Monsieur se le tint pour dit et cessa d'insister. Il promit même de

s'entremettre auprès des ministres anglais, à l'effet de faire verser

à d'André des fonds pour le Conseil royal. Mais, soit que l'offense

qu'il ressentait paralysât sa volonté apparente ou sincère, soit que

le gouvernement anglais se fût lui-même choqué du refus, d'André fut

renvoyé à Wickham. Le commissaire britannique, toujours plein de

mauvais vouloir, ne lui accorda rien pour les agents de Paris, tandis

que ceux d'Angleterre étaient gorgés.

Telles furent les suites de l'imprudence qu'avait commise le roi, en

nommant Clermont-Gallerande à Monsieur. Ce n'était pas la seule. Il en

avait commis une autre en engageant Mme d'Anjou à se mettre en rapport

avec l'abbé de La Marre. Bien qu'elle n'ait pas eu des conséquences

aussi graves que la première, il convient de s'y arrêter un moment,

parce que, outre qu'elle met en scène sur ce théâtre si mouvementé de

l'Émigration des acteurs intéressants, elle montre à quelles sources,

dans l'exil lointain auquel les circonstances l'avaient condamné,

Louis XVIII était réduit à puiser les informations qui servaient

ensuite de base à ses jugements et à sa conduite.

Parmi les gardes du corps du prince, qui l'avaient accompagné à Mitau,

il en était un, nommé le chevalier d'Anjou, qui recevait fréquemment

des lettres de France. Elles lui étaient adressées par sa belle-soeur,

Henriette d'Anjou, veuve d'un gentilhomme royaliste tué à l'armée de

Condé, originaire de Normandie, fixée à Avranches avant la Révolution.

Cette jeune femme, dès le début de la guerre vendéenne, s'était jetée

dans le parti du roi et dans les tumultueuses aventures qui se

déroulaient autour d'elle. Les chefs chouans lui devaient, pour la

plupart, d'innombrables services. En les leur rendant, aux dépens de

sa fortune et aux risques de sa vie, elle avait conquis leur amitié.

Louis de Frotté, pour qui elle avait conçu une admiration passionnée,

son lieutenant Henri de Brulard, le comte de Bourmont, lui étaient

ardemment dévoués. La pacification de l'Ouest laissant son zèle sans

objet dans les centres où elle l'exerçait, elle était venue à Paris,

avec le dessein de l'exercer encore, sous le nom de Mme Blondel, qui

était celui qu'avait adopté Frotté pour se mieux dissimuler.

Promptement mêlée aux milieux royalistes de la capitale, habile à

capter la confiance, sachant voir, observer et retenir, elle envoyait

fréquemment à son beau-frère, à Mitau, les résultats de ses

observations, les nouvelles, tout ce qui peut intéresser des exilés.

Le chevalier d'Anjou ayant communiqué ses lettres à d'Avaray, celui-ci

comprit aussitôt que la femme qui les écrivait était femme d'esprit et

de ressources, et qu'on avait tout intérêt à s'assurer son concours.

Dès ce moment, fin de 1799, jusqu'à la fin de l'année suivante[100],

sa correspondance avec d'Avaray est ininterrompue. Par toutes les

occasions et plusieurs fois par mois, elle lui envoie de longs

rapports écrits à l'encre blanche ou au bleu de Prusse «dont l'eau

forte est le réactif». Les desseins des royalistes y sont dévoilés,

les propos du gouvernement répétés. Ce que font et disent Bonaparte,

Fouché, Talleyrand; les entretiens de Bourmont avec eux, la douleur et

la colère qu'excite en ce coeur de femme la mort de l'héroïque Frotté,

les espérances pour la cause du roi, des regrets, des découragements,

des récriminations, des conseils, il y a tout cela dans ces lettres,

où, dans des flots d'inutiles verbiages, apparaissent, par lueurs, des

informations précieuses et des jugements tour à tour désordonnés et

emplis de sagesse.

[Note 100: Elle fut arrêtée au mois de novembre 1800. Il y

avait deux ans que la police la recherchait comme

«correspondante à Paris de tous les centres

révolutionnaires». Des rares pièces conservées d'elle aux

Archives, et qui ne nous disent pas ce qu'il advint d'elle

après son arrestation, il résulte qu'on avait été amené à la

soupçonner de conspiration en recherchant le sieur La

Chapelle, émigré, trente ans, originaire du Berry, accusé

d'avoir participé à des arrestations de diligences. «Elle

déménage tous les trois mois pour dépister la police.» À la

nouvelle de son arrestation, qui fut annoncée à Mitau par la

lettre d'un sieur Nicole, chirurgien, le roi écrivit lui-même

à d'André pour recommander de ne rien épargner pour la

délivrer.]

