comprendre pourquoi, si Louis XVIII avait d'abord considéré comme un
peu exagérées les défiances manifestées par Royer-Collard à l'égard de
l'Angleterre, il eut lieu ensuite de se féliciter de s'être
formellement engagé à ne faire connaître ni à son frère, ni au
gouvernement anglais, le nom des membres de son conseil royal, ne
faisant exception que pour le président, et pourquoi, ayant pris cet
engagement, il se fit un point d'honneur de le tenir. Ayant, dans ses
conférences avec l'abbé de La Marre, cédé sur ce point essentiel, il
devait, à plus forte raison, céder sans difficulté sur tous les
autres.
Il consentit à accorder à ses nouveaux agents tous les pouvoirs qu'on
lui demandait pour eux. Il reconnut qu'ils ne devaient élever ni
laisser s'élever aucune discussion sur la forme de la monarchie, mais
qu'il fallait les laisser libres d'adhérer aux conditions «résultant
des idées qui dominaient en France depuis vingt ans», et qui leur
paraîtraient compatibles avec son honneur «comme avec les lois
fondamentales sur lesquelles reposent son autorité et le bonheur de
son peuple». En s'en référant simplement à ces lois fondamentales, le
roi ne se liait en aucun sens. Royer-Collard lui avait écrit que cette
disposition, qu'il considérait comme nécessaire, s'appliquait bien
plus aux temps qui précéderaient la restauration qu'à ceux qui la
suivraient. «Quelques engagements que le roi contracte avec la volonté
de les tenir, il est bien vraisemblable qu'ils seront rompus par la
force des choses.»
Le roi adhérait aussi à ce qu'on proclamât en son nom qu'il ne
distinguerait point entre ses serviteurs du dehors et ceux du dedans,
et que, loin de permettre que les places occupées pendant la
Révolution devinssent un sujet de reproche, elles seraient plutôt un
titre de faveur lorsqu'elles auraient été acceptées dans l'intention
de le servir et de diminuer la rigueur des lois révolutionnaires.
Il résulte de cet ensemble de concessions qu'il était de plus en plus
disposé à sacrifier aux circonstances les déclarations comminatoires
qu'il avait faites jadis. C'était, en réalité, un blanc-seing qu'il
donnait à Royer-Collard. Il y ajouta le droit de recruter pour le
mieux, de concert avec de La Marre, les membres de son conseil, en en
maintenant toutefois la présidence au marquis de Clermont-Gallerande,
s'il consentait à l'accepter. Une autre question se posait. Encore
qu'il fût convenu que les membres du conseil royal de Paris ne
seraient pas nommés à Londres, il était nécessaire d'établir un lien
entre lui et Monsieur, afin de le mettre à même de recourir, le cas
échéant, aux bons offices de ce prince auprès du gouvernement
britannique. Royer-Collard proposait de désigner pour cette fonction
le baron d'André. Réfugié en Allemagne depuis le dix-huit fructidor,
d'André formait, avec le président de Vezet et le général de Précy,
l'agence de Souabe où siégeait à l'occasion l'abbé de La Marre. Entre
les membres de l'agence et Royer-Collard régnait la plus étroite
union; il les considérait comme des hommes graves, prudents et sûrs.
Le président de Vezet était déjà dans le secret; il n'y avait aucun
inconvénient à y mettre d'André, en lui confiant la mission d'être le
porte-paroles du conseil royal de Paris auprès de Monsieur. Le roi
souscrivit sans hésiter à cette proposition.
Quant aux ressources pécuniaires à créer au nouveau conseil, à défaut
des subsides anglais sur lesquels il eût été téméraire de compter, il
était autorisé, si ces subsides étaient définitivement refusés, à
contracter un emprunt de deux millions au taux de cinq pour cent,
remboursable deux ans après la restauration. Le banquier Baboin
s'était engagé à trouver des prêteurs. Enfin, achevant d'exaucer les
demandes de Royer-Collard et de l'abbé de La Marre, le roi consentait
à les mettre en état de négocier, en écrivant lui-même à Bonaparte et
à divers hommes influents, ou, si la négociation échouait, de
provoquer un vaste soulèvement intérieur. À cet effet, il octroyait
des pouvoirs au général Pichegru, au général Willot, qui s'étaient
formellement déclarés pour lui, aux chefs de l'Ouest, de l'Est et du
Midi.
