Au cours de cet entretien, Mme Hue offre spontanément de faire

connaître à son amie ce qu'on attend d'elle. Elle lui écrira, si l'on

veut, et comme dans sa lettre elle n'oserait préciser l'objet de la

commission, elle le confiera à une personne sûre, qui, introduite par

cette lettre chez Mme Bonaparte, lui dira de vive voix ce qu'il

importe qu'elle entende. Cette personne sûre est toute trouvée. C'est

un oncle de Mme Hue qui habite Paris. Il se nomme Brion. Âgé de

soixante-cinq ans, ancien membre du parlement, sage, réfléchi,

discret, pensant bien, il est des intimes de Mme Bonaparte chez qui il

va souvent et très en état, «par l'ascendant qu'il a sur elle, de la

déterminer à en parler à son mari.»

Les propositions de Mme Hue sont immédiatement adoptées. La suite

qu'elles comportent leur est donnée sur l'heure, car il importe que la

demande adressée à Mme Bonaparte lui soit présentée dès le retour du

général qui peut revenir à l'improviste. Elle restera jusque-là dans

les mains de M. Brion, qui l'utilisera quand il le jugera opportun.

«Si je ne suis pas, Madame, la première de vos meilleures amies à vous

féliciter sur le retour heureux de votre cher mari, écrit Mme Hue, je

suis certainement celle qui s'en réjouit le plus et qui attend de lui

le succès de mes voeux les plus ardents. Vous les connaissez. Je n'ose

espérer que vous les partagez encore. Mais, si ce changement pouvait

s'opérer et me rapprocher de vous, rien ne serait capable de vous

exprimer ma reconnaissance ni de m'acquitter de ce bienfait. C'est

l'honneur et la foi de mon meilleur ami qui vous seraient bientôt

offerts pour garant. La pureté de son coeur, sa loyauté leur

donneraient, j'espère, la force que vous êtes en droit d'exiger. Dans

tous les cas, Madame, je serai toujours sensible aux derniers effets

de votre amitié pour nous.

«Je suis loin, Madame, de me repentir du sacrifice que vous m'avez

aidé à faire, puisque ma présence a consolé le meilleur des hommes.

Son sort vous a trop intéressé, vous avez pris trop de part à ses

peines pour vous taire qu'elles sont allégées. Fanfan n'est plus avec

moi. Sans cela, il me prierait de le mettre à vos pieds ainsi qu'à

ceux de Mlle Hortense. À son âge, on est sans conséquence. Il se

permet d'embrasser Eugène.

«Celui qui vous remettra cette lettre connaît tous les sentiments qui

m'agitent. Lui seul a le secret de mon coeur. Vous pouvez, par lui

seul, alimenter ou détruire mon espoir. Encore un triste adieu,

Madame, en vous embrassant comme je vous aime; c'est de tout mon

coeur.»

Deux lettres adressées à l'oncle Brion, l'une par Mme Hue, l'autre par

son mari, complètent cet important message: «Je vous prie, mon cher

oncle, est-il dit dans la première, de remettre vous-même cette lettre

à ma belle et bonne amie. Il ne s'agit pas ici de lui faire des

chansons ou des bouts-rimés, mais de la bonne prose, de celle surtout

qui pourra la convaincre de la vérité, de la pureté, de la solidité de

mes intentions. Vous ne pouvez trop vous avancer envers elle, vous

attestant que vous serez fortement secondé dans l'offre de tout ce qui

pourrait être digne d'elle.»

Nous n'avons pu découvrir pour quelles causes ces lettres, qui portent

la date du 19 juillet 1799, ne furent pas expédiées sur-le-champ.

Jusqu'au mois de décembre, il n'en est plus question. À cette date,

Bonaparte était rentré en France; le coup d'état de Brumaire l'avait

rendu maître du pouvoir. C'est alors seulement qu'à Mitau, on revient

à l'idée d'employer Joséphine, mais, préférablement à elle, le général

Berthier, rentré d'Égypte avec le héros des Pyramides, et qui avait

été placé au ministère de la guerre. D'Avaray mandait à l'abbé de La

Marre, toujours retenu à Londres: «Je ne regarde pas comme facile de

parvenir à Bonaparte, moins encore de l'attacher à la cause du roi.

