Produced by Laurent Vogel, Sophie Jouglard, Chuck Greif
and the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
_EMMANUEL COSQUIN_
CONTES POPULAIRES
DE
LORRAINE
COMPARÉS
AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE
ET DES PAYS ÉTRANGERS
ET PRÉCÉDÉS
D'UN ESSAI
SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS
TOME PREMIER
PARIS
VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR
67, RUE DE RICHELIEU, 67
CONTES POPULAIRES
DE LORRAINE
_EMMANUEL COSQUIN_
CONTES POPULAIRES
DE
LORRAINE
COMPARÉS
AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE
ET DES PAYS ÉTRANGERS
ET PRÉCÉDÉS
D'UN ESSAI
SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS
TOME PREMIER
PARIS
VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR
67, RUE DE RICHELIEU, 67
AVANT-PROPOS
Cette collection de contes populaires présente ce caractère particulier
que, pour la former, nous avons puisé dans la tradition orale d'un seul
village: les cent contes et variantes dont elle se compose viennent tous
de cette même source; ils ont été recueillis par mes soeurs et moi à
Montiers-sur-Saulx, village de Lorraine,--ou, si l'on veut plus de
précision, du Barrois,--situé à quelques centaines de pas de l'ancienne
frontière de Champagne[1]. Nous devons la plus grande partie de notre
collection au zèle intelligent et à la mémoire prodigieuse d'une jeune
fille du pays, morte aujourd'hui, qui s'est chargée de rechercher par
tout le village les contes des veillées, et nous les a ensuite transmis
avec une rigoureuse fidélité.
[1] Montiers-sur-Saulx est un chef-lieu de canton du département de
la Meuse; il se trouve tout près de la Haute-Marne.
De bons juges ont parfois exprimé le regret de trouver dans certaines
collections de contes populaires un style apprêté, des développements et
des enjolivements qui trahissent le littérateur. Nous espérons qu'on ne
nous adressera pas cette critique; nous avons, du moins, tout fait pour
ne pas nous y exposer, et, si notre collection a un mérite, c'est, ce
nous semble, de reproduire avec simplicité les récits que nous avons
entendus.
A la suite de chacun des contes sont indiquées les ressemblances qu'il
peut présenter avec tels ou tels récits faisant partie de quelqu'un des
recueils de contes populaires édités en France ou à l'étranger, et
surtout avec les contes orientaux. Ces rapprochements fourniront toute
une série de pièces justificatives, si l'on peut parler ainsi, à
l'histoire des migrations des fictions indiennes à travers le monde,
histoire que cherche à exposer l'introduction de cet ouvrage.
Dans un _Supplément aux remarques_, placé à la fin du second volume,
nous mettons à profit divers documents, dont plusieurs n'ont été livrés
à la publicité que pendant l'impression de notre travail. Un _Index
bibliographique_ donne le titre complet des livres qui ont été indiqués
en abrégé dans l'intérêt de la brièveté.
Publiées d'abord, de 1876 à 1881, dans la revue la _Romania_, cette
collection et ses remarques ont reçu, de la part de savants de toute
nationalité, comme M. Gaston Paris, M. Reinhold Koehler, M. Ralston, un
accueil qui était pour l'auteur un encouragement à faire paraître les
_Contes lorrains_ en volumes, avec des remarques considérablement
augmentées et souvent tout à fait transformées.
Me permettra-t-on d'exprimer ici mon affectueuse reconnaissance envers
les dévouées collaboratrices sans lesquelles ce travail n'aurait jamais
été ni entrepris ni achevé? C'est en commun avec elles qu'a été faite la
rédaction des contes; pour celle des remarques, j'ai reçu l'aide de
leurs conseils, et l'une d'elles ne s'est jamais lassée de me signaler,
dans les innombrables collections de contes européens, les plus
intéressants rapprochements.
Août 1886.
INTRODUCTION
ESSAI SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS[2]
Quand Perrault voulut publier les contes dont son enfance avait été
bercée, il n'osa les faire paraître sous son nom: il craignait qu'on ne
le soupçonnât d'attacher la moindre importance à des récits de paysans
et de bonnes femmes. Aujourd'hui Perrault n'aurait plus cette fausse
honte,--on recueille, en notre temps, dans tous les pays, les contes
des veillées; il existe même, en littérature, ce que l'on pourrait
appeler la «question des contes populaires»;--mais Perrault serait
exposé à un autre danger: il pourrait, après tant d'autres auteurs,
céder à la tentation de grossir démesurément un problème déjà pourtant
très intéressant, très sérieux même; de traiter nos contes bleus comme
de graves documents; de voir dans le _Chat Botté_, le _Petit Poucet_ et
leurs compagnons l'incarnation de «mythes» dignes de la plus religieuse
attention, et de les invoquer comme des témoins des idées primitives de
l'humanité ou tout au moins de la race à laquelle appartiennent les
nations indo-européennes, la race âryenne. Tel est, en effet,
l'enseignement de toute une école, et voilà dans quels nuages, dans
quels brouillards se plaisent des hommes qui ne sont pas sans valeur.
Pour nous, le brouillard est toujours malsain, fût-ce le brouillard
mythique. Contribuer à le dissiper, c'est faire oeuvre bonne et utile:
nous l'essaierons ici.
[2] Une première esquisse de ce travail a paru, le 25 juin 1873,
dans le _Correspondant_.
I
Si l'on compare entre eux les contes populaires, merveilleux ou
plaisants, des diverses nations européennes, de l'Islande à la Grèce, de
l'Espagne à la Russie, on trouvera dans ces récits, recueillis chez des
peuples si différents de moeurs et de langage, les ressemblances les
plus surprenantes. Il n'y a pas là seulement un fonds commun d'idées,
des éléments identiques; mais cette identité s'étend à la manière dont
ces idées sont mises en oeuvre et dont ces éléments sont combinés. C'est
là un fait bien connu aujourd'hui, dont il sera facile de se convaincre
en jetant un coup d'oeil sur n'importe quel conte de notre collection et
sur les contes étrangers que nous en rapprochons dans nos remarques.
Comment expliquer ces ressemblances si frappantes?