Les écrits rédigés à la requête de de La Marre forment un gros volume.
On y trouve les instructions les plus détaillées, des pouvoirs
positifs ou éventuels, des lettres pour Bonaparte, le consul Le Brun,
le général Moreau, le marquis de Clermont-Gallerande, de Fleurieu,
Benezech, l'ancien ministre de l'intérieur, le baron d'André, la
marquise de Pracomtal, amie de Le Brun. On la remercie de s'être
offerte pour parler à son ami. À Clermont-Gallerande et à Fleurieu, on
demande de faire partie du conseil, au premier de le présider.
La lettre de Bonaparte donna lieu à quelques discussions. Le roi
proposait d'utiliser celle qu'il avait envoyée par le marquis de
Rivière à l'adresse de Berthier. Mais de La Marre, à qui la minute en
fut communiquée, la trouva trop longue. Le roi y substitua celle-ci:
«Depuis longtemps, Général, vous devez savoir que mon estime vous est
acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de reconnaissance,
marquez votre place; fixez le sort de vos amis. Quant à mes principes,
je suis Français; clément par caractère, je le serais encore par
raison.
«Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione et d'Arcole, le conquérant
de l'Italie et de l'Égypte ne peut pas préférer à la gloire une vaine
célébrité. Cependant, vous perdez un temps précieux. Nous pouvons
assurer la gloire de la France. Je dis nous, parce que j'aurai besoin
de Bonaparte pour cela, et qu'il ne le pourrait pas sans moi.
«Général, l'Europe vous observe, la gloire attend, et je suis
impatient de rendre la paix à mon peuple[99].»
[Note 99: Cette lettre et la suivante, datées l'une et
l'autre du 20 février 1800, figurent dans l'ouvrage de Thiers
(tome II, pages 200 et 201). De la manière dont il les
présente, résulte la preuve qu'il a ignoré que la seconde
était adressée à Le Brun, et qu'il a supposé que toutes deux
étaient adressées à Bonaparte. Il eut dû cependant être
frappé de ce double fait qu'elles portent la même date, et
que, dans l'une, le destinataire est appelé _Monsieur_,
tandis que dans l'autre, il est appelé _Général_. En tous
cas, il a tourné la difficulté en imaginant qu'elles ont été
écrites à quelque intervalle l'une de l'autre pour le même
personnage. Afin qu'on ne le contestât pas, il a supprimé la
date de l'une d'elles, ce qui lui permet de raconter que
Louis XVIII, après avoir écrit _une première fois_, se choqua
d'être sans réponse, et, «impatient comme un émigré, écrivit
une seconde lettre encore plus empreinte de la crédulité de
son parti, encore plus regrettable pour sa dignité.» La
vérité, c'est que la lettre que Thiers publie la première
avec sa date était pour Le Brun, dont nous donnons plus loin
la réponse, et la seconde, où la date a été supprimée, pour
Bonaparte.]
Au consul Le Brun, le roi écrit:
«Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes tels que vous,
Monsieur, n'inspirent jamais d'inquiétude. Vous avez accepté une place
éminente, et je vous en sais gré. Mieux que personne, vous savez ce
qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d'une grande
nation. Sauvez la France de ses propres fureurs; vous aurez rempli le
premier voeu de mon coeur; rendez-lui son roi, et les générations
futures béniront votre mémoire. Vous serez toujours trop nécessaire à
l'État pour que je songe à acquitter par des places importantes la
dette de mon aïeul et la mienne.»
La lettre à Moreau prouve que c'est à ses services militaires que le
roi fait appel et qu'il a prévu le cas où Bonaparte refuserait de
jouer le rôle de Monck.
«Général, vos talents militaires vous ont acquis mon estime. Votre
conduite généreuse envers les défenseurs d'une cause qui, au fond du
coeur, est la vôtre, ne vous a pas donné moins de droits à ma
confiance. Elle ne sera pas trompée, j'en suis certain. Vous
n'oublierez pas que, de tous les partis de la France, c'est votre
parti qui a le mieux mérité de son roi. C'est au nom de la gloire que
je vous parle. Mais vous ne pouvez douter de ma reconnaissance aux
importants services que j'attends de vous.»
