La lettre royale fut expédiée à Thauvenay avec l'ordre de la faire

tenir à Dumouriez. Thauvenay désirait se mettre en relation avec lui.

Par l'intermédiaire de Fonbrune, il lui demanda un rendez-vous,

quelque part où le secret de leur rencontre pût être gardé. Dumouriez

désigna la petite ville d'Elmshorn, sur les bords de l'Elbe, à une

égale distance de leurs résidences respectives. C'est là, dans une

auberge, qu'après divers contretemps, ils se rencontrèrent le 17 août

1799.

Les détails de leur entrevue sont conservés dans la lettre que

Thauvenay envoya à Mitau le lendemain. Chacun d'eux arriva de son

côté: Thauvenay seul, Dumouriez accompagné du chevalier de Gasp, un de

ses parents, émigré français au service du Danemark. Ils se firent

servir à déjeuner dans une chambre, et restèrent ensemble durant trois

heures. Dumouriez lut et relut «avec attendrissement» la lettre du

roi. Il fit le récit des circonstances qui, jusque-là, l'avaient

empêché d'agir d'après les sentiments de son coeur:

--Nous devrions avoir de grandes espérances, dit-il. Mais je crains

toujours que les puissances (et en particulier l'empereur de Russie)

n'aient pas les intentions que nous pourrions souhaiter.

--Moi, objecta Thauvenay, ce que je redoute le plus, ce sont les

factions de l'intérieur, et surtout la faction d'Orléans.

Il mettait brusquement le doigt sur la plaie en exprimant le grand

grief des émigrés contre Dumouriez. Mais celui-ci protesta avec

énergie:

--Soyez sûr, et assurez-en le roi de ma part, que la prétendue

faction d'Orléans n'existe pas, du moins dans le coeur du duc

d'Orléans, avec qui je continue à être en rapports. Quelques

intrigants subalternes abusent, à son insu, de son nom. Je conviens

que c'est un malheur. Aussi, j'ai un plan de rapprochement que je

proposerai au roi. Je suis convaincu que Sa Majesté répondra avec

bonté. Je rendrai publique cette réponse, dont la publicité écrasera

ce parti d'intrigants.

Il ajouta que lorsque le prince et ses deux frères reviendraient de la

Havane, «s'il les trouvait gâtés,» il les surveillerait, et qu'au

besoin il se battrait contre eux. Après cette boutade, il passa à ses

projets, en insistant surtout sur celui qui devait faire du Danemark

l'instrument des royalistes, et qu'il n'abandonnait pas, bien que le

prince de Hesse parût croire que les victoires des alliés enlevaient à

ce plan toute utilité. Il excita l'admiration du crédule et naïf

Thauvenay, en lui décrivant les mouvements d'un corps anglo-danois,

fort de quarante mille hommes, dont lui-même commanderait

l'avant-garde, qui débarquerait sur un point de la côte normande, non

loin de Cherbourg. Les Anglais devaient rester en Normandie, les

Danois marcher sur Paris.

--L'Angleterre est disposée à agir, dit-il encore. M. de Woronzof,

l'ambassadeur de Russie à Londres, pressenti par le ministre de

Danemark, fait espérer l'agrément du tsar. Il ne resterait alors qu'à

mettre la Prusse en mouvement, et sans doute ce ne serait pas

difficile, quoique cette puissance se soit rapprochée du gouvernement

de la République. Elle ne l'a fait que contre son gré. Il insista

aussi sur la nécessité, pour Louis XVIII, d'abandonner Mitau, de se

rapprocher du centre des opérations qui se préparaient.--Qu'il vienne

dans le Holstein, il sera bien reçu.

Cet entretien avait lieu à table. Mais Dumouriez, tout à son sujet, ne

mangeait pas. Thauvenay lui en fit l'observation.

--Il en est des grandes jouissances comme des grandes douleurs,

répondit-il; je ne puis manger.

Il se lança ensuite dans de longs discours qu'il se proposait de faire

entendre au roi. Enfin il demanda un chiffre pour communiquer

librement avec Mitau. Thauvenay lui promit de présenter sa requête à

Saint-Priest. Les deux hommes se séparèrent enchantés l'un de l'autre.

