Combien de fois aussi l'on s'égare quand on juge ces questions d'origine

par des raisons que nous appellerons de sentiment! Prenons, par exemple,

une «chanson de geste» célèbre, le poème d'_Amis et Amiles_, qui remonte

au onzième ou au douzième siècle. «Amis et Amiles, dit M. Léon

Gautier[56], sont deux amis, et le modèle des parfaits amis... Or Amis

devient lépreux; Amiles a une vision céleste, et apprend qu'il guérira

son ami en le lavant dans le sang de ses propres enfants. Amiles

n'hésite pas, et, d'une main implacable, tue ses deux fils pour sauver

son ami qui lui avait autrefois sauvé la vie et l'honneur. Mais Dieu

fait un beau miracle, et les deux innocents ressuscitent. Certes, ajoute

M. Léon Gautier, voilà une fiction terrible, et il n'en est guère qui

aient plus _le parfum de la Germanie_.»--Il est probable que le savant

écrivain n'aurait pas fait cette réflexion s'il avait connu le vieux

conte suivant de la _Vetâla-pantchavinçati_ sanscrite: «Vîravara s'est

mis au service d'un roi. Un jour celui-ci, entendant de loin les

gémissements d'une femme, envoie Vîravara pour savoir le sujet de ce

chagrin, et le suit sans se laisser voir. Vîravara interroge la femme,

et apprend qu'elle est la Fortune du roi: elle pleure parce qu'un grand

malheur le menace, mais ce malheur pourra être détourné, si Vîravara

immole son fils à la déesse Devî. Le fidèle serviteur, pour sauver son

maître, offre à la déesse le sacrifice qu'elle demande; puis, dégoûté de

la vie, il s'immole lui-même. A cette vue, le roi veut se donner la

mort, mais la déesse se radoucit et ressuscite l'enfant et son

père[57].»--Dans un conte populaire indien du Bengale (Lal Behari Day,

nº 2), nous allons voir s'accentuer encore la ressemblance sur certains

points. Les héros de ce conte sont deux amis, comme dans le poème du

moyen âge. L'un d'eux ayant été changé en statue de marbre, par suite de

son dévouement à son ami, ce dernier, pour lui rendre la vie, immole son

fils nouveau-né et prend son sang (comme Amiles) pour en oindre la

statue. Plus tard la déesse Kali ressuscite l'enfant[58].

[56] _Les Epopées françaises_, I, p. 273.

[57] Th. Benfey, Introduction au _Pantchatantra_, p. 416.

[58] Un conte westphalien, variante du _Fidèle Jean_ (Grimm, III,

p. 17), présente la plus grande ressemblance avec ce conte indien:

Une voix mystérieuse a révélé à Joseph plusieurs dangers qui

menacent son ami, et les moyens de l'en préserver; mais Joseph ne

doit point répéter ce qu'il a entendu, sinon il sera changé en

pierre. Trois fois Joseph, par des démarches singulières, sauve la

vie à son ami, qui ne se doute pas du danger qu'il court, et qui

trouve fort étrange la conduite de Joseph. (Toute cette partie du

récit est à peu près identique dans le conte allemand et dans le

conte indien.) Forcé de s'expliquer, Joseph est changé en pierre. Un

an après, la femme de son ami, ayant mis au monde un fils, rêve

trois nuits de suite que, si l'on frottait Joseph avec le sang de

l'enfant, il serait délivré du charme qui pèse sur lui. L'enfant est

immolé, et Joseph se réveille de son sommeil. Il se met aussitôt en

route, et finit par trouver une fiole d'eau de la vie, avec laquelle

il ressuscite l'enfant.--Bien que nous n'ayons pas à étudier ici ce

type de conte, nous ajouterons qu'on l'a encore trouvé dans l'Inde,

sous une forme affaiblie, chez les populations du Deccan (miss

Frere, nº 5).

Après avoir lu ces récits indiens, que personne assurément n'aura l'idée

de faire dériver d'_Amis et Amiles_, fiez-vous en donc au «parfum» d'une

oeuvre littéraire!