Suivent d'autres lettres sans nom de destinataire, destinées soit à
des généraux, soit à des fonctionnaires civils. C'est la même langage
que dans les précédentes. Les agents du roi les utiliseront, s'il y a
lieu, en les remettant à qui ils voudront. Celle qui est adressée à
Royer-Collard clôt la série; elle est bien faite pour le payer de ses
peines.
«Je trouve enfin un moyen sûr de vous faire parvenir, Monsieur, les
témoignages de ma satisfaction pour le zèle et le dévouement sans
bornes avec lequel vous me servez. La première récompense que je
puisse vous en donner est de vous fournir les moyens de me servir
encore plus utilement, et je crois atteindre ce but par la place
importante à laquelle je vous destine. Je charge le comte de
Saint-Priest de transmettre par votre organe la liste que m'a remise
de votre part l'abbé André, avec lequel je vous recommande un accord
plus intime que jamais.»
Une lettre adressée au duc de Berry compléta le travail auquel, durant
plusieurs jours, s'était consacré le roi, secondé par ses fidèles
collaborateurs. Le jeune prince était encore à l'armée de Condé. Mais
il gémissait de son inaction, brûlait de combattre en quelque poste
périlleux. La lettre de son oncle allait le combler de joie, en lui
révélant, sous le sceau du secret, qu'il était destiné à figurer en
tête de l'expédition, qu'avec le concours de l'Angleterre, le général
Willot préparait dans le midi de la France: «Je lui envoie aujourd'hui
les pouvoirs militaires pour commander en mon nom; je lui adjoins en
même temps un commissaire civil avec mes pouvoirs sur cette partie.
Mais tous ces moyens sont peu de chose, et le principal ressort
manquerait si l'un de nous ne lui imprimait la vie et le mouvement.
Willot le sent et vous désire pour chef de l'entreprise. Je suis bien
sûr, mon cher enfant, que vous en ressentirez autant de joie que
moi-même.»
Des pouvoirs, des lettres et des diverses instructions que l'abbé de
La Marre emportait en quittant Mitau, le 23 février 1800, il résulte
que c'est un vaste plan d'ensemble, qu'avec l'aide de Royer-Collard,
il était chargé de mettre sur pied, et que ce plan avait pour but
principal la formation, à Paris, d'un conseil pourvu de tous les
moyens pour négocier, soit avec Bonaparte, soit avec des personnages
importants, en vue du rétablissement de la monarchie, ou pour
renverser par les armes le gouvernement consulaire, proclamer le roi
et gouverner jusqu'à son arrivée.
Il ne semble pas toutefois qu'à Mitau, on se soit illusionné sur ce
qu'on pouvait attendre du jeune général qui captivait en ce moment
l'attention admirative de l'Europe. En confiant à l'abbé de La Marre
la lettre que Louis XVIII envoyait à Bonaparte, d'Avaray lui dit
mélancoliquement:
--C'est un billet très cher, joué à une loterie de fort peu
d'espérance.
Quant au roi, lorsque son courageux messager vient prendre congé de
lui, il le charge tout spécialement de recommander à ses agents la
prudence et couronne l'entretien par ces mots:
--Qu'ils n'oublient pas que dans les conditions où ils vont se
trouver, il faut aller à la vague.
Du reste, il ne devait jamais regretter sa démarche. Plus tard, après
l'échec, lorsque la victoire de Marengo d'une part, et d'autre part
l'attentat de nivôse, auront détruit le terrain sur lequel reposaient
ses fragiles espérances, il écrira: «Je fis ce que je devais en
écrivant au Corse. Un nouveau Monck pouvait être caché derrière un
soldat de la Révolution, et Bonaparte n'était pas souillé des derniers
crimes.»
L'abbé de La Marre était parti le 23 février. Dans le courant de mars,
le roi reçut de son frère le compte rendu de l'affaire Coigny-Hyde de
Neuville. Comme dans ce compte rendu Monsieur faisait à peine allusion
au comité anglais formé par ses soins, et déclarait que les pouvoirs
et l'argent qu'il avait remis à Hyde de Neuville n'étaient destinés
qu'à organiser, contre le Directoire, d'après le plan du chevalier de
Coigny, une contre-partie du dix-huit fructidor, le roi ne trouva dans
la lettre de son frère d'autre motif de regrets que l'insuccès de ce
plan. Tout en le déplorant, il sut gré à ce gentilhomme d'avoir tenté
de le remettre sur son trône; il lui pardonna de ne l'avoir pas
consulté, et d'autant mieux qu'au dire de Monsieur, cet insuccès ne
l'avait pas découragé. «Je connaissais sa façon de penser et ses
relations constantes avec notre malheureux frère, mandait-il au comte
d'Artois. Mais je ne croyais pas que par caractère, il fût porté à se
mettre en avant. N'importe, il mérite notre confiance; il ne s'agit
plus que de concilier ce que vous avez fait depuis quatre mois avec ce
que j'ai fait depuis.»
