exposer les idées de M. Benfey,--dans cette étrange charité envers les
animaux, dont les héros des contes font preuve si souvent[35]. On sait
que la charité des bouddhistes doit s'étendre à tout être vivant, et,
dans la pratique, comme M. Benfey le fait remarquer, les animaux en
profitent bien plus que les hommes. Cette vertu bouddhique atteint
l'apogée de l'absurde dans un conte persan du _Touti-Nameh_, originaire
de l'Inde, où le héros, après avoir délivré une grenouille qui vient
d'être saisie par un serpent, se fait conscience d'avoir privé le
serpent de sa nourriture naturelle, coupe un morceau de sa propre chair
et le lui donne en pâture[36]. Les légendes bouddhiques sont remplies de
traits de ce genre. Tantôt le Bouddha abandonne son corps à une tigresse
affamée; tantôt il donne un morceau de sa chair à un épervier pour
racheter la vie d'une colombe[37].
[35] Un missionnaire, Mgr Bruguière, écrivait de Bangkok, en 1829,
que les dévots siamois achètent du poisson encore vivant et le
rejettent dans la rivière. Absolument comme le héros du conte
tchèque de la _Vierge aux cheveux d'or_ (Chodzko, p. 84, ou Waldau,
p. 17).
[36] Voir Introduction au _Pantchatantra_, p. 217.
[37] _Ibid._, p. 389.
Ces légendes religieuses du bouddhisme ont, d'après M. Benfey, joué un
rôle dans la formation des contes indiens, et notamment donné naissance
à plusieurs fables ou contes du _Pantchatantra_ ou d'autres collections.
Ainsi un trait de charité et d'immolation de soi-même du Bouddha s'est
transformé en une simple fable en passant dans le _Pantchatantra_. La
légende en question est ce qu'on appelle un _djâtaka_, c'est-à-dire un
récit concernant l'une des existences antérieures du Bouddha, où, selon
les lois de la métempsycose, il était tantôt homme, tantôt animal. Elle
se trouve dans un ouvrage bouddhique qui fut traduit du sanscrit en
chinois, sous le titre de _Mémoires sur les contrées occidentales_, par
Hiouen-Thsang, en l'an 648 de notre ère, et que M. Stanislas Julien a
fait passer du chinois en notre langue. La voici, d'après la traduction
du célèbre sinologue (t. II, p. 61):
A l'est de tel couvent (dans l'Inde), il y a un _stoûpa_ (monument
commémoratif), qui a été bâti par le roi Açôka. Jadis le Bouddha y
expliqua la loi pendant la nuit, en faveur de la grande assemblée. Au
moment où le Bouddha expliquait la loi, il y eut un oiseleur qui
chassait au filet dans la forêt. Ayant passé un jour entier sans rien
prendre, il fit cette réflexion: «Si j'ai peu de bonheur, c'est sans
doute parce que je fais cet indigne métier[38].»
[38] Il faut se rappeler que le bouddhisme prêche la charité envers
tout être vivant. L'oiseleur viole constamment cette maxime.
Il alla trouver le Bouddha et dit à haute voix: «Aujourd'hui, ô
Joulaï, vous expliquez ici la loi et vous êtes cause que je n'ai pu
rien prendre dans mes filets. Ma femme et mes enfants meurent de faim.
Quel moyen employer pour les soulager?--Il faut que vous allumiez du
feu,» lui dit Joulaï; «je m'engage à vous donner de quoi manger.»
En ce moment, Joulaï se changea en une grande colombe, qui se jeta
dans le feu et mourut. L'oiseleur la prit et l'emporta chez lui, de
sorte que sa femme et ses enfants trouvèrent là de quoi manger
ensemble. Après cet évènement, il se rendit une seconde fois auprès du
Bouddha qui, par des moyens habiles, opéra sa conversion. Après avoir
entendu la loi, l'oiseleur se repentit de ses fautes et devint un
nouvel homme... Voilà pourquoi le couvent que bâtit Açôka fut appelé
le _Kialan de la Colombe_.
