que tout semblait irréparablement compromis, ait puisé dans ses
appréhensions mêmes l'énergie d'une suprême tentative en faveur de
Dumouriez. Il la fit cependant. Une nouvelle lettre de lui alla porter
à Paul Ier la preuve de ses irréductibles espérances; et ce qui n'est
pas moins fait pour surprendre, c'est qu'à cette démarche, au succès
de laquelle le roi ne croyait peut-être pas, Paul fit droit aussitôt.
Il donna l'ordre de mander Dumouriez à Saint-Pétersbourg, et d'en
avertir Louis XVIII, à qui cet avis rendit courage. On le devine dans
la lettre, touchante à force d'être naïve, qui manifestait sa
reconnaissance: «L'attention que Votre Majesté Impériale veut bien
donner au projet du général Dumouriez réveille mes espérances, puisque
ce projet ouvre un nouveau champ aux généreuses intentions de Votre
Majesté Impériale, et ce qui vient de se passer à Paris ne fait que me
donner une nouvelle ardeur de me montrer digne de la décoration qui
nous est commune. Je laisse à la sagesse de Votre Majesté à juger s'il
ne serait pas à propos de mettre son frère d'armes Louis XVIII en
présence du consul Bonaparte.»
Paul Ier n'exauça pas plus la prière nouvelle de «son frère et cousin»
qu'il n'avait exaucé les précédentes sur le même objet. Le roi,
dépouillé de toute initiative, de tout moyen d'action, n'osant plus
compter sur la réalisation des plans de Willot, se résigna à attendre
les effets du voyage de Dumouriez et ceux de la mission de l'abbé de
La Marre et de Royer-Collard auprès du général Bonaparte, dont, au
même moment, on venait d'apprendre le retour d'Égypte; il avait, à
l'improviste, débarqué le 9 octobre à Fréjus, et, le 16 du même mois,
il était arrivé à Paris. Quoique le roi n'accordât qu'une médiocre
confiance aux pourparlers qu'il espérait voir ses agents engager avec
lui, il y attachait encore quelque prix. Il n'y renoncerait qu'après
s'être assuré que le héros des Pyramides était irréductible.
Peut-être aussi, se flattait-il encore que le tsar n'abandonnerait pas
la coalition où l'Autriche s'efforçait de le retenir. C'est le 13
novembre que l'ambassadeur autrichien en Russie, le comte de Cobenlz,
avait fait connaître à sa cour la décision de Paul Ier. Il recevait
aussitôt l'ordre d'agir pour modifier la volonté du tsar. Mais ce
dernier, excité par les plaintes de Souvarof contre les généraux
autrichiens, résistait à toutes les tentatives de Cobenzl. Dans ses
lettres à Colloredo, Cobenzl déplorait les maladresses commises par
ces généraux. Il demandait à son gouvernement de se prêter aux
fantaisies et aux caprices du tsar. Le 10 décembre, il écrivait: «À
présent, sa grande marotte est l'ordre de Malte. Quelque ridicule,
quelque illégal que soit tout ce qui s'est passé ici à cet égard, je
crois qu'il n'y a pas à hésiter un instant pour nous d'y adhérer
complètement, et de nous faire même un mérite de notre complaisance.
Il est surtout essentiel d'éviter avec le plus grand soin qu'il ne se
passe rien, ni dans les pays héréditaires, ni partout où nous pouvons
avoir de l'influence, de contraire aux intentions maltaises de
Russie.» En même temps, sur le conseil de Cobenzl, l'Autriche hâtait
le mariage d'un de ses archiducs avec une des filles de Paul, pour
rétablir l'alliance politique compromise. Mais ces efforts furent
vains. Cobenzl usa son influence sans profit. En moins de six
semaines, il ne lui restait rien de la faveur dont il avait joui
auprès du tsar, et sa situation devenait si précaire, qu'il demanda
son rappel en disant: «La vie que je mène tient d'un exilé, d'un
prisonnier ou d'un proscrit.»
Il n'y avait donc rien à attendre de ce côté. Mais Louis XVIII s'en
était pas positivement averti, et ses espérances, quoique bien
ébranlées, s'alimentaient encore de tout ce que pouvait produire
d'imprévu la situation compliquée et confuse dont, à la distance où il
se trouvait des événements, il ne pouvait se rendre compte que d'une
manière imparfaite. Un nouvel événement allait tout à coup détruire de
fond en comble ses dernières illusions. Dans les derniers jours de
novembre 1799, on apprenait à Mitau que le 9 du même mois (dix-huit
brumaire), Bonaparte avait vengé les victimes du dix-huit fructidor,
en arrachant le pouvoir aux mains débiles qui le détenaient, et en
fondant, sur les ruines du Directoire et du Corps législatif, un
gouvernement dont il s'était proclamé le chef.