Telle qu'elle était, cette correspondance attira particulièrement

l'attention du roi, et provoqua parfois son admiration; il y attachait

le plus grand prix[101]. Quant à d'Avaray, c'est de l'enthousiasme que

trahissent ses réponses à la chère, à l'admirable, à la divine

Henriette. Il lui croyait «de si grands moyens», qu'après le départ de

l'abbé de La Marre pour Paris, il regretta de ne l'avoir pas engagé à

se mettre en rapport avec elle et lui avait écrit, le 23 mars, la

lettre dont il a été parlé plus haut, par laquelle le voyageur apprit

que ce n'était pas seulement au chevalier de Coigny que sa présence à

Paris avait été annoncée, mais aussi à une femme qu'il ne connaissait

pas.

[Note 101: Les preuves en abondent dans la correspondance

elle-même. Nous n'en citerons ici qu'une seule. À la mort de

Frotté et de ses compagnons, Mme d'Anjou avait écrit à Mitau

une lettre toute vibrante de colère et de douleur. D'Avaray y

répondit avec effusion en s'associant aux regrets qu'elle

exprimait, et en formulant les siens sous des formes assez

mystérieuses, employées à dessein pour dépister la police

consulaire. «Leur faillite est glorieuse, disait-il pour

finir, et vous pouvez recueillir pour eux des hommages et des

larmes, bien sincères. Quant à vous, chère Henriette, mon

respect et mon intérêt vous sont acquis pour toujours.» À

cette réponse, le roi ajoute en post-scriptum: «J'enlève la

plume à mon ami pour dire à notre chère Henriette, que je

partage bien vivement et avec bien de l'amertume les

sentiments de M. Guérin (d'Avaray) pour elle et pour ses

amis. Henriette ne connaît peut-être pas ma main; mais je me

flatte qu'elle ne méconnaîtra pas mon coeur.»]

Elle le fut encore à un troisième personnage, Cazalès, qui, du moins,

était, celui-là, un ami de l'abbé de La Marre. L'indiscrétion n'en fut

pas moins fâcheuse, puisque Royer-Collard avait formellement déclaré

«que, si Sa Majesté jugeait convenable de charger M. de Cazalès de ses

affaires, ou de l'adjoindre à ceux qui en étaient chargés, ils ne

communiqueraient point avec lui tant qu'il serait à Londres». Elle fut

d'ailleurs provoquée par Cazalès lui-même.

Un de ses amis, lié avec Bonaparte, lui avait écrit à Londres, au mois

de décembre 1799, de la part du premier consul, que, si ses affaires

exigeaient sa présence à Paris, il pouvait y venir sans crainte et

qu'un passeport serait mis à sa disposition. Cazalès ne désirait pas

rentrer. Ses biens étant confisqués, il eût été en France sans moyens

d'existence, tandis qu'en Angleterre il recevait, comme émigré, une

pension du gouvernement anglais. Il n'avait donc pas répondu à son

ami. Mais, celui-ci ayant insisté, il s'était décidé à consulter le

roi. Dans sa lettre, il exposait les motifs qui le retenaient à

Londres. Il ajoutait que, si son passage à Paris était utile à la

cause, il n'hésiterait pas à partir. Supposant qu'un grand dessein se

cachait sous l'offre que lui faisait faire Bonaparte, il reconnaissait

qu'il serait un «canal sûr» pour la correspondance qu'on jugerait

utile d'ouvrir avec le premier consul. «Je n'ai aucun doute sur la

confiance entière que le roi aurait en ma loyauté, et mon caractère

bien connu me fait croire que Bonaparte me regarderait au moins comme

un homme dont il n'a à craindre aucune trahison.»

