De ces faits et de divers autres, les agents du roi tiraient cette

conclusion «que la restauration était la véritable pensée de

Bonaparte». Ils ajoutaient: «Mme de Champcenetz, dont l'esprit est

aussi pénétrant que les yeux, juge Mme Bonaparte de bonne foi avec

elle. Mme Bonaparte n'a aucun intérêt à la tromper, de même que le

premier consul n'a aucun intérêt à tromper sa femme jusque dans son

intérieur le plus intime.» Aussi considéraient-ils que la négociation

ne devait pas être abandonnée. Le roi ferait bien de suivre le

conseil de Talleyrand, d'écrire de nouveau à Bonaparte en prenant pour

texte «les cent mille cadavres»; il pourrait se laisser aller à toute

la bonté et à toute la générosité de son coeur, se montrer animé du

désir de mettre fin aux malheurs de la France, et de porter son

bonheur aussi haut que sa renommée.

«Surtout, lui mandait Montesquiou, que Votre Majesté continue de

parler dans cette communauté de travaux et d'intérêts qu'elle a si

bien marquée dans sa première lettre, car nous avons su que Bonaparte

en avait été flatté. Un mot d'estime pour l'armée ajouterait à sa

confiance, et une phrase sur les révolutions, présentées comme maux

inévitables qu'on ne peut guérir que par l'oubli, produirait de

l'effet sur ses confidents; car Votre Majesté ne se dissimule pas

qu'elle trouve autant d'obstacles dans ce qui entoure Bonaparte que

dans sa personne même. Nous ne pouvons l'assurer s'il est réellement

occupé de ce défaut de garantie dont parle sa femme, car l'évêque

d'Autun s'en est moqué comme d'une sottise qui ne pouvait pas

l'atteindre. Mais, si Votre Majesté croit devoir en dire un mot, ce

sera avec assez de noblesse pour que ce nouveau Warwick[106] n'en soit

pas choqué. Enfin, Sire, Votre Majesté doit regarder ses lettres comme

notre grande ressource, et elle est si habile dans l'art de

s'exprimer, que nous sommes heureux de voir dans ses mains ce qu'il y

a d'essentiel dans notre négociation. Mais, quelque fondée que puisse

être la confiance de Votre Majesté, nous ne croyons pas qu'elle puisse

jamais donner ce blanc-seing dont m'a parlé l'évêque d'Autun. Qui sait

ce qu'on en pourrait faire? Peut-être une abdication. Enfin la

générosité a ses risques en convenant même que c'est la vertu dont

Votre Majesté connaît le mieux l'usage.

[Note 106: Le comte de Warwick, un des personnages les plus

fameux de l'histoire d'Angleterre au XVe siècle, lors de la

lutte entre les York et les Lancastre. Il avait enlevé la

couronne à Henri VI pour la donner au fils du duc d'York, qui

régna par sa protection sous le nom d'Edouard IV, et la

reprit à ce dernier pour la rendre à celui qu'il en avait

dépouillé.]

«Nous ne sommes pas assez indiscrets pour demander à Votre Majesté

d'écrire à l'évêque d'Autun. Nous la prions d'examiner si, dans une

lettre qu'elle me ferait l'honneur de m'écrire, elle ne pourrait pas

paraître instruite de ces bonnes intentions et dispositions. Nous

concevons la répugnance de Votre Majesté. Mais elle jugera peut-être

qu'il est bien nécessaire aujourd'hui d'éloigner ce personnage; car,

du caractère dont je le connais, je peux assurer que son amour-propre

blessé ne pardonnera jamais.

«La lettre que demande le marquis de Clermont-Gallerande pour Mme

Bonaparte sera sans doute moins pénible à Votre Majesté. Il est digne

de ses sentiments personnels et de ce caractère indélébile de la

royauté d'oublier ses propres malheurs pour ceux de son peuple en

témoignant quelque reconnaissance à un ange de bonté qui a si bien

secondé ses voeux.»