VIII
LE CONSEIL ROYAL ET SA MISSION
Chargé du paquet qu'il devait remettre à l'abbé de La Marre, le
marquis de Rivière avait quitté Mitau le 20 décembre pour se rendre en
Angleterre. Mais, quand il était arrivé à Londres, de La Marre ne s'y
trouvait plus. Reconnaissant l'impossibilité de s'occuper utilement
dans cette capitale des affaires du roi, il avait pris le parti de
passer en France. Rivière n'avait donc pu s'acquitter de son message;
il avait même dû renoncer à le faire parvenir à son destinataire,
ayant appris qu'après un séjour de quelques semaines à Paris, celui-ci
s'était mis en route pour la Russie. Par suite de ce contretemps, les
lettres, les instructions et les pouvoirs élaborés avec tant de soins
se trouvaient sans emploi immédiat. En fait, on n'en parla plus, la
course de l'abbé de La Marre auprès du roi les ayant, comme on va le
voir, rendus inutiles.
C'est à la fin de janvier 1800 qu'il débarquait à Mitau, où il avait
fait une apparition au mois de février de la précédente année. Il y
revenait pour soumettre au roi de nouveaux projets dont ses passages
en Angleterre et en France, ses conversations avec des royalistes, ses
observations personnelles, lui avaient démontré la nécessité.
En Angleterre, il avait constaté de nouveau l'incapacité et
l'étourderie des entours de Monsieur, leur morgue, leur vanité, leurs
indiscrétions, leurs rivalités, leurs défiances envers les meilleurs
serviteurs du roi, leur incessant besoin de tout savoir, de tout
absorber, de tout diriger; leur prétention à imposer leur volonté à
tous les émigrés résidant en Angleterre, à imposer une défense absolue
à ceux qui songeaient à rentrer en France; leur dédain pour l'autorité
royale, qu'au fond de la Russie, le roi, disaient-ils, ne pouvait
exercer et qu'il devait abandonner entièrement à son frère.
Parmi les plus agités et les plus dangereux de ces personnages, il
citait Mgr de Conzié, évêque d'Arras, dont les propos, révélateurs de
son imprévoyance, des folles ardeurs de son royalisme, compromettaient
à tout instant Monsieur, qui lui avait accordé sa confiance. Il
confirmait ce que l'on ne savait que trop à Mitau, c'est qu'il
existait à Londres, grâce à la faiblesse de Monsieur et sous son
patronage, un parti d'opposition toujours appliqué à contrecarrer les
vues personnelles du roi, à dénigrer ses agents, à entraver les
mesures qu'il ordonnait de son propre mouvement, sans avoir pris au
préalable l'avis de son frère. C'est ainsi qu'au moment où le roi
négociait en Russie pour être autorisé à marcher à la tête de l'armée
de Souvarof, qui devait opérer en Suisse, Monsieur, dans le but de s'y
faire envoyer, négociait de son côté avec l'Angleterre, bien qu'il eût
été antérieurement convenu que c'est dans les provinces françaises de
l'Ouest qu'il s'efforcerait d'aller.
Quand de La Marre était arrivé à Londres, il avait constaté avec
surprise et regret que le secret du projet concernant Bonaparte, et
dont Monsieur seul avait reçu la confidence avec l'instante prière de
ne le communiquer à personne, était soupçonné et naturellement blâmé
pour cet unique motif qu'il n'avait pas été préparé à Londres.
L'évêque d'Arras prétendait qu'on n'y pouvait donner suite sans
prévenir les ministres anglais, lesquels étaient, selon lui, «les
véritables ministres de Louis XVIII.» Du reste, il désapprouvait ces
tentatives. Un gentilhomme émigré, lié d'ancienne date avec
Talleyrand, ayant écrit à ce ministre républicain pour essayer de le
gagner au roi, et ayant commis l'imprudence de confesser cette
démarche à Monsieur, Mgr de Conzié, averti par le prince, était
intervenu pour contrecarrer et décourager le négociateur, auquel il
avait reproché de vouloir se faire «recruteur de Bonaparte». L'abbé de
La Marre s'était attristé de ces nouveaux témoignages de la division
du parti royaliste. Mais il n'avait pu qu'en gémir avec son ami
Cazalès, revenu à Londres après l'échec de sa mission en Suisse.
