[15] Le Vénitien Straparola a inséré plusieurs contes mervei

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_EMMANUEL COSQUIN_

CONTES POPULAIRES

DE

LORRAINE

COMPARÉS

AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE

ET DES PAYS ÉTRANGERS

ET PRÉCÉDÉS

D'UN ESSAI

SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION

DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS

TOME PREMIER

PARIS

VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR

67, RUE DE RICHELIEU, 67

CONTES POPULAIRES

DE LORRAINE

_EMMANUEL COSQUIN_

CONTES POPULAIRES

DE

LORRAINE

COMPARÉS

AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE

ET DES PAYS ÉTRANGERS

ET PRÉCÉDÉS

D'UN ESSAI

SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION

DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS

TOME PREMIER

PARIS

VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR

67, RUE DE RICHELIEU, 67

AVANT-PROPOS

Cette collection de contes populaires présente ce caractère particulier

que, pour la former, nous avons puisé dans la tradition orale d'un seul

village: les cent contes et variantes dont elle se compose viennent tous

de cette même source; ils ont été recueillis par mes soeurs et moi à

Montiers-sur-Saulx, village de Lorraine,--ou, si l'on veut plus de

précision, du Barrois,--situé à quelques centaines de pas de l'ancienne

frontière de Champagne[1]. Nous devons la plus grande partie de notre

collection au zèle intelligent et à la mémoire prodigieuse d'une jeune

fille du pays, morte aujourd'hui, qui s'est chargée de rechercher par

tout le village les contes des veillées, et nous les a ensuite transmis

avec une rigoureuse fidélité.

[1] Montiers-sur-Saulx est un chef-lieu de canton du département de

la Meuse; il se trouve tout près de la Haute-Marne.

De bons juges ont parfois exprimé le regret de trouver dans certaines

collections de contes populaires un style apprêté, des développements et

des enjolivements qui trahissent le littérateur. Nous espérons qu'on ne

nous adressera pas cette critique; nous avons, du moins, tout fait pour

ne pas nous y exposer, et, si notre collection a un mérite, c'est, ce

nous semble, de reproduire avec simplicité les récits que nous avons

entendus.

A la suite de chacun des contes sont indiquées les ressemblances qu'il

peut présenter avec tels ou tels récits faisant partie de quelqu'un des

recueils de contes populaires édités en France ou à l'étranger, et

surtout avec les contes orientaux. Ces rapprochements fourniront toute

une série de pièces justificatives, si l'on peut parler ainsi, à

l'histoire des migrations des fictions indiennes à travers le monde,

histoire que cherche à exposer l'introduction de cet ouvrage.

Dans un _Supplément aux remarques_, placé à la fin du second volume,

nous mettons à profit divers documents, dont plusieurs n'ont été livrés

à la publicité que pendant l'impression de notre travail. Un _Index

bibliographique_ donne le titre complet des livres qui ont été indiqués

en abrégé dans l'intérêt de la brièveté.

Publiées d'abord, de 1876 à 1881, dans la revue la _Romania_, cette

collection et ses remarques ont reçu, de la part de savants de toute

nationalité, comme M. Gaston Paris, M. Reinhold Koehler, M. Ralston, un

accueil qui était pour l'auteur un encouragement à faire paraître les

_Contes lorrains_ en volumes, avec des remarques considérablement

augmentées et souvent tout à fait transformées.

Me permettra-t-on d'exprimer ici mon affectueuse reconnaissance envers

les dévouées collaboratrices sans lesquelles ce travail n'aurait jamais

été ni entrepris ni achevé? C'est en commun avec elles qu'a été faite la

rédaction des contes; pour celle des remarques, j'ai reçu l'aide de

leurs conseils, et l'une d'elles ne s'est jamais lassée de me signaler,

dans les innombrables collections de contes européens, les plus

intéressants rapprochements.

Août 1886.

INTRODUCTION

ESSAI SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS[2]

Quand Perrault voulut publier les contes dont son enfance avait été

bercée, il n'osa les faire paraître sous son nom: il craignait qu'on ne

le soupçonnât d'attacher la moindre importance à des récits de paysans

et de bonnes femmes. Aujourd'hui Perrault n'aurait plus cette fausse

honte,--on recueille, en notre temps, dans tous les pays, les contes

des veillées; il existe même, en littérature, ce que l'on pourrait

appeler la «question des contes populaires»;--mais Perrault serait

exposé à un autre danger: il pourrait, après tant d'autres auteurs,

céder à la tentation de grossir démesurément un problème déjà pourtant

très intéressant, très sérieux même; de traiter nos contes bleus comme

de graves documents; de voir dans le _Chat Botté_, le _Petit Poucet_ et

leurs compagnons l'incarnation de «mythes» dignes de la plus religieuse

attention, et de les invoquer comme des témoins des idées primitives de

l'humanité ou tout au moins de la race à laquelle appartiennent les

nations indo-européennes, la race âryenne. Tel est, en effet,

l'enseignement de toute une école, et voilà dans quels nuages, dans

quels brouillards se plaisent des hommes qui ne sont pas sans valeur.

Pour nous, le brouillard est toujours malsain, fût-ce le brouillard

mythique. Contribuer à le dissiper, c'est faire oeuvre bonne et utile:

nous l'essaierons ici.

[2] Une première esquisse de ce travail a paru, le 25 juin 1873,

dans le _Correspondant_.

I

Si l'on compare entre eux les contes populaires, merveilleux ou

plaisants, des diverses nations européennes, de l'Islande à la Grèce, de

l'Espagne à la Russie, on trouvera dans ces récits, recueillis chez des

peuples si différents de moeurs et de langage, les ressemblances les

plus surprenantes. Il n'y a pas là seulement un fonds commun d'idées,

des éléments identiques; mais cette identité s'étend à la manière dont

ces idées sont mises en oeuvre et dont ces éléments sont combinés. C'est

là un fait bien connu aujourd'hui, dont il sera facile de se convaincre

en jetant un coup d'oeil sur n'importe quel conte de notre collection et

sur les contes étrangers que nous en rapprochons dans nos remarques.

Comment expliquer ces ressemblances si frappantes?