Le roi partait de là pour révéler à son frère la formation du Conseil
royal, en lui avouant qu'il avait choisi pour le présider le marquis
de Clermont-Gallerande, sans savoir d'ailleurs si celui-ci accepterait
cet honneur. S'il le refusait, Coigny était un président tout trouvé;
si Clermont-Gallerande acceptait, il serait toujours possible
d'introduire Coigny dans le conseil, ou, tout au moins, de faire
savoir aux agents qu'il possédait toute la confiance du roi. «Voilà ce
que j'ai trouvé de mieux pour tirer parti de deux bonnes choses.»
En finissant, le roi faisait allusion à l'aventure du drap mortuaire,
étalé sur la façade de la Madeleine; il la jugeait aussi sévèrement
que d'Avaray: «Il est fâcheux qu'une arme aussi puissante que celle
que vous aviez donnée ait été aussi faiblement et aussi inutilement
employée qu'elle l'a été le 21 janvier dernier: si la harangue
d'Antoine n'eût pas fait brûler les maisons des conjurés, la mort de
César eût affermi la République.»
Cette lettre porte la date du 6 avril. Mais déjà, le 23 mars, au reçu
de celle de son frère, Louis XVIII avait fait écrire par d'Avaray à
l'abbé de La Marre, afin de lui faire part de ses intentions
relativement au chevalier de Coigny, et de l'engager à remplir de son
nom l'un des blancs laissés sur la liste du Conseil royal. D'Avaray
insistait sur ce point, que le chevalier de Coigny, outre qu'il était
muni des pouvoirs de Monsieur et de la confiance actuelle de Sa
Majesté, avait joui de celle de Louis XVI, et que son séjour
continuel à Paris pouvait le mettre en état de servir utilement. En
exécutant les ordres du roi qu'il lui avait lui-même suggérés, le
fidèle mais trop impatient d'Avaray ne prévoyait pas l'explosion de
colère qu'ils allaient provoquer parmi les agents de Paris, qui se
voyaient invités, à peine en fonctions, à admettre parmi eux un agent
de Monsieur, au mépris de la promesse formelle qui leur avait été
faite de ne dévoiler sous aucun prétexte leur mission aux émigrés
d'Angleterre.
IX
AUTOUR DE BONAPARTE
En quittant Mitau, l'abbé de La Marre avait fait diligence. Quoiqu'il
eût dû s'arrêter à Augsbourg, en Souabe, pour conférer avec le
président de Vezet et le baron d'André, il était à Paris au
commencement d'avril. Dès son arrivée, il s'occupa de la formation du
Conseil royal. Grâce au travail préparatoire auquel, en son absence,
s'était livré Royer-Collard, il ne fallut que quelques jours pour
mettre ce conseil sur pied. Le marquis de Clermont-Gallerande, cédant
comme à un ordre, au désir exprimé par le roi, accepta la présidence.
Il avait été question de lui adjoindre, nous l'avons dit, l'ancien
avocat général Dambray, ou M. de Fleurieu. Mais Dambray relevant à
peine d'une grave maladie, Fleurieu ne possédant pas les qualités
nécessaires à l'emploi qu'il s'agissait de remplir, Royer-Collard
avait renoncé à recourir à eux. Pour les remplacer, il s'était assuré
du concours de l'abbé de Montesquiou, qui ne figurait pas sur la liste
soumise au roi, mais que son nom, ses opinions, son rôle aux États
généraux, la grande situation qu'il occupait parmi le clergé de
France, rendaient dignes d'y figurer. Faute de pouvoir trouver
aisément un troisième membre, Royer-Collard, qui ne s'était en
principe réservé que d'être secrétaire, avait consenti à siéger
effectivement.