Heureusement, le spectacle plus rassurant qui s'était offert aux yeux
de l'infatigable abbé, à son arrivée à Paris, avait atténué les
fâcheuses impressions qu'il rapportait d'Angleterre. À Paris, il
semblait bien que, depuis brumaire, les royalistes fussent devenus
plus prudents et plus sages. Les agents royalistes, employés avant et
après le dix-huit fructidor, avaient disparu. De ce personnel dont le
roi avait eu tant à se plaindre, il ne restait guère en activité que
Sourdat et Valdèné, auxquels leur zèle persévérant avait fait
pardonner leurs imprudences, et encore n'allaient-ils plus être
employés qu'à de minces besognes. La Villeheurnoy et l'abbé Brottier
avaient payé de la déportation l'honneur d'avoir servi le roi. Le
reste s'était dispersé. La force des choses, les circonstances, une
chance heureuse, avaient mis les affaires de la monarchie entre les
mains d'hommes honorables, appartenant à l'élite sociale, qui s'en
occupaient avec le plus pur désintéressement et avec d'autant plus de
profit pour la cause, qu'ils ne s'étaient pas compromis dans les
intrigues royalistes.
Mis en rapport avec eux par l'intermédiaire de Royer-Collard dit
Aubert, l'abbé de La Marre s'était promptement convaincu que leur
situation dans le monde les rendait dignes, non moins que leurs
qualités morales, de l'entière confiance du roi. Persuadé maintenant
que les maux du pays ne pourraient être réparés que par la
restauration des Bourbons, ils avaient, de concert avec l'envoyé de
Louis XVIII, examiné et discuté les moyens d'y disposer la France; ils
étaient tombés d'accord sur la nécessité d'organiser à Paris un
conseil royal composé seulement de trois ou quatre membres qui ne
seraient connus que du roi, et sur l'opportunité de démarches à
tenter, non seulement auprès de Bonaparte, mais encore auprès de
certains personnages occupant des places importantes dans la
République consulaire. Royer-Collard s'était chargé de rédiger ces
projets, de manière qu'ils pussent être soumis à Louis XVIII, et
l'abbé de La Marre d'aller à Mitau les lui communiquer.
Néanmoins, toujours circonspect et tenant à prouver au roi qu'ils
n'émanaient pas de lui seul, il avait exigé qu'un délégué spécial lui
fût adjoint, qui l'accompagnerait en Russie et y parlerait au nom de
ceux auxquels il convenait d'en laisser l'initiative. Ce délégué des
royalistes de Paris se nommait Mézières. Son rôle, dans la pratique,
n'apparaît pas bien clairement. Néanmoins les documents, quoiqu'ils
parlent peu de lui, le désignent. Ils établissent qu'il se présenta à
Mitau en même temps que de La Marre. Par l'un ou par l'autre,
probablement par tous les deux, le roi fut bientôt au courant du plan
des personnages qu'il appelait déjà «ses agents de Paris».
Avec son ministre le comte de Saint-Priest, et son ami le comte
d'Avaray, il consacra plusieurs jours à l'examen des papiers apportés
par l'abbé. Les motifs qui nécessitaient la formation du conseil
royal, les objets dont ce conseil aurait à s'occuper, les conditions
en lesquelles il s'en occuperait, y étaient longuement exposés et
développés.
«Il faut renverser le gouvernement et lui substituer le gouvernement
monarchique. Après avoir fait proclamer le roi, il faut gouverner
jusqu'à son arrivée. Les hommes qui travaillent à la restauration ne
suffiront pas à gouverner. Il faut donc un conseil pour le moment
présent et un conseil pour le moment à venir. Il faut également des
pouvoirs relatifs au changement qu'on veut opérer; il en faut qui se
rapportent au moment où ce changement aura été effectué. Deux
pouvoirs nécessitent deux instructions aussi distinctes que le double
but qu'on se propose d'atteindre. Les premiers doivent renfermer tout
ce qui est nécessaire pour négocier dignement et utilement; les
seconds, tout ce qui sera utile pour gouverner provisoirement. Il y
aurait trop de dangers et nulle espèce d'avantages à tout confondre.»