En constatant les illusions dont ces extraits d'une volumineuse

correspondance nous livrent les témoignages, on croit rêver. Qu'à

Mitau, si loin de la France, dans les douloureux loisirs de l'exil où

l'on ne recueillait l'écho des événements que lorsqu'ils étaient

depuis longtemps accomplis et sans pouvoir calculer avec justesse

leurs conséquences logiques, on se trompât sur les desseins de

Bonaparte et sur les voeux des Français, il n'est que trop aisé de le

comprendre; on croit plus communément à ce que l'on espère qu'à ce que

l'on redoute.

Mais qu'à Paris, si près du grand spectacle qui s'y déroulait alors,

sans tenir compte du langage si ferme et si net de Le Brun, des hommes

comme Montesquiou, Royer-Collard, Clermont-Gallerande, rompus aux

affaires, les ayant longtemps pratiquées, témoins incessants des

efforts de Bonaparte pour consolider sa puissance naissante, pour se

rendre populaire, pour gagner la confiance publique, aient pu croire

que, devenu le maître, en se couvrant d'une gloire qui rejaillissait

sur le pays tout entier, il céderait le pouvoir dont il s'était emparé

au risque de sa vie; qu'ils aient pris au sérieux les encouragements

ironiques de Talleyrand, les bavardages de Mme de Champcenetz,

l'extraordinaire langage qu'à tort ou à raison elle attribuait à

Joséphine, voilà ce qui dépasse et ne se peut expliquer que par leur

dévouement au roi. Ce dévouement les aveuglait. Il obscurcissait leur

mémoire, leur faisait oublier qu'un an avant, Bonaparte, recevant au

Luxembourg les chefs chouans, s'était écrié, répondant à l'un d'eux:

--Rétablir les Bourbons, jamais!

XI

PARTIE PERDUE

Lorsqu'arrivèrent à Mitau les réponses de Bonaparte et de Le Brun,

avec les détails et les commentaires qu'y avait ajoutés Montesquiou,

tout dans la maison royale était confusion, trouble, désarroi. En des

circonstances que fera connaître la suite de cette histoire, Louis

XVIII venait de recevoir de l'Empereur de Russie (14 janvier 1801)

l'ordre de quitter l'asile où, durant trois années, il jouissait

paisiblement de l'hospitalité que lui accordait «son bienfaiteur».

L'ordre était impérieux, brutal; son exécution devait être immédiate,

et le roi, toujours courageux, toujours résigné, préparait son départ

qui eut lieu six jours après. En ces cruelles circonstances, l'étendue

de son malheur présent devait le rendre peu sensible à l'échec de la

tentative faite à Paris par ses agents. Du reste, cet échec ne pouvait

le surprendre; il avait eu peu de foi dans le succès.

En lisant ce qu'on lui disait des dispositions de l'Espagne empressée

à le recevoir, s'il préférait à l'éclat d'un trône une retraite

paisible, et à lui accorder pour lui et sa famille, avec le titre

d'infants, les prérogatives attachées à ce rang, il leva les épaules.

Depuis que Louis XIV avait placé sur le trône de Charles-Quint un

prince de sa maison, les Bourbons de France n'étaient-ils pas de droit

infants en Espagne? On ne lui offrait donc que ce qui lui appartenait,

et les prétendues bonnes dispositions de ce cousin espagnol, qui,

depuis si longtemps, lui refusait un asile par peur de déplaire au

gouvernement français, ne méritaient que le dédain. Mais il n'en fut

pas de même de l'offre du trône de Pologne. Une note de sa main,

écrite au moment où il allait quitter Mitau, nous livre sa pensée.

Elle nous le montre indigné, manifestant sa colère en des formes

vibrantes et hautaines.

«Pour répondre à l'ouverture qui m'est faite, il faut d'abord me

posséder, car mon premier mouvement est l'indignation. Quelle idée

Bonaparte a-t-il donc de moi pour me faire une pareille proposition?

