XVIII pensaient, pour la plupart, que mieux vaut douceur que violence;
qu'il fallait, non attaquer le premier consul, mais le flatter, le
convaincre que seule la monarchie, restaurée par ses soins, lui
assurerait les avantages auxquels il pouvait prétendre. L'un d'eux, le
prince Charles de Hesse, persuadé que Bonaparte ne consentirait jamais
à céder le pouvoir souverain qu'il exerçait en France s'il ne recevait
un équivalent au dehors, conseillait de le nommer «grand-duc de Milan
et de Gênes», de lui donner en France «le premier rang après le
Dauphin avec le titre d'Altesse Royale et de premier allié». On
conjurerait ainsi le péril que causerait incessamment sa présence en
France à la suite du roi.
C'est la même idée qu'on retrouve dans une note que Bourmont, alors à
Paris où il entretenait avec Fouché des rapports quotidiens, faisait
tenir à Mitau, par l'intermédiaire de Mme d'Anjou. Convaincu, lui
aussi, que Bonaparte «ne voudrait pas être sujet», il était d'avis
qu'on lui préparât un établissement en Italie. Bonaparte voulait de la
gloire, de la puissance et de la sécurité. Il réunirait ces trois
avantages si, par un traité, l'Empereur d'Allemagne cédait le Milanais
au roi de Sardaigne, la Savoie, le comté de Nice et le territoire de
Gênes jusqu'à Savone restant à la France. Avec Parme, Modène et l'État
de Gênes à l'est de Savone, on formerait une république, qui serait
d'abord occupée par des garnisons françaises comme l'avait été d'abord
la République Batave. Ce traité signé, Bonaparte proclamerait le roi à
Paris. Le roi, de son côté, le reconnaîtrait comme souverain de la
nouvelle République. Elle deviendrait ainsi monarchie sans coup férir,
et Bonaparte aurait un apanage pour lui et pour sa famille.
Un avenir prochain allait déjouer ces calculs fantaisistes et prouver
qu'ils ne reposaient que sur des chimères. Mais, à Mitau, qu'on les
prît ou non au sérieux, on les examinait, on les discutait; leur étude
remplissait souvent le vide des journées. En regard des vastes
conceptions dont s'inspirait déjà Bonaparte et qu'il réalisa bientôt,
ce n'est pas un banal spectacle à évoquer, que celui de Louis XVIII et
de d'Avaray, penchés, un crayon à la main, sur des cartes
géographiques, appliqués à lui tailler un royaume en Italie, bien
qu'ils ne se dissimulassent pas sans doute le caractère platonique de
cette opération.
Ils fondaient peu d'espoir, on l'a vu, sur les démarches en vue
desquelles l'abbé de La Marre avait emporté des pouvoirs et des
instructions. D'autre part, la tentative faite auprès de Moreau venait
d'échouer. Le 18 septembre, le roi le mandait au prince de Condé.
«Elle était en très bonnes mains. Mais, d'après les réponses qu'il a
faites, je crois que le succès était impossible. Quand l'erreur est
dans le coeur et que la tête reste froide, il n'y a pas de remède...
Au reste, les hommes sont de circonstance dans les révolutions.» La
tentative auprès de Bonaparte réussirait-elle mieux? On en doutait
chaque jour à Mitau, tandis qu'à Paris, l'abbé de Montesquiou, après
avoir longtemps erré dans les entours de Bonaparte, la lettre royale
dans sa poche, venait enfin, à la fin de juillet on au commencement
d'août, encouragé par Talleyrand, de se décider à la faire remettre au
consul Le Brun, en même temps que celle qui lui était destinée.
X
LES DESSOUS D'UNE NÉGOCIATION
Ce qui se passa entre le premier consul Bonaparte et son collègue Le
Brun, quand ils lurent les lettres que leur avait adressées Louis
XVIII, n'a pas été livré à l'histoire. De ces incidents assez confus,
ne restent d'autres témoignages que les réponses qu'ils firent l'un et
l'autre aux propositions dont ils étaient saisis. Nous ignorons
également pourquoi ces réponses, qui portent la date du 20 fructidor
de l'an VIII (7 août 1800), ne furent remises à Montesquiou qu'au
commencement d'octobre. C'est à cette date seulement qu'un matin, Le
Brun le fit appeler pour les lui remettre[104].
