatantra_, cet autre livre de l'Inde dont nous
avons raconté plus haut (pp. XVIII-XIX) les pérégrinations à travers
l'Asie et l'Europe[80]. Traduit dans la langue de la cour des
Sassanides, le pehlvi, il sera parvenu, par l'intermédiaire d'une
version ou imitation soit syriaque, soit arabe, entre les mains de
l'écrivain grec qui aura paraphrasé cette version et l'aura munie des
longues expositions dogmatiques et polémiques que présente aujourd'hui
l'ouvrage.
[80] On a la certitude qu'outre le _Pantschatantra_, rapporté par
lui de l'Inde, Barzôî, médecin de Chosroës le Grand, traduisit aussi
divers ouvrages indiens (Benfey, _Pantschatantra_, I, p. 84). Parmi
ces ouvrages se trouvait-il la légende du Bouddha? Naturellement il
est impossible de l'affirmer; mais la chose n'est nullement
impossible, le bouddhisme étant encore florissant dans l'Inde à
l'époque où Barzôî visita ce pays.
Si, comme M. H. Zotenberg a cherché dernièrement à le démontrer par
d'ingénieux arguments[81], le texte grec est l'oeuvre d'un moine grec du
couvent de Saint-Saba, près Jérusalem, et a été écrit avant l'année 634,
c'est-à-dire avant l'apparition des musulmans dans ces contrées,
l'hypothèse d'une version arabe de la légende du Bouddha semble
inadmissible, et il faut recourir à l'hypothèse d'une version syriaque,
déjà peut-être christianisée. Mais ici s'élève une grave objection. Le
nom de _Jôasaph_ correspond exactement au mot _Yoûasaf_ par lequel le
Bouddha est désigné dans des ouvrages écrits _en arabe_, et ce mot est,
nous l'avons vu, le dernier terme d'une série de transformations dans
lesquelles des altérations graphiques, propres au système d'écriture
arabe, jouent un rôle considérable. Ces erreurs auraient-elles pu se
produire également _en syriaque_? On pourrait admettre, à la rigueur,
que la lettre I ait été substituée par erreur à la lettre B, qui
graphiquement en est assez voisine: on aurait eu ainsi, en syriaque, le
prototype du _Jôasaph_ grec; mais, nous l'avouons, supposer qu'en
partant du mot sanscrit _Bodhisattva_, les mêmes transformations, les
mêmes erreurs graphiques auraient concouru, en syriaque comme en arabe,
à donner finalement la forme _Jôasaph_, c'est, ce nous semble, une
impossibilité.
[81] _Notice sur le livre de Barlaam et Joasaph_ (Paris, 1886),
extraite des _Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque
Nationale_, t. XXVIII.--Voir aussi le _Journal Asiatique_ (mai-juin
1885), et le compte rendu de M. Gaston Paris dans la _Revue
critique_ (nº du 7 juin 1886).
Nous laissons aux orientalistes à résoudre cette difficulté. Quant à
l'objet spécial de notre travail, il est assez peu important que le
livre de _Barlaam et Josaphat_ ait été composé au VIIe siècle plutôt
qu'au VIIIe.
* * * * *
Nous permettra-t-on d'effleurer ici une question que nous avons traitée
ailleurs[82] avec plus de détails?
[82] Dans l'article de la _Revue des Questions historiques_, indiqué
ci-dessus.
En 1583, l'autorité du rédacteur prétendu du livre qui nous occupe,
saint Jean Damascène, fit entrer dans le _Martyrologe Romain_ les noms
des «saints Barlaam et Josaphat». A la fin de la liste des saints dont
il est fait commémoration le 27 novembre, on lit, en effet, ce qui suit:
«Chez les Indiens limitrophes de la Perse, les saints Barlaam et
Josaphat, dont les actes extraordinaires ont été écrits par saint Jean
Damascène[83].» En faut-il conclure que, comme l'a prétendu un
indianiste, M. Rhys Davids, «le Bouddha, sous le nom de saint Josaphat,
est actuellement reconnu officiellement, honoré et révéré dans toute la
catholicité comme un saint chrétien?» Il y a là, aux yeux de tout homme
impartial, une complète inexactitude, et un écrivain anglais bien connu,
M. Ralston, a eu la loyauté de le déclarer publiquement, dans une
conférence faite par lui à la _London Institution_, le 23 décembre 1880,
et, l'année suivante, dans la revue de l'_Academy_ (22 janvier 1881).