Les frères Grimm, ceux-là mêmes qui les premiers ont posé le problème,

en ont donné une solution qui séduit au premier abord. Leur système,

adopté par M. Max Müller et par bien d'autres, a été précisé et

développé, notamment par un philologue autrichien, M. de Hahn, dans son

introduction aux contes grecs et albanais recueillis par lui[3]. On peut

le formuler ainsi:

[3] _Griechische und albanesische Mærchen_ (Leipzig, 1864).

Les peuples européens appartiennent presque tous à une même famille, la

famille âryenne[4]. De l'Asie centrale, jadis leur commune patrie, les

diverses tribus de cette famille ont apporté, dans les pays où elles

ont émigré, avec le fond de leurs idiomes les germes de leur

mythologie. Ces mythes antiques, leur patrimoine commun, se sont, dans

la suite des temps, développés, transformés, et le dernier produit de

cette transformation n'est autre que les contes populaires. Rien

d'étonnant que ces contes présentent, chez tous les peuples âryens, de

si nombreux traits de ressemblance, puisqu'ils proviennent, en dernière

analyse, de mythes autrefois communs à tous ces peuples.

[4] D'après l'opinion la plus générale, les Aryas, peuplade

japhétique, habitaient, bien des siècles avant l'ère chrétienne, sur

le plus haut plateau de l'Asie centrale, dans la région qui s'appela

plus tard la Bactriane et qui aujourd'hui fait partie du Turkestan.

C'est à cette souche que se rattachent les Indiens et les Perses,

les Grecs, les Romains et la plupart des races européennes.

«Ces éléments mythiques, qu'on retrouve dans tous les contes,

ressemblent, dit Guillaume Grimm, à des fragments d'une pierre précieuse

brisée, que l'on aurait dispersés sur le sol, au milieu du gazon et des

fleurs: les yeux les plus perçants peuvent seuls les découvrir. Leur

signification est perdue depuis longtemps, mais on la sent encore, et

c'est ce qui donne au conte sa valeur[5].»--«Les contes populaires, dit

Jacques Grimm, sont les derniers échos de mythes antiques... C'est une

illusion de croire qu'ils sont nés dans tel ou tel endroit favorisé,

d'où par la suite ils auraient été portés au loin par telles ou telles

voies[6].» En d'autres termes, les ressemblances qui existent entre les

contes populaires ne doivent pas être expliquées par des emprunts qu'un

peuple aurait faits à un autre.--«Les éléments, les germes des contes

de fées, dit à son tour M. Max Müller, appartiennent à la période qui

précéda la dispersion de la race âryenne; le même peuple qui, dans ses

migrations vers le nord et vers le sud, emportait avec lui les noms du

soleil et de l'aurore, et sa croyance aux brillants dieux du ciel,

possédait, dans son langage même, dans sa phraséologie mythologique et

proverbiale, les germes plus ou moins développés qui devaient un jour, à

coup sûr, donner des plantes identiques ou très ressemblantes dans tous

les sols et sous tous les climats[7].»

[5] _Kinder- und Hausmærchen_, t. III (3e éd., Goettingue, 1856),

p. 409.

[6] Préface à la traduction allemande du _Pentamerone_ (Breslau,

1846), p. VIII.

[7] _Chips from a German Workshop_, t. II, p. 226; article publié

d'abord en 1859.

Nous ne nous engagerons pas dans l'exposition détaillée du système,

telle que nous la trouvons dans M. de Hahn: il nous faudrait cheminer

trop longtemps à travers les théories philosophiques les plus

contestables, pour arriver enfin à cette assertion prodigieuse, que les

contes nous ont conservé «les idées primitives de l'humanité». Ce

commentaire du savant autrichien,--pour ne parler que de celui-là,--sur

les idées de Jacques et Guillaume Grimm, est loin pourtant de nous avoir

été inutile. Les frères Grimm se tiennent d'ordinaire dans un certain

vague vaporeux et poétique. M. de Hahn précise, épreuve redoutable pour

les théories les plus ingénieuses: il crève la bulle de savon en voulant

lui donner de la consistance.

Un effort un peu sérieux d'attention soulève, en effet, contre ce

système une objection des plus graves. Les ressemblances si nombreuses

et si frappantes qu'offrent entre eux les contes des peuples européens

ne portent pas seulement sur le fond, sur les idées qui servent de base

à ces récits, mais aussi,--nous avons indiqué ce point,--sur la forme et

sur la combinaison de ces idées. On nous dit que les contes sont le

produit de la décomposition de mythes primitifs communs aux diverses

nations âryennes et que celles-ci auraient emportés en Europe du berceau

de leur race. C'est de cette décomposition, assure-t-on, que sont sortis

les différents éléments, les différents thèmes qui, se groupant de mille

et mille façons, composent la mosaïque des contes populaires. «Pour

beaucoup de nos contes de fées, dit M. Max Müller, nous savons d'une

manière certaine (_sic_) qu'ils sont le détritus d'une ancienne

mythologie, à demi oubliée, mal comprise, reconstruite[8].»--Mais alors

comment expliquer que ces mythes, se décomposant dans les milieux les

plus divers, chez vingt peuples différents de moeurs et d'habitudes

d'esprit, se soient, en définitive, transformés partout d'une manière si

semblable, parfois même d'une manière identique? De plus, comment se

fait-il que, sans entente préalable, plusieurs peuples se soient

accordés pour grouper les prétendus éléments mythiques dans le cadre de

tel ou tel récit bien caractérisé? N'est-ce pas là une impossibilité

absolue?

[8] _Op. cit._, p. 233.

