tenir à Dumouriez. Thauvenay désirait se mettre en relation avec lui.
Par l'intermédiaire de Fonbrune, il lui demanda un rendez-vous,
quelque part où le secret de leur rencontre pût être gardé. Dumouriez
désigna la petite ville d'Elmshorn, sur les bords de l'Elbe, à une
égale distance de leurs résidences respectives. C'est là, dans une
auberge, qu'après divers contretemps, ils se rencontrèrent le 17 août
1799.
Les détails de leur entrevue sont conservés dans la lettre que
Thauvenay envoya à Mitau le lendemain. Chacun d'eux arriva de son
côté: Thauvenay seul, Dumouriez accompagné du chevalier de Gasp, un de
ses parents, émigré français au service du Danemark. Ils se firent
servir à déjeuner dans une chambre, et restèrent ensemble durant trois
heures. Dumouriez lut et relut «avec attendrissement» la lettre du
roi. Il fit le récit des circonstances qui, jusque-là, l'avaient
empêché d'agir d'après les sentiments de son coeur:
--Nous devrions avoir de grandes espérances, dit-il. Mais je crains
toujours que les puissances (et en particulier l'empereur de Russie)
n'aient pas les intentions que nous pourrions souhaiter.
--Moi, objecta Thauvenay, ce que je redoute le plus, ce sont les
factions de l'intérieur, et surtout la faction d'Orléans.
Il mettait brusquement le doigt sur la plaie en exprimant le grand
grief des émigrés contre Dumouriez. Mais celui-ci protesta avec
énergie:
--Soyez sûr, et assurez-en le roi de ma part, que la prétendue
faction d'Orléans n'existe pas, du moins dans le coeur du duc
d'Orléans, avec qui je continue à être en rapports. Quelques
intrigants subalternes abusent, à son insu, de son nom. Je conviens
que c'est un malheur. Aussi, j'ai un plan de rapprochement que je
proposerai au roi. Je suis convaincu que Sa Majesté répondra avec
bonté. Je rendrai publique cette réponse, dont la publicité écrasera
ce parti d'intrigants.
Il ajouta que lorsque le prince et ses deux frères reviendraient de la
Havane, «s'il les trouvait gâtés,» il les surveillerait, et qu'au
besoin il se battrait contre eux. Après cette boutade, il passa à ses
projets, en insistant surtout sur celui qui devait faire du Danemark
l'instrument des royalistes, et qu'il n'abandonnait pas, bien que le
prince de Hesse parût croire que les victoires des alliés enlevaient à
ce plan toute utilité. Il excita l'admiration du crédule et naïf
Thauvenay, en lui décrivant les mouvements d'un corps anglo-danois,
fort de quarante mille hommes, dont lui-même commanderait
l'avant-garde, qui débarquerait sur un point de la côte normande, non
loin de Cherbourg. Les Anglais devaient rester en Normandie, les
Danois marcher sur Paris.
--L'Angleterre est disposée à agir, dit-il encore. M. de Woronzof,
l'ambassadeur de Russie à Londres, pressenti par le ministre de
Danemark, fait espérer l'agrément du tsar. Il ne resterait alors qu'à
mettre la Prusse en mouvement, et sans doute ce ne serait pas
difficile, quoique cette puissance se soit rapprochée du gouvernement
de la République. Elle ne l'a fait que contre son gré. Il insista
aussi sur la nécessité, pour Louis XVIII, d'abandonner Mitau, de se
rapprocher du centre des opérations qui se préparaient.--Qu'il vienne
dans le Holstein, il sera bien reçu.
Cet entretien avait lieu à table. Mais Dumouriez, tout à son sujet, ne
mangeait pas. Thauvenay lui en fit l'observation.
--Il en est des grandes jouissances comme des grandes douleurs,
répondit-il; je ne puis manger.
Il se lança ensuite dans de longs discours qu'il se proposait de faire
entendre au roi. Enfin il demanda un chiffre pour communiquer
librement avec Mitau. Thauvenay lui promit de présenter sa requête à
Saint-Priest. Les deux hommes se séparèrent enchantés l'un de l'autre.