Il faut cependant le tenter, et je crois que, s'il est moyen d'y

réussir, c'est d'employer pour intermédiaire l'un des officiers en qui

il a le plus de confiance, Berthier par exemple, ou sa propre femme.»

Une note du même d'Avaray accuse plus visiblement encore ces

dispositions en indiquant comment on pourra leur donner une forme

pratique. Elle constate d'abord que Berthier possède depuis longtemps

la confiance de son général, vit dans son intimité, et vient d'être

fait par lui ministre de la guerre. Les renseignements recueillis sur

son compte ne le présentent pas comme un ennemi de la royauté ni du

roi, et il semble bien qu'on peut lui demander de remettre à Bonaparte

une lettre de Sa Majesté. D'Avaray déclare du même coup que la seule

démarche qui convienne au roi, c'est une lettre directe au Corse, dont

elle flatterait la vanité, et dont il ne serait pas impossible, en s'y

prenant en temps, de satisfaire les vues ambitieuses. «Certes, le roi

ne compromettrait pas sa gloire en écrivant à un homme que ses talents

militaires ont rendu célèbre, qu'aucun crime irrémissible n'a flétri

et qui exerce la toute-puissance. Henri IV disait que toute démarche

faite pour le salut de son peuple est honorable, et Charles II écrivit

à Monk.» Donc, une lettre à Bonaparte présentée par Berthier, voilà

l'instrument dont il faut user. Si Berthier se récuse, restera comme

dernière ressource l'entremise de Joséphine, à laquelle on s'adressera

à l'aide des moyens fournis par Mme Hue.

Tout ce plan est suivi de point en point. Le 19 décembre, les lettres

pour les deux généraux sont rédigées par le roi lui-même. Celle qu'il

adresse à Bonaparte, et que celui-ci ne lira jamais, est remarquable

par la forme éloquente et hautaine dont s'enveloppent les sentiments

qui l'ont inspirée. Tout y trahit la dignité royale. Les accents

qu'elle contient ne sont pas inférieurs à ceux qu'a trouvés Louis

XVIII dans toutes les circonstances de sa vie, où il lui fut donné de

revendiquer ses droits:

«Vous ne pouvez penser, Général, que j'ai appris avec indifférence les

graves événements qui viennent de se passer. Mais vous pouvez être en

doute sur le sentiment qu'ils ont excité en moi: c'est celui d'un

juste et ferme espoir. Dès longtemps mes yeux sont fixés sur vous; dès

longtemps je me suis dit: Le vainqueur de Lodi, de Castiglione,

d'Arcole, le conquérant de l'Italie et de l'Égypte, sera le sauveur de

la France; amant passionné de la gloire, il la voudra pure; il voudra

que nos derniers neveux bénissent ses triomphes. Mais, tant que je

vous ai vu n'être que le plus grand des généraux, tant que la

fantaisie d'un avocat a suffi pour changer vos lauriers en cyprès,

j'ai dû renfermer mes sentiments en moi-même. Aujourd'hui que vous

réunissez le pouvoir aux talents, il est temps que je m'explique, il

est temps que je vous montre les espérances que j'ai fondées sur vous.

«Général, vous n'avez plus qu'un choix à faire: il faut être César ou

Monk. Je sais que le destin du premier ne vous intimiderait pas. Mais

descendez dans votre coeur, et vous y verres que l'éclat des victoires

est obscurci par son usurpation, tandis que la réputation du second

est sans tache et ne pouvait être effacée que par celle qui vous

attend. Dites un mot, et ces mêmes royalistes que vous allez peut-être

combattre en les estimant seront vos soldats. Rendez-moi cette armée

toujours victorieuse sous vos ordres, et qu'avec un chef tel que vous,

tous désormais ne travaillent qu'au salut de la patrie. Je ne vous

parle pas de la reconnaissance de votre roi; celle de toutes les

générations futures vous sera assurée. Enfin, si je m'adressais à tout

autre qu'à Bonaparte, j'offrirais, je spécifierais des récompenses; un

grand homme doit lui-même fixer son sort, celui de ses amis; dites ce

que vous désirez pour vous, pour eux, et l'instant de ma restauration

sera celui où vos désirs seront accomplis.