Prenons un exemple. Il a été recueilli, chez plusieurs peuples de race

âryenne, notamment chez les Hindous du Pandjab, chez les Bretons, les

Albanais, les Grecs modernes, les Russes (et aussi chez les habitants de

Mardin en Mésopotamie, population de langue arabe, et les Kariaines de

la Birmanie, qui, ni les uns ni les autres, ne sont de race âryenne,

mais supposons qu'ils le soient), un conte dont voici brièvement le

sujet[9]: Un jeune homme devient possesseur d'un anneau magique; cet

anneau, après diverses aventures, lui est volé par certain personnage

malfaisant, et il le recouvre ensuite, grâce aux bons offices de trois

animaux, auxquels il a rendu service. Dans tous ces contes asiatiques et

européens, nous constatons l'identité non seulement du plan général du

récit, mais de détails parfois bizarres: ainsi, dans tous, la souris

reconnaissante introduit, pendant la nuit, sa queue dans le nez de

l'ennemi de son bienfaiteur pour le faire éternuer et rejeter l'anneau

qu'il tient caché dans sa bouche. Comment expliquer ces ressemblances ou

plutôt, nous le répétons, cette identité? Le bon sens répond

qu'évidemment ce récit, avec ses détails caractéristiques, a dû être

inventé dans tel ou tel pays, d'où il a passé dans les autres. Ce détail

de la queue de souris, par exemple, est-ce qu'on peut en expliquer

raisonnablement la présence dans tous ces contes asiatiques et

européens, si l'on n'admet pas qu'il existait déjà, à l'origine, dans un

prototype dont tous ces contes sont dérivés? Et ce prototype,--le détail

en question et bien d'autres le montrent,--était un conte et non un

mythe.

[9] _Indian Antiquary_, 1881, p. 347;--Luzel, 1er Rapport, p.

151;--Sébillot, III, nº 18;--Dozon, p. 73;--Gubernatis, _Zoological

Mythology_, II, pp. 56, 57;--_Zeitschrift der Deutschen

Morgenlændischen Gesellschaft_, 1882, p. 238;--_Journal of the

Asiatic Society of Bengal_, t. XXXIV (1865), 2e partie, p. 225.

(Voir, pour ces indications, l'_Index Bibliographique_, à la fin du

tome second.)

Si l'on veut à toute force faire dériver nos contes populaires de mythes

primitifs des Aryas, et si, en même temps, on soutient, avec l'école des

frères Grimm, que les contes ainsi dérivés n'auraient point passé d'un

peuple âryen à l'autre par voie d'emprunt, il n'y a qu'un moyen de se

mettre en règle avec le bon sens. Il faut dire que les mythes d'où

seraient sortis nos contes étaient déjà décomposés et parvenus à la

forme actuelle avec ses détails caractéristiques, au moment où les

premières tribus âryennes quittèrent le plateau de l'Asie centrale, bien

des siècles avant notre ère. Nos ancêtres, les pères des nations

européennes, auraient, de cette façon, emporté dans leurs fourgons la

collection complète des contes bleus actuels.

C'est là une hypothèse qu'on n'ira guère soutenir; elle est, d'ailleurs,

en contradiction directe avec les idées mêmes des partisans du système

mythique. Les «contes âryens» sont, d'après eux, le _dernier terme_ du

développement des mythes âryens; or, de leur propre aveu, à l'époque de

la séparation des tribus âryennes, le développement de ces mythes n'en

était encore qu'à son _premier degré_.

Le système des frères Grimm et de leurs disciples étant de tout point

insoutenable, il ne reste qu'une solution possible de la question: c'est

d'admettre qu'après avoir été inventés dans tel ou tel endroit, qu'il

s'agit de déterminer, les contes populaires communs aux diverses nations

européennes (pour ne mentionner que celles-là) se sont répandus dans le

monde, de peuple à peuple et par voie d'emprunt.

* * *

Dans l'examen que nous venons de faire des opinions des frères Grimm,

nous nous sommes volontairement privé d'un avantage, en acceptant les

données du problème telles qu'elles nous étaient présentées. Nous

aurions pu, en effet, contester dès l'abord l'assertion qui est la base

de tout le système.

A l'époque où les frères Grimm ont imaginé leur système «mythique», le

problème ne pouvait encore être posé dans ses termes véritables, faute

de documents suffisants. Les deux illustres philologues croyaient,--et

Guillaume Grimm le répétait encore en 1866[10],--que les ressemblances

existant entre les contes populaires se renfermaient dans les limites de

la famille indo-européenne (peuples d'Europe, Persans, Indiens).

Aujourd'hui la question a pris une tout autre tournure. Chaque jour des

découvertes nouvelles reculent les frontières arbitrairement tracées

par les frères Grimm et l'école «mythique». Nos contes prétendus âryens

existent, on le constate maintenant, chez bon nombre de peuples

nullement âryens. Qu'on examine, à ce point de vue, la collection, très

riche en rapprochements, de contes et poèmes recueillis par M. W.

Radloff chez les tribus tartares de la Sibérie méridionale et publiés

avec traduction allemande de 1866 à 1872. Qu'on étudie également les

contes de forme si populaire, identiques pour le fond à nos contes

européens, et qui ont été trouvés chez les Avares, peuplade mongole du

Caucase, et traduits en allemand, en 1873, par feu M. Schiefner. Qu'on

lise les contes syriaques, provenant de la région montagneuse située au

nord de la Mésopotamie et publiés en 1881 par deux orientalistes

allemands, MM. Eugène Prym et Albert Socin; les contes arabes d'Egypte,

recueillis par feu M. Spitta-Bey (1883) et par M. Dulac (1884); les

contes découverts chez les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivière

(1882); les contes swahili de l'île de Zanzibar, édités en anglais par

feu M. Steere (1870); le recueil de contes cambodgiens de M. Aymonier

(1878); celui de contes annamites, de M. A. Landes (1884-1886); les

contes kariaines de la Birmanie (1865), que nous avons mentionnés tout à

l'heure. Enfin n'oublions pas qu'en Europe les prétendus contes âryens

existent en grand nombre chez les Hongrois, peuple qui n'est âryen ni de

langue ni d'origine, pas plus que les Finlandais et les Esthoniens, chez

lesquels on en a recueilli également.

[10] _Op. cit._, p. 411.

Ainsi, la base même sur laquelle s'appuie le système des frères Grimm

n'a aucune solidité: ce n'est autre chose qu'une erreur de fait.

Examinerons-nous maintenant en détail un autre système, qui s'est

produit en Angleterre et qui voit dans les contes populaires

l'incarnation d'idées communes aux sauvages _de toutes les races_? Les

ancêtres de toutes les races humaines, que l'auteur du système, M. A.