Ceci posé, Cazalès ne dissimulait pas son peu de confiance dans

l'issue d'une négociation, quel que fût le négociateur. Il rappelait

que personne n'avait d'influence sur Bonaparte, qu'il paraissait peu

sensible à l'amour et à l'amitié; que tel qu'il était, entier de

caractère, défiant, s'enveloppant du plus profond secret, sa femme

elle-même ne changerait pas ses résolutions. «La femme et la fille

favorite de Cromwell étaient royalistes zélées, et leurs prières les

plus ferventes ne purent sauver Charles Ier de l'échafaud. L'histoire

dit que sa fille en mourut de douleur, et cette fille tendrement

chérie, couchée sur son lit de mort, ne put obtenir de son père ni un

regret, ni un pas rétrograde vers son légitime souverain.» Cazalès

n'en demeurait pas moins à l'entière disposition du roi; il partirait

si l'on souhaitait qu'il partît.

Le 15 avril, le roi approuva son voyage: «Je ne saurais avoir un

organe plus digne de ma confiance auprès de quiconque a les moyens et

peut avoir la volonté de me servir. Je me réfère au surplus à ce que

d'Avaray vous mande par cette même occasion.» Ce que mandait d'Avaray

se résume en deux mots. Il invite Cazalès à se mettre en relations

avec de La Marre et le prévient qu'il en avertit celui-ci. À ce

moment, comme nous l'avons dit, les offres d'agir sur Bonaparte

pleuvent à Mitau. Il en vient de toutes parts. «On dirait, observe

d'Avaray, qu'il est accessible de tous côtés.» Le roi, partagé entre

la crainte de compromettre la négociation en multipliant les

négociateurs, et celle de paralyser un instrument efficace auquel il

pourrait être bon de recourir si la démarche de ses agents de Paris

échouait, refuse des pouvoirs, mais promet de les donner s'il lui est

prouvé que les individus qui les lui demandent ne se sont pas vantés à

tort en parlant de leurs moyens d'action.

De cette abondance d'offres de services, qu'elle fût l'effet des

indiscrétions commises ou qu'elle les eût favorisées, résulte la

preuve qu'au mois de juillet 1800, la tentative de Louis XVIII auprès

de Bonaparte était, sinon positivement connue, du moins soupçonnée. À

cette époque, la lettre royale n'avait pas encore été remise à son

destinataire, parti pour l'Italie. Elle était toujours entre les mains

de l'abbé de Montesquiou, considéré par ses deux collègues comme mieux

en état qu'eux-mêmes de la faire parvenir grâce à ses relations avec

des hommes du gouvernement: Lebrun, troisième consul de la République,

jadis son collègue aux États généraux, et l'ancien évêque d'Autun,

Talleyrand, maintenant ministre des affaires étrangères, qui avait,

comme lui, appartenu au clergé. Montesquiou attendait, tergiversait,

ne voulait la remettre qu'avec la certitude qu'elle arriverait

opportunément et qu'elle serait lue avec intérêt, sans humeur. Mais,

dans les salons de Paris, aux armées et jusque dans l'entourage de

Bonaparte, on commençait à en parler. On racontait qu'il en avait ri,

qu'il raillait volontiers la candeur de ce roi détrôné, qui se

flattait d'obtenir de lui sa couronne sans avoir combattu pour la

conquérir. Ces railleries et ces reproches, dont l'écho parvenait à

Louis XVIII, le faisaient bondir de colère, arrachaient à sa plume

indignée cette protestation:

«Qu'est-ce qu'un roi détrôné? L'être du monde le plus respectable,

s'il travaille avec constance et courage à recouvrer ses droits; le

plus méprisable, s'il languit dans une honteuse oisiveté. Buonaparte a

voulu me ranger dans cette seconde classe. Je sais bien que je ne

mérite pas les reproches de mon ennemi, que ma déplorable inaction ne

vient pas de moi. Mais, si la probité peut se contenter du témoignage

de la conscience, il n'en est pas de même de l'honneur. Que disent mes

contemporains, que dira la postérité qui ne sera pas instruite des

entraves que la politique met constamment à ma volonté, ou qui croira

que j'ai pu les surmonter? Elle me mettra au-dessous de Jacques II

qui, du moins, paya de sa personne en Irlande. Cette idée m'est

insupportable, et mon sang bout dans mes veines, toutes les fois

qu'elle se présente à mon esprit. La vie est un passage, la honte ou

la gloire durent toujours. Quelle est donc cette politique qui me

condamne à vivre dans la honte, plutôt qu'à mourir, s'il le faut, au

champ de l'honneur? Croit-on que le sang d'un roi de France soit si

précieux, qu'il vaille mieux tout perdre que d'en hasarder quelques

gouttes? Sans prétendre à un pareil intérêt, je rappellerai que nous

sommes à présent dix appelés à la couronne, et tous en état de la

défendre, et si nous devions tous y périr, quelle maison n'envierait

pas à la nôtre l'honneur d'une si belle fin?