Quelques jours après, le général écrivit à l'agent du roi une lettre

consacrée uniquement à la défense du duc d'Orléans: «Je l'aime parce

qu'il est vertueux, brave et vrai. Il a vécu dans une honorable

pauvreté. Il a voyagé ignoré, inconnu, errant, par conséquent sans

relations, en Suisse, dans les montagnes des Grisons, en Danemark, en

Norvège, en Laponie, en Finlande et en Suède. De là, il est passé dans

les États-Unis d'Amérique, où il réside depuis un an. Quand, par qui,

avec qui, comment aurait-il pu, d'aussi loin et sans argent,

intriguer, comploter avec les scélérats de Paris, qui emploient son

nom peut-être[92]?»

[Note 92: Le duc d'Orléans ne tarda pas à revenir sur le

continent. Au commencement de 1800, il était à Londres. C'est

de là qu'il écrivit à Louis XVIII une lettre, que ses frères,

le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, signèrent

avec lui et qui scella la réconciliation. Nous y reviendrons

dans la suite de ces récits.]

Thauvenay, aussitôt après l'entrevue, s'était empressé d'en rendre

compte au roi. Cette fois, le prétendant ne mit plus en doute ni la

sincérité du repentir de Dumouriez et de sa soumission, ni

l'efficacité de ses projets.

Vers la fin de ce même mois d'août, le général Willot arrivait à

Hambourg venant d'Angleterre. Après avoir perdu son temps à Londres

pendant de longs mois, il avait obtenu enfin, du cabinet de

Saint-James, l'autorisation de passer sur le continent. Mais, de ses

nombreuses sollicitations, accueillies d'abord avec faveur, c'était la

seule à laquelle il eût été fait droit. Pour les autres, on était

resté sur la réserve. On l'avait engagé à s'entendre avec Pichegru, à

se mettre aux ordres de Wickham, à attendre que les circonstances, en

se modifiant, permissent d'utiliser ses talents. Mais les

circonstances seraient-elles jamais meilleures qu'à ce moment où la

marche victorieuse des alliés semblait si bien faite pour justifier et

seconder une insurrection à l'intérieur de la France? Willot ne le

pensait pas. Aussi, cherchant à vaincre les difficultés que lui

créaient les hésitations, les lenteurs de l'Angleterre, rêvait-il de

recourir aux bons offices de la Russie.

En arrivant à Hambourg, il écrivit à Mitau. Il demandait au roi

d'intervenir en sa faveur auprès du tsar. Le roi s'empressa d'accéder

à sa demande. Le 9 septembre, il s'adressait en ces termes à Paul Ier:

«Votre Majesté Impériale ne penserait-elle pas qu'il pourrait être

avantageux de permettre au général Willot, d'après son voeu, que je

connais plus particulièrement, d'aller s'offrir au prince italique

Souvarof[93], pour le moment où il pourra se rendre utile dans la

Provence et le Languedoc? Indépendamment de l'intérêt général que

Votre Majesté Impériale prend à tout mon royaume, le sort des

provinces méridionales, et en particulier de Marseille, ne peut être

indifférent au grand-maître de Malte. C'est spécialement à ce titre

que je lui demanderais de rapprocher de ces contrées le général

Willot, que les royalistes, qui y sont en grand nombre, connaissent

déjà avantageusement et désirent avec ardeur.»

[Note 93: À la suite de ses victoires en Italie, Souvarof

avait été créé prince Italijski.]

En attendant le résultat de ses demandes, Willot, à Hambourg, vivait

très retiré. Il voyait peu les émigrés. Dans ses rares rapports avec

Thauvenay, il témoignait d'une extrême retenue[94]. Seul le prince de

La Trémoïlle eut raison de sa discrétion. Louis de La Trémoïlle, venu

accidentellement à Hambourg, après avoir joué vingt fois sa vie pour

servir, dans Paris, les intérêts du roi, connaissait Willot. Leurs

relations dataient des journées antérieures au 18 fructidor, des

intrigues royalistes, dans lesquelles ils s'étaient rencontrés. Willot

s'ouvrit à lui avec abandon de ses perplexités, de ses craintes, de

ses espérances. À la suite de l'un de ces entretiens qu'ils avaient

fréquemment ensemble, La Trémoïlle lui offrit de le mettre en rapport

avec Dumouriez. Willot accepta[95].