Lang, déclare sans hésitation avoir été des sauvages, tout semblables

aux sauvages actuels, auraient incarné leurs idées, supposées les mêmes

partout, dans des contes qui, de cette façon, se trouveraient partout

identiques.--En réalité, tout est à contester dans ce système: prétendre

qu'on trouvera chez les sauvages actuels les idées primitives de

l'humanité est une assertion sans aucune preuve[11]; prétendre que les

sauvages de l'Amérique, par exemple, doivent forcément posséder et

possèdent en effet des contes semblables à nos contes populaires, c'est

énoncer une inexactitude de fait: à de très rares exceptions près, qui

peuvent facilement s'expliquer par une importation relativement récente,

tout ce qu'on nous donne ici pour des ressemblances n'a aucun rapport

avec cette identité de fond et de forme que l'on constate dans les

collections de contes européens, asiatiques, africains, mentionnées il y

a un instant; tout cela est vague, sans aucun trait caractéristique, ou

c'est purement imaginaire[12].

[11] Voir, par exemple, le remarquable travail dans lequel M. Max

Müller démontre, après d'autres, que le sauvage actuel est un homme

non pas primitif, mais dégénéré (_Nineteenth Century_, livraison de

janvier 1885).

[12] A propos de quelques contes recueillis chez les indigènes du

Brésil, nous lisons dans _Mélusine_: «Cette collection fournit des

similaires à des contes connus en Europe, en Asie, en Afrique, etc.,

et leur présence au Brésil _pose bien des problèmes_» (nº du 5 juin

1885, col. 408).--Il nous est impossible de voir quels problèmes

peuvent se poser ici. Les Portugais ont apporté au Brésil les contes

de leur pays, et ils continuent à les raconter; M. Roméro en a

publié, en 1885, un recueil assez considérable. Que quelqu'un de ces

contes ou de leurs traits principaux ait pénétré chez les indigènes,

c'est là une chose dont il n'y a nullement lieu de

s'étonner.--Disons, à ce propos, que les Espagnols ont, de leur

côté, apporté leurs contes au Chili; M. Machado y Alvarez en a donné

plusieurs, en 1884, dans la _Biblioteca de las tradiciones populares

españolas_.

Du reste, même en admettant comme vraies les affirmations qui servent de

point de départ à M. Lang, nous devrions faire à cette théorie la même

objection qu'au système mythique. A supposer que, dans toutes les races

humaines, on ait eu primitivement les mêmes idées de sauvages, comment

ces idées auraient-elles revêtu partout les mêmes formes si

caractéristiques, et se seraient-elles groupées de la même façon dans

les mêmes cadres?

Nous avons hâte de mettre le pied sur un terrain plus ferme, et d'entrer

dans la voie ouverte, il y a une trentaine d'années, par Théodore

Benfey, l'éminent et regretté orientaliste de Goettingue[13].

[13] M. Benfey a fait connaître ses découvertes, avec les

conclusions qu'il en tirait, dans divers articles insérés dans des

revues: _Bulletin de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, nº du 4/16

septembre 1857;--_Ausland_, 1858, nos 41 à 45;--_Goettingische

Gelehrte Anzeigen_, années 1857 et suivantes;--_Orient und Occident_

(1860 à 1866), et dans le volume d'introduction dont il a fait

précéder sa traduction allemande du livre sanscrit intitulé le

_Pantchatantra_ (Leipzig, 1859). On peut voir aussi son introduction

à la vieille traduction syriaque du même livre, publiée par M.

Bickell, professeur à la Faculté de théologie catholique de

l'Université d'Inspruck, sous ce titre: _Kalilag und Damnag_

(Leipzig, 1876).

II

La question de l'origine des contes populaires est une question de fait.

M. Reinhold Koehler, bibliothécaire à Weimar, l'homme qui assurément

possède en cette matière l'érudition la plus vaste et la plus sûre,

insiste sur ce point comme M. Benfey[14]. Il s'agit de prendre

successivement chaque type de contes, de le suivre, si nous le pouvons,

d'âge en âge, de peuple en peuple, et de voir où nous conduira ce voyage

de découverte. Or, ce travail d'investigation est en partie fait, et,

cheminant ainsi de proche en proche, souvent par plusieurs routes,

partant de divers points de l'horizon, on est toujours arrivé au même

centre, à l'Inde, non pas à l'Inde des temps fabuleux, mais à l'Inde

historique.

[14] _Weimarer Beitræge zur Literatur und Kunst_ (Weimar, 1865), p.

190.

Ce qui est venu grandement en aide à l'explorateur et lui a permis

d'accomplir sa tâche, c'est qu'un certain nombre des types des contes

actuels se trouvent fixés par écrit depuis fort longtemps, souvent

depuis des siècles. Si nous remontons jusqu'au XVIIe siècle et jusqu'à

la Renaissance, nous rencontrerons, dans la littérature européenne de

ces deux époques, une bonne partie de ces types. Mais les livres de

Straparola et de Basile, en Italie, de Perrault et de Mme d'Aulnoy, en

France[15], ne sont pas la source des contes populaires actuels: ces

livres ont été écrits sous la dictée du peuple, et les récits qu'ils

renferment présentent parfois des lacunes et des altérations dont se

sont préservées certaines versions parvenues jusqu'à nous par voie de

simple tradition orale. Et, d'ailleurs, la littérature du moyen âge nous

a conservé des traces irrécusables de l'existence de contes identiques

aux contes actuels. Ce n'est pas non plus à cette littérature du moyen

âge que nous devrons nous arrêter. Il nous faut quitter l'Europe et

chercher ailleurs.

[15] Le Vénitien Straparola a inséré plusieurs contes merveilleux

dans son recueil de nouvelles _Tredici piacevoli Notti_, publié de

1550 à 1554, dont Guillaume Grimm (III, p. 285) flétrit

l'impardonnable licence, et qui, après avoir été mis à l'Index en

1605, fut réimprimé en une édition expurgée.--Giambattista Basile a

donné, sous le titre de _Pentamerone_, un recueil de contes

populaires napolitains, dans le dialecte et dans la manière parfois

effrontée du pays. Ce livre, qui parut en 1637, eut un grand nombre

d'éditions, dont une à Rome en 1679 et la plupart à Naples.--Les

_Histoires ou Contes du temps passé_, que Perrault publia sous le

nom de son fils, âgé de dix ans, parurent en 1697; les _Contes des

Fées_, de la comtesse d'Aulnoy, en 1698.