Nous aussi, en lisant jadis pour la première fois les contes islandais

de la collection Arnason, nous aurions volontiers trouvé une _saveur

scandinave_ à tel détail, à celui-ci, par exemple (p. 243): «Une _troll_

(ogresse) qui, en changeant de forme, s'est fait épouser par un roi,

substitue sa fille à elle à la fille du roi, qu'un prince est venu

demander en mariage. Le prince, ayant découvert la tromperie, tue la

jeune troll; puis il fait saler sa chair, dont on emplit des barils, et

il la donne à manger à la mère.» Et voici que non-seulement ce trait se

retrouve dans des contes siciliens (Gonzenbach, nos 48, 49, 34, 33;

Pitrè, nº 59), avec cette aggravation de sauvagerie que la tête de la

fille a été mise au fond du baril, afin que la mère ne puisse se

méprendre sur la nature de son horrible repas; mais un conte annamite

(A. Landes, nº 22) présente identiquement la forme sicilienne,

rattachant ainsi à l'Inde un trait qu'à première vue, et en l'absence

d'autres documents, on pouvait croire exclusivement propre à la race des

farouches hommes du Nord[59].

[59] Voir l'analyse de ce conte annamite à la fin de notre second

volume, dans le _Supplément aux remarques_ (au nº 23, _le Poirier

d'or_).

* * *

Chercher, dans les contes populaires des différents peuples, des

renseignements sur le caractère de ces peuples, paraît tout naturel à

quiconque est étranger à ces matières, et pourtant rien n'est plus

trompeur. Quand, par exemple, feu le P. Rivière, en recueillant les

contes des Kabyles du Djurdjura, s'imaginait que «dans ces pages si

originales, un peuple illettré trace à notre curiosité le tableau vivant

de ses qualités et surtout de ses vices», c'est qu'il ne savait pas que

les contes kabyles sont identiques, pour le fond, à une foule de contes

populaires d'Europe et d'Asie: s'il eût connu ce fait, il n'aurait

jamais songé à demander à des récits d'importation étrangère des

renseignements sur les particularités morales du peuple au sein duquel

ils ont été introduits.

Nous en dirons autant des fabliaux du moyen âge, ces frères d'origine

des contes populaires. M. Gaston Paris a fait là-dessus des réflexions

admirablement justes[60]: «Quant aux contes innombrables, presque

toujours plaisants, trop souvent grossiers, qui ont pour sujet les ruses

et les perfidies des femmes, ils ne sont pas nés spontanément de la

société du moyen âge; ils procèdent de l'Inde... Ce qui surtout est

nécessaire pour comprendre l'inspiration de ces contes, c'est de se

représenter qu'ils ont été composés dans un pays où les femmes, privées

de liberté, d'instruction, de dignité personnelle, ont toujours eu des

vices dont le tableau, déjà exagéré dans l'Inde, n'a jamais pu passer en

Europe que pour une caricature excessive. Cependant, la malignité

aidant, les contes injurieux pour le beau sexe réussirent

merveilleusement chez nous, et se transmirent, en se renouvelant sans

cesse, de génération en génération. La nôtre en répète encore plus d'un

sans accepter la morale qu'ils enseignent, et simplement pour en rire,

parce qu'ils sont bien inventés et piquants; c'est ce que faisaient déjà

nos pères, et il ne faut pas apprécier la manière dont ils jugeaient les

femmes et le mariage, d'après quelques vieilles histoires, venues de

l'Orient, qu'ils se sont amusés à mettre en jolis vers.»

[60] Leçons sur _les Contes orientaux dans la littérature du moyen

âge_ (1875).

En dehors des fabliaux, dans la littérature d'imagination du moyen âge,

dans les romans de chevalerie notamment, on peut signaler plus d'une

oeuvre où est bien marquée l'influence de l'Inde. M. Benfey et M.