Qu'il apprenne à me connaître. Huit siècles ont assuré à ma famille la

couronne de France. La puissance des Anglais, les ruses de l'Autriche,

le fanatisme de la Ligue n'ont pu l'en déposséder. La Révolution même,

qui a abattu le trône de saint Louis, le relève... Héritier de

trente-trois rois, mon droit, ou plutôt mon devoir, est d'occuper ce

trône sanglant. Je dois y travailler sans relâche. C'est à moi de

réparer les maux faits à la religion et à l'État. Rien ne me fera

abandonner mon droit, trahir mon devoir. Le poignard de Ravaillac, la

balle qui a été si près de trancher mes jours, ne m'intimident point.

Destiné à mourir, je veux descendre au tombeau quitte envers l'honneur

et envers mes sujets. Mais je n'ai aucune ambition. La couronne de

France m'appartient; nulle autre n'a de prix à mes yeux. Je dis plus:

j'aime à faire des heureux. Si, placé sur un trône étranger, je

l'étais assez moi-même pour m'en voir entouré, ma joie ne serait pas

pure. Je dirais: Ce ne sont pas là mes enfants. Une telle proposition

n'a donc rien qui puisse me tenter.

«Faut-il après cela parler de ce que celle-ci a de honteux,

d'offensant; de la démence qu'il y aurait à y prêter l'oreille?

J'accepterais un sceptre étranger des mains du Corse qui insulte au

trône et au palais de mes pères! Je sanctionnerais donc la Révolution!

Je signerais l'arrêt de mort de mon frère, de mon maître!

J'appellerais sur ma tête le sang de tous les miens, d'un million de

Français! Je ne puis m'arrêter plus longtemps à cette pensée; tout mon

sang se soulève contre elle.

«Et quelle couronne m'offre-t-on? Celle d'un pays possédé par les

trois plus puissants souverains de l'Europe, dont un est mon

bienfaiteur. Tenter de le leur enlever, ce serait à la fois une folie

et une ingratitude. Mais j'admets que ce fussent eux-mêmes qui me la

cédassent: peut-on oublier que pendant tout le siècle que cette année

termine, la Pologne fut plutôt une province qu'un État indépendant,

que ses derniers efforts pour conserver sa liberté ont été souillés

par le jacobinisme? C'est assurément un sort digne d'envie que de

régner sur un peuple esclave ou fanatique!

«Je ne pousserai pas plus loin ce raisonnement; c'est de la

proposition elle-même que je veux parler. Elle est, et je crois

l'avoir démontré, extravagante si elle est faite de bonne foi. Mais

peut-on la supposer telle? Bonaparte voudrait aujourd'hui me proclamer

roi héréditaire de Pologne; il désire que je fasse moi-même quelque

ouverture à ce sujet. Si jamais le _timeo Danaos et dona ferentes_ fut

applicable, c'est assurément ici. L'usurpateur m'invite à faire une

première ouverture, sans dire même à qui, et il promet de l'appuyer de

toutes ses forces. Mais comment ne verrais-je pas, en me supposant

d'accord avec lui pour mon propre avilissement, que le premier, le

subit, l'inévitable effet de toute démarche de ce genre serait de me

perdre sans ressource dans l'esprit de l'Empereur de Russie? C'est ce

que Bonaparte voudrait, et en ce moment plus que jamais. En effet,

considérons que Malte a capitulé le 7 septembre[107] et que la lettre

en question est du 14 octobre. Bonaparte, étourdi d'une nouvelle qui

dérangeait les mesures qu'il avait prises envers Paul Ier, craignant

le ressentiment du prince qui pouvait très bien s'offenser de l'offre

vaine qui lui avait été faite, a voulu m'ôter un appui qui, de

nouveau, lui paraissait redoutable. Heureusement, le piège est

grossier.