Les frères Grimm, ceux-là mêmes qui les premiers ont posé le problème,
en ont donné une solution qui séduit au premier abord. Leur système,
adopté par M. Max Müller et par bien d'autres, a été précisé et
développé, notamment par un philologue autrichien, M. de Hahn, dans son
introduction aux contes grecs et albanais recueillis par lui[3]. On peut
le formuler ainsi:
[3] _Griechische und albanesische Mærchen_ (Leipzig, 1864).
Les peuples européens appartiennent presque tous à une même famille, la
famille âryenne[4]. De l'Asie centrale, jadis leur commune patrie, les
diverses tribus de cette famille ont apporté, dans les pays où elles
ont émigré, avec le fond de leurs idiomes les germes de leur
mythologie. Ces mythes antiques, leur patrimoine commun, se sont, dans
la suite des temps, développés, transformés, et le dernier produit de
cette transformation n'est autre que les contes populaires. Rien
d'étonnant que ces contes présentent, chez tous les peuples âryens, de
si nombreux traits de ressemblance, puisqu'ils proviennent, en dernière
analyse, de mythes autrefois communs à tous ces peuples.
[4] D'après l'opinion la plus générale, les Aryas, peuplade
japhétique, habitaient, bien des siècles avant l'ère chrétienne, sur
le plus haut plateau de l'Asie centrale, dans la région qui s'appela
plus tard la Bactriane et qui aujourd'hui fait partie du Turkestan.
C'est à cette souche que se rattachent les Indiens et les Perses,
les Grecs, les Romains et la plupart des races européennes.
«Ces éléments mythiques, qu'on retrouve dans tous les contes,
ressemblent, dit Guillaume Grimm, à des fragments d'une pierre précieuse
brisée, que l'on aurait dispersés sur le sol, au milieu du gazon et des
fleurs: les yeux les plus perçants peuvent seuls les découvrir. Leur
signification est perdue depuis longtemps, mais on la sent encore, et
c'est ce qui donne au conte sa valeur[5].»--«Les contes populaires, dit
Jacques Grimm, sont les derniers échos de mythes antiques... C'est une
illusion de croire qu'ils sont nés dans tel ou tel endroit favorisé,
d'où par la suite ils auraient été portés au loin par telles ou telles
voies[6].» En d'autres termes, les ressemblances qui existent entre les
contes populaires ne doivent pas être expliquées par des emprunts qu'un
peuple aurait faits à un autre.--«Les éléments, les germes des contes
de fées, dit à son tour M. Max Müller, appartiennent à la période qui
précéda la dispersion de la race âryenne; le même peuple qui, dans ses
migrations vers le nord et vers le sud, emportait avec lui les noms du
soleil et de l'aurore, et sa croyance aux brillants dieux du ciel,
possédait, dans son langage même, dans sa phraséologie mythologique et
proverbiale, les germes plus ou moins développés qui devaient un jour, à
coup sûr, donner des plantes identiques ou très ressemblantes dans tous
les sols et sous tous les climats[7].»
[5] _Kinder- und Hausmærchen_, t. III (3e éd., Goettingue, 1856),
p. 409.
[6] Préface à la traduction allemande du _Pentamerone_ (Breslau,
1846), p. VIII.
[7] _Chips from a German Workshop_, t. II, p. 226; article publié
d'abord en 1859.
Nous ne nous engagerons pas dans l'exposition détaillée du système,
telle que nous la trouvons dans M. de Hahn: il nous faudrait cheminer
trop longtemps à travers les théories philosophiques les plus
contestables, pour arriver enfin à cette assertion prodigieuse, que les
contes nous ont conservé «les idées primitives de l'humanité». Ce
commentaire du savant autrichien,--pour ne parler que de celui-là,--sur
les idées de Jacques et Guillaume Grimm, est loin pourtant de nous avoir
été inutile. Les frères Grimm se tiennent d'ordinaire dans un certain
vague vaporeux et poétique. M. de Hahn précise, épreuve redoutable pour
les théories les plus ingénieuses: il crève la bulle de savon en voulant
lui donner de la consistance.
Un effort un peu sérieux d'attention soulève, en effet, contre ce
système une objection des plus graves. Les ressemblances si nombreuses
et si frappantes qu'offrent entre eux les contes des peuples européens
ne portent pas seulement sur le fond, sur les idées qui servent de base
à ces récits, mais aussi,--nous avons indiqué ce point,--sur la forme et
sur la combinaison de ces idées. On nous dit que les contes sont le
produit de la décomposition de mythes primitifs communs aux diverses
nations âryennes et que celles-ci auraient emportés en Europe du berceau
de leur race. C'est de cette décomposition, assure-t-on, que sont sortis
les différents éléments, les différents thèmes qui, se groupant de mille
et mille façons, composent la mosaïque des contes populaires. «Pour
beaucoup de nos contes de fées, dit M. Max Müller, nous savons d'une
manière certaine (_sic_) qu'ils sont le détritus d'une ancienne
mythologie, à demi oubliée, mal comprise, reconstruite[8].»--Mais alors
comment expliquer que ces mythes, se décomposant dans les milieux les
plus divers, chez vingt peuples différents de moeurs et d'habitudes
d'esprit, se soient, en définitive, transformés partout d'une manière si
semblable, parfois même d'une manière identique? De plus, comment se
fait-il que, sans entente préalable, plusieurs peuples se soient
accordés pour grouper les prétendus éléments mythiques dans le cadre de
tel ou tel récit bien caractérisé? N'est-ce pas là une impossibilité
absolue?
[8] _Op. cit._, p. 233.