Liebrecht ont montré qu'un passage du roman de Merlin reproduit un conte

indien de la _Çoukasaptati_ et du recueil de Somadeva[61]; on verra dans

les remarques d'un de nos contes (I, p. 144) qu'une certaine légende de

Robert-le-Diable n'est autre qu'un conte actuellement encore vivant dans

l'Inde et très répandu en Europe. Un autre récit, que parfois on a

considéré comme historique, la légende de Gabrielle de Vergy et du

châtelain de Coucy, est identique pour le fond à une légende héroïque

indienne, récemment recueillie de la bouche de villageois du Pandjab, et

dans laquelle se retrouve bien nettement le trait caractéristique du

récit français: le coeur de l'amant, que le mari fait manger à la femme

infidèle[62]. Ces rapprochements pourraient certainement être

multipliés.

[61] _Orient und Occident_ (1861, pp. 341-354).

[62] R. C. Temple, _The Legends of the Panjâb_. (Bombay, 1883), p.

64.--Cette version est meilleure que celle que M. Gaston Paris a

donnée dans la _Romania_ (1883, p. 359), d'après M. C. Swynnerton.

VI

Au point où nous en sommes arrivé de notre exposé, il est assez inutile

d'entrer dans la discussion des interprétations mythiques qui ont été

données des contes. A supposer même qu'au lieu d'origine, au centre d'où

ils ont rayonné partout, les contes aient eu primitivement une

signification mythique, ou que des éléments mythiques soient entrés dans

leur composition, il faudrait absolument, pour raisonner sur cette

matière, avoir sous les yeux la forme première, originale, de chaque

conte, et cette forme primitive, est-il besoin de le dire? on ne pourra

jamais être certain de la posséder. D'ailleurs, nous nous méfions fort

des interprétations, fussent-elles les plus séduisantes. Un livre

célèbre au moyen âge, les _Gesta Romanorum_, donne bien l'interprétation

_mystique_ (non pas mythique) de toute sortes de fables et de contes, et

c'est merveille de voir avec quelle ingéniosité le vieil écrivain fait

une parabole chrétienne de tel ou tel conte, parfois assez risqué, venu

de l'Inde. Faudra-t-il dire pour cela que les contes sont des paraboles

chrétiennes?

Revenons au bon sens, et ne nous perdons pas dans des systèmes où

prévaut l'imagination. Le spectacle que nous donnent les enfants

terribles de cette école mythique est bien fait, du reste, pour nous

prémunir contre ces fantaisies. Combinant ce qu'ils prétendent découvrir

dans les contes dits «âryens» avec le résultat de l'analyse plus ou

moins exacte des _Védas_, ces vieux livres indiens, supposés

gratuitement l'expression fidèle des croyances primitives de la race

indo-européenne, ils dressent toute une liste de mythes, dans lesquels

seraient invariablement symbolisés la lutte de la lumière et des

ténèbres, du soleil et du nuage, et autres phénomènes météorologiques. A

entendre M. André Lefèvre, par exemple, il n'y a pas un conte qui ne

soit un «petit drame cosmique», ayant pour «acteurs» «le soleil et

l'aurore, le nuage, la nuit, l'hiver, l'ouragan». Voulez-vous

l'interprétation du _Petit Chaperon rouge_? La voici: «Ce chaperon ou

coiffure _rouge_, dit gravement M. Lefèvre dans son édition des _Contes_

de Perrault, c'est le carmin de l'aurore. Cette petite qui porte un

gâteau, c'est l'aurore, que les Grecs nommaient déjà la messagère,

_angelieia_. Ce gâteau et ce pot de beurre, ce sont peut-être les pains

sacrés (_adorea liba_) et le beurre clarifié du sacrifice. La

mère-grand', c'est la personnification des vieilles aurores, que chaque

jeune aurore va rejoindre. Le loup astucieux, à la plaisanterie féroce,

c'est, ou bien le soleil dévorant et amoureux, ou bien le nuage et la

nuit.» Dans son interprétation de _Peau-d'Ane_, M. André Lefèvre trouve

plus que jamais l'aurore et le soleil; l'aurore, une fois, c'est

l'héroïne; le soleil, trois fois, c'est: 1º le roi, père de Peau-d'Ane;

2º le prince qui épouse celle-ci, et enfin 3º l'âne aux écus d'or, dont

elle revêt la peau. Tous les contes de nourrices recueillis jadis par

Perrault sont soumis par M. André Lefèvre à une semblable exégèse.