Voyons maintenant ce que cette légende religieuse devient dans le
_Pantchatantra_ (t. II, p. 24):
«Un chasseur prend une colombe et l'enferme dans une cage qu'il porte
avec lui. Eclate un orage; il se réfugie sous un arbre en s'écriant: «O
toi, qui que tu sois, qui habites ici, j'implore ton secours.» Or cet
arbre était précisément la demeure du mâle de la colombe prisonnière.
Fidèle aux devoirs de l'hospitalité, et oubliant son ressentiment,
l'oiseau accueille le chasseur et cherche partout pour lui quelque chose
à manger. Ne trouvant rien, il se précipite dans le brasier et lui livre
son corps en nourriture.»
Il est évident que c'est bien là notre légende, mais purgée par les
brahmanes de ce qu'elle avait de trop expressément bouddhique.
* * *
Telle est, en abrégé, la thèse de M. Benfey. Nous devons dire que
d'autres indianistes sont loin d'admettre cette part si considérable
attribuée au bouddhisme, nous ne disons pas dans la propagation des
contes indiens (sur ce point il n'y a pas de doute), mais dans la
_formation_, la _création_ de ces contes. D'après eux,--s'il nous est
permis de traduire ainsi leur pensée, qui nous paraît très juste,--les
écrivains bouddhistes seraient à comparer à ces prédicateurs du moyen
âge qui, pour rendre sensibles et frappantes certaines thèses,
empruntaient à la tradition populaire des anecdotes, des apologues,
voire même des contes, et les adaptaient à leurs sermons; les
bouddhistes, dans leurs livres, où fables et contes se groupent autour
de thèses morales, auraient donc fait oeuvre non de création, mais
d'_adaptation_. «Le bouddhisme, dit M. Sénart[39], a été en réalité, au
point de vue mythique ou légendaire, très peu créateur (Lassen,
_Alterthumskunde_, I, p. 454). La nature populaire de ses origines et de
son apostolat a fait, il est vrai, de sa littérature un répertoire
capital de fables et de contes; ces légendes et ces contes, il les a
recueillis, transmis, il ne les a pas inventés. Ce sont des restes,
sauvés par lui, sauf les accommodations inévitables, du développement
antérieur, religieux et national, d'où il surgit... Et pourtant, dans la
pratique surtout, on n'a pas jusqu'à présent tenu grand compte de cette
étroite relation entre ce que j'appellerai le brahmanisme populaire et
la légende bouddhique.» M. A. Barth, lui aussi, critique, chez un
indianiste anglais, M. Rhys Davids, cette tendance à revendiquer pour le
bouddhisme «un peu plus que sa part[40]».
[39] _Journal Asiatique_ (août-septembre 1873, p. 114).
[40] _Bulletin des religions de l'Inde_, dans la _Revue de
l'histoire des religions_ (t. III, 1881, pp. 83 seq.).
* * *
Peu importe, du reste, pour notre thèse, que les contes populaires
européens aient ou non un cachet bouddhique; s'ils ont un cachet indien,
cela suffit, et il nous semble que cette empreinte des idées indiennes
peut facilement se constater.
Il n'est pas inutile de montrer d'abord que certains de nos contes
européens portent la trace de modifications ayant pour objet d'adapter à
notre civilisation occidentale des contes nés dans un tout autre milieu.
Il était impossible, par exemple, de transporter tel quel en Europe un
conte où l'on voit les _sept femmes_ d'un roi persécutées par une
rivale, une _râkshasi_ (mauvais génie), qui a pris une forme humaine et
s'est fait épouser, comme _huitième femme_, par ce roi[41]. Aussi, dans
un conte sicilien (Gonzenbach, nº 80), ressemblant pour le corps du
récit aux contes orientaux de ce type, tout ce qu'il y a là de trop
étranger à nos moeurs a-t-il été changé. Les sept femmes du roi sont
devenues ses sept _filles_, qui épousent sept princes, fils d'une reine
veuve, avec laquelle se remarie le roi, qui lui-même est veuf. C'est
cette reine qui persécute les sept princesses, ses belles-filles; c'est
elle qui, comme la _râkshasi_ du conte indien, leur fait arracher les
yeux; qui cherche à perdre, en le faisant envoyer dans des expéditions
périlleuses, le fils de la plus jeune des sept princesses, etc.[42].--On
peut voir encore, dans les remarques de notre nº 18, l'_Oiseau de
Vérité_, comment s'est modifiée l'introduction d'un autre conte
oriental, où un roi épouse trois soeurs.
