prétendu Corps législatif aux Français, cette phrase bien remarquable:
«Il ne s'agit plus de savoir si vous resterez libres, mais si vous
continuerez à être Français.» La crainte semée avec art d'un
démembrement de la France, a toujours été la principale arme de mes
ennemis; elle leur a réussi en 1793; elle a fait leur succès dans les
campagnes suivantes, et, j'ose le dire à Votre Majesté Impériale, la
pureté, la noblesse bien connue de ses intentions n'empêcheraient pas
qu'elle ne leur réussît encore, si rien n'était employé pour en
détruire l'effet. Mais je ne lui cacherai pas les inquiétudes que
j'éprouve. La démarche que M. de Cobenzl fit l'année passée de venir
me voir à son passage par Mitau, des témoignages d'amitié que
l'Empereur des Romains m'avait fait donner par ma nièce pendant les
derniers mois de son séjour à Vienne, me faisaient espérer un
changement dans les dispositions de cette cour à mon égard, et, malgré
des discours reçus de M. le baron de Thugut, tenus à mon agent
lui-même, où il faisait une grande distinction entre la monarchie
française et le monarque, je crus les circonstances favorables pour
faire, de mon côté, une démarche plus marquante, et j'ordonnai au
comte de Saint-Priest d'écrire à M. de Thugut une lettre qui, par sa
franchise et le sentiment qui la dictait, méritait bien quelque
attention.
«Ce ministre s'est contenté de faire répondre verbalement quelques
phrases peut-être plus satisfaisantes que le langage qu'il avait tenu
précédemment, mais trop peu significatives pour suppléer à une réponse
par écrit, qu'il a déclinée. Votre Majesté Impériale conçoit ma
position, et elle ne laissera, j'espère, pas échapper l'instant
favorable de déjouer les manoeuvres de nos ennemis, en déclarant que
la question n'est pas de savoir si les Français resteront Français,
mais s'ils veulent continuer à vivre sous l'oppression de cinq tyrans
ou revenir à la monarchie modérée sous laquelle ils ont prospéré
depuis quinze cents ans, et à l'autorité légitime du chef de la maison
de Bourbon, dont le gouvernement paternel les rendait depuis si
longtemps heureux; s'ils veulent accepter les secours des souverains
généreux qui ne viennent pas pour envahir leur territoire dont ils
jurent de conserver l'intégrité, mais les aider à recouvrer leur
religion, leurs lois et leur liberté, et qui, prêts à poser les armes
le jour où l'ordre sera rétabli en France, sont en même temps résolus
à combattre sans relâche des principes et un état de choses
incompatibles avec le repos de l'Europe, la sûreté et le bonheur de
leurs propres sujets.
«Cette déclaration, non moins efficace que les éclatantes victoires du
maréchal de Souvarof et de l'archiduc, Votre Majesté Impériale
l'obtiendrait de la cour de Vienne; elle a sans doute acquis le droit
de l'exiger d'elle, et les discours des ministres britanniques, lors
des derniers débats du parlement d'Angleterre, donnent lieu de croire
que le cabinet de Saint-James ne ferait pas de difficulté d'y
adhérer.»
Ainsi, par tous les moyens, sous des formes diverses, Louis XVIII
manifestait l'inébranlable conviction que les rigueurs de son exil et
l'étendue de ses malheurs n'affaiblirent jamais. Non, l'Europe ne
pouvait se passer de lui. Il était la clef de voûte de l'équilibre
continental. Sans lui, en dehors de lui, il n'y avait ni paix durable,
ni ordre possible. Les puissances avaient autant besoin de lui qu'il
avait besoin d'elles.