Quelques jours après, le général écrivit à l'agent du roi une lettre
consacrée uniquement à la défense du duc d'Orléans: «Je l'aime parce
qu'il est vertueux, brave et vrai. Il a vécu dans une honorable
pauvreté. Il a voyagé ignoré, inconnu, errant, par conséquent sans
relations, en Suisse, dans les montagnes des Grisons, en Danemark, en
Norvège, en Laponie, en Finlande et en Suède. De là, il est passé dans
les États-Unis d'Amérique, où il réside depuis un an. Quand, par qui,
avec qui, comment aurait-il pu, d'aussi loin et sans argent,
intriguer, comploter avec les scélérats de Paris, qui emploient son
nom peut-être[92]?»
[Note 92: Le duc d'Orléans ne tarda pas à revenir sur le
continent. Au commencement de 1800, il était à Londres. C'est
de là qu'il écrivit à Louis XVIII une lettre, que ses frères,
le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, signèrent
avec lui et qui scella la réconciliation. Nous y reviendrons
dans la suite de ces récits.]
Thauvenay, aussitôt après l'entrevue, s'était empressé d'en rendre
compte au roi. Cette fois, le prétendant ne mit plus en doute ni la
sincérité du repentir de Dumouriez et de sa soumission, ni
l'efficacité de ses projets.
Vers la fin de ce même mois d'août, le général Willot arrivait à
Hambourg venant d'Angleterre. Après avoir perdu son temps à Londres
pendant de longs mois, il avait obtenu enfin, du cabinet de
Saint-James, l'autorisation de passer sur le continent. Mais, de ses
nombreuses sollicitations, accueillies d'abord avec faveur, c'était la
seule à laquelle il eût été fait droit. Pour les autres, on était
resté sur la réserve. On l'avait engagé à s'entendre avec Pichegru, à
se mettre aux ordres de Wickham, à attendre que les circonstances, en
se modifiant, permissent d'utiliser ses talents. Mais les
circonstances seraient-elles jamais meilleures qu'à ce moment où la
marche victorieuse des alliés semblait si bien faite pour justifier et
seconder une insurrection à l'intérieur de la France? Willot ne le
pensait pas. Aussi, cherchant à vaincre les difficultés que lui
créaient les hésitations, les lenteurs de l'Angleterre, rêvait-il de
recourir aux bons offices de la Russie.
En arrivant à Hambourg, il écrivit à Mitau. Il demandait au roi
d'intervenir en sa faveur auprès du tsar. Le roi s'empressa d'accéder
à sa demande. Le 9 septembre, il s'adressait en ces termes à Paul Ier:
«Votre Majesté Impériale ne penserait-elle pas qu'il pourrait être
avantageux de permettre au général Willot, d'après son voeu, que je
connais plus particulièrement, d'aller s'offrir au prince italique
Souvarof[93], pour le moment où il pourra se rendre utile dans la
Provence et le Languedoc? Indépendamment de l'intérêt général que
Votre Majesté Impériale prend à tout mon royaume, le sort des
provinces méridionales, et en particulier de Marseille, ne peut être
indifférent au grand-maître de Malte. C'est spécialement à ce titre
que je lui demanderais de rapprocher de ces contrées le général
Willot, que les royalistes, qui y sont en grand nombre, connaissent
déjà avantageusement et désirent avec ardeur.»
[Note 93: À la suite de ses victoires en Italie, Souvarof
avait été créé prince Italijski.]
En attendant le résultat de ses demandes, Willot, à Hambourg, vivait
très retiré. Il voyait peu les émigrés. Dans ses rares rapports avec
Thauvenay, il témoignait d'une extrême retenue[94]. Seul le prince de
La Trémoïlle eut raison de sa discrétion. Louis de La Trémoïlle, venu
accidentellement à Hambourg, après avoir joué vingt fois sa vie pour
servir, dans Paris, les intérêts du roi, connaissait Willot. Leurs
relations dataient des journées antérieures au 18 fructidor, des
intrigues royalistes, dans lesquelles ils s'étaient rencontrés. Willot
s'ouvrit à lui avec abandon de ses perplexités, de ses craintes, de
ses espérances. À la suite de l'un de ces entretiens qu'ils avaient
fréquemment ensemble, La Trémoïlle lui offrit de le mettre en rapport
avec Dumouriez. Willot accepta[95].
[Note 94: Thauvenay signala au roi la discrétion de Willot.