[Note 104: Ces détails et ceux qui suivent nous sont fournis
par les lettres qu'adressaient au roi l'abbé de Montesquiou,
Clermont-Gallerande et Royer-Collard.]
--Vos lettres ont été reçues et lues, lui dit-il. Le général lit tout
ce qu'on lui adresse, répond à tout. Voici sa réponse et la mienne.
Et, tendant les deux lettres à Montesquiou, il ajouta non sans
humeur:--Puisque vous savez comment on arrive de Mitau, vous savez
aussi sans doute comment on y envoie.
Connaissant Le Brun de longue date, se rappelant qu'ils avaient
autrefois servi ensemble la monarchie, Montesquiou s'était attendu à
un accueil plus cordial. Il ne cacha pas sa déception.
--Pourquoi cette amertume? demanda-t-il. Qu'est-ce qui peut vous
déplaire dans une négociation où il est tenu si grand compte de vos
intérêts, de ceux de vos amis? Ne nous attrapons pas, mon cher Le
Brun; j'ai pu plaider autrefois la cause de l'aristocratie; mais je
sais qu'elle est perdue, et, quand je considère ce qui en reste, je ne
me dissimule pas que les affaires, en passant dans vos mains, y ont
passé sans retour.
--Mais alors? interrogea Le Brun.
--Ce que je fais ici? poursuivit Montesquiou avec chaleur. Je plaide
la cause de mon pays et la vôtre. Que je ne cesse donc pas d'être pour
vous un objet d'intérêt, alors que je cherche à rendre plus solides
votre existence et votre fortune.
L'humeur de Le Brun se dissipait. Ce fut plus amicalement qu'il
reprit:
--La France ne pense pas à changer de maître. Elle ne soupire qu'après
la paix, et la paix, nous l'aurons. Cependant la personne du prince
est digne de sollicitude. Si l'on peut adoucir sa position, on sera
charmé d'en saisir les moyens. S'il pouvait rassembler assez d'émigrés
pour se jeter sur certaine partie de l'Europe, on l'aiderait à y
former un établissement solide; s'il préférait les objets dont nous
pouvons disposer, on lui donnerait le choix; enfin, si une condition
privée est plus à son gré, Bonaparte serait heureux de la lui rendre
la plus douce possible. En un mot, vous pouvez tout demander pour sa
personne, et l'on vous en verra chargé avec plaisir. Mais il n'y a
rien à faire en France, et je vous donne le conseil de ne pas vous en
mêler.
Déconcerté par ce langage qui fermait la porte à toute espérance,
Montesquiou parvint à dissimuler. Mais, désireux de savoir ce que
contenaient de pratique les offres vagues qui lui étaient faites au
nom du premier consul, il provoqua des explications en feignant
d'entrer dans ses vues. Alors Le Brun les précisa. Bonaparte
considérait comme possible la reconstitution du royaume de Pologne; il
était prêt à mettre Louis XVIII et ses héritiers à même d'y régner. Si
ce prince préférait une condition privée, on avait l'assurance que le
roi d'Espagne, cousin des Bourbons français, les recevrait avec
empressement en leur donnant le rang et le titre d'infants. Ils
pourraient donc se fixer là, pensionnés par le gouvernement français.
En écoutant ces offres éventuelles, Montesquiou se demandait si Le
Brun parlait sérieusement ou s'il raillait. Il n'osa toutefois,
craignant de le blesser, le lui demander à lui-même. Il fit simplement
remarquer que le projet sur la Pologne n'était réalisable qu'au prix
d'une guerre qui ferait du roi «un perturbateur et un brouillon».
--Ce n'est pas ainsi, continua-t-il, que vous mettrez un terme au
cruel état d'incertitude en lequel vit la France. Vous vous flattez
d'avoir bientôt la paix. Quel bien nous fera-t-elle si elle doit
enfermer dans notre intérieur tous ces germes de discorde, que la
guerre avait au moins portés au dehors? Je comparerai, si vous le
voulez, Bonaparte à César. Mais doit-il nous laisser le même héritage?
Ne voyez-vous pas toute l'Europe d'accord sur le principe de
l'hérédité? La France voudra-t-elle seule vivre en viager sur une
seule tête?
--Bonaparte peut se donner un successeur, observa Le Brun.
--La succession au trône n'est utile qu'autant qu'elle est immuable,
et combien de siècles ne faut-il pas pour la rendre telle!