C'est grâce à cette conviction qu'il résistait aux épreuves réitérées,
qu'il se gardait contre le découragement, et que les événements qui
auraient dû le briser le laissaient debout. Le mauvais vouloir de
l'Angleterre et de l'Autriche ne pouvait rien contre elle. Il suivait,
d'un esprit confiant, les succès des armées alliées, avec la certitude
que, quelque répugnance qu'on éprouvât à l'associer à ces succès,
c'est lui seul qui serait appelé à en profiter, parce que seul il
était en état de les féconder. Il se croyait si proche d'un dénouement
heureux, même lorsque de toutes parts il était averti que les
puissances songeaient à mettre un usurpateur sur son trône[88], qu'il
s'occupait de nouveau de la déclaration qu'il adresserait à son peuple
en entrant en France[89]:
[Note 88: Les rumeurs qui circulaient à ce sujet étaient
aussi fréquentes que variées. L'Autriche fut accusée d'avoir
voulu donner la couronne de France à l'archiduc Charles; la
Prusse, de préférer à ce dernier le duc de Brunswick. En
septembre 1799, un rapport arrivé de Paris à Mitau raconte
sérieusement que, dans un conseil tenu au Directoire, auquel
assistaient des généraux et des députés, on avait reconnu
l'impossibilité de maintenir la république et la nécessité de
rétablir la monarchie. Tour à tour avaient été discutées les
candidatures du duc d'Orléans, du duc d'York, du duc de
Brunswick et d'un infant d'Espagne. Sieyès seul avait défendu
le roi légitime, que soutenait Paul Ier. «La Prusse, disait
le même rapport, tient pour le duc d'Orléans, qui, en montant
sur le trône, épouserait une soeur du monarque prussien.» Il
y a lieu de constater que le roi de Prusse n'avait pas de
soeur. Pour l'honneur de la maison d'Orléans, nous devons
ajouter que les princes de ce nom restaient étrangers à ces
intrigues sans consistance, ainsi que le prouve leur
soumission solennelle au roi, en février 1800, que nous
raconterons dans le troisième volume de cet ouvrage.]
[Note 89: C'était après Zurich et quand la Russie abandonnait
la coalition. L'Angleterre et l'Autriche songèrent à tenter
de débarquer une armée sur les côtes occidentales de la
France. Le roi l'apprit par hasard, et Saint-Priest écrivait
avec amertume: «Selon que cela s'est toujours passé depuis le
commencement de cette guerre, on ne met jamais le roi au fait
de rien.» Le projet fut d'ailleurs abandonné comme tant
d'autres. Il avait été déjà question d'envoyer le comte
d'Artois au quartier général de l'armée russe, afin qu'il pût
se montrer sur la frontière avec les alliés. Wickham ayant
fait part de ce projet aux membres de l'agence de Souabe,
l'un d'eux, d'André, objecta que la présence de Louis XVIII
serait d'un effet plus décisif que celle de son frère: «Sans
doute, répliqua Wickham; mais, si c'est le roi qui se trouve
sur les lieux et s'il fait des promesses, s'il prend des
engagements, il faudra les tenir, tandis que si c'est le
comte d'Artois, on pourra les éluder.»]
«Deux choses me paraissent nécessaires, écrivait-il au tsar dans la
seconde moitié de cette année 1799, si pleine de grands événements:
l'une, de rassurer mes sujets contre les projets de vengeance que mes
ennemis n'ont pas manqué de m'attribuer; l'autre, d'établir un ordre
quelconque qui me donne le temps d'examiner ce qu'il sera possible de
rétablir de l'ancien régime et même de conserver du nouveau. J'ai
pensé que le seul moyen de remplir ce second objet, était de laisser
provisoirement subsister l'ordre administratif et judiciaire sur le
pied où il sera, en supprimant tout ce qui sera contraire à la
religion et aux bonnes moeurs, et en substituant partout les formes
royales aux républicaines.
«Ma déclaration porterait donc: 1º ce provisoire; 2º le renouvellement
de la promesse que j'ai faite d'une amnistie. Sur cet article
important, je m'exprime ainsi dans les instructions qui sont dans les
mains de mon frère: Vous garantirez mes sujets que la publication
d'une amnistie générale leur annoncera mon retour et que, parmi les
auteurs des crimes qui sont exceptés par ma déclaration de 1795, ceux
qui mériteront que la France leur pardonne, n'auront plus à redouter
ma justice; 3º la promesse aux généraux, officiers et soldats qui
embrasseront ma cause, de leur conserver leurs grades et emplois et
même de leur donner des récompenses proportionnées à leurs services.»