Le 12 septembre, Saint-Priest lui répondait: «Je suis étonné
que le général Willot ait usé de retenue avec vous. Le duc
d'Harcourt, qui l'a vu à Londres, a été satisfait de son
langage. J'ai regret de ne vous avoir pas prévenu. Vous
auriez engrainé de là avec lui.»]
[Note 95: Le 3 septembre, Dumouriez écrit à Thauvenay: «Le
prince de La Trémoïlle, qui est lié avec le général Willot,
vient de me mander qu'il est actuellement à Hambourg. J'écris
au prince qu'il me l'amène ou me l'envoie sur-le-champ,
puisqu'il se croit sûr de lui, pour que nous concertions
ensemble quelles sont les ressources qu'il a dans le Midi, où
il a commandé, et quelles sont les mesures à prendre pour y
organiser un corps et former un plan qu'il puisse concerter
ensuite avec les insurgés du Languedoc, des Cévennes et de
Lyon. Je crois que Sa Majesté peut d'avance proposer à
l'Empereur de Russie d'envoyer Willot à l'armée du général
Souvarof.»]
Dès leur première entrevue, les deux généraux se confièrent les
opérations qu'ils préparaient l'un et l'autre. C'est ainsi que Willot
apprit qu'avant qu'il eût songé à recourir aux bons offices de la
Russie, Dumouriez les avait déjà sollicités. Quoiqu'il n'eût encore
reçu de Mitau aucune réponse à cet égard, il reconnut qu'il serait
sage de chercher d'un autre côté ses moyens d'action. Dumouriez
fortifia sa conviction en lui révélant le plan danois et ce que
lui-même attendait de la Russie pour la réussite de ce plan. L'idée de
s'adresser à l'Autriche sortit de ces conférences. Les armées
autrichiennes occupaient l'Italie du côté de Turin, de Gênes et de
Nice. Il leur était aisé de faciliter l'entrée de Willot dans le midi
de la France. Dumouriez et Willot pensaient que les Impériaux ne s'y
refuseraient pas, surtout si l'Angleterre appuyait les démarches de
Willot.
Le plan militaire de ce dernier fut soumis à un examen approfondi. La
brillante imagination de Dumouriez y ajouta, le modifia, le
transforma. Il fallait, selon Willot, profiter des dispositions des
provinces méridionales pour y former une armée insurrectionnelle.
Cette armée obligerait le Directoire à de nouveaux efforts,
accroîtrait ses embarras et ses dangers, l'obligerait à diviser son
attention et ses ressources, à éparpiller les forces militaires qu'il
rassemblait pour résister aux alliés. Dumouriez, qui reconnaissait à
Willot «de la probité, du talent, du courage», et qui le tenait «pour
un ennemi de Bonaparte», approuvait ses idées. Mais, à son avis, il
fallait un secours étranger.
--On eût hésité à l'accepter contre la République, disait-il; on
l'acceptera contre Bonaparte.
Il raisonnait dans l'hypothèse du prochain retour de ce général encore
en Égypte. Il prévoyait que les troupes royales et les alliés auraient
à se mesurer avec lui. À son avis, l'attaque devait se produire sur
les côtes de Provence, au moment où les Impériaux menaceraient les
frontières d'Italie. Tandis que Précy soulèverait les Lyonnais, Willot
apparaîtrait dans le Midi «avec de l'argent». Dès qu'il s'y serait
recruté des partisans, il y serait rejoint par six mille Basques qu'il
disait disposés à répondre à son appel et par trois mille soldats
étrangers placés sous le commandement d'un général français. Cette
petite armée débarquerait aux Martigues. Le long des côtes, une
flottille protégerait ses opérations. Le duc de Berry, parti de Naples
avec de l'artillerie légère et des munitions, viendrait occuper le
port de Cette pour assurer les communications avec l'Italie et
l'Espagne. Il débarquerait à son tour, unirait ses forces à celles de
Willot. Ils se porteraient sur le Pont-Saint-Esprit, où ils
s'empareraient de la citadelle, pousseraient ensuite jusqu'à
Saint-Étienne pour tendre la main aux Lyonnais. Alors on tiendrait
tout le Midi. Comme en même temps, le comte d'Artois se serait emparé
de Saint-Malo et de Lorient, Dumouriez de Cherbourg, Pichegru de
Besançon, le gouvernement républicain cerné de toutes parts serait
perdu.