[Note 107: En route pour l'Égypte, Bonaparte, en 1798, avait

occupé l'île de Malte, où, depuis, des troupes tenaient

garnison. En 1800, désireux de se rapprocher de la Russie et

voulant disposer favorablement le tsar, il lui offrit cette

possession. Mais, avant que son offre aussitôt acceptée eût

pu être suivie d'effet, les Anglais avaient mis le siège

devant Malte. Après une héroïque défense, la garnison dut

capituler.]

«Je conclus que le silence et le dédain doivent seuls répondre à une

insolente et insidieuse proposition, et j'ajoute que si je pouvais

croire un moment à sa sincérité, le seul usage qu'on m'en verrait

faire serait de la dénoncer à Paul Ier.»

Cette note rédigée, nous l'avons dit, au milieu d'un brusque départ,

ne fut pas expédiée. Elle resta dans les papiers du roi comme un

témoignage de son état d'âme au moment où il l'avait écrite. Elle ne

touchait d'ailleurs qu'à l'un des points qui nécessitaient ses

résolutions. Il en était un autre sur lequel il n'était pas moins tenu

de se prononcer. Devait-il, comme le lui conseillait Montesquiou,

écrire une nouvelle lettre à Bonaparte, ou considérer celle qu'il

avait reçue comme une fin de non-recevoir définitive? La question

méritait qu'il y réfléchît longuement. Il espérait que des avis

postérieurs de ses agents le mettraient mieux en état de la résoudre.

Il quitta Mitau sans avoir rien décidé.

Il partait sans savoir encore en quel lieu il se fixerait. Son

ministre à Saint-Pétersbourg, le comte de Caraman, chassé comme lui de

Russie, avait pris les devants. Il se dirigeait vers Berlin, où, par

ordre de son maître, il devait solliciter pour lui un asile à

Varsovie. Mais le roi de Prusse accueillerait-il cette prière? Dans le

doute où il était à cet égard, Louis XVIII ne se hâtait pas.

Accompagné de la duchesse d'Angoulême et du comte d'Avaray, il

voyageait à petites journées, contrarié, par surcroît, dans sa marche

par les rigueurs de l'hiver moscovite, qui rendaient la route aussi

pénible que longue.

C'est au cours de ce lamentable voyage, et probablement à Koenigsberg,

où il fit un séjour d'une semaine, qu'en même temps qu'il recevait

l'autorisation de s'établir à Varsovie sous le nom de comte de l'Isle,

en gardant le plus strict incognito, il apprit l'attentat commis à

Paris, rue Saint-Nicaise, contre la personne du premier consul, dans

la soirée du 24 décembre. Quoique les premiers récits de cette

tentative criminelle fussent unanimes à l'attribuer au parti jacobin,

le roi fut convaincu qu'elle rendait impossible toute négociation

ultérieure, et qu'en conséquence, une réponse à la lettre de Bonaparte

serait sans objet. Mais celles qu'il trouva à Varsovie, en y arrivant

le 22 février, ébranlèrent son opinion. Il y en avait une de

Clermont-Gallerande qui, tout en confirmant la nouvelle de l'attentat,

donnait à entendre que cet événement, dont les jacobins portaient

seuls encore la responsabilité, loin d'éloigner de l'esprit de

Bonaparte l'idée d'une entente avec le roi, l'y rendait plus

accessible en l'éclairant sur les périls dont son gouvernement était

et resterait entouré; qu'en conséquence, il ne fallait pas perdre

espoir. Malheureusement, un post-scriptum tracé en hâte par

Royer-Collard, au bas de cette lettre, en affaiblissait singulièrement

l'argumentation.

«Depuis que la lettre de Saint-Pierre est écrite, et pendant que je

la transcrivais, le gouvernement a acquis la certitude que la

conspiration du 24 décembre et la machine infernale appartiennent aux

chouans et non aux jacobins, comme il l'avait cru avec tout le public.