Mais M. André Lefèvre n'est qu'un satellite; le soleil de l'école

mythico-météorologique, c'est un Italien, M. Angelo de Gubernatis,

professeur de sanscrit à Florence. Toutes les beautés du système

brillent dans les volumes de _Mythologie zoologique_, _Mythologie des

plantes_, _Mythologie védique_, _Mythologie comparée_, _Histoire des

contes populaires_, que ce mythomane a écrits en anglais, en français et

aussi dans sa propre langue. Ce que nous avons cité de M. André Lefèvre

indique assez bien les procédés d'interprétation que M. de Gubernatis

applique aux contes et fables. Voici, par exemple, le «mythe» contenu

dans la fable de _la Laitière et le Pot au lait_: «Dans Donna Truhana

(l'héroïne d'une vieille fable espagnole correspondant à celle de La

Fontaine) et dans Perrette, qui rêvent, rient et sautent à la pensée que

la richesse va venir, et avec elle l'épouseur, nous devons voir l'aurore

qui rit, danse et célèbre ses noces avec le soleil, brisant,--comme on

brise, en pareille occasion, la vieille vaisselle de la maison,--le pot

qu'elle porte sur sa tête, et dans lequel est contenu le lait que l'aube

matinale verse et répand sur la terre[63].»

[63] _Storia delle novelline popolari_ (Milan. 1883), p. 83.

Si, après les mythes solaires, on veut faire connaissance avec les

mythes lunaires, M. de Gubernatis est encore là pour nous instruire.

Chez plusieurs peuples, et notamment en France, on a recueilli un conte

plaisant où le héros sème une graine qui pousse si fort, que la plante

monte jusqu'au-dessus des nuages. Il grimpe à la tige et arrive soit au

ciel, soit dans un pays inconnu où il a diverses aventures, plus ou

moins facétieuses[64]. M. de Gubernatis nous révèle qu'il y a là un

mythe lunaire. D'abord, remarquez bien ce héros qui «vole au ciel sur un

légume». Et ce légume lui-même, remarquez que c'est «tantôt une fève,

tantôt un pois, tantôt un chou, tantôt un autre légume _du rite

funèbre_». Ce légume «du rite funèbre», puisque rite funèbre il y a,

qu'est-ce mythiquement? «Ce légume, dit M. de Gubernatis, c'est toujours

_la lune_.» Et il ajoute: «Le héros qui, dans ces contes, monte au ciel,

en tombe toujours(?); or le soleil et la lune, après être montés au

ciel, redescendent sur la terre.» Donc la fève est la lune. «Je serais

infini, dit M. de Gubernatis, si je voulais faire l'histoire des

vicissitudes du mythe lunaire; qu'il me suffise de dire que le fromage

que le renard ravit, ou fait tomber du bec du corbeau, est la lune que

l'aurore matinale fait tomber à la fin de la nuit; que la lune, pois

chiche ou fève, est le viatique des morts; que l'obole donnée par les

morts à Caron pour passer le Styx, est encore la lune, etc.,

etc.[65]»--Que de choses dans les contes populaires! Il est vrai que

c'est toujours la même chose, le soleil et la lune, la pluie et le beau

temps, bref l'almanach de Mathieu Laensberg.

[64] Voir notre nº 56, _le Pois de Rome_ et les remarques de ce

conte.

[65] _Mitologia Vedica_, p. 96.--On trouvera encore d'autres

spécimens des fantaisies mythiques de M. de Gubernatis dans

l'excellent petit livre du P. de Cara, _Errori mitologici del

professore Angelo de Gubernatis_ (Prato, 1883).