[Note 94: Thauvenay signala au roi la discrétion de Willot.

Le 12 septembre, Saint-Priest lui répondait: «Je suis étonné

que le général Willot ait usé de retenue avec vous. Le duc

d'Harcourt, qui l'a vu à Londres, a été satisfait de son

langage. J'ai regret de ne vous avoir pas prévenu. Vous

auriez engrainé de là avec lui.»]

[Note 95: Le 3 septembre, Dumouriez écrit à Thauvenay: «Le

prince de La Trémoïlle, qui est lié avec le général Willot,

vient de me mander qu'il est actuellement à Hambourg. J'écris

au prince qu'il me l'amène ou me l'envoie sur-le-champ,

puisqu'il se croit sûr de lui, pour que nous concertions

ensemble quelles sont les ressources qu'il a dans le Midi, où

il a commandé, et quelles sont les mesures à prendre pour y

organiser un corps et former un plan qu'il puisse concerter

ensuite avec les insurgés du Languedoc, des Cévennes et de

Lyon. Je crois que Sa Majesté peut d'avance proposer à

l'Empereur de Russie d'envoyer Willot à l'armée du général

Souvarof.»]

Dès leur première entrevue, les deux généraux se confièrent les

opérations qu'ils préparaient l'un et l'autre. C'est ainsi que Willot

apprit qu'avant qu'il eût songé à recourir aux bons offices de la

Russie, Dumouriez les avait déjà sollicités. Quoiqu'il n'eût encore

reçu de Mitau aucune réponse à cet égard, il reconnut qu'il serait

sage de chercher d'un autre côté ses moyens d'action. Dumouriez

fortifia sa conviction en lui révélant le plan danois et ce que

lui-même attendait de la Russie pour la réussite de ce plan. L'idée de

s'adresser à l'Autriche sortit de ces conférences. Les armées

autrichiennes occupaient l'Italie du côté de Turin, de Gênes et de

Nice. Il leur était aisé de faciliter l'entrée de Willot dans le midi

de la France. Dumouriez et Willot pensaient que les Impériaux ne s'y

refuseraient pas, surtout si l'Angleterre appuyait les démarches de

Willot.

Le plan militaire de ce dernier fut soumis à un examen approfondi. La

brillante imagination de Dumouriez y ajouta, le modifia, le

transforma. Il fallait, selon Willot, profiter des dispositions des

provinces méridionales pour y former une armée insurrectionnelle.

Cette armée obligerait le Directoire à de nouveaux efforts,

accroîtrait ses embarras et ses dangers, l'obligerait à diviser son

attention et ses ressources, à éparpiller les forces militaires qu'il

rassemblait pour résister aux alliés. Dumouriez, qui reconnaissait à

Willot «de la probité, du talent, du courage», et qui le tenait «pour

un ennemi de Bonaparte», approuvait ses idées. Mais, à son avis, il

fallait un secours étranger.

--On eût hésité à l'accepter contre la République, disait-il; on

l'acceptera contre Bonaparte.

Il raisonnait dans l'hypothèse du prochain retour de ce général encore

en Égypte. Il prévoyait que les troupes royales et les alliés auraient

à se mesurer avec lui. À son avis, l'attaque devait se produire sur

les côtes de Provence, au moment où les Impériaux menaceraient les

frontières d'Italie. Tandis que Précy soulèverait les Lyonnais, Willot

apparaîtrait dans le Midi «avec de l'argent». Dès qu'il s'y serait

recruté des partisans, il y serait rejoint par six mille Basques qu'il

disait disposés à répondre à son appel et par trois mille soldats

étrangers placés sous le commandement d'un général français. Cette

petite armée débarquerait aux Martigues. Le long des côtes, une

flottille protégerait ses opérations. Le duc de Berry, parti de Naples

avec de l'artillerie légère et des munitions, viendrait occuper le

port de Cette pour assurer les communications avec l'Italie et

l'Espagne. Il débarquerait à son tour, unirait ses forces à celles de

Willot. Ils se porteraient sur le Pont-Saint-Esprit, où ils

s'empareraient de la citadelle, pousseraient ensuite jusqu'à

Saint-Étienne pour tendre la main aux Lyonnais. Alors on tiendrait

tout le Midi. Comme en même temps, le comte d'Artois se serait emparé

de Saint-Malo et de Lorient, Dumouriez de Cherbourg, Pichegru de

Besançon, le gouvernement républicain cerné de toutes parts serait

perdu.