M. de Bourmont, et tous les chouans amnistiés qui se trouvaient à

Paris, sont arrêtés. L'homme qui en conduisait les chevaux se nomme

Carbon, dit le petit François. Il a été trouvé chez des religieuses

réunies dans une maison de la rue Notre-Dame-des-Champs. Mme Duchesne,

leur abbesse, est aussi arrêtée. Les serviteurs de Votre Majesté sont

profondément affligés de cette découverte.»

Il semble que cette information, qu'allaient confirmer et aggraver les

recherches de la police, aurait dû détruire, dans l'âme de Louis

XVIII, les vagues espoirs qu'avait ranimés la lettre de

Clermont-Gallerande, et le détourner du projet de renouer la

négociation. Il n'en fut rien. Une nouvelle note de sa main nous

prouve que, sans se rendre entièrement à l'avis de ses agents, il ne

croyait plus avec autant de certitude qu'à son départ de Koenigsberg,

à l'absolue impossibilité de traiter.

«C'est une terrible question à résoudre que celle-ci. Que valait-il

mieux endurer de mon sujet, un silence impertinent, ou une réponse

insolente? Mettons à part, pour l'examiner, le juste sentiment de la

dignité blessée, et voyons quelles conjectures nous aurions pu tirer

d'une de ces deux hypothèses, et quelles sont celles que nous

fournissent les faits.

«Si Bonaparte n'avait pas répondu du tout, nous pourrions l'attribuer

à trois causes: orgueil, embarras, prudence. La première est dans le

caractère de l'homme qui, tout le monde le sait, est pétri de vanité;

cela était mauvais, mais n'avait rien de surprenant. La seconde aurait

annoncé de la pudeur et, par conséquent, eût mieux valu. Pour la

troisième, il eût fallu avoir l'âme et les projets de Monck. Je ne

crois pas qu'on pût en tirer une quatrième induction; mais il est

inutile de pousser plus loin l'analyse d'une hypothèse qui n'existe

pas.

«Bonaparte a répondu, me déclare que je ne dois plus songer à rentrer

en France, parce qu'il faudrait marcher sur cent mille cadavres, et

finit par m'offrir assez poliment sa protection. J'ai déjà dit que je

ne m'arrêtais pas à la forme; mais il y a deux manières d'envisager

le fond. Bonaparte a-t-il exprimé celui de sa pensée? N'a-t-il voulu

que voir si j'étais susceptible d'être intimidé par le commencement de

sa lettre et peut-être alléché par la fin? L'ordre dans lequel la

lettre est écrite me ferait pencher vers la première opinion. L'image

des cadavres peut être placée là pour effrayer véritablement celui

dont les discours et la conduite ont prouvé combien il est avare du

sang français, et il est également possible que Bonaparte, persuadé

qu'il me détournera par là de rien entreprendre désormais, soit de

très bonne foi dans les offres, consolantes pour qui se résignerait,

qui terminent la lettre. Si cela est ainsi, il vaudrait beaucoup mieux

qu'il n'eût point écrit, non que je croie Bonaparte assez affermi pour

n'être pas obligé d'en revenir, peut-être trop tard, à moi, mais parce

que, dans la disposition où je le suppose, sa lettre est une insolence

et le familiarise de plus en plus avec l'idée de voir, dans son

souverain, tout au plus son égal.

«La seconde opinion se fonde sur la conduite et les dispositions de

l'évêque d'Autun. Lorsqu'il a demandé à Prudent comment on trouvait à

Mitau le style de Bonaparte, ce pouvait n'être qu'une insultante

raillerie; mais ce qu'il a ajouté me semble le justifier sur ce point.

Si Bonaparte pense ce qu'il écrit, une réplique de ma part ne peut que

l'irriter, et, en ce cas, l'évêque, qui n'a certainement pas envie de

lui donner de l'humeur, loin d'encourager une pareille correspondance,

eût abondé dans le sens du consul et eût tâché de faire sentir à

Prudent que je n'ai rien de mieux à faire que d'accepter ses offres.