[41] Ce conte a été recueilli dans plusieurs pays de l'Inde (Steel
et Temple, p. 98; Stokes, nº 11; Lal Behari Day, nº 7); il se
retrouve chez les Siamois (_Asiatic Researches_, t. XX, Calcutta,
1836, p. 345) et chez les Arabes du Caire (Spitta-Bey, nº 2).
[42] Ce conte est encore plus altéré dans un conte espagnol
(_Biblioteca de las tradiciones populares españolas_, I, p. 172) et
dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 94).
Mais la polygamie n'est pas une institution spécialement indienne; elle
est commune à tout l'Orient. Tout ce qu'on peut donc affirmer ici, c'est
que les contes européens que nous venons de citer sont des contes
_orientaux_, arrangés à la mode occidentale. Nous pouvons, ce nous
semble, nous prononcer plus formellement au sujet de certains autres
contes, et,--sans attribuer à cette partie de notre démonstration, à ces
arguments intrinsèques, une importance aussi grande qu'aux arguments
extrinsèques, aux arguments historiques que nous avons exposés plus
haut,--nous croyons qu'en étudiant avec quelque attention les
collections de contes européens, on y trouvera, en plus d'un endroit, le
reflet d'idées non pas seulement orientales, mais _indiennes_; nous
voulons surtout parler des idées se rattachant à la croyance en la
métempsycose. Rien, plus que cette croyance, n'était favorable à la
formation de fables et de contes. Dans l'Inde, la fable, avec ses
animaux parlants qui sont, au fond, des hommes déguisés, était
l'expression toute naturelle des idées populaires: la même âme, en
effet, dans ses transmigrations, ne se voilait-elle pas tout aussi bien
sous une forme animale que sous une forme humaine? Par conséquent,
l'animal n'était-il pas, au fond, identique à l'homme, et ne pouvait-il
pas être substitué à celui-ci dans les petits drames où l'on voulait
mettre en action une vérité morale? La fable, dans l'Inde, était, pour
ainsi dire, un produit spontané du pays; ailleurs, ou du moins dans les
pays où ne régnait pas la croyance en la métempsycose, elle ne pouvait
avoir cette fécondité, cette force d'expansion.
Dans les contes eux-mêmes, c'est-à-dire dans des récits où la
préoccupation de la leçon morale n'existe pas, où l'on cherche avant
tout à intéresser l'auditeur, cette doctrine de la métempsycose joue, ce
nous semble, un rôle qui doit être mis en relief. Nous parlions tout à
l'heure de cette singulière charité envers les animaux, que manifestent
tant de fois les héros des contes populaires, et dont ils sont ensuite
récompensés par leurs obligés. Si ce n'est point là une idée bouddhique
d'origine, c'est du moins une idée bien indienne, et elle dérive
certainement de la croyance en la métempsycose, qui efface la
distinction entre l'homme et l'animal, et qui, dans tout être vivant,
voit un frère.
De cette même croyance vient encore, ce nous semble, l'idée que les
animaux, ces frères disgraciés, soumis à une dure épreuve, sont
meilleurs que l'homme; qu'ils sont reconnaissants, tandis que l'homme
est ingrat. Nous avons vu, plus haut, cette thèse développée dans des
récits bouddhiques; nous la retrouvons dans un conte européen bien
connu, dans le _Chat Botté_. Les versions bien conservées de ce conte
ont, en effet, une dernière partie qui manque dans Perrault: ainsi, dans
un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº 6), le renard qui, dans ce
conte,--comme dans divers contes européens,--joue le rôle du chat, et
qui sert «Boukoutchi-Khan» par reconnaissance, fait le mort pour
éprouver son maître; celui-ci, qui doit au renard toute sa fortune, dit,
en le voyant étendu raide par terre, qu'il est bien débarrassé; sur quoi
le renard ressuscite et fait des reproches à l'ingrat[43].
[43] Comparer un conte swahili de l'île de Zanzibar (Steere, p. 51),
le conte nº 14 du _Pentamerone_ napolitain, livre antérieur d'une
soixantaine d'années à la publication de Perrault, le conte sicilien
nº 65 de la collection Gonzenbach, etc.
