Il est au moins étonnant que Louis XVIII, en ce moment critique, alors

que tout semblait irréparablement compromis, ait puisé dans ses

appréhensions mêmes l'énergie d'une suprême tentative en faveur de

Dumouriez. Il la fit cependant. Une nouvelle lettre de lui alla porter

à Paul Ier la preuve de ses irréductibles espérances; et ce qui n'est

pas moins fait pour surprendre, c'est qu'à cette démarche, au succès

de laquelle le roi ne croyait peut-être pas, Paul fit droit aussitôt.

Il donna l'ordre de mander Dumouriez à Saint-Pétersbourg, et d'en

avertir Louis XVIII, à qui cet avis rendit courage. On le devine dans

la lettre, touchante à force d'être naïve, qui manifestait sa

reconnaissance: «L'attention que Votre Majesté Impériale veut bien

donner au projet du général Dumouriez réveille mes espérances, puisque

ce projet ouvre un nouveau champ aux généreuses intentions de Votre

Majesté Impériale, et ce qui vient de se passer à Paris ne fait que me

donner une nouvelle ardeur de me montrer digne de la décoration qui

nous est commune. Je laisse à la sagesse de Votre Majesté à juger s'il

ne serait pas à propos de mettre son frère d'armes Louis XVIII en

présence du consul Bonaparte.»

Paul Ier n'exauça pas plus la prière nouvelle de «son frère et cousin»

qu'il n'avait exaucé les précédentes sur le même objet. Le roi,

dépouillé de toute initiative, de tout moyen d'action, n'osant plus

compter sur la réalisation des plans de Willot, se résigna à attendre

les effets du voyage de Dumouriez et ceux de la mission de l'abbé de

La Marre et de Royer-Collard auprès du général Bonaparte, dont, au

même moment, on venait d'apprendre le retour d'Égypte; il avait, à

l'improviste, débarqué le 9 octobre à Fréjus, et, le 16 du même mois,

il était arrivé à Paris. Quoique le roi n'accordât qu'une médiocre

confiance aux pourparlers qu'il espérait voir ses agents engager avec

lui, il y attachait encore quelque prix. Il n'y renoncerait qu'après

s'être assuré que le héros des Pyramides était irréductible.

Peut-être aussi, se flattait-il encore que le tsar n'abandonnerait pas

la coalition où l'Autriche s'efforçait de le retenir. C'est le 13

novembre que l'ambassadeur autrichien en Russie, le comte de Cobenlz,

avait fait connaître à sa cour la décision de Paul Ier. Il recevait

aussitôt l'ordre d'agir pour modifier la volonté du tsar. Mais ce

dernier, excité par les plaintes de Souvarof contre les généraux

autrichiens, résistait à toutes les tentatives de Cobenzl. Dans ses

lettres à Colloredo, Cobenzl déplorait les maladresses commises par

ces généraux. Il demandait à son gouvernement de se prêter aux

fantaisies et aux caprices du tsar. Le 10 décembre, il écrivait: «À

présent, sa grande marotte est l'ordre de Malte. Quelque ridicule,

quelque illégal que soit tout ce qui s'est passé ici à cet égard, je

crois qu'il n'y a pas à hésiter un instant pour nous d'y adhérer

complètement, et de nous faire même un mérite de notre complaisance.

Il est surtout essentiel d'éviter avec le plus grand soin qu'il ne se

passe rien, ni dans les pays héréditaires, ni partout où nous pouvons

avoir de l'influence, de contraire aux intentions maltaises de

Russie.» En même temps, sur le conseil de Cobenzl, l'Autriche hâtait

le mariage d'un de ses archiducs avec une des filles de Paul, pour

rétablir l'alliance politique compromise. Mais ces efforts furent

vains. Cobenzl usa son influence sans profit. En moins de six

semaines, il ne lui restait rien de la faveur dont il avait joui

auprès du tsar, et sa situation devenait si précaire, qu'il demanda

son rappel en disant: «La vie que je mène tient d'un exilé, d'un

prisonnier ou d'un proscrit.»