D'autres écrivains, qui se moquent très agréablement de l'exégèse

mythique, ne nous paraissent pas plus heureux dans leurs

interprétations. Nous avons dit plus haut (p. XIV) un mot de cette école

qui croit trouver dans les idées et les coutumes des sauvages actuels la

clef de l'origine de nos contes; nous donnerons ici un échantillon de

ses explications. Dans le conte de _Psyché_ et dans les autres contes

analogues, ou du moins dans le passage de ces contes où il est interdit

à l'héroïne de chercher à connaître les traits de son mystérieux époux,

M. Lang, le principal représentant de l'école, découvre le reflet de

«vieilles coutumes nuptiales», d'une «étiquette» de nous ne savons plus

quels sauvages, d'après laquelle «la mariée ne doit pas voir son époux».

Le malheur est que cette explication est tout à fait arbitraire et

qu'elle perd complètement de vue un élément important du conte: la forme

animale, l'enveloppe de serpent, par exemple, dont l'époux mystérieux

est revêtu pendant le jour, et qu'il ne dépouille que la nuit, quand

aucun oeil humain ne peut le voir. De là cette défense faite à la jeune

femme d'allumer une lumière. L'idée est tout indienne, et l'on pourra

s'en convaincre en lisant les remarques de notre nº 63, auxquelles nous

avons déjà renvoyé ci-dessus[66].

[66] Pages XXII et XXXII.

Il est temps de finir. Réduite à ses justes proportions, la question des

contes populaires et de leur origine ne perd rien de son intérêt.

L'étude des contes,--si elle ne s'appelle plus du nom ambitieux de

«mythographie», si elle ne prétend plus chercher dans Perrault ou dans

les frères Grimm des révélations sur la «mythologie ancienne» des

peuples indo-européens, ni sur les idées de l'humanité primitive,--n'en

sera pas moins une science auxiliaire de l'histoire, de l'histoire

littéraire et aussi de l'histoire générale. Est-il, en effet, rien de

plus curieux, de plus imprévu, sous ce double rapport, que de voir tant

de nations diverses recevoir de la même source les récits dont s'amuse

l'imagination populaire? Et quelle instructive odyssée que celle de ces

humbles contes, qui, au milieu de tant de guerres et de bouleversements,

à travers tant de civilisations profondément différentes, parviennent

des bords du Gange ou de l'Indus à ceux de tel ruisseau de Lorraine ou

de Bretagne! L'édifice du système mythique avec ses apparences

séduisantes a beau s'écrouler: qu'importe? Par delà ces nuages évanouis

s'étend un vaste champ de recherches, rempli des plus vivantes, des plus

saisissantes réalités.

APPENDICE A[67]

LA «VIE DES SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT» ET LA LÉGENDE DU BOUDDHA[68].

Au nombre des ouvrages les plus répandus et les plus goûtés au moyen âge

se trouvait un livre qui, après un long oubli, a, dans ces derniers

temps, attiré l'attention du monde savant, la _Vie des saints Barlaam et

Josaphat_. C'est l'histoire d'un jeune prince, fils d'un roi des Indes

et nommé Josaphat. A sa naissance, il avait été prédit qu'il

abandonnerait l'idolâtrie pour se faire chrétien et renoncerait à la

couronne. Malgré les précautions ordonnées par le roi son père, qui le

fait élever loin du monde et cherche à écarter des yeux de l'enfant la

vue des misères de cette vie, diverses circonstances révèlent à Josaphat

l'existence de la maladie, de la vieillesse, de la mort, et l'ermite

Barlaam, qui s'introduit auprès de lui, n'a pas de peine à le convertir

au christianisme. Josaphat, de son côté, convertit son père, les sujets

de son royaume et jusqu'au magicien employé pour le séduire; puis il

dépose la couronne et se fait ermite.

[67] Cet Appendice se rapporte à la p. XIX.

[68] Cette étude a paru d'abord dans la _Revue des Questions

historiques_ d'octobre 1880.