Le conseil se trouva donc rapidement au complet, composé de trois
hommes également dévoués au roi, qui se connaissaient, s'estimaient et
n'auraient aucun mal à marcher d'accord. On sait que, dans la
correspondance avec Mitau, Royer-Collard était déjà désigné sous le
nom d'Aubert; Clermont-Gallerande y entra sous le nom de Saint-Pierre,
et Montesquiou, sous celui de Prudent. Le baron d'André y est appelé
Kilien. Chargé, depuis la fondation de l'agence de Souabe, d'être son
organe auprès de Monsieur et de Wickham, le grand distributeur des
subsides anglais, il devait être aussi l'organe du Conseil royal, sous
la seule réserve de n'en nommer les membres sous aucun prétexte.
À la fin d'avril, ces diverses mesures étaient arrêtées. Le nouveau
conseil, à peine en fonctions, prenait connaissance des volumineuses
instructions du roi, lorsque, dans la matinée du 2 mai, la lettre de
d'Avaray, en date du 23 mars, et relative à l'affaire Coigny, fut
remise à l'abbé de La Marre. Elle excita en lui autant d'irritation
que de surprise. Il y voyait un manquement grave aux engagements du
roi, la preuve que la promesse de garder rigoureusement le secret du
conseil royal était violée. Il courut chez ses collaborateurs; ils ne
furent pas moins indignés que lui de la révélation de sa présence à
Paris, faite si légèrement à Coigny et à Mme d'Anjou, et de
l'invitation qui leur était adressée d'admettre au milieu d'eux «un
homme de l'Angleterre». Ils crurent que leurs noms étaient déjà livrés
à Monsieur, à d'autres peut-être. Ils se trompaient. Le roi n'avait
nommé à son frère que le marquis de Clermont-Gallerande, ce qui
d'ailleurs était déjà trop. Mais ils ne le surent que quelques jours
plus tard. Sur le premier moment, ils déclarèrent d'une voix unanime
qu'ils déclinaient la tâche qu'on leur avait confiée. La réflexion les
ramena au calme; ils résolurent alors d'attendre les ordres du roi
pour se séparer. Mais ils lui envoyèrent leur démission «en forme,
quoique dans les termes les plus respectueux». Elle arriva à Mitau au
lendemain de la victoire de Marengo, qui n'était pas pour avancer les
affaires du roi. La résolution de ses agents lui causa «une peine
profonde». Elle le privait des services d'hommes aussi dévoués que
courageux. «En vain ai-je voulu la regarder comme non avenue, en vain
ai-je même répondu en conséquence, les lettres du courrier suivant
n'ont fait que confirmer et motiver leur démarche, et les succès de
l'usurpateur, d'accord avec nos propres fautes, laissent à celui-ci le
champ libre pour longtemps.»
La réponse de l'abbé de La Marre à d'Avaray ne garde pas la même
mesure que celle des agents. Elle est fiévreuse et irritée.
L'indiscrétion dont il se plaignait l'avait décidé à quitter Paris
sur-le-champ. Il partait le même jour à minuit. Il partait parce qu'il
ne voulait pas rester plus longtemps «entre l'enclume et le marteau»,
ni s'exposer aux questions de Coigny ou aux visites de cette Mme
d'Anjou, dont il entendait parler pour la première fois. Il était las
d'être sans cesse présenté à Monsieur comme un homme dangereux, dont
l'unique but était de contrarier ses volontés; il était las d'être mis
toujours en opposition avec toutes les ambitions et toutes les
intrigues. «N'étant plus ici, il n'y aura plus personne à qui Coigny
ait le droit de demander compte de ce qui s'est fait. Peut-être
m'arrivera-t-il dans huit jours une lettre qui m'ordonnera de le voir.
Ne voulant pas désobéir au roi, je ne veux pas non plus trahir ses
intérêts.» En partant, il conjurait ce double danger.
Il ajoutait que Coigny, qu'on voulait adjoindre au conseil royal,
était bavard, indiscret; vivait «entouré de femmes, pour lesquelles il
n'a pas de secrets»; se donnait publiquement, non comme l'agent de
Monsieur, mais comme celui de Louis XVIII, tirait vanité d'avoir
figuré à ce titre dans les journaux, et cela par ordre de Bonaparte.