Il n'y avait donc rien à attendre de ce côté. Mais Louis XVIII s'en

était pas positivement averti, et ses espérances, quoique bien

ébranlées, s'alimentaient encore de tout ce que pouvait produire

d'imprévu la situation compliquée et confuse dont, à la distance où il

se trouvait des événements, il ne pouvait se rendre compte que d'une

manière imparfaite. Un nouvel événement allait tout à coup détruire de

fond en comble ses dernières illusions. Dans les derniers jours de

novembre 1799, on apprenait à Mitau que le 9 du même mois (dix-huit

brumaire), Bonaparte avait vengé les victimes du dix-huit fructidor,

en arrachant le pouvoir aux mains débiles qui le détenaient, et en

fondant, sur les ruines du Directoire et du Corps législatif, un

gouvernement dont il s'était proclamé le chef.

VIII

LE CONSEIL ROYAL ET SA MISSION

Chargé du paquet qu'il devait remettre à l'abbé de La Marre, le

marquis de Rivière avait quitté Mitau le 20 décembre pour se rendre en

Angleterre. Mais, quand il était arrivé à Londres, de La Marre ne s'y

trouvait plus. Reconnaissant l'impossibilité de s'occuper utilement

dans cette capitale des affaires du roi, il avait pris le parti de

passer en France. Rivière n'avait donc pu s'acquitter de son message;

il avait même dû renoncer à le faire parvenir à son destinataire,

ayant appris qu'après un séjour de quelques semaines à Paris, celui-ci

s'était mis en route pour la Russie. Par suite de ce contretemps, les

lettres, les instructions et les pouvoirs élaborés avec tant de soins

se trouvaient sans emploi immédiat. En fait, on n'en parla plus, la

course de l'abbé de La Marre auprès du roi les ayant, comme on va le

voir, rendus inutiles.

C'est à la fin de janvier 1800 qu'il débarquait à Mitau, où il avait

fait une apparition au mois de février de la précédente année. Il y

revenait pour soumettre au roi de nouveaux projets dont ses passages

en Angleterre et en France, ses conversations avec des royalistes, ses

observations personnelles, lui avaient démontré la nécessité.

En Angleterre, il avait constaté de nouveau l'incapacité et

l'étourderie des entours de Monsieur, leur morgue, leur vanité, leurs

indiscrétions, leurs rivalités, leurs défiances envers les meilleurs

serviteurs du roi, leur incessant besoin de tout savoir, de tout

absorber, de tout diriger; leur prétention à imposer leur volonté à

tous les émigrés résidant en Angleterre, à imposer une défense absolue

à ceux qui songeaient à rentrer en France; leur dédain pour l'autorité

royale, qu'au fond de la Russie, le roi, disaient-ils, ne pouvait

exercer et qu'il devait abandonner entièrement à son frère.

Parmi les plus agités et les plus dangereux de ces personnages, il

citait Mgr de Conzié, évêque d'Arras, dont les propos, révélateurs de

son imprévoyance, des folles ardeurs de son royalisme, compromettaient

à tout instant Monsieur, qui lui avait accordé sa confiance. Il

confirmait ce que l'on ne savait que trop à Mitau, c'est qu'il

existait à Londres, grâce à la faiblesse de Monsieur et sous son

patronage, un parti d'opposition toujours appliqué à contrecarrer les

vues personnelles du roi, à dénigrer ses agents, à entraver les

mesures qu'il ordonnait de son propre mouvement, sans avoir pris au

préalable l'avis de son frère. C'est ainsi qu'au moment où le roi

négociait en Russie pour être autorisé à marcher à la tête de l'armée

de Souvarof, qui devait opérer en Suisse, Monsieur, dans le but de s'y

faire envoyer, négociait de son côté avec l'Angleterre, bien qu'il eût

été antérieurement convenu que c'est dans les provinces françaises de

l'Ouest qu'il s'efforcerait d'aller.

Quand de La Marre était arrivé à Londres, il avait constaté avec

surprise et regret que le secret du projet concernant Bonaparte, et

dont Monsieur seul avait reçu la confidence avec l'instante prière de

ne le communiquer à personne, était soupçonné et naturellement blâmé

pour cet unique motif qu'il n'avait pas été préparé à Londres.

L'évêque d'Arras prétendait qu'on n'y pouvait donner suite sans

prévenir les ministres anglais, lesquels étaient, selon lui, «les

véritables ministres de Louis XVIII.» Du reste, il désapprouvait ces

tentatives. Un gentilhomme émigré, lié d'ancienne date avec

Talleyrand, ayant écrit à ce ministre républicain pour essayer de le

gagner au roi, et ayant commis l'imprudence de confesser cette

démarche à Monsieur, Mgr de Conzié, averti par le prince, était

intervenu pour contrecarrer et décourager le négociateur, auquel il

avait reproché de vouloir se faire «recruteur de Bonaparte». L'abbé de

La Marre s'était attristé de ces nouveaux témoignages de la division

du parti royaliste. Mais il n'avait pu qu'en gémir avec son ami

Cazalès, revenu à Londres après l'échec de sa mission en Suisse.