Attribuée jadis à saint Jean Damascène (VIIIe siècle),--on ne sait trop

sur quel fondement, dit le Dr Alzog[69],--cette histoire, dont

l'original est écrit en grec et a dû être rédigé en Palestine ou dans

une région voisine, fut traduite en arabe, à l'usage des chrétiens

parlant cette langue, et il existe encore un manuscrit, datant du XIe

siècle, de cette traduction faite probablement sur une version syriaque,

aujourd'hui disparue. La traduction arabe, à son tour, donna naissance à

une traduction copte et à une traduction arménienne.--Au XIIe siècle, la

_Vie de Barlaam et Josaphat_ avait déjà pénétré dans l'Europe

occidentale, par l'intermédiaire d'une traduction latine. Dans le

courant du XIIIe siècle, cette traduction était insérée par Vincent de

Beauvais (mort vers 1264) dans son _Speculum historiale_, puis par

Jacques de Voragine, archevêque de Gênes (mort en 1298), dans sa

_Légende dorée_, qui a été si longtemps populaire. Dans la première

moitié du même siècle, le trouvère Gui de Cambrai tirait de cette

traduction latine la matière d'un poème français, et il fut composé dans

le même siècle deux autres poèmes français de _Barlaam et Josaphat_,

ainsi qu'une traduction en prose. A la même époque que Gui de Cambrai,

un poète allemand, Rodolphe d'Ems, traitait le même sujet, et, lui

aussi, d'après la traduction latine; deux autres Allemands mettaient

également cette traduction en vers. Les bibliographes mentionnent encore

une traduction provençale, probablement du XIVe siècle, et plusieurs

versions italiennes, dont l'une se trouve dans un manuscrit daté de

1323. Par l'intermédiaire d'une traduction allemande en prose,

l'histoire de _Barlaam et Josaphat_ arriva en Suède et en Islande. La

rédaction latine fut traduite en espagnol, puis en langue tchèque (vers

la fin du XVIe siècle), plus tard en polonais. Ces quelques détails

peuvent donner une idée de la diffusion de cette légende au moyen

âge[70].

[69] «On lui attribue encore (à saint Jean Damascène), _nous

ignorons sur quel fondement_, deux ouvrages hagiographiques: _La vie

de saint Barlaam et de saint Josaphat_ et la _Passion de saint

Arthémius_.» (_Patrologie_, trad. de l'abbé P. Belet, 1877, p. 625.)

[70] Voir _Barlaam und Josaphat_. _Franzoesisches Gedicht des

dreizehnten Jahrhunderts von Gui de Cambrai_, herausgegeben von H.

Zotenberg und P. Meyer (Stuttgart, 1864), p. 310 seq.--_Barlaam und

Josaphat von Rudolf von Ems_, herausgegeben von Franz Pfeiffer

(Leipzig, 1843), p. VIII seq.--_Bulletin de l'Académie des Sciences

de Saint-Pétersbourg_ (classe historico-philologique), t. IX (1852),

nos 20, 21, pp. 300, 309.

* * * * *

Or, voici que, de nos jours, des hommes très compétents sont venus

affirmer que la _Vie des saints Barlaam et Josaphat_ n'est autre chose

qu'un arrangement d'un récit indien. C'est M. Laboulaye qui, le premier,

dans le _Journal des Débats_ du 26 juillet 1859, attira l'attention sur

l'étrange ressemblance que cette histoire présente avec la légende du

Bouddha, contenue dans le livre indien le _Lalitavistâra_. En 1860, les

deux récits étaient l'objet d'une comparaison détaillée de la part d'un

érudit allemand, M. Liebrecht[71]. Dix ans plus tard, M. Max Müller est

revenu sur ce même sujet dans une conférence publique[72]. Chose

curieuse, et qui a été signalée par M. H. Yule dans l'_Academy_ du 1er

septembre 1883, l'identité existant, pour le fond, entre les deux

légendes avait été reconnue, il y a environ trois siècles, par un

historien portugais, Diogo de Couto.

[71] _Die Quellen des Barlaam und Josaphat_, dans la revue _Jahrbuch

für romanische und englische Literatur_, t. II (1860) p. 314 seq.,

ou dans le volume de M. Liebrecht intitulé _Zur Volkskunde_

(Heilbronn, 1879), p. 441.