«Je vous fais parvenir cette lettre par voie sûre, mais sans craindre

de me compromettre en l'écrivant. Une telle démarche ne peut

qu'honorer le prince qui la fait.

«Recevez, Général, l'assurance de tous mes sentiments si vous vous

ralliez à moi, et, si vous restez mon ennemi, celle du désir ardent

que j'ai de vous rencontrer bientôt dans les champs de l'honneur.»

De cette lettre il est fait deux expéditions, l'une qui sera adressée

au général Berthier, l'autre qui sera remise à M. Brion, si ce général

refuse de s'entremettre. Le paquet sera remis à l'abbé de La Marre

par le marquis de Rivière, qui est venu saluer le roi à Mitau et va

retourner à Londres. L'abbé ira à Paris déposer les lettres aux mains

des destinataires, et, s'il ne peut s'y rendre lui-même, se chargera

de les y faire parvenir. Celle que le roi fait passer par Berthier est

accompagnée de ce billet:

«La démarche que je fais en ce moment vous prouvera, Monsieur,

l'opinion que j'ai conçue à votre égard. Je veux amener au parti du

vrai honneur, à celui qui est le vôtre au fond de l'âme, le plus grand

des guerriers dont la France s'honore, et c'est sur vous, son ami, le

compagnon de ses travaux et de sa gloire, que je me repose du soin de

cette importante négociation. Remettez-lui cette lettre que je confie

à votre loyauté, et dont vous trouverez la copie ci-jointe. C'est avec

une véritable satisfaction, Monsieur, que je vous donne ce témoignage

de ma confiance. Elle vous est une garantie de mes sentiments pour

vous, et, si vous voulez juger quelle sera ma reconnaissance,

considérez que jamais roi, dans la position où je suis, n'a fait une

acquisition semblable à celle de Bonaparte.»

Les instructions destinées à de La Marre lui exposent avec les plus

minutieux détails les démarches que l'on confie à ses soins, soit

auprès de Berthier, soit auprès de Brion. On prévoit même le cas où il

trouverait une autre voie pour arriver à Bonaparte; on lui expédie un

pouvoir en blanc dont il pourra disposer à son gré.

«Je donne au porteur des présentes, que je n'indique pas autrement

dans la crainte de le compromettre, mais pour qui elles seront un

témoignage particulier de mon estime et de ma confiance, tout pouvoir

nécessaire pour traiter en mon nom avec le général Bonaparte.

«Je ne le charge point de proposer à ce général des conditions ni des

récompenses; il prononcera lui-même sur celles qu'il peut désirer. Le

fidèle interprète de mes sentiments lui donnera aussi l'assurance que

toutes les demandes qu'il fera pour ses amis seront accordées

immédiatement après ma restauration. Le salut de mon peuple sera le

garant de ma fidélité à remplir mes promesses.--Louis.»

D'autre part, ces instructions mettent de La Marre en garde contre la

duplicité du Corse. Tout en essayant de le séduire, il faut se défier

de lui, ne croire à ses engagements que s'il les formule par écrit. La

rumeur publique lui a attribué l'intention d'appeler au trône l'infant

d'Espagne, Charles-Isidore, âgé de onze ans. Fondé ou non, ce bruit

dont Louis XVIII s'est à ce point alarmé qu'il a cru devoir le

signaler à l'Empereur Paul en le suppliant de déjouer un tel projet,

prouve du moins que Bonaparte n'aime pas les Bourbons de France et que

si, convaincu de la fragilité de son propre pouvoir, il en est réduit

à restaurer la monarchie, il ne se résignera à rappeler le roi

légitime qu'après avoir tout essayé pour la faire sans lui.

Enfin, pour le cas où de La Marre ne pourrait aller lui-même à Paris

pour remplir cette mission, on l'invite à la faire remplir par

«Aubert» s'il l'y juge propre. On s'en remet à sa prudence pour que

ces pièces, dont il ne peut craindre en aucun cas la publicité, ne

servent pas cependant de trophée aux consuls. «Veillez aussi à ce

qu'il ne soit pas répandu de copies. Il serait très nuisible que

Bonaparte eût connaissance de la lettre que le roi lui écrit avant de

l'avoir reçue.»