Avec la précision de son esprit, son expérience des choses militaires,
Dumouriez voyait dans l'exécution de ce plan, savamment combiné, un
moyen certain d'en finir avec les ennemis du roi, de rétablir celui-ci
sur son trône et d'épargner à la France une invasion étrangère, car il
suffirait que les alliés restassent sur les frontières sans les
franchir, quoique sans cesser de les menacer, pour mettre les pouvoirs
républicains à la merci de l'insurrection royaliste.
À ces vues, Willot, encore qu'il les eût inspirées et qu'il les
partageât, présentait deux objections, l'une purement stratégique,
l'autre tirée de raisons d'une autre nature, dont l'expression était
comme un écho de son patriotisme affaibli ou aveuglé. Il ne voulait
pas opérer le débarquement aux Martigues, «une crapaudière sans
enceinte,» et Dumouriez lui conseillait alors de débarquer à Arles, où
lui, Willot, comptait des partisans. Puis il répugnait à admettre dans
sa petite armée autre chose que des Français:
--Mais, si vous n'avez que des Français, s'écriait Dumouriez, vous
recommencerez la chouannerie, et nous devons l'éviter, car c'est elle
qui a tout perdu.
Il n'en fallait pas davantage pour dissiper les répugnances de Willot.
Il se déclara prêt à combattre. Il ne s'occupa plus que de se ménager
l'appui de Wickham auprès de la cour d'Autriche. Il quitta Hambourg
pour se rapprocher de l'agent anglais, qui résidait en Suisse, et de
Pichegru avec lequel il voulait aussi se concerter.
En engageant Willot à rechercher le concours de l'Autriche plutôt que
celui de la Russie, Dumouriez avait eu surtout en vue d'écarter un
rival qui pouvait, en manoeuvrant sur le même terrain que lui,
entraver son action, lui susciter des difficultés. Mais il le poussait
dans une voie funeste et stérile. Le cabinet de Vienne, on l'a déjà
vu, se souciait peu des Bourbons. Sa politique avait pour base unique
le désir de conquérir l'Italie et de s'agrandir en Allemagne. Il avait
donné, il devait donner encore trop de preuves de son indifférence, en
ce qui touchait les intérêts de la dynastie de Louis XVIII, pour qu'il
fût politique de compter sur son appui.
Dumouriez raisonnait avec plus de sagesse quand il détournait Willot
de s'adresser à la Russie. Quoique animé de sentiments plus
bienveillants pour le roi légitime que l'Angleterre et l'Autriche, le
tsar ne croyait pas plus que ces deux puissances à l'opportunité d'une
intervention des royalistes avant la victoire des armées alliées. À
son avis, Louis XVIII devait entrer en France derrière ces armées et
non à leur tête. Pénétré de cette conviction, il résistait aux
instantes sollicitations du roi, qui rêvait d'imiter Henri IV et de
conquérir son royaume. Pour les mêmes causes, et bien qu'il eût été
averti des dispositions et des desseins de Dumouriez, il ne se
pressait pas d'en tirer parti. Il était encore moins disposé à
permettre au général Willot de rejoindre le corps de Souvarof. Son
silence en fournissait la preuve à Louis XVIII, dont la lettre en
faveur de Willot restait sans réponse.
Dumouriez n'en persistait pas moins dans l'espoir d'être traité
favorablement. Il activait ses démarches. Il avait supplié Louis XVIII
d'être auprès de Paul Ier l'interprète de son désir. Il s'était fait
présenter par Thauvenay au comte de Mouravief, ministre de Russie à
Hambourg. Il s'efforçait d'intéresser ce diplomate à sa cause. Il le
voyait fréquemment, l'entretenait de ses projets. Pour gagner sa
confiance, il lui communiquait les renseignements que, par Fonbrune ou
d'Angély, il recevait sur ce qui se passait chez Reinhart, le ministre
de la République française. Il employait encore d'autres influences.
Mme de Beauvert, qui vivait avec lui, écrivait à son frère Rivarol
pour obtenir qu'il contribuât «à tirer Dumouriez de son
obscurité[96]». Mais cette activité se déployait sans profit.