Déjà, depuis le commencement de la guerre, comme avant le dix-huit
fructidor, il était surtout question dans ses conseils, des conditions
dans lesquelles se rétablirait son pouvoir et des réformes qu'il
apporterait au régime créé par la Révolution. À la fin du mois de
juillet, il écrivait à son frère une lettre qui constitue un programme
de gouvernement et révèle les dispositions personnelles où il se
trouvait près de deux années après le coup d'État du Directoire, et
trois mois avant le coup d'État de Bonaparte:
«En tendant au rétablissement de l'ordre ancien et à la réforme des
abus, disait-il, il y a deux points qu'il ne faut pas perdre de vue:
1º ce qu'il est possible de rétablir; 2º ce qui peut être bon à
conserver. Or ni vous, ni moi, ni peut-être personne, même en France,
ne peut apercevoir ces deux points bien distinctement. Il faut
cependant partir d'une base quelconque, car il n'est pas possible de
détruire sans réédifier, ni de réédifier sans savoir quoi. C'est ce
qui m'a déterminé à laisser provisoirement subsister la forme actuelle
d'administration civile et judiciaire avec ces restrictions: 1º que
tous les corps et individus, tant de l'une que de l'autre espèce, me
prêteront serment de fidélité; º qu'ils exerceront leurs fonctions en
mon nom. Mais cette détermination ne regarde que le temporel, et tout
ce qui tient au spirituel doit être _illico_ remis comme par le passé.
Ainsi les archevêques, évêques, curés, et, en un mot, tous les
pasteurs légitimes, doivent être réintégrés dans leurs diocèses et
paroisses, le culte divin rétabli, le nouveau calendrier aboli, la
discipline ecclésiastique remise en vigueur, les diocèses vacants
administrés par qui de droit.
«Quant aux biens usurpés, la question est délicate. La restitution est
de droit naturel, et ne pas l'annoncer serait en quelque sorte
participer à l'injustice de la spoliation. D'un autre côté, les
acquéreurs sont nombreux, et il est dangereux d'irriter cette classe
et de la réduire au désespoir. J'ai résolu, par cette raison, de
promettre aux possesseurs actuels un dédommagement conforme aux
circonstances. Ces expressions sont vagues, je le sais; mais elles en
remplissent mieux mon objet: 1º parce qu'elles me laissent le maître
de régler par la suite et la nature et la quotité des dédommagements;
2º parce qu'en rassurant les possesseurs sur la crainte d'être
renvoyés, le bâton blanc à la main, il leur offre en même temps la
chance d'obtenir, selon leur conduite, un meilleur ou moindre sort, et
d'en être punis par leur obstination dans la révolte.
«À l'égard des impositions, comme il n'est pas possible d'établir un
nouveau système avant de connaître les ressources et les besoins
réels, les impôts actuellement existants seront provisoirement perçus
avec toute la modération que peut exiger la situation des
contribuables.
«Quant à l'armée, il n'y a rien à changer à ce que je vous ai déjà
mandé en d'autres temps: conservation de grades et d'emplois aux
officiers de tous grades qui embrasseront le bon parti.
«Mes sentiments de clémence sont bien connus. Je leur ai posé des
limites dans ma déclaration de 1795. Mais il peut y avoir tels
services qui obligent à fermer les yeux sur les plus grands crimes.
«Tel est, mon cher frère, à ce dernier membre de phrase près, qui ne
peut être dit qu'avec beaucoup de circonspection et dans une
circonstance qui l'exigerait impérieusement, l'esprit de la
proclamation qu'il faudra que vous publiiez en entrant en France, si
vous y entrez. Je regrette qu'il ne soit pas en mon pouvoir de vous
déléguer celui de promulguer vous-même une amnistie. Mais il faudra
que vous annonciez l'intention où je suis de la promulguer aussitôt
que je serai en France. Le provisoire suffira pour faire aller la
machine jusqu'à mon arrivée, qui suivra de près la vôtre. J'ajouterai
comme saint Paul: _Cætera autem cum venero disponam._»
À l'heure où il écrivait en ces termes, les nouvelles que le roi
recevait de l'intérieur, alors que les alliés menaçaient de toutes
parts les frontières de la France, n'étaient pas pour ébranler sa
confiance dans un dénouement prochain. On lui rendait compte de
l'excellent esprit des troupes casernées dans Paris, de la puissante
organisation des forces royalistes sur divers points du territoire.