Or, si la lettre n'a été écrite que pour m'éprouver, ou, ce qui serait

encore mieux, pour ne pas laisser tomber la correspondance, il vaut

mieux qu'il ait écrit.

«À l'opinion que l'évêque laisse apercevoir, on peut opposer celle que

Le Brun articule nettement. Cet ancien secrétaire du chancelier

Maupeou n'ose pas prendre le ton aussi familier que son collègue, ni

mettre «Monsieur» dans le corps de la lettre; il le place en vedette.

Mais cette inconséquence, car c'en est une au troisième consul

d'employer des formes respectueuses avec moi, n'empêche pas qu'il ne

me conseille la vie privée de bonne foi, ou, du moins, je le crois, et

le rêve de Pologne coïncide avec les offres de Bonaparte, de telle

sorte qu'il est difficile de juger si c'est le roman d'un homme qui a

de grandes idées, ou une sottise de celui qui ne connaît les royaumes

que par la géographie.

«Mais aussi Le Brun est un pauvre homme; il a pu prendre pour bon ce

qui cachait une arrière-pensée, et les questions de l'autre, qui

connaît bien mieux Bonaparte que lui, étant fort postérieures, il se

peut bien que le consul, étonné de mon silence, ait lâché l'apostat

pour rengrainer[108].

[Note 108: C'est-à-dire pour se ménager un moyen de renouer

la négociation.]

«Sa cruauté à l'égard des chefs des royalistes ne prouve rien; elle

est dans son caractère, et si, en effet, ce que je ne puis croire, ils

sont les auteurs de la machine infernale, ou si Fouché est parvenu à

le persuader au Consul, il peut les assassiner sans renoncer à la

restauration. Mais, ce qui est difficile à expliquer, c'est comment

cent mille écus de pension peuvent former l'amalgame d'un _ange de

bonté_ avec un tigre bien connu pour tel.

«Il faut pourtant conclure. Si nous étions sûrs que la lettre fût

véritablement la pensée de Bonaparte, il faudrait rompre une

correspondance qui ne pourrait que m'avilir. Si nous l'étions, au

contraire, qu'il a voulu m'éprouver, ou bien qu'il n'a pas cru pouvoir

entretenir autrement la correspondance, il ne serait pas difficile de

lui faire voir que j'ai l'horreur du sang français, mais que, loin de

l'épargner, l'abandon de mes droits en ferait couler mille fois

davantage; que, s'il en est vraiment avare lui-même, il doit plutôt

ambitionner un rang distingué auprès du trône, que ce trône même, où

il ne peut se soutenir qu'en immolant et jacobins et royalistes; que,

si je le lui cédais, la postérité me traiterait de lâche; que, s'il me

le rend, elle élèvera son nom fort au-dessus de celui de Monck, parce

que le sacrifice sera plus grand; enfin, que je ne sais pas vendre mes

droits.

«Dans l'incertitude où nous sommes, je pense qu'il faut adresser au

Conseil royal ce que, dans la seconde hypothèse, j'adressais à

Bonaparte lui-même. Peut-être faut-il ajouter en peu de mots que je

crois les royalistes incapables d'un lâche forfait, mais que j'en

anathématise l'auteur, quel qu'il soit.»