Prenons un exemple. Il a été recueilli, chez plusieurs peuples de race
âryenne, notamment chez les Hindous du Pandjab, chez les Bretons, les
Albanais, les Grecs modernes, les Russes (et aussi chez les habitants de
Mardin en Mésopotamie, population de langue arabe, et les Kariaines de
la Birmanie, qui, ni les uns ni les autres, ne sont de race âryenne,
mais supposons qu'ils le soient), un conte dont voici brièvement le
sujet[9]: Un jeune homme devient possesseur d'un anneau magique; cet
anneau, après diverses aventures, lui est volé par certain personnage
malfaisant, et il le recouvre ensuite, grâce aux bons offices de trois
animaux, auxquels il a rendu service. Dans tous ces contes asiatiques et
européens, nous constatons l'identité non seulement du plan général du
récit, mais de détails parfois bizarres: ainsi, dans tous, la souris
reconnaissante introduit, pendant la nuit, sa queue dans le nez de
l'ennemi de son bienfaiteur pour le faire éternuer et rejeter l'anneau
qu'il tient caché dans sa bouche. Comment expliquer ces ressemblances ou
plutôt, nous le répétons, cette identité? Le bon sens répond
qu'évidemment ce récit, avec ses détails caractéristiques, a dû être
inventé dans tel ou tel pays, d'où il a passé dans les autres. Ce détail
de la queue de souris, par exemple, est-ce qu'on peut en expliquer
raisonnablement la présence dans tous ces contes asiatiques et
européens, si l'on n'admet pas qu'il existait déjà, à l'origine, dans un
prototype dont tous ces contes sont dérivés? Et ce prototype,--le détail
en question et bien d'autres le montrent,--était un conte et non un
mythe.
[9] _Indian Antiquary_, 1881, p. 347;--Luzel, 1er Rapport, p.
151;--Sébillot, III, nº 18;--Dozon, p. 73;--Gubernatis, _Zoological
Mythology_, II, pp. 56, 57;--_Zeitschrift der Deutschen
Morgenlændischen Gesellschaft_, 1882, p. 238;--_Journal of the
Asiatic Society of Bengal_, t. XXXIV (1865), 2e partie, p. 225.
(Voir, pour ces indications, l'_Index Bibliographique_, à la fin du
tome second.)
Si l'on veut à toute force faire dériver nos contes populaires de mythes
primitifs des Aryas, et si, en même temps, on soutient, avec l'école des
frères Grimm, que les contes ainsi dérivés n'auraient point passé d'un
peuple âryen à l'autre par voie d'emprunt, il n'y a qu'un moyen de se
mettre en règle avec le bon sens. Il faut dire que les mythes d'où
seraient sortis nos contes étaient déjà décomposés et parvenus à la
forme actuelle avec ses détails caractéristiques, au moment où les
premières tribus âryennes quittèrent le plateau de l'Asie centrale, bien
des siècles avant notre ère. Nos ancêtres, les pères des nations
européennes, auraient, de cette façon, emporté dans leurs fourgons la
collection complète des contes bleus actuels.
C'est là une hypothèse qu'on n'ira guère soutenir; elle est, d'ailleurs,
en contradiction directe avec les idées mêmes des partisans du système
mythique. Les «contes âryens» sont, d'après eux, le _dernier terme_ du
développement des mythes âryens; or, de leur propre aveu, à l'époque de
la séparation des tribus âryennes, le développement de ces mythes n'en
était encore qu'à son _premier degré_.
Le système des frères Grimm et de leurs disciples étant de tout point
insoutenable, il ne reste qu'une solution possible de la question: c'est
d'admettre qu'après avoir été inventés dans tel ou tel endroit, qu'il
s'agit de déterminer, les contes populaires communs aux diverses nations
européennes (pour ne mentionner que celles-là) se sont répandus dans le
monde, de peuple à peuple et par voie d'emprunt.
* * *
Dans l'examen que nous venons de faire des opinions des frères Grimm,
nous nous sommes volontairement privé d'un avantage, en acceptant les
données du problème telles qu'elles nous étaient présentées. Nous
aurions pu, en effet, contester dès l'abord l'assertion qui est la base
de tout le système.
A l'époque où les frères Grimm ont imaginé leur système «mythique», le
problème ne pouvait encore être posé dans ses termes véritables, faute
de documents suffisants. Les deux illustres philologues croyaient,--et
Guillaume Grimm le répétait encore en 1866[10],--que les ressemblances
existant entre les contes populaires se renfermaient dans les limites de
la famille indo-européenne (peuples d'Europe, Persans, Indiens).
Aujourd'hui la question a pris une tout autre tournure. Chaque jour des
découvertes nouvelles reculent les frontières arbitrairement tracées
par les frères Grimm et l'école «mythique». Nos contes prétendus âryens
existent, on le constate maintenant, chez bon nombre de peuples
nullement âryens. Qu'on examine, à ce point de vue, la collection, très
riche en rapprochements, de contes et poèmes recueillis par M. W.
Radloff chez les tribus tartares de la Sibérie méridionale et publiés
avec traduction allemande de 1866 à 1872. Qu'on étudie également les
contes de forme si populaire, identiques pour le fond à nos contes
européens, et qui ont été trouvés chez les Avares, peuplade mongole du
Caucase, et traduits en allemand, en 1873, par feu M. Schiefner. Qu'on
lise les contes syriaques, provenant de la région montagneuse située au
nord de la Mésopotamie et publiés en 1881 par deux orientalistes
allemands, MM. Eugène Prym et Albert Socin; les contes arabes d'Egypte,
recueillis par feu M. Spitta-Bey (1883) et par M. Dulac (1884); les
contes découverts chez les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivière
(1882); les contes swahili de l'île de Zanzibar, édités en anglais par
feu M. Steere (1870); le recueil de contes cambodgiens de M. Aymonier
(1878); celui de contes annamites, de M. A. Landes (1884-1886); les
contes kariaines de la Birmanie (1865), que nous avons mentionnés tout à
l'heure. Enfin n'oublions pas qu'en Europe les prétendus contes âryens
existent en grand nombre chez les Hongrois, peuple qui n'est âryen ni de
langue ni d'origine, pas plus que les Finlandais et les Esthoniens, chez
lesquels on en a recueilli également.
[10] _Op. cit._, p. 411.
Ainsi, la base même sur laquelle s'appuie le système des frères Grimm
n'a aucune solidité: ce n'est autre chose qu'une erreur de fait.
Examinerons-nous maintenant en détail un autre système, qui s'est
produit en Angleterre et qui voit dans les contes populaires
l'incarnation d'idées communes aux sauvages _de toutes les races_? Les
ancêtres de toutes les races humaines, que l'auteur du système, M. A.