Ce qui suivait, c'était la constitution du premier de ces conseils. Il
eût été sans doute préférable qu'un seul homme eût pu réunir toutes
les qualités nécessaires pour mériter et obtenir les pouvoirs du roi;
on se serait rapproché davantage des formes monarchiques, on eût évité
les dissentiments et les indiscrétions. «Mais, après avoir longtemps
cherché, il a fallu renoncer à cette idée simple. Nous avons cru, du
moins (c'est Royer-Collard qui parle), que le nombre de trois était
suffisant, et que, soit qu'il s'agît de conspirer, soit qu'il s'agît
de négocier, il serait dangereux de l'excéder. Le premier doit être un
homme considérable, le second réunir la naissance aux talents; le
troisième pourra suppléer à l'illustration par de grands moyens et une
bonne réputation.»
Le maréchal de camp, marquis de Clermont-Gallerande, émigré rentré,
l'un des défenseurs des Tuileries au 10 août, connu par son dévouement
à la monarchie, semble tout indiqué pour présider le conseil; il
conviendrait mieux à ce poste que le duc de Rohan-Chabot, dont le nom
a été prononcé. Clermont-Gallerande compte de plus nombreuses
relations dans Paris; il a un salon très fréquenté. Pour occuper la
seconde place à côté de lui, on pourrait désigner, soit l'ancien
avocat général au parlement, Dambray, soit le capitaine de vaisseau,
comte de Fleurieu, qui fut ministre de la marine en 1790, et, pour
occuper la troisième, André Jourdan, député des Bouches-du-Rhône aux
Cinq-Cents, ou le savant Quatremère de Quincy, qui a fait partie de la
même assemblée, et qui n'échappa que par miracle, comme son collègue,
aux proscriptions de fructidor. Les hommes que recommande
Royer-Collard ont tous donné des gages à la monarchie. Quant à lui, il
se réserve pour la place de secrétaire du conseil, dirigera les
correspondances, rapportera les affaires et se fera le centre où tout
viendra aboutir.
Il dresse en même temps une liste de personnes qui s'occupent
activement des affaires du roi, et qu'il considère comme de précieux
collaborateurs. Sur cette liste figurent: Peuchet, employé jadis par
le comte de Montmorin, «homme à expédients, auteur d'un dictionnaire
du commerce qui deviendra classique;»--Béquei, premier procureur
général syndic dans la Haute-Marne, député à la Législative, où il
siégeait au côté droit, honoré de la confiance de Louis XVI et de Mme
Élisabeth, «ami du consul Le Brun;»--Beugnot, premier procureur
général syndic dans l'Aube, ayant, lui aussi, fait partie de la droite
dans la Législative. «On lui a fait refuser la légation de Berlin. Il
est conseiller d'État, fort lié avec Beurnonville, Macdonald et
Talleyrand. Il regarde Macdonald comme très propre à jouer un grand
rôle et croit l'y amener;»--l'écrivain Fievée, auteur de divers écrits
qui ont fait sensation, «excellent esprit, président de la section du
Théâtre français en vendémiaire;»--les frères Chéron: l'aîné, membre
du côté droit de la Législative, le cadet, aussi dévoué et plus
capable; «par eux, on a l'abbé Morellet; d'André les regarde comme des
hommes supérieurs;»--Brousse des Faucherets, officier municipal de
Paris, «homme très répandu et très influent;»--Turot, secrétaire
général de la police, républicain converti qui a déjà rendu des
services aux royalistes, appelé probablement à de grands emplois,
«consent à être nommé au roi, ne doit pas être jugé par ce qu'il fera
ou ce que pourront dire de lui les journaux; très lié avec l'évêque
d'Autan, Mme de Staël et Bonaparte; a refusé la place de commissaire
pacificateur dans la Vendée;»--Le Vacher du Plessis et Cayet, membres
de la municipalité de 1791: le premier, président de la section de
l'Arsenal en vendémiaire; le second, accusateur public avant le
dix-huit fructidor; et enfin Desportes, ancien maître des requêtes,
constamment occupé du service de Sa Majesté. On espère aussi se
renforcer du baron de Partz, de l'Assemblée législative, «qu'on dit
extrêmement capable et très influent.»