Dans les dispositions où était Le Brun, cette objection de Montesquiou
ne pouvait modifier ses idées:
--Rien n'est impossible avec tant de dévouement et tant de gloire,
fit-il. Bonaparte est jeune. Il peut vivre assez longtemps pour rendre
sa succession aussi tranquille que son gouvernement. D'ailleurs, il ne
s'agit pas de ce qui arrivera, mais de ce qui existe. Aujourd'hui,
vous demandez, mon cher, ce qu'on ne veut pas donner; nous offrons ce
que vous paraissez ne pas vouloir accepter. Il me reste à vous prier
de faire parvenir au roi les sentiments d'estime et de respect que
l'on doit à sa personne et à ses malheurs.
Le Brun, en parlant ainsi, ramenait son visiteur. Celui-ci, les
lettres à la main, se laissait reconduire, soucieux de se ménager une
occasion de reprendre cet entretien.
--Et moi, il me reste à espérer, dit-il, qu'un prince qui, dans la
situation la plus cruelle, a pu conserver assez de considération pour
vous faire convenir qu'il est digne de sa race, pourra détruire les
obstacles qui s'opposent encore à son retour. Les inquiétudes
s'effaceront devant ce caractère de bonté qui ne demande qu'à faire du
bien à tous. Laissons donc cette grande affaire au temps, qui sera
plus habile que moi.
--Désabusez-vous, s'écria vivement Le Brun. Occupez-vous de sa
personne, qui mérite un grand intérêt, et oubliez des droits qui sont
trop surannés.
Ce fut son dernier mot. Quelques instants après, Montesquiou rendait
compte à Clermont-Gallerande et à Royer-Collard de cette visite
inutile. Ensemble, ils prenaient connaissance des lettres qu'il
s'était chargé d'envoyer à Mitau. Celle de Bonaparte était écrite sur
du papier aux armes de la République, celle de Le Brun sur du papier
ordinaire.
«J'ai reçu, Monsieur, votre lettre, mandait Bonaparte à Louis XVIII.
Je vous remercie des choses honnêtes que vous m'y dites. Vous ne
devez plus souhaiter votre retour en France. Il vous faudrait
marcher sur cent mille cadavres[105]. Sacrifiez votre intérêt au
repos et au bonheur de la France. L'histoire vous en tiendra compte.
Je ne suis point insensible aux malheurs de votre famille. Je
contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre
retraite.--BONAPARTE.»
[Note 105: Dans le texte que donne Thiers, il y a: _cinq cent
mille cadavres._ Nous avons préféré le texte de Montesquiou,
qui avait sous les yeux la lettre originale de Bonaparte, en
en traçant la copie qu'il envoya au roi. Quant à celle de Le
Brun, nous rappelons que Thiers ne l'a probablement pas
connue, et qu'en tous cas il ne l'a pas publiée.]
Le Brun, de son côté, écrivait:
«Monsieur, vous rendez justice à mes sentiments et à mes principes.
Servir ma patrie fut toujours le plus cher de mes voeux, comme le
premier de mes devoirs. C'est pour aider à la sauver que j'ai accepté
la place que j'occupe. Mais il faut vous le dire, et je vous crois le
courage de l'entendre: ce n'est pas en lui rendant un roi qu'on peut
la sauver aujourd'hui; si j'eusse pensé autrement, vous seriez sur le
trône ou je serais dans la retraite. Les circonstances vous condamnent
à une vie privée. Mais soyez sûr que le premier consul a la vertu
aussi bien que le courage d'un héros, et que sa jouissance la plus
douce est de donner des consolations à vos malheurs. Pour moi,
Monsieur, je conserverai toujours pour votre personne les sentiments
que me permet l'intérêt de la patrie.--LE BRUN.»
Après avoir lu ces réponses décourageantes, et bien faites, dans leur
forme même, pour blesser le destinataire, les membres du conseil
furent d'avis qu'il y avait lieu d'en ajourner l'envoi, jusqu'à ce que
Montesquiou eût pu en causer avec Talleyrand, dont le langage, si
différent de celui de Le Brun, l'avait encouragé à faire usage des
lettres royales. Il importait de savoir pour quelles causes le
troisième consul, en recevant Montesquiou, s'était appliqué à détruire
les espérances données par le ministre des affaires étrangères. Ces
causes qu'avaient fait soupçonner au négociateur sa conversation avec
Le Brun lui furent confirmées avant qu'il eût pu se rencontrer avec
Talleyrand. Lucien, frère du premier consul, placé au ministère de
l'intérieur à la suite du coup d'État de brumaire, venait d'en être
renvoyé et nommé ambassadeur en Espagne. Son secrétaire, Duquesnoy,
enveloppé dans sa disgrâce, ayant reçu la visite de Royer-Collard, lui
avait parlé avec indignation de «la lâcheté» de Bonaparte.