A la métempsycose se rattache encore le conte dont le prétendu «mythe»
de _Psyché_ n'est qu'une version altérée. On peut voir, dans les
remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_ (t. II, pp. 224 et suivantes),
que l'idée fondamentale, tout indienne, de ce conte est celle d'un être
humain revêtu d'une forme animale, d'une véritable enveloppe, qu'il
quitte à certains moments, mais qu'il est obligé de reprendre.
* * *
Cette croyance en la métempsycose est bien indienne. Elle n'est pas de
ces idées que l'on peut supposer avoir été communes aux diverses tribus
âryennes, avant leur séparation. M. Benfey, pour ne citer que lui, a
fait remarquer qu'on ne la trouve, en dehors de l'Inde, chez aucun
peuple indo-européen, si ce n'est tout au plus chez les Celtes, et
encore n'y a-t-il là que de faibles traces, à une époque tardive[44].
Les Perses eux-mêmes, qui, de tous les Aryas, sont restés le plus
longtemps unis aux Indiens, n'ont pas cette croyance. Il y a plus: dans
l'Inde même, l'idée de la métempsycose n'apparaît aucunement dans les
monuments les plus anciens de la littérature. Ce fait est d'autant plus
frappant que, plus tard, et certainement bien longtemps avant le
bouddhisme, elle règne d'une manière incontestable chez les Indiens.
Entre autres hypothèses, M. Benfey s'est demandé si elle ne serait pas
venue dans l'Inde du dehors et spécialement de l'Egypte. «Il y a eu, à
une époque très reculée, dit-il[45], des relations entre l'Inde et
l'Occident: nous le savons avec certitude par les expéditions envoyées à
Ophir par le roi Salomon. Assurément ces expéditions ne sont pas les
plus anciennes. Longtemps auparavant, les Phéniciens ont certainement
été les intermédiaires du commerce entre l'Inde et l'Occident, et, de
même que très vraisemblablement ils apportèrent l'écriture dans l'Inde,
ils peuvent fort bien,--eux et peut-être les Egyptiens eux-mêmes,--y
avoir apporté et à leur tour en avoir emporté bien d'autres éléments de
civilisation.»
[44] Cela est même contesté. Voir l'ouvrage du Dr Doellinger,
_Heidenthum und Judenthum_ (Ratisbonne, 1857, pp. 559, 560).
[45] Voir la revue _Orient und Occident_, 3e année (1864), p. 170.
* * *
Ces réflexions de M. Benfey jettent-elles quelque lumière sur une
question d'un grand intérêt? Nous voulons parler des ressemblances
singulières qu'un conte égyptien, vieux de plus de trois mille ans, le
«roman» ou le «conte» des _Deux Frères_, traduit pour la première fois
en 1852 par M. de Rouge, présente avec plusieurs contes actuels d'Europe
et d'Asie, se rattachant, comme les autres, à l'Inde[46].
[46] Dans l'_Appendice B_, à la suite de cette introduction, nous
traitons ce sujet avec les développements que nous ne pourrions lui
donner ici.