[Note 96: La démarche eut peu de succès: «L'opinion a tué
Dumouriez lorsqu'il a quitté la France, répondit Rivarol.
Dites-lui donc en ami de faire le mort. C'est le seul rôle
qu'il lui convienne de jouer. Plus il écrira qu'il vit, plus
on s'obstinera à le croire mort.» (Voir l'intéressant volume
de M. de Lescure sur Rivarol.)]
À la fin d'octobre, Dumouriez recevait de Saint-Priest une nouvelle
lettre datée du 6 du même mois, en réponse aux siennes et qui met en
lumière le véritable caractère des relations de Louis XVIII avec Paul
Ier.
«Il faut voir notre inconcevable position pour la comprendre, écrivait
Saint-Priest, et je ne pourrais sûrement vous dépeindre à quel point
nous sommes entravés ici. Mais croyez sur ma parole qu'on ne nous
communique de Pétersbourg que des vues générales, encore avec
parcimonie, parce qu'il ne nous est permis d'avoir personne sur les
lieux pour y parler de nos affaires[97], et que tout est borné à des
lettres directes entre les deux grands personnages, dont l'un doit
sacrifier des détails pour être lu et obtenir des réponses très
sommaires. Il est étonnant que, malgré tant de réticences, nous ne
puissions mettre en doute la bonne et sincère intention du tsar de
rétablir le roi sur son trône le plus tôt possible. Il y serait déjà
probablement, si la cour de Vienne n'avait préféré d'aller pied à pied
pour s'assurer de l'Italie et se mettre à l'abri d'un revers.
Actuellement qu'elle possède toute la partie septentrionale, elle veut
avoir le temps de pétrir la pâte qu'elle a sous la main, afin de
s'arrondir à sa guise en Italie, et probablement en Allemagne, en
revenant à l'échange de la Bavière contre les Pays-Bas. C'est en
conséquence, qu'elle voudrait remettre au printemps l'entrée en
France. Mais il faut espérer que Souvarof ira plus vite en Suisse
qu'elle ne le présume et que la saison se prêtera à ses efforts,
quoiqu'il y ait peu d'apparence de succès cette année. Dieu sait
comment Willot pourra pénétrer jusqu'au général russe. Nous avons
écrit à Saint-Pétersbourg, mais sans grand espoir qu'on y fasse
attention.»
[Note 97: C'était avant que M. de Caraman eût été accrédité à
Saint-Pétersbourg comme représentant du roi de France.]
Saint-Priest conseillait donc à Dumouriez d'écrire directement à
l'Empereur de Russie pour se mettre à ses ordres et de l'avertir qu'il
envoyait à Louis XVIII copie de sa lettre, ce qui permettrait à ce
dernier de l'appuyer: «Sans cela, ajoutait Saint-Priest, nous ne
pouvons pas nous servir de vous ouvertement, crainte qu'on le trouve
mauvais à Pétersbourg, car il faut que vous sachiez qu'on veut bien
s'occuper de nous, mais qu'on nous traite comme des enfants qu'on
soigne sans leur faire part des moyens ni les consulter sur le
choix... Je dois vous dire, pour ajouter à nos embarras, que celui du
manque d'argent n'est pas petit. Nous espérons à une ressource
prochaine, et elle viendrait à temps pour votre voyage de Russie, s'il
avait lieu. Mettez toute votre adresse à faire naître à l'Empereur
l'envie de vous voir, mais n'y mettez du nôtre que ce qu'il faut pour
montrer que vous êtes dévoué à la cause royale sans paraître entrer
dans nos vues d'opérations.»