Les hommes sur lesquels on pouvait compter avaient été divisés en
trois catégories, comprenant: la première, les individus qui devaient
agir dans leur département; la seconde, ceux qui étaient assez jeunes
pour être incorporés dans une armée mobile; la troisième, les gens
d'élite, audacieux, déterminés, toujours prêts à un coup de main.
Trois cents hommes de la dernière catégorie étaient entrés dans Paris.
Ils attendaient, pour y provoquer un soulèvement, que la République
eût employé ses troupes contre les armées alliées et qu'en Bretagne,
en Vendée, en Alsace, en Franche-Comté, dans les provinces
méridionales, on fût prêt à les seconder. Partout, des chefs étaient
attendus; on les désignait déjà, car les agents royalistes avaient
parlé des offres faites au roi par Dumouriez, par Pichegru, par
Willot.
Les rapports assuraient encore que la garde du Directoire était à
vendre; que les conjurés étaient assurés du concours des mécontents de
Suisse, de Belgique et de Hollande. En Franche-Comté, on tenait
Besançon par la complicité des chefs qui y commandaient. L'action de
Précy s'étendait de Lyon jusque dans la Haute-Auvergne. Le mouvement
était imminent en Provence; il favoriserait les efforts des alliés en
Italie. Six mille hommes, répandus entre Digne, Gap et Sisteron,
attendaient des ordres. On leur annonçait une escadre anglaise, qui
devait débarquer, à Fréjus ou à Antibes, des munitions et de l'argent.
Dans le comtat d'Avignon, des soulèvements analogues se préparaient.
Ils avaient pour objectif la citadelle du Pont-Saint-Esprit.
«Depuis Schaffhausen jusqu'à Dusseldorf, on a placé à distance des
hommes adroits qui instruisent de tout et dont plusieurs se sont déjà
ménagé des accès auprès des états-majors; on fait circuler dans les
armées des pamphlets et des chansons contre les gouvernants. Dans
chaque département, il existe une association capable de s'emparer de
l'autorité au moment où de grands coups frappés aux frontières
assureront les moyens d'opérer une crise décisive à Paris.»
Pour une petite part de réalité, il y avait dans ces rapports une
grande part d'exagération. Inconsciemment ou à dessein, leurs auteurs
dénaturaient la vérité. De quelques faits isolés, ils tiraient des
considérations générales; par des accidents, ils jugeaient l'ensemble.
Parlant des insurrections partielles du Languedoc et de Provence, ils
montraient le Midi en armes. L'existence de quelques bandes de
déserteurs, brigands de grands chemins et chauffeurs, était
interprétée comme une preuve du refus de l'armée «de servir un
gouvernement régicide et oppresseur». À la faveur de plans qui
n'existaient que sur le papier, ils prédisaient la chute de la
République, le succès final du parti du roi[90].
[Note 90: Tous n'étaient pas aussi confiants dans les
dispositions des Français. En février 1798, le duc d'Havré,
qui était à Madrid, bien placé par conséquent pour juger de
l'état des esprits dans le Midi, écrivait avec plus de
perspicacité qu'il n'en révélait d'ordinaire: «Quoiqu'on ne
puisse douter ici des progrès de l'opinion en France, ni de
l'étendue des moyens d'influence de Votre Majesté, on y
regarde le royalisme accablé sous le régime de la Terreur et
sans aucune énergie. On s'y méfie des agents de Votre
Majesté, qu'on juge n'être exempts ni de jactance, ni
d'indiscrétion, ni de précipitation, ni d'imprudence, qui ont
contribué au triomphe de nos ennemis, à des insurrections
prématurées, partielles, mal combinées, plus mal exécutées et
confiées à des personnes jouissant de peu de crédit, qui,
ayant compromis en pure perte, compromettraient également
ceux qui les seconderaient.»]