Heureusement, le spectacle plus rassurant qui s'était offert aux yeux

de l'infatigable abbé, à son arrivée à Paris, avait atténué les

fâcheuses impressions qu'il rapportait d'Angleterre. À Paris, il

semblait bien que, depuis brumaire, les royalistes fussent devenus

plus prudents et plus sages. Les agents royalistes, employés avant et

après le dix-huit fructidor, avaient disparu. De ce personnel dont le

roi avait eu tant à se plaindre, il ne restait guère en activité que

Sourdat et Valdèné, auxquels leur zèle persévérant avait fait

pardonner leurs imprudences, et encore n'allaient-ils plus être

employés qu'à de minces besognes. La Villeheurnoy et l'abbé Brottier

avaient payé de la déportation l'honneur d'avoir servi le roi. Le

reste s'était dispersé. La force des choses, les circonstances, une

chance heureuse, avaient mis les affaires de la monarchie entre les

mains d'hommes honorables, appartenant à l'élite sociale, qui s'en

occupaient avec le plus pur désintéressement et avec d'autant plus de

profit pour la cause, qu'ils ne s'étaient pas compromis dans les

intrigues royalistes.

Mis en rapport avec eux par l'intermédiaire de Royer-Collard dit

Aubert, l'abbé de La Marre s'était promptement convaincu que leur

situation dans le monde les rendait dignes, non moins que leurs

qualités morales, de l'entière confiance du roi. Persuadé maintenant

que les maux du pays ne pourraient être réparés que par la

restauration des Bourbons, ils avaient, de concert avec l'envoyé de

Louis XVIII, examiné et discuté les moyens d'y disposer la France; ils

étaient tombés d'accord sur la nécessité d'organiser à Paris un

conseil royal composé seulement de trois ou quatre membres qui ne

seraient connus que du roi, et sur l'opportunité de démarches à

tenter, non seulement auprès de Bonaparte, mais encore auprès de

certains personnages occupant des places importantes dans la

République consulaire. Royer-Collard s'était chargé de rédiger ces

projets, de manière qu'ils pussent être soumis à Louis XVIII, et

l'abbé de La Marre d'aller à Mitau les lui communiquer.

Néanmoins, toujours circonspect et tenant à prouver au roi qu'ils

n'émanaient pas de lui seul, il avait exigé qu'un délégué spécial lui

fût adjoint, qui l'accompagnerait en Russie et y parlerait au nom de

ceux auxquels il convenait d'en laisser l'initiative. Ce délégué des

royalistes de Paris se nommait Mézières. Son rôle, dans la pratique,

n'apparaît pas bien clairement. Néanmoins les documents, quoiqu'ils

parlent peu de lui, le désignent. Ils établissent qu'il se présenta à

Mitau en même temps que de La Marre. Par l'un ou par l'autre,

probablement par tous les deux, le roi fut bientôt au courant du plan

des personnages qu'il appelait déjà «ses agents de Paris».

Avec son ministre le comte de Saint-Priest, et son ami le comte

d'Avaray, il consacra plusieurs jours à l'examen des papiers apportés

par l'abbé. Les motifs qui nécessitaient la formation du conseil

royal, les objets dont ce conseil aurait à s'occuper, les conditions

en lesquelles il s'en occuperait, y étaient longuement exposés et

développés.

«Il faut renverser le gouvernement et lui substituer le gouvernement

monarchique. Après avoir fait proclamer le roi, il faut gouverner

jusqu'à son arrivée. Les hommes qui travaillent à la restauration ne

suffiront pas à gouverner. Il faut donc un conseil pour le moment

présent et un conseil pour le moment à venir. Il faut également des

pouvoirs relatifs au changement qu'on veut opérer; il en faut qui se

rapportent au moment où ce changement aura été effectué. Deux

pouvoirs nécessitent deux instructions aussi distinctes que le double

but qu'on se propose d'atteindre. Les premiers doivent renfermer tout

ce qui est nécessaire pour négocier dignement et utilement; les

seconds, tout ce qui sera utile pour gouverner provisoirement. Il y

aurait trop de dangers et nulle espèce d'avantages à tout confondre.»