Il était l'ami d'un abbé Ratel, homme déconsidéré; de Hyde de
Neuville, de «quelques autres misérables», sans probité, sans
influence, subalternes jadis «de l'abbé Brottier et compagnie,
inscrits en conséquence à la police» et protégés par Dutheil, l'agent
français du roi en Angleterre, un vil intrigant, «à qui il faut des
hommes à projets, qui fassent circuler l'argent, qui le consultent,
lui obéissent, ne lui demandent jamais de compte et le traitent
d'Excellence. Que sont devenus tous les millions qui ont passé par les
mains de ce Dutheil? Que sont devenus les fonds considérables qui ont
été faits à M. de Coigny? Il n'y a pas un homme ici qui ait pu
soupçonner qu'il existât des ressources de ce genre.»
Les «personnages distingués» désignés à la confiance du roi
pouvaient-ils frayer avec cette bande? Pouvaient-ils se compromettre
dans une association qui ne présentait ni sûreté, ni utilité, ni
dignité? «Ces qualifications ne tombent pas sur M. de Coigny, mais sur
les hommes qui ont besoin de son nom, et qui, par lui, seraient
présents à tous nos conseils, à toutes nos délibérations.»
Les colères que révèle cette lettre devaient s'apaiser à la faveur du
temps que nécessitèrent les explications qui furent échangées entre
Mitau et Paris, à la suite de ces incidents. Les membres du Conseil
royal avaient promis de ne se retirer que si le roi les y autorisait;
c'était l'essentiel. Ils apprirent un peu plus tard, qu'après avoir
commis l'imprudence de nommer à son frère le marquis de
Clermont-Gallerande, il s'était renfermé dans un silence rigoureux.
Rassurés de ce côté, le chevalier de Coigny n'ayant pas tenté de se
rapprocher d'eux, et de La Marre, parti de Paris pour retourner à
Augsbourg, n'étant plus exposé à le rencontrer, ils conservèrent leurs
fonctions, tandis que Monsieur, mécontent du mystère qu'on lui faisait
de leur existence, se dépensait en efforts pour le pénétrer.
Au mois de juin, il invita le baron d'André à venir le trouver à
Édimbourg. Après avoir pris les ordres du roi, d'André se rendit à cet
appel. Monsieur commença par lui démontrer la nécessité de transporter
de Paris à Londres l'agence que présidait Clermont-Gallerande. Il
tenait à l'avoir sous la main; il exigea en même temps que les noms
des agents lui fussent livrés. D'André résista; ni prières, ni
récriminations ne purent lui arracher le secret. Monsieur se plaignit
à son frère de ce défaut de confiance. Mais le roi donna raison à
d'André.
«Je lui ai prescrit deux choses: 1º de ne faire qu'une course en
Angleterre et de n'y point transplanter l'agence, ayant double raison
pour cela: la certitude que j'ai du mauvais effet que cette
translation produirait en France et l'impossibilité de soumettre ma
correspondance avec l'agence, qui ne saurait être trop journalière, au
caprice des saisons; 2º de ne point nommer les agents de l'intérieur,
cet ordre étant même de surérogation, puisque l'honneur le lui
prescrit ainsi qu'à moi, à moins qu'eux-mêmes n'y consentent; et, sur
ce point si délicat, vous m'entendez parfaitement, mon cher frère,
quand je vous dirai que, fussé-je entre le trône et l'échafaud, je
dois garder le secret que j'ai promis à ceux qui ont mis ce prix à
leur service.»
Le roi rappelait ensuite à son frère qu'il lui avait nommé, quand il
était encore libre de le faire, la personne à qui il avait offert la
présidence de son conseil, mais qu'il ne pouvait aller au delà, quoi
qu'il pût lui en coûter. Le baron d'André n'avait fait que se
conformer à ses ordres. Il ne se dissimulait pas que cette résistance
de ses agents de l'intérieur déplairait au ministère britannique, dont
elle contrariait les vues, et peut-être à son frère. C'est cependant
sur lui qu'il comptait particulièrement «pour faire sentir qu'un refus
dicté par la probité ne pouvait offenser que ceux qui ne portent pas
ce sentiment dans le coeur», et que les plus grands malheurs
résulteraient du conflit de deux agences, «l'une qui aurait à sa
disposition tout l'argent sans pouvoirs du roi, l'autre ces pouvoirs
sans autres moyens, pour tirer parti des circonstances, que son
courage et son dévouement.»