Lang, déclare sans hésitation avoir été des sauvages, tout semblables
aux sauvages actuels, auraient incarné leurs idées, supposées les mêmes
partout, dans des contes qui, de cette façon, se trouveraient partout
identiques.--En réalité, tout est à contester dans ce système: prétendre
qu'on trouvera chez les sauvages actuels les idées primitives de
l'humanité est une assertion sans aucune preuve[11]; prétendre que les
sauvages de l'Amérique, par exemple, doivent forcément posséder et
possèdent en effet des contes semblables à nos contes populaires, c'est
énoncer une inexactitude de fait: à de très rares exceptions près, qui
peuvent facilement s'expliquer par une importation relativement récente,
tout ce qu'on nous donne ici pour des ressemblances n'a aucun rapport
avec cette identité de fond et de forme que l'on constate dans les
collections de contes européens, asiatiques, africains, mentionnées il y
a un instant; tout cela est vague, sans aucun trait caractéristique, ou
c'est purement imaginaire[12].
[11] Voir, par exemple, le remarquable travail dans lequel M. Max
Müller démontre, après d'autres, que le sauvage actuel est un homme
non pas primitif, mais dégénéré (_Nineteenth Century_, livraison de
janvier 1885).
[12] A propos de quelques contes recueillis chez les indigènes du
Brésil, nous lisons dans _Mélusine_: «Cette collection fournit des
similaires à des contes connus en Europe, en Asie, en Afrique, etc.,
et leur présence au Brésil _pose bien des problèmes_» (nº du 5 juin
1885, col. 408).--Il nous est impossible de voir quels problèmes
peuvent se poser ici. Les Portugais ont apporté au Brésil les contes
de leur pays, et ils continuent à les raconter; M. Roméro en a
publié, en 1885, un recueil assez considérable. Que quelqu'un de ces
contes ou de leurs traits principaux ait pénétré chez les indigènes,
c'est là une chose dont il n'y a nullement lieu de
s'étonner.--Disons, à ce propos, que les Espagnols ont, de leur
côté, apporté leurs contes au Chili; M. Machado y Alvarez en a donné
plusieurs, en 1884, dans la _Biblioteca de las tradiciones populares
españolas_.
Du reste, même en admettant comme vraies les affirmations qui servent de
point de départ à M. Lang, nous devrions faire à cette théorie la même
objection qu'au système mythique. A supposer que, dans toutes les races
humaines, on ait eu primitivement les mêmes idées de sauvages, comment
ces idées auraient-elles revêtu partout les mêmes formes si
caractéristiques, et se seraient-elles groupées de la même façon dans
les mêmes cadres?
Nous avons hâte de mettre le pied sur un terrain plus ferme, et d'entrer
dans la voie ouverte, il y a une trentaine d'années, par Théodore
Benfey, l'éminent et regretté orientaliste de Goettingue[13].
[13] M. Benfey a fait connaître ses découvertes, avec les
conclusions qu'il en tirait, dans divers articles insérés dans des
revues: _Bulletin de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, nº du 4/16
septembre 1857;--_Ausland_, 1858, nos 41 à 45;--_Goettingische
Gelehrte Anzeigen_, années 1857 et suivantes;--_Orient und Occident_
(1860 à 1866), et dans le volume d'introduction dont il a fait
précéder sa traduction allemande du livre sanscrit intitulé le
_Pantchatantra_ (Leipzig, 1859). On peut voir aussi son introduction
à la vieille traduction syriaque du même livre, publiée par M.
Bickell, professeur à la Faculté de théologie catholique de
l'Université d'Inspruck, sous ce titre: _Kalilag und Damnag_
(Leipzig, 1876).
II
La question de l'origine des contes populaires est une question de fait.
M. Reinhold Koehler, bibliothécaire à Weimar, l'homme qui assurément
possède en cette matière l'érudition la plus vaste et la plus sûre,
insiste sur ce point comme M. Benfey[14]. Il s'agit de prendre
successivement chaque type de contes, de le suivre, si nous le pouvons,
d'âge en âge, de peuple en peuple, et de voir où nous conduira ce voyage
de découverte. Or, ce travail d'investigation est en partie fait, et,
cheminant ainsi de proche en proche, souvent par plusieurs routes,
partant de divers points de l'horizon, on est toujours arrivé au même
centre, à l'Inde, non pas à l'Inde des temps fabuleux, mais à l'Inde
historique.
[14] _Weimarer Beitræge zur Literatur und Kunst_ (Weimar, 1865), p.
190.
Ce qui est venu grandement en aide à l'explorateur et lui a permis
d'accomplir sa tâche, c'est qu'un certain nombre des types des contes
actuels se trouvent fixés par écrit depuis fort longtemps, souvent
depuis des siècles. Si nous remontons jusqu'au XVIIe siècle et jusqu'à
la Renaissance, nous rencontrerons, dans la littérature européenne de
ces deux époques, une bonne partie de ces types. Mais les livres de
Straparola et de Basile, en Italie, de Perrault et de Mme d'Aulnoy, en
France[15], ne sont pas la source des contes populaires actuels: ces
livres ont été écrits sous la dictée du peuple, et les récits qu'ils
renferment présentent parfois des lacunes et des altérations dont se
sont préservées certaines versions parvenues jusqu'à nous par voie de
simple tradition orale. Et, d'ailleurs, la littérature du moyen âge nous
a conservé des traces irrécusables de l'existence de contes identiques
aux contes actuels. Ce n'est pas non plus à cette littérature du moyen
âge que nous devrons nous arrêter. Il nous faut quitter l'Europe et
chercher ailleurs.
[15] Le Vénitien Straparola a inséré plusieurs contes merveilleux
dans son recueil de nouvelles _Tredici piacevoli Notti_, publié de
1550 à 1554, dont Guillaume Grimm (III, p. 285) flétrit
l'impardonnable licence, et qui, après avoir été mis à l'Index en
1605, fut réimprimé en une édition expurgée.--Giambattista Basile a
donné, sous le titre de _Pentamerone_, un recueil de contes
populaires napolitains, dans le dialecte et dans la manière parfois
effrontée du pays. Ce livre, qui parut en 1637, eut un grand nombre
d'éditions, dont une à Rome en 1679 et la plupart à Naples.--Les
_Histoires ou Contes du temps passé_, que Perrault publia sous le
nom de son fils, âgé de dix ans, parurent en 1697; les _Contes des
Fées_, de la comtesse d'Aulnoy, en 1698.