Ce qui suivait, c'était la constitution du premier de ces conseils. Il

eût été sans doute préférable qu'un seul homme eût pu réunir toutes

les qualités nécessaires pour mériter et obtenir les pouvoirs du roi;

on se serait rapproché davantage des formes monarchiques, on eût évité

les dissentiments et les indiscrétions. «Mais, après avoir longtemps

cherché, il a fallu renoncer à cette idée simple. Nous avons cru, du

moins (c'est Royer-Collard qui parle), que le nombre de trois était

suffisant, et que, soit qu'il s'agît de conspirer, soit qu'il s'agît

de négocier, il serait dangereux de l'excéder. Le premier doit être un

homme considérable, le second réunir la naissance aux talents; le

troisième pourra suppléer à l'illustration par de grands moyens et une

bonne réputation.»

Le maréchal de camp, marquis de Clermont-Gallerande, émigré rentré,

l'un des défenseurs des Tuileries au 10 août, connu par son dévouement

à la monarchie, semble tout indiqué pour présider le conseil; il

conviendrait mieux à ce poste que le duc de Rohan-Chabot, dont le nom

a été prononcé. Clermont-Gallerande compte de plus nombreuses

relations dans Paris; il a un salon très fréquenté. Pour occuper la

seconde place à côté de lui, on pourrait désigner, soit l'ancien

avocat général au parlement, Dambray, soit le capitaine de vaisseau,

comte de Fleurieu, qui fut ministre de la marine en 1790, et, pour

occuper la troisième, André Jourdan, député des Bouches-du-Rhône aux

Cinq-Cents, ou le savant Quatremère de Quincy, qui a fait partie de la

même assemblée, et qui n'échappa que par miracle, comme son collègue,

aux proscriptions de fructidor. Les hommes que recommande

Royer-Collard ont tous donné des gages à la monarchie. Quant à lui, il

se réserve pour la place de secrétaire du conseil, dirigera les

correspondances, rapportera les affaires et se fera le centre où tout

viendra aboutir.

Il dresse en même temps une liste de personnes qui s'occupent

activement des affaires du roi, et qu'il considère comme de précieux

collaborateurs. Sur cette liste figurent: Peuchet, employé jadis par

le comte de Montmorin, «homme à expédients, auteur d'un dictionnaire

du commerce qui deviendra classique;»--Béquei, premier procureur

général syndic dans la Haute-Marne, député à la Législative, où il

siégeait au côté droit, honoré de la confiance de Louis XVI et de Mme

Élisabeth, «ami du consul Le Brun;»--Beugnot, premier procureur

général syndic dans l'Aube, ayant, lui aussi, fait partie de la droite

dans la Législative. «On lui a fait refuser la légation de Berlin. Il

est conseiller d'État, fort lié avec Beurnonville, Macdonald et

Talleyrand. Il regarde Macdonald comme très propre à jouer un grand

rôle et croit l'y amener;»--l'écrivain Fievée, auteur de divers écrits

qui ont fait sensation, «excellent esprit, président de la section du

Théâtre français en vendémiaire;»--les frères Chéron: l'aîné, membre

du côté droit de la Législative, le cadet, aussi dévoué et plus

capable; «par eux, on a l'abbé Morellet; d'André les regarde comme des

hommes supérieurs;»--Brousse des Faucherets, officier municipal de

Paris, «homme très répandu et très influent;»--Turot, secrétaire

général de la police, républicain converti qui a déjà rendu des

services aux royalistes, appelé probablement à de grands emplois,

«consent à être nommé au roi, ne doit pas être jugé par ce qu'il fera

ou ce que pourront dire de lui les journaux; très lié avec l'évêque

d'Autan, Mme de Staël et Bonaparte; a refusé la place de commissaire

pacificateur dans la Vendée;»--Le Vacher du Plessis et Cayet, membres

de la municipalité de 1791: le premier, président de la section de

l'Arsenal en vendémiaire; le second, accusateur public avant le

dix-huit fructidor; et enfin Desportes, ancien maître des requêtes,

constamment occupé du service de Sa Majesté. On espère aussi se

renforcer du baron de Partz, de l'Assemblée législative, «qu'on dit

extrêmement capable et très influent.»