Avec la précision de son esprit, son expérience des choses militaires,

Dumouriez voyait dans l'exécution de ce plan, savamment combiné, un

moyen certain d'en finir avec les ennemis du roi, de rétablir celui-ci

sur son trône et d'épargner à la France une invasion étrangère, car il

suffirait que les alliés restassent sur les frontières sans les

franchir, quoique sans cesser de les menacer, pour mettre les pouvoirs

républicains à la merci de l'insurrection royaliste.

À ces vues, Willot, encore qu'il les eût inspirées et qu'il les

partageât, présentait deux objections, l'une purement stratégique,

l'autre tirée de raisons d'une autre nature, dont l'expression était

comme un écho de son patriotisme affaibli ou aveuglé. Il ne voulait

pas opérer le débarquement aux Martigues, «une crapaudière sans

enceinte,» et Dumouriez lui conseillait alors de débarquer à Arles, où

lui, Willot, comptait des partisans. Puis il répugnait à admettre dans

sa petite armée autre chose que des Français:

--Mais, si vous n'avez que des Français, s'écriait Dumouriez, vous

recommencerez la chouannerie, et nous devons l'éviter, car c'est elle

qui a tout perdu.

Il n'en fallait pas davantage pour dissiper les répugnances de Willot.

Il se déclara prêt à combattre. Il ne s'occupa plus que de se ménager

l'appui de Wickham auprès de la cour d'Autriche. Il quitta Hambourg

pour se rapprocher de l'agent anglais, qui résidait en Suisse, et de

Pichegru avec lequel il voulait aussi se concerter.

En engageant Willot à rechercher le concours de l'Autriche plutôt que

celui de la Russie, Dumouriez avait eu surtout en vue d'écarter un

rival qui pouvait, en manoeuvrant sur le même terrain que lui,

entraver son action, lui susciter des difficultés. Mais il le poussait

dans une voie funeste et stérile. Le cabinet de Vienne, on l'a déjà

vu, se souciait peu des Bourbons. Sa politique avait pour base unique

le désir de conquérir l'Italie et de s'agrandir en Allemagne. Il avait

donné, il devait donner encore trop de preuves de son indifférence, en

ce qui touchait les intérêts de la dynastie de Louis XVIII, pour qu'il

fût politique de compter sur son appui.

Dumouriez raisonnait avec plus de sagesse quand il détournait Willot

de s'adresser à la Russie. Quoique animé de sentiments plus

bienveillants pour le roi légitime que l'Angleterre et l'Autriche, le

tsar ne croyait pas plus que ces deux puissances à l'opportunité d'une

intervention des royalistes avant la victoire des armées alliées. À

son avis, Louis XVIII devait entrer en France derrière ces armées et

non à leur tête. Pénétré de cette conviction, il résistait aux

instantes sollicitations du roi, qui rêvait d'imiter Henri IV et de

conquérir son royaume. Pour les mêmes causes, et bien qu'il eût été

averti des dispositions et des desseins de Dumouriez, il ne se

pressait pas d'en tirer parti. Il était encore moins disposé à

permettre au général Willot de rejoindre le corps de Souvarof. Son

silence en fournissait la preuve à Louis XVIII, dont la lettre en

faveur de Willot restait sans réponse.

Dumouriez n'en persistait pas moins dans l'espoir d'être traité

favorablement. Il activait ses démarches. Il avait supplié Louis XVIII

d'être auprès de Paul Ier l'interprète de son désir. Il s'était fait

présenter par Thauvenay au comte de Mouravief, ministre de Russie à

Hambourg. Il s'efforçait d'intéresser ce diplomate à sa cause. Il le

voyait fréquemment, l'entretenait de ses projets. Pour gagner sa

confiance, il lui communiquait les renseignements que, par Fonbrune ou

d'Angély, il recevait sur ce qui se passait chez Reinhart, le ministre

de la République française. Il employait encore d'autres influences.

Mme de Beauvert, qui vivait avec lui, écrivait à son frère Rivarol

pour obtenir qu'il contribuât «à tirer Dumouriez de son

obscurité[96]». Mais cette activité se déployait sans profit.