--On a voulu mettre la couronne sur sa tête, lui avait-il dit; les
généraux étaient gagnés, sans excepter Moreau. Une brochure où on
cherche à établir un parallèle entre lui, César et Cromwell, a été
lancée pour préparer l'opinion à ce grand changement. Mais, au dernier
moment, il a reculé, effrayé par l'image du successeur qu'il eût été
tenu de désigner en prenant possession du pouvoir. On lui a fait
sentir que le successeur d'un homme de trente ans se lasserait
d'attendre, serait l'appui de toutes les factions, et que ce qu'on
pourrait en espérer de plus heureux, c'est qu'il consentît à laisser
vivre son prédécesseur à condition de partager sa puissance. Bonaparte
a donc reculé, mais il y reviendra.
Cette révélation n'expliquait que trop l'attitude de Le Brun et les
lettres des deux consuls. Néanmoins, Montesquiou persévéra dans son
dessein de s'entretenir avec Talleyrand avant de les expédier à Mitau.
Ayant appris, quinze jours plus tard, que «l'évêque» dînait chez la
duchesse de Luynes, il s'y rendit. L'accueil de Talleyrand fut
gracieux. Lorsqu'après le repas les tables de jeu eurent été dressées
et occupées, il entraîna l'abbé dans un autre salon. Mme Grant, avec
qui il vivait et qu'il devait plus tard épouser, les y suivit, à la
grande satisfaction de Montesquiou; il savait qu'elle avait dit au
frère de Talleyrand:
--Je voudrais le savoir toujours avec cet homme-là.
Les trois personnages une fois seuls, l'entretien s'engagea en ces
termes:
--Eh bien, comment a-t-on trouvé à Mitau le style de Bonaparte?
interrogea le ministre.
--Ni bien, ni mal, répondit Montesquiou; elles sont encore chez moi.
--Comment! Elles ne sont pas parties?
--Pas encore. Pourquoi ajouter aux chagrins de ce malheureux prince?
Il saura toujours assez tôt que vous ne voulez rien faire pour lui.
Un haussement d'épaules, un sourire ironique, témoignèrent du peu de
prix qu'attachait Talleyrand à l'échec des démarches déjà faites par
son interlocuteur.
--Quoi! Une lettre de protocole vous effraye! objecta-t-il. Les cent
mille hommes à égorger et la postérité à laquelle il vous renvoie vous
paraissent-ils sans réplique? Et, ramené à plus de gravité, il
ajouta:--Vous n'avez pas prétendu finir en un jour. Vous êtes sûr
aujourd'hui que si les Bourbons sont rappelés, ce ne sera que dans la
personne de Louis XVIII. Bonaparte lui croit de la capacité, de la
sagesse. N'est-ce donc rien que cela? Croyez-moi, expédiez les lettres
et ne craignez pas de vous charger des réponses.
Quoique ces propos fussent pour rendre confiance à Montesquiou, il ne
put s'empêcher de faire remarquer qu'ils s'accordaient bien peu avec
ce que l'on disait des ambitions de Bonaparte et de la tentative faite
si peu de jours avant pour les réaliser. Talleyrand protesta en
raillant de nouveau:
--Allez-vous croire à toutes les sottises qu'on débite dans votre
société?
Et ce fut un débordement de plaisanteries et d'épigrammes sur le monde
royaliste, sa candeur, sa crédulité, ses petites intrigues.
Montesquiou arrêta ce flot de paroles par une autre question. Ne
jugeant pas bon d'avouer qu'il était muni de pouvoirs du roi pour
traiter avec Bonaparte, et voulant convaincre Talleyrand que son rôle
se réduisait à celui de messager, il affecta de le consulter sur le
point de savoir à qui ces pouvoirs pouvaient le plus utilement être
confiés.
La physionomie du ministre redevint sérieuse. D'une voix assurée, il
répondit:
--À Bonaparte; oui, à Bonaparte, ajouta-t-il avec force. C'est de lui
que vous devez tout attendre. Si je le connais bien, un blanc-seing
signé de Louis XVIII, avec une lettre comme ce prince sait les écrire,
serait la chose la plus habile pour ses intérêts.