Tels étaient les concours que Royer-Collard offrait à Louis XVIII. Il

demandait, en même temps qu'un témoignage de confiance pour lui, un

témoignage de satisfaction pour eux. Il faisait remarquer qu'ils

s'offenseraient si on leur offrait un traitement. Tous ou presque tous

avaient figuré dans la Révolution. Mais, loin que ce pût être un

inconvénient, c'était un avantage; les gens du pouvoir se défieraient

moins d'eux que s'ils affichaient des relations trop intimes avec des

royalistes marquants. Aucun d'eux ne voulait être connu, surtout en

Angleterre.

Sur ce point spécial, Royer-Collard écrivait encore:

«Je suis chargé de déclarer expressément que nous ne voulons rien

avoir à faire avec les agents du roi, quels qu'ils soient, qui

résideraient en Angleterre. Nous avons une extrême confiance en M. de

Cazalès. Mais, si Sa Majesté jugeait convenable de le charger de ses

affaires ou de l'adjoindre à ceux qui en sont chargés, nous ne

communiquerions point avec lui tant qu'il serait à Londres.

«Deux motifs nous font une loi de cette déclaration. D'abord, nos

principes: nous ne pouvons croire à la bonne foi des Anglais; nous

voyons que dans toutes les missions qu'ils donnent, ils n'emploient

que des gens incapables, indiscrets et qui n'ont que de l'intrigue

pour tout mérite. En second lieu, nous nuirions essentiellement au

service de Sa Majesté, parce que tout ce qui vient par l'Angleterre

est suspect à Paris et qu'il suffit, pour se discréditer, de paraître

avoir des relations avec les ministres de la Grande-Bretagne. Nous

déclarons que nous ne voulons même pas être amalgamés avec les agents

qui pourraient être nommés par les personnes qui ont la confiance du

roi en Angleterre. Enfin, nous demandons expressément de ne leur être

nommés ni même indiqués en aucune manière.»

Bien que personne plus que le roi ne fût en situation de comprendre et

de partager les défiances exprimées dans cette lettre, elles lui

parurent d'abord excessives. Telle n'eût pas été son opinion s'il

avait eu déjà connaissance d'un événement survenu à Paris à la veille

du dix-huit brumaire, mais qu'il ignorait encore au moment où il

conférait avec l'abbé de La Marre, et dont ce dernier n'avait pu

l'entretenir puisqu'il l'ignorait aussi. À la fin de 1798 ou dans le

courant de 1799, trois royalistes qui se trouvaient en France: le

chevalier de Coigny, le baron Hyde de Neuville et le comte de

Crénolles, avaient entrevu la possibilité de prendre la revanche du

dix-huit fructidor, en renversant le Directoire. À cet effet, ils

avaient élaboré tout un plan basé surtout sur la certitude qu'ils

croyaient fondée, de la complicité de plusieurs ministres, de divers

membres des Anciens et des Cinq-Cents, voire d'une partie de la

garnison de Paris. Ce plan réalisé, ils auraient jugé, d'après les

circonstances, si l'on pouvait proclamer sur-le-champ la royauté ou

s'il était plus sage de conserver provisoirement les apparences

républicaines. En ce cas, ils eussent composé de royalistes le

Directoire, les assemblées, les administrations. Pichegru, auquel, à

son insu, ils destinaient le premier rôle dans cette opération eût été

mis à la tête du Directoire. Bientôt après, on eût rappelé le roi.

Quand les auteurs de ce complot, analogue à celui qu'avait déjoué le

coup de force de fructidor, l'eurent mis sur pied, deux d'entre eux,

Hyde de Neuville et Crénolles, partirent pour Londres afin de

soumettre leur projet à Monsieur, et de lui demander les pouvoirs les

plus étendus, les fonds nécessaires au succès de leur entreprise,

ainsi que le concours de quelques centaines de chouans. Monsieur

communiqua le projet au cabinet anglais. Pitt et lord Grenville

l'approuvèrent, consentirent à verser vingt mille livres sterling,

avec promesse d'en donner encore autant.

À ce moment, Monsieur, tenu par voie indirecte au courant des

premières tentatives auxquelles se livraient, sans prendre conseil de

lui, Royer-Collard et ses amis, voyait avec regret se former à Paris

un nouveau groupe royaliste qui déclarait ne vouloir obéir qu'au roi.