Après avoir renvoyé à notre travail de la _Revue des Questions
historiques_, il ajoute: «M. Emmanuel Cosquin montre clairement que le
_Martyrologe Romain_, qui a été rédigé en 1583 par ordre de Grégoire
XIII, n'a jamais eu le poids d'une autorité infaillible, et que
l'existence dans ses colonnes d'un nom précédé de l'épithète _saint_,
_sanctus_, est une chose toute différente de la «canonisation». Benoît
XIV affirme expressément, dans son livre sur la _Canonisation des
saints_, que «le Saint-Siège n'enseigne point que tout ce qui a été
inséré dans le _Martyrologe Romain_ est vrai d'une vérité certaine et
inébranlable», et il ajoute qu'autre chose est la «sentence de
canonisation», autre chose l'«insertion d'un nom dans le _Martyrologe
Romain_»; à l'appui de cette doctrine, il mentionne le fait que
plusieurs erreurs ont été découvertes et corrigées dans cet ouvrage.»
[83] «Apud Indos Persis finitimos, sanctorum Barlaam et Josaphat
(commemoratio), quorum actus mirandos sanctus Joannes Damascenus
conscripsit.»
* * *
Et maintenant, que faut-il penser de cette transformation d'un
récit bouddhique en une légende chrétienne? Est-il permis d'en tirer
la conclusion que le bouddhisme aurait de considérables analogies
avec le christianisme? Ce serait-là,--nous l'avons montré
ailleurs[84],--raisonner d'une façon fort peu scientifique. Prenez, par
exemple, l'ascète bouddhiste et le moine chrétien. Sans doute, dit M.
Laboulaye[85], la ressemblance extérieure est grande entre les ascètes
bouddhistes et les premiers moines de l'Egypte; «il faut reconnaître
néanmoins qu'elle ne dépasse point la surface; au fond, il n'y a rien de
commun entre l'ermite qui soupire après la vie éternelle en Jésus-Christ
et le bouddhiste qui n'a d'autre espoir qu'un vague anéantissement.» Au
fond,--et nous terminerons cette digression par ces paroles de M.
Barthélemy Saint-Hilaire, le biographe du Bouddha[86],--«le bouddhisme
n'a rien de commun avec le christianisme, qui est autant au-dessus de
lui que les sociétés européennes sont au-dessus des sociétés
asiatiques.»
[84] Dans notre article de la _Revue des Questions historiques_ et
dans le _Français_ du 1er septembre 1883.
[85] _Journal des Débats_, du 26 juillet 1859.
[86] _Trois lettres de M. Barthélemy Saint-Hilaire, adressées à M.
l'abbé Deschamps, vicaire général de Châlons_ (Paris, 1880), p. 2.
APPENDICE B[87]
LE CONTE ÉGYPTIEN DES DEUX FRÈRES[88].
Tous ceux qui se sont occupés de l'Egypte antique et de sa littérature
ont lu ce vieux conte des _Deux Frères_, dont un manuscrit sur papyrus,
écrit au XIVe siècle avant notre ère, pour un prince royal, fils de
Menephtah, le Pharaon de l'Exode, a été retrouvé dans un tombeau, comme
tant de documents de tout genre[89].
[87] Cet appendice se rapporte à la p. XXXIII.
[88] Publié d'abord en octobre 1877, dans la _Revue des Questions
historiques_, notre travail a été longuement cité par M. Maspero,
dans ses _Contes populaires de l'Egypte ancienne_ (Paris, 1882).
[89] Le manuscrit, dit M. Maspero (_op. cit._, p. 4), a été écrit
par le scribe Ennànà, qui vécut sous Ramsès II, sous Minephtah et
sous Seti II. Il porte, en deux places, le nom de son propriétaire
antique, le prince Seti Minephtah, qui régna plus tard sous le nom
de Seti II.
Traduit d'abord, en 1852, par M. de Rougé, il l'a été ensuite, d'une
manière plus complète, par divers égyptologues, et notamment par M.
Maspero[90]. On peut le résumer ainsi:
[90] _Revue des cours littéraires_, t. VII, p. 780 seq.
(1871).--_Contes populaires de l'Egypte ancienne_ (pp. 5-28).
Il y avait une fois deux frères, dont l'aîné s'appelait Anoupou et le
plus jeune Bitiou. Anoupou avait une maison et une femme, et son frère
demeurait avec lui; ce dernier était un très bon laboureur. Un jour
qu'ils étaient tous les deux ensemble aux champs, Anoupou envoya son
jeune frère à la maison pour chercher des semences.
Bitiou part donc, et, arrivé à la maison, il y trouve la femme de son
frère occupée à se parer et qui l'accueille par une proposition
semblable à celle que la femme de Putiphar fit à Joseph. Bitiou repousse
avec indignation cette proposition et retourne aux champs rejoindre son
frère.