Comment, à la distance où il se trouvait des événements, Louis
XVIII aurait-il discerné ce que contenaient d'inexact ou d'exagéré
les récits qui lui arrivaient de ses agents? Ces récits ne
concordaient-ils pas avec d'autres faits dont il ne pouvait mettre
en doute la réalité? N'était-il pas vrai que le gouvernement du
Directoire tombait en pourriture, et que le prétendant avait trouvé
un membre de ce gouvernement disposé à se vendre à lui? N'était-il
pas vrai que trois généraux, après avoir abandonné le service de la
République, travaillaient pour sa cause? N'était-il pas vrai que,
presque partout, les armées républicaines reculaient devant les
armées des puissances coalisées, que la Hollande et la Suisse
s'étaient insurgées, qu'en Italie, les soldats de la France
résistaient vainement à Souvarof et à Mélas, chaque jour rapprochés
des frontières?
Lorsque tant de faits semblaient annoncer un profond changement dans
les affaires de l'Europe, pourquoi Louis XVIII n'aurait-il pas ajouté
foi aux affirmations de ses agents? Elles répondaient à ses
indomptables espérances; elles apportaient un appui à sa foi dans une
meilleure destinée; il les acceptait comme l'expression rigoureuse de
la vérité.
VII
LES PLANS DE DUMOURIEZ ET DE WILLOT
Tandis que le mauvais vouloir des alliés transformait en déceptions
quotidiennes les espérances que Louis XVIII avait fondées sur le
succès de leurs armes, Dumouriez, retiré à Ottensen, dans le Holstein,
non loin d'Hambourg, attendait qu'on l'appelât à Mitau. Impatient et
anxieux, il se plaignait du silence du roi. Il s'était abstenu, il est
vrai, de lui écrire, malgré les conseils de Fonbrune. Il attendait,
pour le faire, que l'Angleterre eût donné son adhésion au plan danois,
qui lui avait été soumis, au mois d'octobre précédent, par le prince
Charles de Hesse. Mais il estimait que ses offres de service ne
méritaient pas un accueil moins favorable que celles de Pichegru et de
Willot. Il s'étonnait du peu d'empressement qu'on mettait à les
accepter. Il s'étonnait de même de l'indifférence des Anglais à son
égard. Le colonel Anstrutter, envoyé par eux au prince de Hesse afin
de conférer avec lui, était reparti après un séjour de trois mois en
Danemark et en Allemagne. Rentré à Londres en février, il n'avait plus
donné de ses nouvelles. En fait, la négociation était donc suspendue.
La confiance de Dumouriez dans l'efficacité de ses projets ne s'était
pas affaiblie pour cela; mais il se demandait s'ils se réaliseraient
jamais. C'est alors que lui fut fournie l'occasion de se rattacher à
une combinaison nouvelle, pour laquelle il s'enthousiasma comme il
s'était enthousiasmé pour la première[91].
[Note 91: Son enthousiasme pour les propositions belges ne
dura pas, ce qui fournit à Saint-Priest l'occasion de prendre
acte de la mobilité du général et de manifester les défiances
que la cour de Mitau ne cessa de nourrir contre lui, même
quand elle écoutait ses offres et y paraissait sensible: «Le
voilà déjà qui bat en retraite sur l'aveu de son repentir. Il
abandonne tout aussi vite le généralat des Brabançons qui le
désiraient tant selon Fonbrune, pour aller, dans le sud de la
France, préparer une contre-révolution.» C'était une erreur,
et Saint-Priest n'était que l'écho d'un propos sans
consistance. Mais il ajoutait: «Nous avons lieu de croire que
l'Angleterre a fait un autre choix (Willot), et la moralité
du sujet qu'elle a en vue nous est moins suspecte que celle
de Dumouriez.»]
Toujours désireux de secouer la domination française, les Belges
attendaient en vain les effets des promesses faites à leurs députés
par le cabinet de Saint-James, au commencement de 1798. On leur avait
promis des munitions, des armes, un corps de troupes, fourni par la
Prusse, la coopération des mécontents de Hollande. Aucun de ces
engagements n'était encore exécuté. Tout l'effort des Anglais semblait
être acquis aux Hollandais. Ils préparaient une expédition destinée à
délivrer les Pays-Bas. Un corps de vingt-trois mille hommes devait se
porter sur la Hollande, y être rejoint par dix-sept mille Russes.