Il existe en Orient plusieurs collections de récits merveilleux ou
plaisants. Le plus généralement connu parmi ces ouvrages est le livre
arabe qui porte le titre de _Mille et une Nuits_, et qui fut traduit,
sur un manuscrit incomplet, et publié en 1704 par l'orientaliste
Galland. Là encore nous rencontrons un certain nombre des thèmes dont se
composent nos contes populaires européens, et plusieurs de ces contes
eux-mêmes.
S'ensuit-il que les _Mille et une Nuits_ soient le prototype d'une
partie de nos contes actuels? Non, car les _Mille et une Nuits_
elles-mêmes ne sont pas le produit de l'imagination des Arabes: un
passage très précis du _Fihrist_, histoire de la littérature arabe
écrite au Xe siècle de notre ère, nous apprend que les _Mille et une
Nuits_ et d'autres livres arabes du même genre ont été traduits ou
imités du persan[16].--Mais les Persans eux-mêmes ont emprunté à l'Inde
plusieurs livres de contes. Ainsi, au sixième siècle de notre ère (entre
l'an 531 et l'an 579), l'original du recueil indien de fables, contes et
fabliaux qui porte aujourd'hui le titre de _Pantchatantra_, c'est-à-dire
en sanscrit les «Cinq livres», fut traduit dans la langue de la cour des
Sassanides, le pehlvi, sur l'ordre de Khosrou Anoushirvan (Chosroës le
Grand), roi de Perse, et une version arabe, qui existe encore, fut
faite plus tard, d'après cette traduction persane, aujourd'hui perdue,
sous le titre de _Kalilah et Dimnah_. Ainsi encore le célèbre livre
persan le _Toûti-Nâmeh_ ou «Livre du Perroquet», qui renferme plusieurs
contes que l'on peut rapprocher de nos contes européens, n'est autre
chose que la traduction libre d'un ouvrage indien de même titre, la
_Çouka-saptati_ (les «Soixante-dix Histoires du Perroquet»), augmentée
de récits tirés d'autres collections de contes, également rédigées en
sanscrit.--D'ailleurs, au témoignage de M. Benfey, la substance des
_Mille et une Nuits_ se retrouve presque d'un bout à l'autre dans la
littérature indienne.
[16] Ce passage du _Fihrist_, nous dit M. G. Weil dans
l'introduction à sa traduction des _Mille et une Nuits_, a été
découvert par un orientaliste allemand, M. de Hammer.--Il est très
possible, du reste, pour ne pas dire certain, que le recueil des
_Mille et une Nuits_ ait subi, depuis le Xe siècle, de nombreuses
modifications et quant à la forme et quant au fond.
Nous voilà donc,--en partant d'une collection de contes arabes, parfois
semblables à nos contes européens,--arrivés dans l'Inde, et nos
recherches ne peuvent nous conduire plus loin. Voyons si un autre chemin
nous amènera encore au même terme.
Notre point de départ sera, cette fois, la région, située au nord de
l'Inde, où habitent les tribus mongoles comprises sous le nom de
Kalmouks. On sera peut-être surpris d'apprendre que ces peuplades
nomades ont une littérature écrite. Elles possèdent, entre autres
ouvrages, une collection de contes intitulée _Siddhi-Kûr_ («le Mort doué
du _siddhi_», c'est-à-dire d'une vertu magique)[17], et les récits qui
composent ce livre présentent de nombreux traits de ressemblance avec
les contes populaires européens.
[17] L'introduction et les treize premiers contes du _Siddhi-Kûr_
ont été deux fois traduits en allemand sur le texte kalmouk: en
1804, par le voyageur B. Bergmann, et en 1866, par M. Jülg,
professeur à l'Université d'Inspruck. M. Jülg a publié, à la fin de
1868, le texte et la traduction des neuf derniers contes, d'après un
manuscrit en langue mongole.
Quelle est l'origine du _Siddhi-Kûr_? Le plus rapide coup d'oeil, le
plus simple examen des noms propres, par exemple, et du titre même de
l'ouvrage (le mot _siddhi_ est sanscrit) nous montrent d'une manière
évidente que nous avons affaire à une traduction ou imitation de récits
indiens. Le cadre du _Siddhi-Kûr_ a été emprunté à un recueil indien de
contes, dont le titre a la plus grande analogie avec celui du livre
kalmouk, la _Vetâla-pantchavinçati_ (les «Vingt-cinq Histoires d'un
_vetâla_», c'est-à-dire d'un démon qui entre dans le corps des
morts).--Une autre collection mongole, l'_Histoire d'Ardji Bordji Khan_,
qui a été traduite en 1868 par M. Jülg sur un manuscrit incomplet
conservé à Saint-Pétersbourg, et qui offre plusieurs points de
comparaison avec nos contes européens, est une imitation d'un livre qui
porte en sanscrit le titre de _Sinhâsana-dvâtrinçati_, les «Trente-deux
Récits du Trône».
Ainsi, de ce côté encore, le dernier terme de nos investigations est
l'Inde.
Des récits indiens ont également passé, par voie littéraire, chez les
Thibétains[18] et dans l'Indo-Chine[19].
[18] M. Schiefner a publié un grand nombre de «Récits indiens»,
tirés de livres thibétains. (Voir _Mémoires de l'Académie de
Saint-Pétersbourg_, année 1875, et _Mélanges asiatiques_, publiés
par la même Académie, t. VII.)--M. Ralston a traduit ces récits en
anglais, sous le titre de _Tibetan Tales_.
[19] Adolf Bastian, _Geographische und ethnologische Bilder_ (Iéna,
1873), p. 248.
Les livres de contes indiens, on le voit, ont rayonné tout autour de
leur pays d'origine, et parfois même, de proche en proche, ils sont
arrivés jusqu'en Europe. Le _Pantchatantra_, par exemple, dont nous
parlions tout à l'heure, après avoir été apporté de l'Inde en Perse,
vers le milieu du sixième siècle de notre ère, par Barzôî, médecin de
Chosroës le Grand, est traduit en pehlvi par ce même Barzôî. Cette
traduction elle-même est traduite en syriaque vers l'an 570, et, deux
siècles plus tard, en arabe, sous le calife Almansour (754-775). Enfin,
à cette version arabe se rattachent diverses traductions,--dont les plus
importantes sont une traduction grecque (1080) et une traduction
hébraïque (1250), cette dernière presque aussitôt mise en latin,--qui
répandent le livre indien dans l'Europe du moyen âge[20].