Il existe en Orient plusieurs collections de récits merveilleux ou

plaisants. Le plus généralement connu parmi ces ouvrages est le livre

arabe qui porte le titre de _Mille et une Nuits_, et qui fut traduit,

sur un manuscrit incomplet, et publié en 1704 par l'orientaliste

Galland. Là encore nous rencontrons un certain nombre des thèmes dont se

composent nos contes populaires européens, et plusieurs de ces contes

eux-mêmes.

S'ensuit-il que les _Mille et une Nuits_ soient le prototype d'une

partie de nos contes actuels? Non, car les _Mille et une Nuits_

elles-mêmes ne sont pas le produit de l'imagination des Arabes: un

passage très précis du _Fihrist_, histoire de la littérature arabe

écrite au Xe siècle de notre ère, nous apprend que les _Mille et une

Nuits_ et d'autres livres arabes du même genre ont été traduits ou

imités du persan[16].--Mais les Persans eux-mêmes ont emprunté à l'Inde

plusieurs livres de contes. Ainsi, au sixième siècle de notre ère (entre

l'an 531 et l'an 579), l'original du recueil indien de fables, contes et

fabliaux qui porte aujourd'hui le titre de _Pantchatantra_, c'est-à-dire

en sanscrit les «Cinq livres», fut traduit dans la langue de la cour des

Sassanides, le pehlvi, sur l'ordre de Khosrou Anoushirvan (Chosroës le

Grand), roi de Perse, et une version arabe, qui existe encore, fut

faite plus tard, d'après cette traduction persane, aujourd'hui perdue,

sous le titre de _Kalilah et Dimnah_. Ainsi encore le célèbre livre

persan le _Toûti-Nâmeh_ ou «Livre du Perroquet», qui renferme plusieurs

contes que l'on peut rapprocher de nos contes européens, n'est autre

chose que la traduction libre d'un ouvrage indien de même titre, la

_Çouka-saptati_ (les «Soixante-dix Histoires du Perroquet»), augmentée

de récits tirés d'autres collections de contes, également rédigées en

sanscrit.--D'ailleurs, au témoignage de M. Benfey, la substance des

_Mille et une Nuits_ se retrouve presque d'un bout à l'autre dans la

littérature indienne.

[16] Ce passage du _Fihrist_, nous dit M. G. Weil dans

l'introduction à sa traduction des _Mille et une Nuits_, a été

découvert par un orientaliste allemand, M. de Hammer.--Il est très

possible, du reste, pour ne pas dire certain, que le recueil des

_Mille et une Nuits_ ait subi, depuis le Xe siècle, de nombreuses

modifications et quant à la forme et quant au fond.

Nous voilà donc,--en partant d'une collection de contes arabes, parfois

semblables à nos contes européens,--arrivés dans l'Inde, et nos

recherches ne peuvent nous conduire plus loin. Voyons si un autre chemin

nous amènera encore au même terme.

Notre point de départ sera, cette fois, la région, située au nord de

l'Inde, où habitent les tribus mongoles comprises sous le nom de

Kalmouks. On sera peut-être surpris d'apprendre que ces peuplades

nomades ont une littérature écrite. Elles possèdent, entre autres

ouvrages, une collection de contes intitulée _Siddhi-Kûr_ («le Mort doué

du _siddhi_», c'est-à-dire d'une vertu magique)[17], et les récits qui

composent ce livre présentent de nombreux traits de ressemblance avec

les contes populaires européens.

[17] L'introduction et les treize premiers contes du _Siddhi-Kûr_

ont été deux fois traduits en allemand sur le texte kalmouk: en

1804, par le voyageur B. Bergmann, et en 1866, par M. Jülg,

professeur à l'Université d'Inspruck. M. Jülg a publié, à la fin de

1868, le texte et la traduction des neuf derniers contes, d'après un

manuscrit en langue mongole.

Quelle est l'origine du _Siddhi-Kûr_? Le plus rapide coup d'oeil, le

plus simple examen des noms propres, par exemple, et du titre même de

l'ouvrage (le mot _siddhi_ est sanscrit) nous montrent d'une manière

évidente que nous avons affaire à une traduction ou imitation de récits

indiens. Le cadre du _Siddhi-Kûr_ a été emprunté à un recueil indien de

contes, dont le titre a la plus grande analogie avec celui du livre

kalmouk, la _Vetâla-pantchavinçati_ (les «Vingt-cinq Histoires d'un

_vetâla_», c'est-à-dire d'un démon qui entre dans le corps des

morts).--Une autre collection mongole, l'_Histoire d'Ardji Bordji Khan_,

qui a été traduite en 1868 par M. Jülg sur un manuscrit incomplet

conservé à Saint-Pétersbourg, et qui offre plusieurs points de

comparaison avec nos contes européens, est une imitation d'un livre qui

porte en sanscrit le titre de _Sinhâsana-dvâtrinçati_, les «Trente-deux

Récits du Trône».

Ainsi, de ce côté encore, le dernier terme de nos investigations est

l'Inde.

Des récits indiens ont également passé, par voie littéraire, chez les

Thibétains[18] et dans l'Indo-Chine[19].

[18] M. Schiefner a publié un grand nombre de «Récits indiens»,

tirés de livres thibétains. (Voir _Mémoires de l'Académie de

Saint-Pétersbourg_, année 1875, et _Mélanges asiatiques_, publiés

par la même Académie, t. VII.)--M. Ralston a traduit ces récits en

anglais, sous le titre de _Tibetan Tales_.

[19] Adolf Bastian, _Geographische und ethnologische Bilder_ (Iéna,

1873), p. 248.

Les livres de contes indiens, on le voit, ont rayonné tout autour de

leur pays d'origine, et parfois même, de proche en proche, ils sont

arrivés jusqu'en Europe. Le _Pantchatantra_, par exemple, dont nous

parlions tout à l'heure, après avoir été apporté de l'Inde en Perse,

vers le milieu du sixième siècle de notre ère, par Barzôî, médecin de

Chosroës le Grand, est traduit en pehlvi par ce même Barzôî. Cette

traduction elle-même est traduite en syriaque vers l'an 570, et, deux

siècles plus tard, en arabe, sous le calife Almansour (754-775). Enfin,

à cette version arabe se rattachent diverses traductions,--dont les plus

importantes sont une traduction grecque (1080) et une traduction

hébraïque (1250), cette dernière presque aussitôt mise en latin,--qui

répandent le livre indien dans l'Europe du moyen âge[20].