Montesquiou contint l'objection que cet avis inattendu lui suggérait.
Donner un blanc-seing à Bonaparte lui semblait trop dangereux. Ne s'en
servirait-il pas pour imposer au roi une abdication en la présentant
comme volontaire? Il était résolu à ne pas conseiller à son maître un
tel expédient. Mais, trop fin diplomate pour rompre avec Talleyrand,
il se garda bien de lui laisser voir qu'il tenait cette insinuation
pour inacceptable.
À ce moment, on appela le ministre dans le salon de jeu. Il sortit,
emmenant Mme Grant, qui avait assisté silencieuse à cet entretien.
Mais il revint presque aussitôt. S'approchant de Montesquiou, il
résuma rapidement, sous une forme plus pressante, les conseils qu'il
venait de lui faire entendre.
--Je vous parle franchement, vous devez le voir. Vos lettres sont loin
d'être désespérantes. L'avenir est trop obscur pour s'y confier. Mais,
en un temps de révolution, une position qui s'améliore ne doit pas
être abandonnée. Tout ce qui revient de Louis XVIII est bon; tout ce
qu'il a écrit est parfait. Ce qu'on lui répond engage plus la question
qu'il ne la termine. Maintenez-vous donc dans cette ligne. Seulement,
ne passez plus par Le Brun, qui a des manières trop subordonnées. Il
faut trouver un moyen de remettre vous-même à Bonaparte les lettres
dont vous serez chargé pour lui. Il est bon que vous puissiez causer
ensemble. Il suffira que vous lui demandiez un rendez-vous. Il m'en
parlera. Mais allez toujours directement à lui.
--Parlons franchement, interrompit Montesquiou. Sommes-nous mieux que
nous n'étions?
--Oui pour l'avenir, non pour le présent. Bonaparte ne songe point à
quitter sa place; il ne cherche point non plus à l'assurer. Il ne se
la laisserait point ravir; mais il n'est pas effrayé de la céder. Il
veut la paix, mais c'est bien plus pour améliorer le gouvernement que
pour s'y conserver; il est, en un mot, d'un caractère indépendant,
plus jaloux de la gloire que des grandeurs, et à qui toutes les choses
élevées doivent plaire. Jugez ce caractère et travaillez pour
l'avenir.
L'éloge du premier consul auquel se livra Montesquiou dans l'espoir
qu'on le lui répéterait, celui de Louis XVIII par lequel Talleyrand
crut devoir répondre, couronnèrent ses étranges confidences.
Étaient-elles sincères? On peut en douter quand on se rappelle
l'attitude résolument hostile aux Bourbons qu'il allait prendre à si
peu de temps de là. Elles permettent tout au moins de supposer qu'au
moment de son entretien avec Montesquiou, n'ayant pas encore formé sa
conviction quant à la durée du pouvoir de Bonaparte, il avait évité à
dessein de se montrer comme un homme entièrement à lui, et voulu
prouver à son interlocuteur que, si la monarchie recouvrait ses
chances, il ne serait pas le dernier à se rallier à elle. Peut-être
aussi, en témoignant de son respect pour le proscrit de Mitau et en
déclarant que, si les Bourbons étaient rappelés, ce ne serait que dans
la personne de ce prince, n'avait-il eu pour but que de dire le
contraire de son ennemi et collègue Fouché, qui, lorsqu'il faisait
allusion à l'éventualité d'une restauration, laissait entendre qu'il
préférerait à Louis XVIII, et la France comme lui, «un prince
guerrier» tel que le duc de Berry ou le duc d'Enghien.
Quoi qu'il en soit, Montesquiou, qu'on a vu découragé par les propos
de Le Brun, avait repris confiance en écoutant Talleyrand. Il
emportait de cette audience la conviction que le premier consul et son
entourage rendaient plus de justice à la personne du roi, que
l'hypothèse d'une restauration n'était plus invraisemblable et que la
partie, considérée la veille encore comme perdue, présentait
maintenant quelques chances de succès. Ce fut aussi l'avis de ses deux
collègues du Conseil royal, dont un autre incident ranimait au même
moment les espoirs.