La vieille expérience de Saint-Priest donnait à ses avis une autorité
à laquelle Dumouriez se serait rendu sans hésiter, si déjà, obéissant
à sa propre inspiration, il ne les avait devancés. Quand il reçut la
lettre que l'on vient de lire, il en avait remis une à Mouravief à
l'adresse du tsar. Mouravief s'était empressé de l'expédier à
Saint-Pétersbourg. Le roi, qui en avait reçu copie, l'appuya dans les
termes suivants:
«Le général Dumouriez m'a fait passer, comme il l'annonce à Votre
Majesté Impériale, copie de la lettre qu'il a pris la liberté de lui
écrire. C'est à la sagesse de Votre Majesté Impériale à juger si la
proposition qu'il fait d'aller se mettre à ses pieds est convenable,
et si son accès auprès de la cour de Danemark, ses liaisons avec le
prince Charles de Hesse, ses connaissances militaires et politiques en
général, celles qu'il possède en particulier sur le théâtre de la
guerre actuelle, et les partisans que sa réputation est en état de lui
faire, peuvent le rendre utile au succès de la cause que Votre Majesté
Impériale défend avec tant de grandeur d'âme. Mais je ne puis me
refuser à lui rendre le témoignage qu'il invoque. Je crois son retour
à ses devoirs d'autant plus sincère qu'il a été volontaire et
nullement provoqué. J'en ai consigné la preuve dans la lettre qu'il
cite avec beaucoup trop d'éloges; je l'ai mandé dans le temps à Votre
Majesté Impériale, et je le lui répète bien volontiers aujourd'hui.»
Malheureusement pour la cause du roi, ces lettres arrivèrent à
Saint-Pétersbourg en même temps que de très graves nouvelles du
théâtre de la guerre. Dans la journée du 19 septembre, le général
Brune, chargé de défendre la Hollande contre les quarante mille
Anglo-Russes que commandait le duc d'York, les avait chassés de leur
position d'Alkmaer, en leur faisant subir de terribles pertes, bloqués
dans les dunes et si rigoureusement enserrés de toutes parts, qu'il ne
leur restait d'autre issue qu'une capitulation[98].
[Note 98: Elle fut signée le 18 octobre.]
Six jours plus tard, le 26 septembre, sur un autre point de l'Europe,
à Zurich, Masséna mettait en déroute les armées de Russie et
d'Autriche, placées sous les ordres de Korsakof. Puis, tirant
admirablement parti de ces avantages, il s'était porté à la rencontre
de Souvarof, qui arrivait d'Italie; il lui avait infligé une sanglante
défaite, vengeant ainsi les récents échecs de nos armes à la Trebia et
à Novi, et changeant la face de la guerre.
Douloureusement surpris par ces revers inattendus, Paul Ier, qui
croyait Souvarof invincible, les avait attribués à la mauvaise foi de
ses alliés autrichiens. Sous l'empire de sa colère, il s'était
brusquement décidé à rappeler ses armées, à déserter la coalition. Ses
ordres venaient de partir quand lui parvinrent la lettre de Dumouriez
et celle du roi. Il ne pouvait être en ce moment question d'y
répondre. Loin d'accorder sa protection aux généraux de Louis XVIII,
il ne cherchait qu'à se désintéresser des hostilités engagées contre
la France. «J'ai fait la guerre pour l'honneur et pour la bonne cause,
écrivait-il le 21 octobre au prince de Condé, en lui ordonnant de
ramener ses troupes en Wolhynie. Mais je cesse dès que je m'aperçois
que mes efforts, au lieu de rétablir le repos et la paix,
produiraient de nouveaux malheurs, en favorisant les desseins d'un
allié ambitieux et insatiable. Mais, pour abandonner à son mauvais
sort la maison d'Autriche, je n'en reste pas moins l'ami et l'allié
fidèle du roi d'Angleterre. Je prévois d'avance combien le contenu de
cette lettre fera de la peine à Votre Altesse Sérénissime. Mais, en
servant la cause des souverains, je ne dois pas perdre de vue la
sûreté et le bonheur de l'empire que je gouverne, dont je saurai
rendre compte à Dieu et à tous mes sujets.»
Les dispositions que révélait cette lettre n'étaient pas faites pour
laisser croire que le tsar donnerait suite aux ouvertures de
Dumouriez. S'il retirait à la coalition son influence et l'appui de
ses armes, ce n'était pas, on devait le supposer, pour favoriser des
conspirations ou des intrigues, ni pour abaisser son intraitable
orgueil jusqu'à servir par des moyens cachés, presque honteux, la
cause qu'il abandonnait avec éclat. Sa décision constituait donc pour
cette cause un désastre non moins redoutable que celui des armées
impériales. Elle enlevait au roi son appui le plus sûr, le plus loyal,
le plus désintéressé. Elle donnait carrière aux ambitions des autres
alliés. Elle rendait à brève échéance la paix inévitable.