[20] Voir les travaux de M. Benfey sur le _Pantchatantra_, indiqués

plus haut, p. XV.

Rappelons, à ce propos, la singulière histoire d'un autre livre indien,

la vie légendaire du Bouddha, qui, transformée en une légende

chrétienne, sous le titre de _Vie des saints Barlaam et Josaphat_, est

rédigée en grec, dans le cours du septième ou du huitième siècle,

probablement dans un couvent de Palestine, pénètre dans l'Europe

occidentale dès avant le XIIe siècle, par l'intermédiaire d'une

traduction latine, et obtient une très grande diffusion pendant le moyen

âge[21].

[21] Ce fait est si curieux, que nous croyons devoir lui consacrer

une étude spéciale. Voir, à la suite de cette introduction,

l'_Appendice A_.

* * *

Ces courants littéraires, qui ont porté dans toutes les directions et si

loin les contes indiens, sont très importants à constater. Il y a là une

indication précieuse, et de la faveur que ces contes ont rencontrée

partout, et des voies qu'a pu suivre également un courant _oral_. Car,

assurément, nous ne prétendons pas attribuer à la littérature, à ces

recueils traduits, imités de tous côtés, il y a déjà si longtemps, une

part exclusive ou même prépondérante dans la propagation des contes

indiens en Asie, en Europe et dans le nord de l'Afrique. Combien de nos

contes populaires européens doivent se rattacher, non point à la forme

conservée par la littérature indienne,--quand elle y est

conservée,--mais à telle forme orale, encore vivante aujourd'hui dans

l'Inde! Voici seulement quelques années qu'on a commencé à rassembler

les contes populaires du Bengale, du Deccan ou du Pandjab, et déjà cette

observation frappera tous les esprits attentifs. Veut-on un exemple?

Nous avons résumé, dans les remarques de notre nº 60, le _Sorcier_ (II,

pp. 193-195), deux contes indiens: l'un pris dans la grande collection

sanscrite formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva, de

Cachemire, et intitulée _Kathâ-Sarit-Sâgara_, l'«Océan des Histoires»;

l'autre recueilli en 1875 par M. Minaef chez les Kamaoniens, tribus

montagnardes habitant au pied de l'Himalaya. Que l'on rapproche ces deux

contes de notre conte français et d'un conte populaire sicilien de même

famille, cité dans nos remarques: c'est évidemment avec le conte _oral_

indien que ces contes européens présentent la plus grande ressemblance,

une ressemblance qui va jusqu'à l'identité d'un petit détail

caractéristique.

Il importe, à ce propos, de le faire remarquer: ce n'est pas une forme

unique de chaque _thème_, de chaque type de contes, qui serait venue de

l'Inde en Europe pour y donner naissance à diverses variantes. Bien que,

jusqu'à présent, on ait à peine puisé dans les richesses de la tradition

orale de l'Inde, ce qu'on en a tiré suffit pour faire penser que plus

tard il sera possible de mettre en regard de chacune, pour ainsi dire,

des variantes caractéristiques d'un conte européen, une variante

indienne correspondante. Dès maintenant nous sommes en état de le faire

en partie pour certains contes. Nous renverrons, par exemple, à notre

conte nº 4, _Tapalapautau_, et à ses remarques. Dans ce conte et dans la

plupart des contes européens de cette famille, des objets magiques,

qu'un pauvre homme reçoit d'un personnage mystérieux, lui sont dérobés

par un hôtelier, qui leur substitue des objets en apparence semblables.

Or, jusqu'à ces dernières années, nous ne connaissions qu'un seul conte

indien du même genre, provenant du Deccan; mais, dans ce conte,--dont il

faut rapprocher sous ce rapport un conte syriaque, un conte russe, un

conte allemand d'Autriche, etc.,--les objets sont enlevés par ordre d'un

roi, et il n'est pas question de substitution (voir I, p. 55). On

n'avait donc pas trouvé dans l'Inde la forme de ce thème la plus

répandue en Europe. Cette forme, nous la possédons aujourd'hui: nous en

avons trois versions, qui ont été recueillies, l'une dans l'Inde

septentrionale, chez les Kamaoniens, les deux autres, dans le Bengale

(I, pp. 56-57), et l'une de ces dernières met même en scène, comme les

contes européens, un fripon d'aubergiste.

Il est probable que les auteurs des vieux livres de contes indiens ont

fait comme les Perrault ou les Basile au XVIIe siècle: ils ont fixé par

écrit telle ou telle des formes orales existant dans leur pays. Il en

est résulté que cette forme particulière a pu pénétrer, par la voie

littéraire, chez les Persans, chez les Arabes, chez les Mongols, et

enfin en Europe; ce qui ne l'a pas empêchée de faire aussi son chemin,

avec les autres variantes du même thème, par transmission orale.

Par quelle voie cette transmission orale s'est-elle opérée? Il est bien

difficile de suivre dans leur vol toutes ces graines emportées aux

quatre vents du ciel et qui ont dû voyager non point à telle époque

seulement, mais à bien des époques; qui voyagent peut-être encore à

l'heure qu'il est. Mais enfin on peut rechercher les _occasions_ que les

contes indiens ont eues, dans le cours des siècles, de se répandre au

dehors et d'arriver jusqu'en Europe.

Les intermédiaires entre l'Inde et les autres contrées, depuis le

commencement de l'ère chrétienne, ont dû être, à l'ouest, avant Mahomet,

les Persans, puis, après l'hégire, les diverses nations musulmanes; au

nord et à l'est, les peuples bouddhistes.