Mme de Champcenetz, dont nous avons déjà parlé comme d'une femme
passionnément dévouée à la cause du roi, et comme ayant entrepris d'y
rallier Mme Bonaparte, poursuivait cette tâche avec persévérance. Le
marquis de Clermont-Gallerande se trouvant un jour chez elle, seul
avec elle, elle lui avait communiqué une lettre qui lui était parvenue
de Londres plusieurs semaines avant, signée d'un de ses amis émigrés,
le comte de Vaudreuil, un des familiers de Monsieur, comte d'Artois.
Vaudreuil lui écrivait que, par suite du mauvais vouloir des
puissances étrangères, la cause royale n'ayant plus de ressources que
dans l'intérieur, «son dévouement devait la porter à mettre en usage
ses moyens et son esprit pour arriver à Bonaparte par sa femme et
l'engager à traiter avec le roi par l'intermédiaire de Monsieur.»
Cette lettre n'était pas nécessaire pour échauffer le zèle de Mme de
Champcenetz. Ce que Vaudreuil lui conseillait d'entreprendre, elle
l'avait entrepris déjà. Néanmoins, elle avait montré la lettre à Mme
Bonaparte et obtenu d'elle cet aveu que le premier consul n'était pas
éloigné de traiter, mais qu'il était retenu par la perspective des
périls auxquels il s'exposerait en se livrant sans garantie pour sa
fortune et son existence future. La réponse de Mme de Champcenetz,
inspirée par ce qu'elle savait des intentions du roi, n'ayant pas
détruit les craintes dont elle était la confidente, elle avait proposé
de faire venir à Paris le comte de Vaudreuil pour négocier. L'offre
ayant été acceptée, elle avait écrit à son ami. Mais, par suite de la
difficulté des communications avec l'Angleterre, elle était sans
réponse, ce dont elle s'inquiétait.
En recevant cette confidence, Clermont-Gallerande sentit la nécessité
de ne pas laisser cette négociation tomber aux mains de Monsieur.
L'intérêt du roi commandait de la conserver au Conseil royal, qui seul
en était chargé. En conséquence, il crut pouvoir avouer à Mme de
Champcenetz que Louis XVIII avait à Paris une personne de confiance,
munie de ses pouvoirs, et qu'il trouverait mauvais qu'une affaire
aussi grave fût confiée à d'autres. Mme de Champcenetz comprit,
écrivit de nouveau à Vaudreuil pour lui déconseiller de venir, mit au
service de Clermont-Gallerande son dévouement et son zèle, en
demandant toutefois, pour en activer les effets, que le roi écrivît à
Mme Bonaparte. Par suite de ces circonstances, le Conseil royal était
désormais assuré d'avoir accès auprès de celle-ci, et si la
négociation, comme il l'espérait, pouvait être reprise, d'être averti
quand serait arrivé le moment de la reprendre.
Les agents du roi, en lui envoyant à la fin de décembre une copie des
réponses de Bonaparte et de Le Brun, dont ils n'avaient pas voulu
confier à la poste les originaux, lui donnaient tous ces détails. En
plusieurs lettres successives, ils s'efforçaient de lui faire partager
la confiance dont ils étaient eux-mêmes animés. Comme preuve des
dispositions favorables de Joséphine, et de ce qu'on pouvait attendre
de Bonaparte, ils racontaient le fait suivant qu'ils tenaient de Mme
de Champcenetz.
Le général russe de Sprengporten, venu à Paris en ambassadeur de
l'Empereur Paul Ier pour recevoir, des mains du gouvernement français,
les soldats, ses compatriotes, faits prisonniers au cours de la
dernière guerre, que le premier consul renvoyait généreusement dans
leur pays, s'était présenté chez Mme Bonaparte pour lui offrir ses
hommages et les compliments de son souverain. Dans la conversation, il
fit valoir que c'était le tsar qui avait donné asile au chef de la
maison des Bourbons.
--Ah! monsieur, répondit Joséphine n'écoutant que son coeur, c'est le
plus beau trait de la vie de votre maître, et nous lui en conserverons
une éternelle reconnaissance.
En répétant à Mme de Champcenetz ces paroles qui témoignaient de plus
de générosité que de prudence, Joséphine lui avait confessé qu'après
les avoir prononcées, elle s'était inquiétée de ce qu'en penserait son
mari, et que c'est en redoutant d'être blâmée qu'elle lui en avait
fait l'aveu. Mais, loin de la blâmer, il s'était écrié en lui prenant
la main:
--Vous avez très bien fait, très bien.