[20] Voir les travaux de M. Benfey sur le _Pantchatantra_, indiqués
plus haut, p. XV.
Rappelons, à ce propos, la singulière histoire d'un autre livre indien,
la vie légendaire du Bouddha, qui, transformée en une légende
chrétienne, sous le titre de _Vie des saints Barlaam et Josaphat_, est
rédigée en grec, dans le cours du septième ou du huitième siècle,
probablement dans un couvent de Palestine, pénètre dans l'Europe
occidentale dès avant le XIIe siècle, par l'intermédiaire d'une
traduction latine, et obtient une très grande diffusion pendant le moyen
âge[21].
[21] Ce fait est si curieux, que nous croyons devoir lui consacrer
une étude spéciale. Voir, à la suite de cette introduction,
l'_Appendice A_.
* * *
Ces courants littéraires, qui ont porté dans toutes les directions et si
loin les contes indiens, sont très importants à constater. Il y a là une
indication précieuse, et de la faveur que ces contes ont rencontrée
partout, et des voies qu'a pu suivre également un courant _oral_. Car,
assurément, nous ne prétendons pas attribuer à la littérature, à ces
recueils traduits, imités de tous côtés, il y a déjà si longtemps, une
part exclusive ou même prépondérante dans la propagation des contes
indiens en Asie, en Europe et dans le nord de l'Afrique. Combien de nos
contes populaires européens doivent se rattacher, non point à la forme
conservée par la littérature indienne,--quand elle y est
conservée,--mais à telle forme orale, encore vivante aujourd'hui dans
l'Inde! Voici seulement quelques années qu'on a commencé à rassembler
les contes populaires du Bengale, du Deccan ou du Pandjab, et déjà cette
observation frappera tous les esprits attentifs. Veut-on un exemple?
Nous avons résumé, dans les remarques de notre nº 60, le _Sorcier_ (II,
pp. 193-195), deux contes indiens: l'un pris dans la grande collection
sanscrite formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva, de
Cachemire, et intitulée _Kathâ-Sarit-Sâgara_, l'«Océan des Histoires»;
l'autre recueilli en 1875 par M. Minaef chez les Kamaoniens, tribus
montagnardes habitant au pied de l'Himalaya. Que l'on rapproche ces deux
contes de notre conte français et d'un conte populaire sicilien de même
famille, cité dans nos remarques: c'est évidemment avec le conte _oral_
indien que ces contes européens présentent la plus grande ressemblance,
une ressemblance qui va jusqu'à l'identité d'un petit détail
caractéristique.
Il importe, à ce propos, de le faire remarquer: ce n'est pas une forme
unique de chaque _thème_, de chaque type de contes, qui serait venue de
l'Inde en Europe pour y donner naissance à diverses variantes. Bien que,
jusqu'à présent, on ait à peine puisé dans les richesses de la tradition
orale de l'Inde, ce qu'on en a tiré suffit pour faire penser que plus
tard il sera possible de mettre en regard de chacune, pour ainsi dire,
des variantes caractéristiques d'un conte européen, une variante
indienne correspondante. Dès maintenant nous sommes en état de le faire
en partie pour certains contes. Nous renverrons, par exemple, à notre
conte nº 4, _Tapalapautau_, et à ses remarques. Dans ce conte et dans la
plupart des contes européens de cette famille, des objets magiques,
qu'un pauvre homme reçoit d'un personnage mystérieux, lui sont dérobés
par un hôtelier, qui leur substitue des objets en apparence semblables.
Or, jusqu'à ces dernières années, nous ne connaissions qu'un seul conte
indien du même genre, provenant du Deccan; mais, dans ce conte,--dont il
faut rapprocher sous ce rapport un conte syriaque, un conte russe, un
conte allemand d'Autriche, etc.,--les objets sont enlevés par ordre d'un
roi, et il n'est pas question de substitution (voir I, p. 55). On
n'avait donc pas trouvé dans l'Inde la forme de ce thème la plus
répandue en Europe. Cette forme, nous la possédons aujourd'hui: nous en
avons trois versions, qui ont été recueillies, l'une dans l'Inde
septentrionale, chez les Kamaoniens, les deux autres, dans le Bengale
(I, pp. 56-57), et l'une de ces dernières met même en scène, comme les
contes européens, un fripon d'aubergiste.
Il est probable que les auteurs des vieux livres de contes indiens ont
fait comme les Perrault ou les Basile au XVIIe siècle: ils ont fixé par
écrit telle ou telle des formes orales existant dans leur pays. Il en
est résulté que cette forme particulière a pu pénétrer, par la voie
littéraire, chez les Persans, chez les Arabes, chez les Mongols, et
enfin en Europe; ce qui ne l'a pas empêchée de faire aussi son chemin,
avec les autres variantes du même thème, par transmission orale.
Par quelle voie cette transmission orale s'est-elle opérée? Il est bien
difficile de suivre dans leur vol toutes ces graines emportées aux
quatre vents du ciel et qui ont dû voyager non point à telle époque
seulement, mais à bien des époques; qui voyagent peut-être encore à
l'heure qu'il est. Mais enfin on peut rechercher les _occasions_ que les
contes indiens ont eues, dans le cours des siècles, de se répandre au
dehors et d'arriver jusqu'en Europe.
Les intermédiaires entre l'Inde et les autres contrées, depuis le
commencement de l'ère chrétienne, ont dû être, à l'ouest, avant Mahomet,
les Persans, puis, après l'hégire, les diverses nations musulmanes; au
nord et à l'est, les peuples bouddhistes.