[72] _On the Migration of Fables_, dans la _Contemporary Review_ de

juillet 1870, ou dans le 4e volume des _Chips from a German

Workshop_ (1875).

Il suffira, pour que le lecteur se fasse une opinion par lui-même, de

mettre en regard les principaux traits des deux récits. L'indication des

chapitres de _Barlaam et Josaphat_ est donnée d'après la _Patrologie

grecque_ de Migne. La légende du Bouddha, extraite pour la plus grande

partie du _Lalitavistâra_, est citée d'après l'ouvrage de M. Barthélemy

Saint-Hilaire, _le Bouddha et sa religion_ (Paris, 1860), complété par

la traduction que M. Foucaux a donnée du _Lalitavistâra_ d'après une

version thibétaine de ce livre[73].

[73] _Rgya tch'er rol pa_, ou Développement des jeux, contenant

l'histoire du Bouddha Çâkya Mouni, traduit sur la version thibétaine

du Bkah Hgyour, et revu sur l'original sanscrit (Lalitavistâra), par

Ph. E. Foucaux (Paris, 1849).

LÉGENDE DE BARLAAM ET JOSAPHAT

Abenner, roi de l'Inde, est ennemi et persécuteur des chrétiens. Il lui

naît un fils merveilleusement beau, qui reçoit le nom de Joasaph[74]. Un

astrologue révèle au roi que l'enfant deviendra glorieux, mais dans un

autre royaume que le sien, dans un royaume d'un ordre supérieur: il

s'attachera un jour à la religion persécutée par son père.

[74] _Joasaph_ est la forme primitive, telle que la donne l'original

grec.

LÉGENDE DE SIDDHÂRTA (le Bouddha)

Çouddhodana, roi de Kapilavastou, petit royaume de l'Inde, est

marié à une femme d'une beauté ravissante, qui lui donne un

fils aussi beau qu'elle-même: l'enfant est appelé Siddhârta. A

sa naissance, les Brahmanes prédisent qu'il pourra bien

renoncer à la couronne pour se faire ascète. (Barthélemy

Saint-Hilaire, pp. 4-6.)

Le roi, très affligé, fait bâtir pour son fils un palais magnifique,

dans une ville écartée; il entoure Joasaph uniquement de beaux jeunes

gens, pleins de force et de santé, auxquels il défend de parler jamais à

l'enfant des misères de cette vie, de la mort, de la vieillesse, de la

maladie, de la pauvreté; ils devront ne l'entretenir que d'objets

agréables, afin qu'il ne tourne jamais son esprit vers les choses de

l'avenir; naturellement il leur est défendu de dire le moindre mot du

christianisme (chap. III).

Le roi voit en songe son fils qui se fait religieux errant.

Pour l'empêcher de concevoir ce dessein, il lui fait bâtir

trois palais, un pour le printemps, un pour l'été et un autre

pour l'hiver. Et à chaque coin de ces palais se trouvent des

escaliers où sont placés cinq cents hommes, de manière que le

jeune homme ne puisse sortir sans être aperçu. Le prince

voulant un jour aller à un jardin de plaisance, le roi fait

publier à son de cloche, dans la ville, l'ordre d'écarter tout

ce qui pourrait attrister les regards du jeune homme.

(Barthélemy Saint-Hilaire, pp. 6-12.--Foucaux, p. 180.)

Joasaph, devenu jeune homme, demande à son père, qui n'ose la lui

refuser, la permission de faire des excursions hors du palais. Un jour,

sur son chemin, il aperçoit deux hommes, l'un lépreux, l'autre aveugle.

Il demande aux personnes de sa suite d'où vient à ces hommes leur aspect

repoussant. On lui répond que ce sont là des maladies qui frappent les

hommes quand leurs humeurs sont corrompues. Le prince, continuant ses

questions, finit par apprendre que tout homme peut être atteint de maux

semblables. Alors il cesse d'interroger; mais il change de visage, et

son coeur est déchiré au souvenir de ce qu'il a vu.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 3 / 39 段