[Note 96: La démarche eut peu de succès: «L'opinion a tué

Dumouriez lorsqu'il a quitté la France, répondit Rivarol.

Dites-lui donc en ami de faire le mort. C'est le seul rôle

qu'il lui convienne de jouer. Plus il écrira qu'il vit, plus

on s'obstinera à le croire mort.» (Voir l'intéressant volume

de M. de Lescure sur Rivarol.)]

À la fin d'octobre, Dumouriez recevait de Saint-Priest une nouvelle

lettre datée du 6 du même mois, en réponse aux siennes et qui met en

lumière le véritable caractère des relations de Louis XVIII avec Paul

Ier.

«Il faut voir notre inconcevable position pour la comprendre, écrivait

Saint-Priest, et je ne pourrais sûrement vous dépeindre à quel point

nous sommes entravés ici. Mais croyez sur ma parole qu'on ne nous

communique de Pétersbourg que des vues générales, encore avec

parcimonie, parce qu'il ne nous est permis d'avoir personne sur les

lieux pour y parler de nos affaires[97], et que tout est borné à des

lettres directes entre les deux grands personnages, dont l'un doit

sacrifier des détails pour être lu et obtenir des réponses très

sommaires. Il est étonnant que, malgré tant de réticences, nous ne

puissions mettre en doute la bonne et sincère intention du tsar de

rétablir le roi sur son trône le plus tôt possible. Il y serait déjà

probablement, si la cour de Vienne n'avait préféré d'aller pied à pied

pour s'assurer de l'Italie et se mettre à l'abri d'un revers.

Actuellement qu'elle possède toute la partie septentrionale, elle veut

avoir le temps de pétrir la pâte qu'elle a sous la main, afin de

s'arrondir à sa guise en Italie, et probablement en Allemagne, en

revenant à l'échange de la Bavière contre les Pays-Bas. C'est en

conséquence, qu'elle voudrait remettre au printemps l'entrée en

France. Mais il faut espérer que Souvarof ira plus vite en Suisse

qu'elle ne le présume et que la saison se prêtera à ses efforts,

quoiqu'il y ait peu d'apparence de succès cette année. Dieu sait

comment Willot pourra pénétrer jusqu'au général russe. Nous avons

écrit à Saint-Pétersbourg, mais sans grand espoir qu'on y fasse

attention.»

[Note 97: C'était avant que M. de Caraman eût été accrédité à

Saint-Pétersbourg comme représentant du roi de France.]

Saint-Priest conseillait donc à Dumouriez d'écrire directement à

l'Empereur de Russie pour se mettre à ses ordres et de l'avertir qu'il

envoyait à Louis XVIII copie de sa lettre, ce qui permettrait à ce

dernier de l'appuyer: «Sans cela, ajoutait Saint-Priest, nous ne

pouvons pas nous servir de vous ouvertement, crainte qu'on le trouve

mauvais à Pétersbourg, car il faut que vous sachiez qu'on veut bien

s'occuper de nous, mais qu'on nous traite comme des enfants qu'on

soigne sans leur faire part des moyens ni les consulter sur le

choix... Je dois vous dire, pour ajouter à nos embarras, que celui du

manque d'argent n'est pas petit. Nous espérons à une ressource

prochaine, et elle viendrait à temps pour votre voyage de Russie, s'il

avait lieu. Mettez toute votre adresse à faire naître à l'Empereur

l'envie de vous voir, mais n'y mettez du nôtre que ce qu'il faut pour

montrer que vous êtes dévoué à la cause royale sans paraître entrer

dans nos vues d'opérations.»

La vieille expérience de Saint-Priest donnait à ses avis une autorité

à laquelle Dumouriez se serait rendu sans hésiter, si déjà, obéissant

à sa propre inspiration, il ne les avait devancés. Quand il reçut la

lettre que l'on vient de lire, il en avait remis une à Mouravief à

l'adresse du tsar. Mouravief s'était empressé de l'expédier à

Saint-Pétersbourg. Le roi, qui en avait reçu copie, l'appuya dans les

termes suivants:

«Le général Dumouriez m'a fait passer, comme il l'annonce à Votre

Majesté Impériale, copie de la lettre qu'il a pris la liberté de lui

écrire. C'est à la sagesse de Votre Majesté Impériale à juger si la

proposition qu'il fait d'aller se mettre à ses pieds est convenable,

et si son accès auprès de la cour de Danemark, ses liaisons avec le

prince Charles de Hesse, ses connaissances militaires et politiques en

général, celles qu'il possède en particulier sur le théâtre de la

guerre actuelle, et les partisans que sa réputation est en état de lui

faire, peuvent le rendre utile au succès de la cause que Votre Majesté

Impériale défend avec tant de grandeur d'âme. Mais je ne puis me

refuser à lui rendre le témoignage qu'il invoque. Je crois son retour

à ses devoirs d'autant plus sincère qu'il a été volontaire et

nullement provoqué. J'en ai consigné la preuve dans la lettre qu'il

cite avec beaucoup trop d'éloges; je l'ai mandé dans le temps à Votre

Majesté Impériale, et je le lui répète bien volontiers aujourd'hui.»

Malheureusement pour la cause du roi, ces lettres arrivèrent à

Saint-Pétersbourg en même temps que de très graves nouvelles du

théâtre de la guerre. Dans la journée du 19 septembre, le général

Brune, chargé de défendre la Hollande contre les quarante mille

Anglo-Russes que commandait le duc d'York, les avait chassés de leur

position d'Alkmaer, en leur faisant subir de terribles pertes, bloqués

dans les dunes et si rigoureusement enserrés de toutes parts, qu'il ne

leur restait d'autre issue qu'une capitulation[98].

[Note 98: Elle fut signée le 18 octobre.]

Six jours plus tard, le 26 septembre, sur un autre point de l'Europe,

à Zurich, Masséna mettait en déroute les armées de Russie et

d'Autriche, placées sous les ordres de Korsakof. Puis, tirant

admirablement parti de ces avantages, il s'était porté à la rencontre

de Souvarof, qui arrivait d'Italie; il lui avait infligé une sanglante

défaite, vengeant ainsi les récents échecs de nos armes à la Trebia et

à Novi, et changeant la face de la guerre.

Douloureusement surpris par ces revers inattendus, Paul Ier, qui

croyait Souvarof invincible, les avait attribués à la mauvaise foi de

ses alliés autrichiens. Sous l'empire de sa colère, il s'était

brusquement décidé à rappeler ses armées, à déserter la coalition. Ses

ordres venaient de partir quand lui parvinrent la lettre de Dumouriez

et celle du roi. Il ne pouvait être en ce moment question d'y

répondre. Loin d'accorder sa protection aux généraux de Louis XVIII,

il ne cherchait qu'à se désintéresser des hostilités engagées contre

la France. «J'ai fait la guerre pour l'honneur et pour la bonne cause,

écrivait-il le 21 octobre au prince de Condé, en lui ordonnant de

ramener ses troupes en Wolhynie. Mais je cesse dès que je m'aperçois

que mes efforts, au lieu de rétablir le repos et la paix,

produiraient de nouveaux malheurs, en favorisant les desseins d'un

allié ambitieux et insatiable. Mais, pour abandonner à son mauvais

sort la maison d'Autriche, je n'en reste pas moins l'ami et l'allié

fidèle du roi d'Angleterre. Je prévois d'avance combien le contenu de

cette lettre fera de la peine à Votre Altesse Sérénissime. Mais, en

servant la cause des souverains, je ne dois pas perdre de vue la

sûreté et le bonheur de l'empire que je gouverne, dont je saurai

rendre compte à Dieu et à tous mes sujets.»

Les dispositions que révélait cette lettre n'étaient pas faites pour

laisser croire que le tsar donnerait suite aux ouvertures de

Dumouriez. S'il retirait à la coalition son influence et l'appui de

ses armes, ce n'était pas, on devait le supposer, pour favoriser des

conspirations ou des intrigues, ni pour abaisser son intraitable

orgueil jusqu'à servir par des moyens cachés, presque honteux, la

cause qu'il abandonnait avec éclat. Sa décision constituait donc pour

cette cause un désastre non moins redoutable que celui des armées

impériales. Elle enlevait au roi son appui le plus sûr, le plus loyal,

le plus désintéressé. Elle donnait carrière aux ambitions des autres

alliés. Elle rendait à brève échéance la paix inévitable.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 36 / 41 段