Evidemment ce n'est pas uniquement par des traductions de livres
sanscrits que les Persans d'abord, et ensuite les Arabes et les autres
peuples soumis à l'islamisme ont fait connaissance avec les contes
indiens; tous ces peuples ont dû en apprendre un grand nombre de la
bouche même des Indiens, dans les relations soit belliqueuses, soit
pacifiques, qu'ils eurent avec l'Inde. Dès le milieu du sixième siècle
de notre ère, Chosroës le Grand, roi de Perse, fit une expédition dans
l'Inde. En 707, quatre-vingt-cinq ans après l'hégire, un lieutenant du
calife Abdul-Mélek soumit les bords de l'Indus. Enfin, en l'an 1000, le
sultan Mahmoud le Ghasnévide s'étendit jusqu'au Gange. La domination
arabe dans l'Inde dura longtemps: elle fut, très probablement, d'une
grande influence sur la propagation des contes indiens dans les royaumes
islamites d'Asie, d'Afrique et d'Europe, et même dans l'Occident
chrétien, qui avait avec eux tant de points de contact, surtout l'empire
byzantin, l'Italie et l'Espagne[22]. Avant l'époque de Chosroës le Grand
et des campagnes des Persans dans l'Inde, il est à supposer qu'il ne
sera parvenu de contes dans les contrées situées à l'occident de ce pays
que par l'intermédiaire de voyageurs et de marchands. La «fable» de
_Psyché_, conte indien facilement reconnaissable sous le lourd manteau
mythologique dont il a été affublé par Apulée, nous montre qu'un de ces
contes, tout au moins, avait, au deuxième siècle de notre ère, pénétré
dans le monde gréco-romain[23].
[22] Les contes si curieux et présentant avec nos contes européens
de si nombreux traits de ressemblance, qui ont été recueillis chez
les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivière et publiés en 1882,
ont été évidemment apportés en Kabylie, avec l'islamisme, par les
Arabes.
[23] Nous étudions cette fable de _Psyché_ dans les remarques de nos
nos 63, _le Loup blanc_, et 65, _Firosette_ (II, pp. 224-230;
242-245).
On se tromperait grandement si l'on croyait qu'avant l'ère chrétienne il
n'existait pas de relations entre l'Inde et le monde occidental. M.
Reinaud a montré quelles furent, vers le milieu du siècle qui précéda
notre ère, les conséquences de la découverte de la _mousson_,
c'est-à-dire de la périodicité de certains vents qui, sur l'Océan
Indien, soufflent pendant six mois de l'ouest à l'est, et pendant les
six autres mois dans le sens contraire. A partir du gouvernement de
Marc-Antoine et de Cléopâtre, il se forma des comptoirs romains dans les
principales places de commerce des mers orientales, et des compagnies de
marchands s'organisèrent. «Indépendamment des personnes qui, chaque
année, se rendaient par terre dans les régions orientales, il partait
d'Egypte, par la mousson, environ deux mille personnes, qui visitaient
les côtes de la mer Rouge, du golfe Persique et de la presqu'île de
l'Inde. Six mois après, il arrivait, avec la mousson contraire, le même
nombre de personnes en Egypte. Naturellement ce qui s'était passé
d'important d'un côté était transmis de l'autre, et l'Orient et
l'Occident se trouvaient en communication régulière[24].»
[24] _Relations politiques et commerciales de l'Empire romain avec
l'Asie orientale pendant les sept premiers siècles de l'ère
chrétienne_, par Reinaud (Paris, 1863), pp. 18, 19.
A l'orient et au nord de l'Inde, les récits indiens, d'après M. Benfey,
s'étaient répandus de bonne heure, principalement par l'influence du
bouddhisme[25]. Ce fut ainsi que, toujours d'après le même savant, ils
pénétrèrent en Chine dès le premier siècle de notre ère et tout le temps
que la Chine demeura en relations étroites avec les bouddhistes de
l'Inde. Du Thibet, où ils étaient aussi parvenus de la même manière
qu'en Chine, ils arrivèrent, toujours avec le bouddhisme, chez les
Mongols. (On se rappelle que les Mongols firent passer dans leur langue
des contes empruntés à des recueils indiens). Or les Mongols ont dominé,
dans l'Europe orientale, pendant près de deux cents ans à partir du
XIIIe siècle, et il n'est pas impossible qu'ils aient ouvert ainsi un
nouveau débouché aux contes indiens[26].
[25] Le bouddhisme, fondé, probablement vers le commencement du
sixième siècle avant notre ère, par l'ascète indien Çâkyamouni,
surnommé _Bouddha_, c'est-à-dire _sage_, _savant_, fut d'abord une
simple secte philosophique qui rejetait les Védas, livres sacrés du
brahmanisme, supprimait les distinctions de castes et prêchait une
morale sans Dieu. Il se transforma ensuite en une religion des plus
superstitieuses, qui se répandit hors de l'Inde dès avant l'ère
chrétienne, et qui, combattue pendant des siècles par le
brahmanisme, finit par être presque entièrement bannie de l'Inde
vers le XIVe siècle de notre ère.
[26] «La domination mongole se consolida en Europe entre la mer
Caspienne et la mer Noire, et au nord de ces deux mers. C'est là un
des faits les plus considérables de l'histoire, car l'élément
tartare est prépondérant dans le sud de la Russie, les souvenirs de
la domination mongole y sont nombreux et vivaces.» Voir _la
Puissance et la Civilisation mongoles au XIIIe siècle_, par M.
Léon Feer, professeur de thibétain au Collège de France, 1867, p. 7.
L'influence des invasions mongoles fut plus grande qu'on ne serait porté
à le penser. «Que le lecteur se représente, dit M. Léon Feer[27], le
vaste mouvement dont la puissance mongole fut la cause au XIIIe siècle,
ces ambassadeurs tartares qui visitaient toutes les cours de
l'Europe...; cette résidence des Khaghans à Karakorum, et plus tard à
Kambalikh, où les causes les plus diverses, les combinaisons de la
politique, le zèle de la religion, les intérêts du commerce, les hasards
de la guerre, le goût même des aventures, rassemblaient des hommes de
tous les pays, et faisaient d'un canton de l'Asie centrale une sorte de
rendez-vous et d'abrégé de l'Europe et de l'Asie: cette cour de Mangou,
où un moine, venu pour répandre le christianisme, pouvait admirer de
colossales et ingénieuses pièces d'argenterie, fabriquées avec le
produit des rapines des Mongols par un orfèvre de Paris, rencontrait une
femme de Metz, un jeune homme des environs de Rouen, sans compter bien
d'autres représentants de divers peuples et pays... Jamais peut-être il
n'y eut de communications plus étroites entre des hommes venus de
contrées plus éloignées les unes des autres... Ce vaste ébranlement
donné à la société du moyen âge, succédant au mouvement déjà si
considérable des croisades, eut les suites les plus importantes; il
modifia les notions reçues, fit sortir les peuples de leur immobilité,
leur apprit à tourner leurs regards et leurs pensées vers des régions
nouvelles, spécialement vers l'Asie. Quand la cause eut cessé, l'effet
subsista; les voyages se succédèrent les uns aux autres.»