Evidemment ce n'est pas uniquement par des traductions de livres

sanscrits que les Persans d'abord, et ensuite les Arabes et les autres

peuples soumis à l'islamisme ont fait connaissance avec les contes

indiens; tous ces peuples ont dû en apprendre un grand nombre de la

bouche même des Indiens, dans les relations soit belliqueuses, soit

pacifiques, qu'ils eurent avec l'Inde. Dès le milieu du sixième siècle

de notre ère, Chosroës le Grand, roi de Perse, fit une expédition dans

l'Inde. En 707, quatre-vingt-cinq ans après l'hégire, un lieutenant du

calife Abdul-Mélek soumit les bords de l'Indus. Enfin, en l'an 1000, le

sultan Mahmoud le Ghasnévide s'étendit jusqu'au Gange. La domination

arabe dans l'Inde dura longtemps: elle fut, très probablement, d'une

grande influence sur la propagation des contes indiens dans les royaumes

islamites d'Asie, d'Afrique et d'Europe, et même dans l'Occident

chrétien, qui avait avec eux tant de points de contact, surtout l'empire

byzantin, l'Italie et l'Espagne[22]. Avant l'époque de Chosroës le Grand

et des campagnes des Persans dans l'Inde, il est à supposer qu'il ne

sera parvenu de contes dans les contrées situées à l'occident de ce pays

que par l'intermédiaire de voyageurs et de marchands. La «fable» de

_Psyché_, conte indien facilement reconnaissable sous le lourd manteau

mythologique dont il a été affublé par Apulée, nous montre qu'un de ces

contes, tout au moins, avait, au deuxième siècle de notre ère, pénétré

dans le monde gréco-romain[23].

[22] Les contes si curieux et présentant avec nos contes européens

de si nombreux traits de ressemblance, qui ont été recueillis chez

les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivière et publiés en 1882,

ont été évidemment apportés en Kabylie, avec l'islamisme, par les

Arabes.

[23] Nous étudions cette fable de _Psyché_ dans les remarques de nos

nos 63, _le Loup blanc_, et 65, _Firosette_ (II, pp. 224-230;

242-245).

On se tromperait grandement si l'on croyait qu'avant l'ère chrétienne il

n'existait pas de relations entre l'Inde et le monde occidental. M.

Reinaud a montré quelles furent, vers le milieu du siècle qui précéda

notre ère, les conséquences de la découverte de la _mousson_,

c'est-à-dire de la périodicité de certains vents qui, sur l'Océan

Indien, soufflent pendant six mois de l'ouest à l'est, et pendant les

six autres mois dans le sens contraire. A partir du gouvernement de

Marc-Antoine et de Cléopâtre, il se forma des comptoirs romains dans les

principales places de commerce des mers orientales, et des compagnies de

marchands s'organisèrent. «Indépendamment des personnes qui, chaque

année, se rendaient par terre dans les régions orientales, il partait

d'Egypte, par la mousson, environ deux mille personnes, qui visitaient

les côtes de la mer Rouge, du golfe Persique et de la presqu'île de

l'Inde. Six mois après, il arrivait, avec la mousson contraire, le même

nombre de personnes en Egypte. Naturellement ce qui s'était passé

d'important d'un côté était transmis de l'autre, et l'Orient et

l'Occident se trouvaient en communication régulière[24].»

[24] _Relations politiques et commerciales de l'Empire romain avec

l'Asie orientale pendant les sept premiers siècles de l'ère

chrétienne_, par Reinaud (Paris, 1863), pp. 18, 19.

A l'orient et au nord de l'Inde, les récits indiens, d'après M. Benfey,

s'étaient répandus de bonne heure, principalement par l'influence du

bouddhisme[25]. Ce fut ainsi que, toujours d'après le même savant, ils

pénétrèrent en Chine dès le premier siècle de notre ère et tout le temps

que la Chine demeura en relations étroites avec les bouddhistes de

l'Inde. Du Thibet, où ils étaient aussi parvenus de la même manière

qu'en Chine, ils arrivèrent, toujours avec le bouddhisme, chez les

Mongols. (On se rappelle que les Mongols firent passer dans leur langue

des contes empruntés à des recueils indiens). Or les Mongols ont dominé,

dans l'Europe orientale, pendant près de deux cents ans à partir du

XIIIe siècle, et il n'est pas impossible qu'ils aient ouvert ainsi un

nouveau débouché aux contes indiens[26].

[25] Le bouddhisme, fondé, probablement vers le commencement du

sixième siècle avant notre ère, par l'ascète indien Çâkyamouni,

surnommé _Bouddha_, c'est-à-dire _sage_, _savant_, fut d'abord une

simple secte philosophique qui rejetait les Védas, livres sacrés du

brahmanisme, supprimait les distinctions de castes et prêchait une

morale sans Dieu. Il se transforma ensuite en une religion des plus

superstitieuses, qui se répandit hors de l'Inde dès avant l'ère

chrétienne, et qui, combattue pendant des siècles par le

brahmanisme, finit par être presque entièrement bannie de l'Inde

vers le XIVe siècle de notre ère.

[26] «La domination mongole se consolida en Europe entre la mer

Caspienne et la mer Noire, et au nord de ces deux mers. C'est là un

des faits les plus considérables de l'histoire, car l'élément

tartare est prépondérant dans le sud de la Russie, les souvenirs de

la domination mongole y sont nombreux et vivaces.» Voir _la

Puissance et la Civilisation mongoles au XIIIe siècle_, par M.

Léon Feer, professeur de thibétain au Collège de France, 1867, p. 7.

L'influence des invasions mongoles fut plus grande qu'on ne serait porté

à le penser. «Que le lecteur se représente, dit M. Léon Feer[27], le

vaste mouvement dont la puissance mongole fut la cause au XIIIe siècle,

ces ambassadeurs tartares qui visitaient toutes les cours de

l'Europe...; cette résidence des Khaghans à Karakorum, et plus tard à

Kambalikh, où les causes les plus diverses, les combinaisons de la

politique, le zèle de la religion, les intérêts du commerce, les hasards

de la guerre, le goût même des aventures, rassemblaient des hommes de

tous les pays, et faisaient d'un canton de l'Asie centrale une sorte de

rendez-vous et d'abrégé de l'Europe et de l'Asie: cette cour de Mangou,

où un moine, venu pour répandre le christianisme, pouvait admirer de

colossales et ingénieuses pièces d'argenterie, fabriquées avec le

produit des rapines des Mongols par un orfèvre de Paris, rencontrait une

femme de Metz, un jeune homme des environs de Rouen, sans compter bien

d'autres représentants de divers peuples et pays... Jamais peut-être il

n'y eut de communications plus étroites entre des hommes venus de

contrées plus éloignées les unes des autres... Ce vaste ébranlement

donné à la société du moyen âge, succédant au mouvement déjà si

considérable des croisades, eut les suites les plus importantes; il

modifia les notions reçues, fit sortir les peuples de leur immobilité,

leur apprit à tourner leurs regards et leurs pensées vers des régions

nouvelles, spécialement vers l'Asie. Quand la cause eut cessé, l'effet

subsista; les voyages se succédèrent les uns aux autres.»