«Mais si l'honneur, le souvenir de mes aïeux, tout ce qui peut agir

sur l'âme d'un homme qui se sent, me font un tourment de mon oisiveté,

la politique même, la saine raison ne me prescrivent pas moins

impérieusement d'en sortir. Jamais roi n'aura eu plus besoin de

considération que celui qui portera la couronne de France après la

Révolution, et certes! c'est un étrange moyen d'en acquérir que de se

laisser passivement replacer sur le trône, ou par les armes

victorieuses des souverains étrangers, ou par la lassitude que les

sujets éprouveront de tant de malheurs, ou même par les efforts de

sujets plus courageux que leur roi. Ce n'est pas ainsi que Henri IV a

mérité le nom de Grand; son seul panache blanc l'a mieux conduit au

trône que ses talents militaires, et l'y a mieux affermi que ses

talents politiques. Et c'est à cinq cents lieues de mes États que je

fais ces réflexions[102].»

[Note 102: Lettre au comte de Panin, 8 avril 1800.]

Les propos contre lesquels protestait, en ces termes, Louis XVIII,

n'étaient pas les seuls qu'on attribuât à Bonaparte. On lui en prêtait

de moins malveillants, ceux-ci par exemple:

--Je pourrais bien rappeler le roi et le faire monter sur le trône.

J'y parviendrais en six mois. Mais à quoi cela servirait-il? La

difficulté n'est pas de rétablir le roi, mais la monarchie.

On prétendait enfin que, disposé à rendre la couronne aux Bourbons,

c'est au duc d'Angoulême qu'il la destinait, après avoir renoncé à la

donner à un infant d'Espagne, et qu'en cela il nourrissait les mêmes

desseins que l'Autriche.

Fondés ou non, ces commérages auxquels on n'ajoutait foi qu'à Londres

et à Mitau, et qu'on y commentait avec passion, ne hâtaient pas la

solution qu'attendait avec impatience Louis XVIII. Il s'étonnait du

retard apporté par ses agents de Paris dans l'accomplissement de leur

mission. «Comment expliquer leur conduite en cette occasion? se

demandera-t-il plus tard. Le malheur prolongé, les espérances toujours

déçues, sont souvent l'écueil de la constance... Au lieu de faire

immédiatement usage de la lettre ou de l'annuler, ils la gardèrent six

ou sept mois en portefeuille. Pendant ce temps, tout fut paralysé pour

les intérêts de l'héritier du trône, tout mis en action pour ceux de

l'héritier de la Révolution. Les puissances étrangères, Paul Ier

lui-même, en entraînant Louis XVIII à Mitau, semblaient concourir aux

vues ambitieuses de Buonaparte, de telle sorte que les agents, qui ne

s'expliquaient pas plus sur le motif de leur inaction que sur celui de

leur résolution tardive, après avoir fait parvenir la lettre du roi,

n'eurent à transmettre qu'une réponse astucieuse et tardive.»

Il y a, dans ces récriminations, une large part d'injustice. L'abbé de

Montesquiou retardait la remise de la lettre sur le conseil des

personnes en rapport avec Bonaparte, dont les récits, en lui révélant

les dispositions du premier consul, lui donnaient à penser qu'elle

serait mal reçue. L'une d'elles était Mme de Champcenetz, veuve de

l'écrivain, collaborateur accidentel de Rivarol, guillotiné sous la

Terreur. Très dévouée au roi, se flattant de posséder la confiance et

l'amitié de Mme Bonaparte, liée avec Montesquiou, cette femme

intrigante et spirituelle ne cessait de lui répéter que ce n'était pas

le moment, qu'il fallait d'abord préparer les voies, se servir à cet

effet de Joséphine, dont elle disait les opinions conformes aux

siennes. Elle lui prêchait la patience; pour donner plus de poids à

son discours, elle lui répétait des propos tenus dans l'intérieur de

Bonaparte par lui ou par sa femme.