Ce conte des _Deux Frères_ est-il originaire de l'Egypte elle-même, ou
vient-il de l'Inde? S'il est né en Egypte, il s'ensuivrait que dans les
contes indiens se seraient introduits tout au moins un certain nombre
d'éléments égyptiens, ce qui nous ouvrirait des horizons tout à fait
nouveaux. Dans cette hypothèse, en effet, ce vaste réservoir indien,
d'où nous voyons les contes et les fabliaux découler dans toutes les
directions, n'aurait pas été alimenté exclusivement par des sources
locales; il aurait reçu l'affluent de canaux restés inconnus jusqu'à ces
derniers temps.--Si, au contraire, ce conte des _Deux Frères_ est né
dans l'Inde, les conséquences sont aussi, ce nous semble, très
importantes. Il en résulterait que ce conte des _Deux Frères_ ou ses
thèmes principaux existaient dans l'Inde avant l'époque où le scribe
Ennana, contemporain de Moïse, en écrivait ou plutôt en transcrivait une
forme égyptianisée, plus ancienne peut-être de beaucoup. Nous voici donc
reportés, dans l'Inde, à une époque antérieure au XIVe siècle avant
notre ère. Mais quelles étaient à ce moment les populations indiennes
auxquelles les Egyptiens pouvaient emprunter les thèmes dont est formé
le conte des _Deux Frères_? Il nous semble difficile d'admettre que ce
soient les Aryas, c'est-à-dire la race qui a joué dans les temps
historiques le rôle prépondérant dans l'Inde et qui a créé la
littérature sanscrite. Avant le XIVe siècle, les conquérants Aryas
étaient-ils établis dans l'Inde, ou, du moins, l'occupaient-ils tout
entière? Cela n'est pas prouvé. En outre,--ce qui est un point
capital,--l'idée de la métempsycose, si l'on en juge par leurs vieux
monuments littéraires, ne devait pas encore s'être implantée chez eux;
or, le conte des _Deux Frères_ est construit en grande partie sur cette
idée de la métempsycose. Si donc les Egyptiens, à cette époque reculée,
ont emprunté à l'Inde des thèmes de contes (chose qui, après tout, n'a
rien d'invraisemblable), ils ne peuvent guère les avoir empruntés qu'aux
populations habitant l'Inde avant l'invasion des Aryas, populations très
avancées en civilisation, paraît-il, et probablement de race kouschite,
c'est-à-dire se rattachant, comme les Egyptiens, à la grande famille des
Chamites[47]. Mais alors ce serait de ces populations primitives que
les Aryas conquérants de l'Inde auraient reçu plus tard, eux aussi, ces
thèmes de contes, et peut-être bien d'autres, et peut-être aussi l'idée
même de la métempsycose, étrangère à la race âryenne, et germe d'une
foule de contes. Il nous semble, du reste, que ce n'est guère par
l'intermédiaire de navigateurs, de trafiquants, égyptiens ou autres,
qu'une croyance comme la croyance en la métempsycose a pu s'implanter
chez ces Aryas.
[47] Voir, par exemple, le _Manuel d'histoire ancienne de l'Orient_,
par M. François Lenormant (septième édition, 1869), III, pp.
415-429.
Autant de questions pour la solution desquelles les données certaines
nous font défaut. Bornons-nous à signaler l'intérêt du problème.
IV
Quoi qu'il en soit de l'origine première des contes indiens ou de tel
conte indien en particulier, il nous semble que l'importation de ces
contes dans les pays voisins de l'Inde et de là en Europe, leur
_rayonnement_ autour de l'Inde, est un fait historiquement démontré.
On a parlé, pour combattre cette thèse, de difficultés considérables
qu'aurait forcément rencontrées cette importation d'une masse de contes
orientaux en Europe. «Pour que les habitants des campagnes, a-t-on
dit[48], soient imprégnés de certaines traditions, superstitions ou
croyances, il faut un long temps, un contact prolongé, une propagande
opiniâtre, c'est-à-dire un mélange de races ou de civilisations, ou
l'expansion d'une doctrine religieuse.» Nous avons répondu, il y a déjà
quelques années, à cette objection[49]. Il nous est impossible de voir
quelle «difficulté» les contes venus de l'Inde auraient eue jadis à «se
faire adopter par masses populaires et rurales.» Il existe, sous ce
rapport, une grande différence entre les «superstitions» et les contes.
Les premières, on y croit, et, pour qu'un peuple en devienne «imprégné»,
si elles arrivent du dehors, il faut, cela est vrai, «un long temps, un
contact prolongé, une propagande opiniâtre.» Mais les contes, est-il
besoin d'y croire pour y prendre plaisir et les retenir? Si un conte
indien,--conte merveilleux ou fabliau,--s'est trouvé du goût d'un
marchand, d'un voyageur persan ou arabe, est-il bien étonnant que ce
marchand, ce voyageur, l'ait gardé dans sa mémoire et rapporté chez lui
pour le raconter à son tour? Aujourd'hui encore, c'est de cette manière
que les contes se répandent. Parmi les contes que nous-même nous avons
recueillis de la bouche de paysans lorrains, quelques-uns avaient été
apportés dans le village, peu d'années auparavant, par un soldat qui les
avait entendu raconter au régiment. Voici encore un autre exemple. Un
professeur à l'université d'Helsingfors, en Finlande, M. Loennrot,
demandait un jour à un Finlandais, près de la frontière de Laponie, où
il avait appris tant de contes. Cet homme lui répondit qu'il avait passé
plusieurs années au service tantôt de pêcheurs russes, tantôt de
pêcheurs norvégiens, sur le bord de la mer Glaciale. Quand la tempête
empêchait d'aller à la pêche, on passait le temps à se raconter des
contes et toutes sortes d'histoires. Souvent, sans doute, il s'était
trouvé dans ces récits des mots, des passages qu'il n'avait pas compris
ou qu'il avait mal compris; mais cela ne l'avait pas empêché de saisir
le sens général de chaque conte; son imagination faisait le reste, quand
ensuite, revenu au pays, il racontait ces mêmes contes dans les longues
soirées d'hiver et dans les autres moments de loisir[50].