Jaloux de conserver l'influence qu'on lui disputait au profit de son

frère, il trouva, dans le consentement donné par les ministres anglais

au projet Coigny, une occasion favorable pour la ressaisir. À sa

demande, et sous prétexte de veiller à l'emploi des fonds, Coigny et

Hyde de Neuville furent autorisés à former avec des hommes de leur

choix un comité, dit Comité anglais, qui ne relèverait que de Monsieur

ou du commissaire Wickham. Le 12 novembre, Hyde de Neuville et

Crénolles repartaient pour la France, abondamment pourvus d'argent et

de pouvoirs. Mais, pendant qu'ils négociaient à Londres, Bonaparte

avait fait ce qu'ils voulaient faire. Lorsque les agents débarquèrent

en Normandie, le Directoire et les conseils n'existaient plus; les

plans de Coigny se trouvaient anéantis. Ne restait debout que celui du

Comité anglais, qui allait se constituer avec la mission de tirer,

sous la surveillance du gouvernement britannique, le meilleur parti

possible des événements qui venaient de s'accomplir.

Ces intrigues avaient échappé à la perspicacité de Royer-Collard,

comme à celle de l'abbé de La Marre durant son séjour à Paris. C'est

sur des faits antérieurs et non sur celui-ci que se fondait leur

défiance envers tout ce qui venait de Londres. De La Marre n'avait

donc pu parler au roi ni du projet Coigny ni du Comité anglais. Le roi

n'en savait pas davantage, son frère ayant jusque-là négligé de

l'avertir. C'est, en effet, le 15 novembre seulement, que le comte

d'Artois se décida à lui écrire et à lui raconter ce qui s'était

passé. Sa lettre fut confiée au capitaine Popham, que le gouvernement

anglais envoyait en courrier à Saint-Pétersbourg. Mais, forcé par les

glaces de l'Elbe à faire un immense détour par la Norvège, Popham

n'arriva en Russie qu'au commencement de mars, et le roi ne fut

instruit du projet qui avait pour but de le remettre sur le trône que

quatre mois après les événements qui en avaient rendu l'exécution

impossible.

Très mécontent de n'avoir pas été averti plus tôt, il le fut plus

encore d'apprendre l'existence de ce comité anglais formé sans son

aveu. Son mécontentement était d'autant plus légitime qu'alors qu'il

ne pouvait obtenir pour ses propres agents de subsides de

l'Angleterre, elle en comblait les agents de Monsieur ou ceux qui

avaient, comme le général de Précy, la faveur du commissaire Wickham.

En vue d'un soulèvement de la ville de Lyon, qui devait coïncider avec

l'expédition du général Willot dans le midi, Précy avait reçu

cinquante-six mille louis, et on venait de verser vingt mille livres

sterling au Comité anglais; seuls, les agents nommés par le roi

n'obtenaient rien. C'était toujours le même système, ce système contre

lequel le roi ne cessait de protester et qui consistait à lui rendre

son trône sans lui permettre de travailler à le conquérir, pour se

réserver sans doute la possibilité de ne l'y laisser remonter qu'au

prix de conditions onéreuses et humiliantes.

Il convient d'ailleurs de mentionner dès maintenant, pour n'avoir

plus à y revenir, que le Comité anglais, durant sa très brève

existence, ne fit rien qui vaille, gaspilla une part des fonds qui lui

avaient été remis, dut rembourser le reste, et, après avoir envenimé

les dissentiments du parti royaliste, ne servit en réalité que de

pièce à conviction contre les agents qui furent arrêtés plus tard,

encore que tous ces malheureux n'en eussent pas fait partie.

On ne le voit se manifester qu'en une circonstance, quelques semaines

après le dix-huit brumaire. Par ses soins, le 21 janvier 1800, un drap

mortuaire fut étalé durant la nuit sur la façade de la Madeleine; on y

avait attaché une affiche imprimée contenant le testament de Louis

XVI, et au-dessous une déclaration de Monsieur, portant qu'il prenait

pour règle de conduite les sentiments exprimés dans le dernier écrit

de son frère. À propos de cette «pasquinade», que les gazettes

apportèrent à Mitau, d'Avaray écrivait avec amertume:

«Qu'est-ce qu'une pareille démarche--des souvenirs aussi

poignants--quand le résultat n'est qu'un vain spectacle pour quelques

badauds que vingt dragons dissipent? Encore, ne puis-je m'empêcher de

craindre que la farce du drap mortuaire ne serve de prétexte à la

dilapidation de l'argent donné par l'Angleterre pour un meilleur

usage. Tant pour le velours, tant pour le satin, tant pour

l'imprimeur, tant pour les placardeurs; total: vingt mille livres

sterling. Ce n'est pas le premier compte de cette nature que les

agents choisis par l'Angleterre lui auront rendu.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 37 / 41 段