Montesquiou apprenait ainsi qu'un matin, le premier consul, en tiers

avec Volney et Cambacérès, leur avait dit:

--Je crois que je serais bien malheureux si j'avais voté la mort d'un

aussi honnête homme que Louis XVI.

En répétant cette réflexion à Mme de Champcenetz, Mme Bonaparte

appuyait sur ce point: «que c'était là le fruit d'un livre sur la

Révolution, qu'elle avait lu à son mari pour la lui faire connaître.»

--Vous n'imaginez pas, ajoutait-elle, combien cette histoire lui est

étrangère, combien il en ignore les anecdotes criminelles. Employé aux

armées, il en a peu suivi les détails. C'est cette ignorance qui a le

plus contribué à l'égarer dans ses choix. Tel homme lui a été vanté

comme homme de talent pour telle partie; il l'a pris sans examen de

son opinion ou de sa conduite antérieure.

Mme de Champcenetz concluait de ce langage que Joséphine était

royaliste, qu'on pouvait compter sur elle, mais qu'il fallait lui

laisser le temps de disposer son mari aux résolutions qu'elle

souhaitait de lui voir prendre. À la faveur de ces raisons,

Montesquiou restait inactif; les membres du Conseil royal laissaient

passer le temps sans donner de leurs nouvelles au roi.

À Mitau, on s'inquiétait de leur silence, des victoires de Bonaparte

et de Moreau, de la paix qui semblait devoir en être la suite, de

l'attitude de Paul Ier, qui, tout en continuant à combler le roi

d'attentions personnelles, persévérait dans le système qu'il avait

adopté, à l'exemple de l'Angleterre et de l'Autriche, et que Louis

XVIII, en le leur reprochant ou en en gémissant, résumait en ces mots:

«Tout pour le roi; rien par lui.» Alors à son impatience succédait

l'irritation, une irritation qu'envenimaient à toute heure les

témoignages de sa détresse financière, son impuissance à secourir ces

émigrés réduits eux aussi à la misère, leurs demandes de secours

pleines d'aveux cruels et humiliants et auxquelles, le plus souvent,

il était contraint de répondre par une fin de non-recevoir. Il

s'exaltait, s'exaspérait, adjurait le tsar de le laisser aller en

Bretagne à la tête d'un corps d'armée russe, composé de seize mille

hommes, qui, depuis la dernière guerre, se trouvait à Jersey;

acceptait de Dumouriez le projet d'une descente en Normandie, dont ce

général était allé entretenir Paul Ier à Saint-Pétersbourg;

encourageait celui de Willot sur le Midi; rêvait de quitter

subrepticement la Russie pour se rapprocher de son royaume; n'y

renonçait que parce que d'Avaray lui objectait qu'il ne serait pas

digne du roi de France de s'en aller au hasard, d'errer par les

chemins, de s'exposer à n'avoir pour asile que des cabarets borgnes,

et enfin projetait de conquérir l'opinion par des publications contre

Bonaparte.

Mallet du Pan venait de mourir. Le roi, qui ne l'aimait pas parce

qu'il le trouvait trop indépendant, trop complaisant pour les

constitutionnels, et souvent trop sévère pour l'Émigration, jetait

alors les yeux sur Rivarol pour défendre la monarchie par la plume.

Rivarol avait émigré «plus par ennui que par peur»; il résidait aux

environs de Hambourg. Il voyait souvent Dumouriez, dont sa soeur était

la maîtresse. Celui-ci, armé de ses confidences, s'était porté garant

de son dévouement à la cause royale. Sur l'ordre du roi, d'Avaray

écrivait à l'illustre publiciste: «En apprenant la mort de Mallet du

Pan, dont le style rocailleux n'eût fait que bruire devant vous, le

roi, qui connaissait les dispositions où vous êtes, rédigea rapidement

une note dont il m'a permis de faire l'usage que je voudrais. Je la

remets entre vos mains, monsieur le comte; c'est votre propriété.»

Cette note précise ce que Louis XVIII attend de Rivarol:

«Voilà Mallet du Pan mort. Tout le monde, à mon avis, peut regretter

sa plume, et personne ne le doit, car le bien et le mal qu'elle a

fait se balancent. Mallet du Pan était pour la royauté à peu près

comme Jean-Jacques pour la religion. Son recto était la profession de

foi du plus pur royaliste; son verso semblait être l'oeuvre d'un des

auteurs de la Constitution de 1791, et, ce qu'il y a de plus

singulier, c'est la constance de sa versatilité. J'écris ceci, ayant

sous les yeux les derniers numéros de son _Mercure britannique_, et je

pensai la même chose, il y a dix ans, en lisant la partie politique du

_Mercure de France_. Quoi qu'il en soit, la littérature politique

éprouve un vide bien difficile à remplir. Mais, surtout, qu'il ne le

soit pas par un de ces petits écrivains

«Soldats sous Alexandre et rois après sa mort.