[27] _La Puissance et la Civilisation mongoles au XIIIe siècle_,
p. 37.
Les peuples bouddhistes ont donc pu parfaitement contribuer, pour une
certaine part, à la propagation des contes indiens, non-seulement en
Asie, mais en Europe.
III
Il est un fait qui vient fortifier la thèse de l'origine indienne des
contes populaires européens: c'est la conformité de plusieurs des idées
fondamentales de ces contes avec les idées qui, de longue date, règnent
dans l'Inde.
M. Benfey a présenté des considérations fort intéressantes sur les
recueils sanscrits dans lesquels on retrouve une partie des thèmes ou
même des types de nos contes. Il y voit le reflet d'idées non seulement
indiennes, mais bouddhiques. Nous donnerons ici la substance de ces
considérations, en nous réservant d'indiquer tout à l'heure quelques
objections à une théorie trop exclusive.
D'après M. Benfey, les recueils sanscrits de fables, contes et nouvelles
furent primitivement rédigés par des écrivains bouddhistes. Après la
réaction brahmanique qui anéantit le bouddhisme dans l'Inde et dont nous
avons dit un mot plus haut[28], les originaux de la plupart de ces
livres furent remaniés par les brahmanes, et c'est sous cette forme
qu'ils nous sont parvenus. Mais les traductions qui en avaient été
faites avant cette refonte fournissent le moyen de reconstituer, jusqu'à
un certain point, le texte primitif. Ainsi en est-il de cette traduction
en pehlvi de l'original du _Pantchatantra_, laquelle, faite par l'ordre
du roi de Perse, au sixième siècle de notre ère, à une époque où le
bouddhisme était encore florissant dans l'Inde, a conservé (on le voit
par la version arabe qui en a été faite et qui existe encore[29]) tout
un chapitre insultant pour les brahmanes, lequel a été retranché du
texte sanscrit actuel[30]. Ainsi en est-il encore des traductions,
faites par les Mongols, de récits provenant de l'Inde, que le
bouddhisme leur avait apportés. Le _Siddhi-Kûr_, _l'Histoire d'Ardji
Bordji Khan_, sont tout imprégnés des idées et de la mythologie
bouddhiques. Enfin, pour nous borner à ces remarques, la littérature
bouddhique, que les Chinois ont empruntée à l'Inde, renferme plusieurs
des récits figurant dans le _Pantchatantra_. On peut étudier, à ce
sujet, les _Avâdanas, contes et apologues indiens_, que M. Stanislas
Julien a extraits de deux encyclopédies bouddhiques chinoises, et dont
il a publié la traduction en 1859.
[28] Page XXIII, note 2.
[29] Voir _suprà_, pp. XVII et XIX.
[30] Th. Benfey, Introduction au _Pantchatantra_, § 225.
Ajoutons qu'une collection de contes et nouvelles, rédigée en sanscrit,
la grande collection formée, au XIIe siècle de notre ère, par Somadeva,
de Cachemire, avec des matériaux provenant de recueils antérieurs, offre
encore aujourd'hui, en divers endroits, notamment dans son livre
sixième, une physionomie franchement bouddhique: ici, c'est un ennemi du
bouddhisme qui se convertit; là, c'est la fille d'un roi qui fait
présenter des offrandes au Bouddha; le bouddhisme y est même désigné
sous ce nom: «notre religion.»[31].
[31] _Orient und Occident_, 1861, p. 373.
Les autres recueils sanscrits, malgré les remaniements qu'ils ont subis,
ont conservé, d'après M. Benfey, des traces de bouddhisme. M. Benfey
relève, par exemple, dans le _Pantchatantra_, une thèse qu'il considère
comme une des thèses favorites des bouddhistes: l'ingratitude des
hommes, opposée à la reconnaissance des animaux[32]. Cette thèse y est
mise en action dans un conte dont voici l'analyse:
[32] _Pantschatantra_, t. I, § 71; t. II, p. 128.
«Un brahmane tire d'un trou, dans lequel ils sont tombés, un tigre, un
singe, un serpent et un homme. Tous lui font des protestations de
reconnaissance. Bientôt le singe lui apporte des fruits; le tigre lui
donne la chaîne d'or d'un prince qu'il a tué. L'homme, au contraire,
dénonce son libérateur comme le meurtrier du prince. Jeté en prison, le
brahmane pense au serpent, qui paraît aussitôt devant lui et lui dit:
«Je vais piquer l'épouse favorite du roi, et la blessure ne pourra être
guérie que par toi.» Tout arrive comme le serpent l'avait annoncé;
l'ingrat est puni, et le brahmane devient ministre du roi.»
Or, non seulement l'idée fondamentale de ce conte, mais la forme même
sous laquelle cette idée est exprimée se retrouve dans deux livres
bouddhiques, dans la _Rasavâhini_, collection de légendes en langue
pali[33], et dans un livre thibétain, la _Karmaçataka_, où ce conte est
mis dans la bouche même du Bouddha Çâkyamouni[34].
[33] Le pali est la langue sacrée du bouddhisme, comme le sanscrit
est la langue sacrée du brahmanisme. L'un et l'autre appartiennent à
la famille des langues âryennes ou indo-européennes.
[34] Il est intéressant de noter, avec M. Benfey, que ce conte s'est
introduit, plus ou moins modifié, dans deux ouvrages du moyen âge,
le _Livre des Merveilles_ et les _Gesta Romanorum_. En 1195, d'après
la _Grande Chronique_ de Mathieu Paris, Richard Coeur-de-Lion la
racontait en public. On le retrouve également dans un recueil de
contes populaires de la Souabe (Meier, nº 14) et dans la collection
de contes siciliens de M. Pitrè (nº 90). Enfin, ce qui est curieux,
ce même conte, un peu altéré, a été trouvé chez les Nagos, peuple
nègre de la Côte-des-Esclaves (_Mélusine_, II, col. 49 seq.).