[48] _Mélusine_, I, 1877, col. 236; article de M. Loys Brueyre.
[49] _Mélusine_, I, col. 276 seq.
[50] _Bulletin de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, t. III, 1861, p.
503.
Le témoignage de ce Finlandais est intéressant. Il montre bien,
notamment, comment les contes se modifient, et il confirme les
observations d'un savant qui ne se paie pas de mots, M. Gaston Paris:
«Les contes qui forment le patrimoine commun de tant de peuples, se sont
assurément modifiés dans leurs pérégrinations, dit M. Paris[51], mais
les raisons de ces changements doivent être cherchées presque toujours
dans leur propre évolution, si l'on peut ainsi dire, et non dans
l'influence des milieux où ils ont pénétré. Un conte à l'origine est un,
logique et complet; en se transmettant de bouche en bouche, il a perdu
certaines parties, altéré certains traits; souvent alors les conteurs
ont comblé les lacunes, rétabli la suite du récit, inventé des motifs
nouveaux à des épisodes qui n'en avaient plus; mais tout ce travail est
déterminé par l'état dans lequel ils avaient reçu le conte, et rarement
il a été bien actif et bien personnel.»
[51] _Revue critique_, 1882, II, p. 236.
* * *
La diffusion des contes par la voie orale s'explique donc sans aucune
difficulté.
V
Nous ne dirons qu'un mot des traits, des épisodes, épars dans la
littérature mythologique de la Grèce et de Rome, et que l'on peut
légitimement rapprocher des contes populaires actuels. A ce sujet, nous
sommes tout à fait de l'avis de M. Reinhold Koehler: «Il ne s'en trouve,
dit-il, qu'un très petit nombre; car il faut assurément laisser de côté
les essais qu'on a faits de ramener de force certains de nos contes à la
mythologie grecque[52].» Parmi les rapprochements innombrables que nous
avons eus à faire dans les remarques de nos contes, c'est à peine
si,--en dehors de la fable de _Psyché_, qui n'est pas un
mythe[53],--nous avons eu à citer trois ou quatre fois la mythologie
gréco-romaine[54].
[52] _Weimarer Beitræge_, p. 186.
[53] Voir notre tome II, pp. 224 seq., 242 seq.
[54] Voir I, pp. 48, 77, 80; II, p. 28.
La mythologie germanique entre également pour peu de chose dans les
comparaisons que l'on peut faire à propos des contes populaires
actuels, même allemands. C'est ce que disait, il y a une vingtaine
d'années, M. Koehler, s'adressant particulièrement à ses compatriotes:
«Ce dont il faut avant tout se garder, c'est de chercher, et
_naturellement de trouver_, dans chaque conte allemand un vieux mythe
païen affaibli et défiguré, comme plus d'un mythologue allemand a trop
aimé à le faire... On court risque ainsi,--un homme très versé dans la
mythologie germanique, M. Adalbert Kuhn, en a fait judicieusement
l'observation,--_de prendre des idées bouddhiques pour les idées de
notre antiquité germanique_[55].»
[55] _Weimarer Beitræge_, p. 190.--Il est assez curieux de constater
qu'un écrivain allemand de la seconde moitié du XVIe siècle,
Rollenhagen, dans la préface de son _Froschmæuseler_, croit aussi
trouver dans les contes des veillées «les doctrines païennes des
anciens Germains.» (Cité dans l'_Academy_ du 21 janvier 1882, p.
38.)