«Je suis tranquille à cet égard si je vois franchement rentrer dans la

lice celui qui peut seul fixer l'opinion publique. Depuis trop

longtemps, M. de Rivarol gardait le silence. J'ignore s'il travaille

encore à son _dictionnaire_; mais je sais que quand je lui ai vu

entreprendre cette patience qui convient si peu au génie, je me suis

figuré Hercule saisissant les fuseaux d'Omphale. Sans doute, notre

langue aura de nouveau besoin d'être fixée; mais, aujourd'hui, c'est

en l'employant à guérir les maux de la patrie que M. de Rivarol doit

l'enseigner. Royalisme pur, logique serrée, métaphysique profonde,

style clair et élégant, critique fine, plaisanterie agréable et de bon

goût, il a tous les moyens pour réussir dans cette grande entreprise;

j'apprends qu'il veut s'y consacrer; je ne pouvais recevoir une

nouvelle plus agréable. Déjà je crois voir sa plume, bien supérieure à

celle qui écrivit _la Satire Ménippée_, en renouveler les succès,

heureux si, de mon côté, je peux enfin faire sortir l'épée de Henri IV

du fourreau où la plus fausse des politiques la tient enchaînée.»

L'écrit du roi enthousiasma Rivarol et parut devoir exciter sa verve.

Il demanda, du même coup, quelque argent qui, malgré la détresse du

trésor royal, lui fut immédiatement compté. Il proposait de lancer,

pour commencer, un pamphlet contre Bonaparte, ne voulant toutefois le

faire qu'avec l'agrément du roi, de peur «de déranger des

combinaisons». On lui répondit en l'invitant à ne pas se laisser

retenir par cette crainte. On pensait à Mitau que des attaques propres

à ébranler le pouvoir de Bonaparte pouvaient seules le conduire au

parti du roi[103].

[Note 103: Rivarol avait promis beaucoup et donna peu ou même

rien. Le 4 septembre 1800, d'Avaray écrit à Thauvenay,

l'agent royal à Hambourg: «Je suis vivement affligé de voir

M. de Rivarol manquer du courage le plus nécessaire à sa

situation et à la nôtre, et je ne vois que trop que, s'il

s'éloigne de vous, nous courrons grand risque de n'entendre

plus parler ni de lui ni de sa plume. Faut-il donc qu'un

homme qui a tant de talent ait si peu de caractère et de

bonne volonté! J'espère que, parmi les moyens que vous aurez

employés pour le déterminer, vous aurez fait une attaque à sa

délicatesse. En effet, il est peu digne d'un homme qui aurait

des sentiments de se faire donner de l'argent, et d'oublier

aussitôt des engagements pris en conséquence.» Le 18

septembre, nouvelle lettre. Pour combattre la paresse de

Rivarol, on lui a donné un secrétaire, M. des Entelles, à qui

il a dicté un prospectus très alléchant annonçant un journal.

Il veut faire imprimer ce prospectus à Berlin. D'Avaray juge

que ce n'est là qu'une attrape, «un os très sec à ronger.» Il

soupçonne Rivarol de n'aller à Berlin que pour toucher la

pension due aux académiciens qui s'y sont établis. «Ce n'est

pas là notre compte. Je ne vois pas qu'il ait fait imprimer

et répandre son prospectus; il aurait pris un engagement

solennel envers le public. L'amour-propre et l'honneur se

ligueraient contre sa paresse, et c'est ce qu'il veut éviter.

Tout l'ensemble de cette conduite est peu noble, peu délicat,

sent la plume et non l'épée.» Enfin, huit jours plus tard,

d'Avaray déclare que, si le silence de l'écrivain se

prolonge, il ne s'en étonnera pas, puisqu'il y est préparé.

Les historiens de Rivarol, même le plus complet d'entre eux,

M. de Lescure, ont ignoré ces incidents.]

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 39 / 41 段