Cette armée, sous le commandement du duc d'York, avait pour objectif
l'expulsion des Français.
Déçus, se croyant abandonnés, les Belges avaient déjà demandé à
Dumouriez, ils lui demandèrent de nouveau s'il consentirait à se
mettre à leur tête. Dumouriez ne répondit pas sur-le-champ à cette
proposition. Mais il en donna connaissance à Fonbrune. Ce dernier
n'avait cessé de plaider à Hambourg, auprès de Thauvenay, la cause de
Dumouriez, de supplier le roi de ne pas décliner les offres du
général. Il avait fait également connaître à Saint-Pétersbourg que
Dumouriez était l'auteur de plans grandioses, dont l'exécution
hâterait la fin des malheurs déchaînés sur l'Europe par la Révolution.
La démarche des Belges devint sous sa plume un thème facile, sur
lequel il renouvela les sollicitations qu'il avait adressées à
Thauvenay pour être transmises à Mitau. De son côté, Dumouriez se
décida à écrire à Saint-Priest. Soit que ses projets eussent été jugés
efficaces, soit qu'on craignît de le rebuter, il obtint une réponse.
Elle porte la date du 11 juin 1799 et la signature du comte de
Saint-Priest. En voici le texte:
«M. de Fonbrune, de son propre mouvement et sans aucune provocation, a
dit à M. de Thauvenay connaître, par ses rapports avec vous, votre
disposition sincère de revenir au roi et de le servir avec zèle. Il a
ajouté que vous étiez appelé par les Belges insurgés pour les
commander et qu'on pouvait compter sur vous. M. de Thauvenay en a
rendu compte, et le roi lui a ordonné de vous faire savoir, par le
même M. de Fonbrune, que Sa Majesté agréerait votre soumission dès que
vous la lui auriez faite directement. Voilà, Monsieur, le point auquel
nous sommes demeurés jusqu'à l'arrivée de la lettre que je viens de
recevoir de vous. Je n'ai point hésité à la mettre sous les yeux du
roi, qui accepte votre hommage, vos promesses. Il vous reste à en
remercier Sa Majesté, en les lui renouvelant directement par une
lettre.
«S'il s'agissait d'un concert entre le général Pichegru et vous, il
faudrait en avoir l'agrément du ministère britannique, parce que c'est
lui qui fait les frais des opérations de ce général. Au reste, s'il
agit en Suisse, vous serez bien peu à portée de vous concerter
ensemble, du moins jusqu'à ce que vos plans, qui ne sont pas connus,
aient acquis un certain développement.
«Le roi sait gré à M. de Fonbrune d'avoir servi à la manifestation de
vos sentiments; mais vous n'avez pas besoin d'intermédiaire, et notre
connaissance de trente-cinq ans autorise du reste un commerce direct
entre nous. Je ne dissimule pas ma véritable satisfaction de voir un
homme tel que vous embrasser la cause de son légitime souverain et se
dévouer à son service.»
Le langage de Saint-Priest comblait les voeux de Dumouriez. Certain,
maintenant, que ses offres étaient agréées en principe, il n'hésita
plus à s'adresser directement au roi, à lui envoyer l'hommage de sa
soumission et l'exposé de ses plans. Le roi lui répondit le 15
juillet: «J'ai reçu, Monsieur, les assurances de votre dévouement, non
seulement avec satisfaction, mais avec confiance, et je suis convaincu
que nous n'aurions pas tardé si longtemps à nous entendre, si j'avais
pu, au mois de septembre 1792, obtenir la permission ou, pour mieux
dire, l'avantage de vous attaquer, l'épée à la main, dans votre camp.
La cocarde blanche eût alors promptement remplacé celle que vous ne
portiez qu'à regret, et nous ne gémirions pas sur des erreurs et des
malheurs irréparables. Mais pourquoi rappeler des souvenirs trop
douloureux? Votre zèle, vos talents, peuvent du moins encore être fort
utiles à l'État, et je compte sur eux. J'espère aussi un bon succès de
la négociation que vous avez entreprise, et jusque-là j'approuve votre
réserve. Soyez persuadé, Monsieur, de tous mes sentiments pour vous.»