Le projet éventuel qui apparaît dans cette note ne fut pas exécuté,

faute de moyens pour y donner suite. L'attentat de la rue

Saint-Nicaise avait excité les défiances de Bonaparte contre tout ce

qui était royaliste. La police exerçait une rigoureuse surveillance

sur les partisans du roi, suspectait leur conduite, leurs actes. Les

chefs, pour la plupart, étaient incarcérés, expulsés de Paris,

internés dans des villes lointaines. Qui aurait osé, en de telles

conditions, aller parler des Bourbons à Bonaparte? Les membres du

Conseil royal, menacés dans leur liberté, se dispersaient après avoir

envoyé leur démission. Clermont-Gallerande et Royer-Collard jugeaient

prudent de disparaître. De La Marre se décidait à prolonger son séjour

en Allemagne, en attendant que le roi l'appelât à Varsovie. Enfin,

Montesquiou lui-même, bien qu'il eût refusé, convaincu qu'il n'en

pourrait rien faire, les pouvoirs que Louis XVIII aurait voulu lui

maintenir, portait ombrage à Bonaparte, et, quoiqu'il fût difficile de

voir en lui un conspirateur, était exilé à Menton. Personne n'aurait

donc pu prendre la parole au nom de Louis XVIII, et tout espoir de

négociations nouvelles fut abandonné. La cause royale était pour

longtemps condamnée.

Maintenant, c'est en vain que Louis XVIII tentera de nouveau de

soulever ses sujets fidèles; c'est en vain que Pichegru, Dumouriez et

Willot formeront des projets, se concerteront pour les exécuter; c'est

en vain que l'Angleterre, loin de se laisser décourager par la

défection de Paul Ier, s'engagera plus avant contre la France,

refusera la paix que Bonaparte lui fait offrir, autorisera Wickham à

renouer ses relations avec les royalistes de l'intérieur, les chances

de la royauté n'en seront pas moins anéanties. Et entre tant de faits

dignes de surprise dont fourmille cette histoire, ce ne serait pas le

moins surprenant de voir le roi proscrit conserver l'espoir qu'elles

renaîtront, si l'on ne savait déjà de quelle invincible foi dans le

triomphe définitif de ses droits il était animé.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE SEPTIÈME

LES ÉMIGRÉS ET LE XVIII FRUCTIDOR

I.--Regard en arrière. 1

II.--Le parti royaliste en 1796-1797. 12

III.--L'abbé de La Marre et le marquis de Bésignan. 22

IV.--Le plan des agents de Paris. 37

V.--La catastrophe du 31 janvier 1797. 52

VI.--La disgrâce du duc de La Vauguyon. 69

VII.--Barras et Sourdat. 84

VIII.--Le coup d'État du Directoire. 98

IX.--Les débuts d'une intrigue. 106

X.--Le lendemain de fructidor. 111

LIVRE HUITIÈME

LOUIS XVIII ET MADAME ROYALE

I.--La délivrance. 128

II.--Le consentement de Madame Royale. 143

III.--L'abbé Edgeworth à Blanckenberg. 163

IV.--Fiançailles d'exil. 173

V.--Dissentiments passagers. 187

VI.--Le roi chassé de Blanckenberg. 200

VII.--En route pour Mitau. 212

LIVRE NEUVIÈME

AGITATIONS ET INTRIGUES

I.--Le roi à Mitau. 223

II.--Saint-Priest à Saint-Pétersbourg. 234

III.--Fauche-Borel à Londres. 241

IV.--Les lettres patentes. 247

V.--Pichegru rentre en scène. 256

VI.--Dumouriez royaliste. 271

VII.--La seconde coalition. 277

VIII.--La mission du comte d'Avaray. 288

IX.--La Maisonfort à Saint-Pétersbourg. 299

X.--La fin d'une intrigue. 310

LIVRE DIXIÈME

À LA VEILLE ET AU LENDEMAIN DU DIX-HUIT BRUMAIRE

I.--Le roi et son neveu. 318

II.--De la coupe aux lèvres. 326

III.--Les préparatifs. 342

IV.--Le mariage. 355

V.--Nouvel essai de recours à Bonaparte. 365

VI.--À la veille du dix-huit brumaire. 374

VII.--Les plans de Dumouriez et de Willot. 386

VIII.--Le Conseil royal et sa mission. 402

IX.--Autour de Bonaparte. 417

X.--Les dessous d'une négociation. 433

XI.--Partie perdue. 445

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 41 / 41 段