[27] _La Puissance et la Civilisation mongoles au XIIIe siècle_,

p. 37.

Les peuples bouddhistes ont donc pu parfaitement contribuer, pour une

certaine part, à la propagation des contes indiens, non-seulement en

Asie, mais en Europe.

III

Il est un fait qui vient fortifier la thèse de l'origine indienne des

contes populaires européens: c'est la conformité de plusieurs des idées

fondamentales de ces contes avec les idées qui, de longue date, règnent

dans l'Inde.

M. Benfey a présenté des considérations fort intéressantes sur les

recueils sanscrits dans lesquels on retrouve une partie des thèmes ou

même des types de nos contes. Il y voit le reflet d'idées non seulement

indiennes, mais bouddhiques. Nous donnerons ici la substance de ces

considérations, en nous réservant d'indiquer tout à l'heure quelques

objections à une théorie trop exclusive.

D'après M. Benfey, les recueils sanscrits de fables, contes et nouvelles

furent primitivement rédigés par des écrivains bouddhistes. Après la

réaction brahmanique qui anéantit le bouddhisme dans l'Inde et dont nous

avons dit un mot plus haut[28], les originaux de la plupart de ces

livres furent remaniés par les brahmanes, et c'est sous cette forme

qu'ils nous sont parvenus. Mais les traductions qui en avaient été

faites avant cette refonte fournissent le moyen de reconstituer, jusqu'à

un certain point, le texte primitif. Ainsi en est-il de cette traduction

en pehlvi de l'original du _Pantchatantra_, laquelle, faite par l'ordre

du roi de Perse, au sixième siècle de notre ère, à une époque où le

bouddhisme était encore florissant dans l'Inde, a conservé (on le voit

par la version arabe qui en a été faite et qui existe encore[29]) tout

un chapitre insultant pour les brahmanes, lequel a été retranché du

texte sanscrit actuel[30]. Ainsi en est-il encore des traductions,

faites par les Mongols, de récits provenant de l'Inde, que le

bouddhisme leur avait apportés. Le _Siddhi-Kûr_, _l'Histoire d'Ardji

Bordji Khan_, sont tout imprégnés des idées et de la mythologie

bouddhiques. Enfin, pour nous borner à ces remarques, la littérature

bouddhique, que les Chinois ont empruntée à l'Inde, renferme plusieurs

des récits figurant dans le _Pantchatantra_. On peut étudier, à ce

sujet, les _Avâdanas, contes et apologues indiens_, que M. Stanislas

Julien a extraits de deux encyclopédies bouddhiques chinoises, et dont

il a publié la traduction en 1859.

[28] Page XXIII, note 2.

[29] Voir _suprà_, pp. XVII et XIX.

[30] Th. Benfey, Introduction au _Pantchatantra_, § 225.

Ajoutons qu'une collection de contes et nouvelles, rédigée en sanscrit,

la grande collection formée, au XIIe siècle de notre ère, par Somadeva,

de Cachemire, avec des matériaux provenant de recueils antérieurs, offre

encore aujourd'hui, en divers endroits, notamment dans son livre

sixième, une physionomie franchement bouddhique: ici, c'est un ennemi du

bouddhisme qui se convertit; là, c'est la fille d'un roi qui fait

présenter des offrandes au Bouddha; le bouddhisme y est même désigné

sous ce nom: «notre religion.»[31].

[31] _Orient und Occident_, 1861, p. 373.

Les autres recueils sanscrits, malgré les remaniements qu'ils ont subis,

ont conservé, d'après M. Benfey, des traces de bouddhisme. M. Benfey

relève, par exemple, dans le _Pantchatantra_, une thèse qu'il considère

comme une des thèses favorites des bouddhistes: l'ingratitude des

hommes, opposée à la reconnaissance des animaux[32]. Cette thèse y est

mise en action dans un conte dont voici l'analyse:

[32] _Pantschatantra_, t. I, § 71; t. II, p. 128.

«Un brahmane tire d'un trou, dans lequel ils sont tombés, un tigre, un

singe, un serpent et un homme. Tous lui font des protestations de

reconnaissance. Bientôt le singe lui apporte des fruits; le tigre lui

donne la chaîne d'or d'un prince qu'il a tué. L'homme, au contraire,

dénonce son libérateur comme le meurtrier du prince. Jeté en prison, le

brahmane pense au serpent, qui paraît aussitôt devant lui et lui dit:

«Je vais piquer l'épouse favorite du roi, et la blessure ne pourra être

guérie que par toi.» Tout arrive comme le serpent l'avait annoncé;

l'ingrat est puni, et le brahmane devient ministre du roi.»

Or, non seulement l'idée fondamentale de ce conte, mais la forme même

sous laquelle cette idée est exprimée se retrouve dans deux livres

bouddhiques, dans la _Rasavâhini_, collection de légendes en langue

pali[33], et dans un livre thibétain, la _Karmaçataka_, où ce conte est

mis dans la bouche même du Bouddha Çâkyamouni[34].

[33] Le pali est la langue sacrée du bouddhisme, comme le sanscrit

est la langue sacrée du brahmanisme. L'un et l'autre appartiennent à

la famille des langues âryennes ou indo-européennes.

[34] Il est intéressant de noter, avec M. Benfey, que ce conte s'est

introduit, plus ou moins modifié, dans deux ouvrages du moyen âge,

le _Livre des Merveilles_ et les _Gesta Romanorum_. En 1195, d'après

la _Grande Chronique_ de Mathieu Paris, Richard Coeur-de-Lion la

racontait en public. On le retrouve également dans un recueil de

contes populaires de la Souabe (Meier, nº 14) et dans la collection

de contes siciliens de M. Pitrè (nº 90). Enfin, ce qui est curieux,

ce même conte, un peu altéré, a été trouvé chez les Nagos, peuple

nègre de la Côte-des-Esclaves (_Mélusine_, II, col. 49 seq.).

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 1 / 39 段