Tels étaient les concours que Royer-Collard offrait à Louis XVIII. Il
demandait, en même temps qu'un témoignage de confiance pour lui, un
témoignage de satisfaction pour eux. Il faisait remarquer qu'ils
s'offenseraient si on leur offrait un traitement. Tous ou presque tous
avaient figuré dans la Révolution. Mais, loin que ce pût être un
inconvénient, c'était un avantage; les gens du pouvoir se défieraient
moins d'eux que s'ils affichaient des relations trop intimes avec des
royalistes marquants. Aucun d'eux ne voulait être connu, surtout en
Angleterre.
Sur ce point spécial, Royer-Collard écrivait encore:
«Je suis chargé de déclarer expressément que nous ne voulons rien
avoir à faire avec les agents du roi, quels qu'ils soient, qui
résideraient en Angleterre. Nous avons une extrême confiance en M. de
Cazalès. Mais, si Sa Majesté jugeait convenable de le charger de ses
affaires ou de l'adjoindre à ceux qui en sont chargés, nous ne
communiquerions point avec lui tant qu'il serait à Londres.
«Deux motifs nous font une loi de cette déclaration. D'abord, nos
principes: nous ne pouvons croire à la bonne foi des Anglais; nous
voyons que dans toutes les missions qu'ils donnent, ils n'emploient
que des gens incapables, indiscrets et qui n'ont que de l'intrigue
pour tout mérite. En second lieu, nous nuirions essentiellement au
service de Sa Majesté, parce que tout ce qui vient par l'Angleterre
est suspect à Paris et qu'il suffit, pour se discréditer, de paraître
avoir des relations avec les ministres de la Grande-Bretagne. Nous
déclarons que nous ne voulons même pas être amalgamés avec les agents
qui pourraient être nommés par les personnes qui ont la confiance du
roi en Angleterre. Enfin, nous demandons expressément de ne leur être
nommés ni même indiqués en aucune manière.»
Bien que personne plus que le roi ne fût en situation de comprendre et
de partager les défiances exprimées dans cette lettre, elles lui
parurent d'abord excessives. Telle n'eût pas été son opinion s'il
avait eu déjà connaissance d'un événement survenu à Paris à la veille
du dix-huit brumaire, mais qu'il ignorait encore au moment où il
conférait avec l'abbé de La Marre, et dont ce dernier n'avait pu
l'entretenir puisqu'il l'ignorait aussi. À la fin de 1798 ou dans le
courant de 1799, trois royalistes qui se trouvaient en France: le
chevalier de Coigny, le baron Hyde de Neuville et le comte de
Crénolles, avaient entrevu la possibilité de prendre la revanche du
dix-huit fructidor, en renversant le Directoire. À cet effet, ils
avaient élaboré tout un plan basé surtout sur la certitude qu'ils
croyaient fondée, de la complicité de plusieurs ministres, de divers
membres des Anciens et des Cinq-Cents, voire d'une partie de la
garnison de Paris. Ce plan réalisé, ils auraient jugé, d'après les
circonstances, si l'on pouvait proclamer sur-le-champ la royauté ou
s'il était plus sage de conserver provisoirement les apparences
républicaines. En ce cas, ils eussent composé de royalistes le
Directoire, les assemblées, les administrations. Pichegru, auquel, à
son insu, ils destinaient le premier rôle dans cette opération eût été
mis à la tête du Directoire. Bientôt après, on eût rappelé le roi.
Quand les auteurs de ce complot, analogue à celui qu'avait déjoué le
coup de force de fructidor, l'eurent mis sur pied, deux d'entre eux,
Hyde de Neuville et Crénolles, partirent pour Londres afin de
soumettre leur projet à Monsieur, et de lui demander les pouvoirs les
plus étendus, les fonds nécessaires au succès de leur entreprise,
ainsi que le concours de quelques centaines de chouans. Monsieur
communiqua le projet au cabinet anglais. Pitt et lord Grenville
l'approuvèrent, consentirent à verser vingt mille livres sterling,
avec promesse d'en donner encore autant.
À ce moment, Monsieur, tenu par voie indirecte au courant des
premières tentatives auxquelles se livraient, sans prendre conseil de
lui, Royer-Collard et ses amis, voyait avec regret se former à Paris
un nouveau groupe royaliste qui déclarait ne vouloir obéir qu'au roi.
Jaloux de conserver l'influence qu'on lui disputait au profit de son
frère, il trouva, dans le consentement donné par les ministres anglais
au projet Coigny, une occasion favorable pour la ressaisir. À sa
demande, et sous prétexte de veiller à l'emploi des fonds, Coigny et
Hyde de Neuville furent autorisés à former avec des hommes de leur
choix un comité, dit Comité anglais, qui ne relèverait que de Monsieur
ou du commissaire Wickham. Le 12 novembre, Hyde de Neuville et
Crénolles repartaient pour la France, abondamment pourvus d'argent et
de pouvoirs. Mais, pendant qu'ils négociaient à Londres, Bonaparte
avait fait ce qu'ils voulaient faire. Lorsque les agents débarquèrent
en Normandie, le Directoire et les conseils n'existaient plus; les
plans de Coigny se trouvaient anéantis. Ne restait debout que celui du
Comité anglais, qui allait se constituer avec la mission de tirer,
sous la surveillance du gouvernement britannique, le meilleur parti
possible des événements qui venaient de s'accomplir.
Ces intrigues avaient échappé à la perspicacité de Royer-Collard,
comme à celle de l'abbé de La Marre durant son séjour à Paris. C'est
sur des faits antérieurs et non sur celui-ci que se fondait leur
défiance envers tout ce qui venait de Londres. De La Marre n'avait
donc pu parler au roi ni du projet Coigny ni du Comité anglais. Le roi
n'en savait pas davantage, son frère ayant jusque-là négligé de
l'avertir. C'est, en effet, le 15 novembre seulement, que le comte
d'Artois se décida à lui écrire et à lui raconter ce qui s'était
passé. Sa lettre fut confiée au capitaine Popham, que le gouvernement
anglais envoyait en courrier à Saint-Pétersbourg. Mais, forcé par les
glaces de l'Elbe à faire un immense détour par la Norvège, Popham
n'arriva en Russie qu'au commencement de mars, et le roi ne fut
instruit du projet qui avait pour but de le remettre sur le trône que
quatre mois après les événements qui en avaient rendu l'exécution
impossible.
Très mécontent de n'avoir pas été averti plus tôt, il le fut plus
encore d'apprendre l'existence de ce comité anglais formé sans son
aveu. Son mécontentement était d'autant plus légitime qu'alors qu'il
ne pouvait obtenir pour ses propres agents de subsides de
l'Angleterre, elle en comblait les agents de Monsieur ou ceux qui
avaient, comme le général de Précy, la faveur du commissaire Wickham.
En vue d'un soulèvement de la ville de Lyon, qui devait coïncider avec
l'expédition du général Willot dans le midi, Précy avait reçu
cinquante-six mille louis, et on venait de verser vingt mille livres
sterling au Comité anglais; seuls, les agents nommés par le roi
n'obtenaient rien. C'était toujours le même système, ce système contre
lequel le roi ne cessait de protester et qui consistait à lui rendre
son trône sans lui permettre de travailler à le conquérir, pour se
réserver sans doute la possibilité de ne l'y laisser remonter qu'au
prix de conditions onéreuses et humiliantes.
Il convient d'ailleurs de mentionner dès maintenant, pour n'avoir
plus à y revenir, que le Comité anglais, durant sa très brève
existence, ne fit rien qui vaille, gaspilla une part des fonds qui lui
avaient été remis, dut rembourser le reste, et, après avoir envenimé
les dissentiments du parti royaliste, ne servit en réalité que de
pièce à conviction contre les agents qui furent arrêtés plus tard,
encore que tous ces malheureux n'en eussent pas fait partie.
On ne le voit se manifester qu'en une circonstance, quelques semaines
après le dix-huit brumaire. Par ses soins, le 21 janvier 1800, un drap
mortuaire fut étalé durant la nuit sur la façade de la Madeleine; on y
avait attaché une affiche imprimée contenant le testament de Louis
XVI, et au-dessous une déclaration de Monsieur, portant qu'il prenait
pour règle de conduite les sentiments exprimés dans le dernier écrit
de son frère. À propos de cette «pasquinade», que les gazettes
apportèrent à Mitau, d'Avaray écrivait avec amertume:
«Qu'est-ce qu'une pareille démarche--des souvenirs aussi
poignants--quand le résultat n'est qu'un vain spectacle pour quelques
badauds que vingt dragons dissipent? Encore, ne puis-je m'empêcher de
craindre que la farce du drap mortuaire ne serve de prétexte à la
dilapidation de l'argent donné par l'Angleterre pour un meilleur
usage. Tant pour le velours, tant pour le satin, tant pour
l'imprimeur, tant pour les placardeurs; total: vingt mille livres
sterling. Ce n'est pas le premier compte de cette nature que les
agents choisis par l'Angleterre lui auront rendu.»