Le nom d'Aubert qui figure dans ces instructions n'était pas le nom

véritable du personnage qu'il désignait. C'était un nom de guerre,

comme en prenaient alors pour leur sûreté les agents du roi restés en

France, dans leurs correspondances avec les émigrés. Il cachait un

jeune député connu pour ses opinions royalistes, représentant du

département de la Marne au conseil des Cinq-Cents, que son caractère,

son éloquence, ses études physiologiques, ses qualités d'homme d'État,

devaient mettre un jour au premier rang parmi les grands citoyens dont

s'honore la France. Il s'appelait, de son vrai nom: Royer-Collard[85].

[Note 85: Au moment où Royer-Collard entre en scène, il nous

paraît opportun de préciser d'après lui-même ce que fut son

rôle pendant l'émigration. En 1820, écrivant à M. de Serre,

garde des sceaux, pour refuser une pension de dix mille

francs, il lui disait: «J'ai été pendant six années au péril

de ma vie le serviteur du roi en France et son conseiller

assidu.»

Après la révolution de 1830, accusé d'avoir reçu pendant

l'émigration, sous le nom de Rémi, une pension de Louis

XVIII, il adressa au _Moniteur_ la déclaration suivante:

«Je ne me suis point prévalu, durant les quinze dernières

années, des relations que j'avais eues en d'autres temps avec

le roi Louis XVIII; je suis loin de m'en défendre

aujourd'hui. Voici la vérité, peu connue, sur ces relations.

Elles ont commencé six mois après le 18 fructidor (1798);

plusieurs fois interrompues, elles ont définitivement cessé

vers le milieu de l'année 1803. Elles ont consisté en ce que

j'ai fait, par le choix de Louis XVIII, partie d'un conseil

politique, composé de quatre personnes, dont trois vivent

encore. Tout ce que j'ai à dire de ce conseil, dissous avant

l'Empire, c'est qu'il a communiqué directement avec le chef

du gouvernement, alors le général Bonaparte; qu'il lui a

remis les lettres de Louis XVIII, et qu'il a reçu de lui ses

réponses autographes.

«Nous avons droit de penser que toute autre explication de

notre part, tout autre démenti seraient superflus; nous n'y

descendrons jamais. Je puis cependant ajouter, pour ce qui me

regarde, que je ne suis point _M. Remy_, et que je ne connais

point le banquier dont on parle. Est-il besoin que j'affirme

qu'en aucun temps je n'ai eu, soit avec lui, soit avec le

roi, le genre de relations qui m'est attribué?»]

VI

À LA VEILLE DU DIX-HUIT BRUMAIRE

En attendant les effets de sa tentative pour entrer en rapport avec

Bonaparte, s'il revient d'Égypte, le roi suit des yeux les événements

qui se déroulent en Italie d'où Souvarof expulse les Français, en

Suisse où les Autrichiens sont entrés, où les Russes vont les

rejoindre; il emploie ce qu'on lui permet encore d'action à convaincre

les puissances de la nécessité de se faire précéder en France par un

manifeste. Ce manifeste était la grosse affaire du moment. Louis XVIII

désirait que l'Autriche, au moment où ses armées franchiraient la

frontière, lançât une proclamation portant que les puissances

coalisées ne se proposaient pas un démembrement de l'ancien

territoire, qu'elles ne poursuivaient d'autre but que la restauration

du légitime roi de France, «non dans l'intention d'imposer cette

condition comme un trophée de la victoire, mais par la conviction

intime que c'est le seul moyen de rendre la paix à l'Europe.»

C'est cette déclaration que Pichegru, dans ses conférences avec

Wickham, et, après lui, Willot, avaient demandée déjà au cabinet de

Saint-James. Après de longs pourparlers, ils s'étaient résignés à en

accepter l'ajournement. Ils avaient même fini par trouver sage et

prudent qu'on ne parlât du roi de France et qu'on n'arborât le drapeau

blanc qu'après la victoire définitive des alliés. Mais le roi estimait

au contraire et faisait écrire par Saint-Priest aux ministres du tsar

que la mesure qu'il réclamait aurait pour effet de réunir aux drapeaux

des armées impériales tous les Français bien pensants. «On a lieu de

croire qu'elles trouveraient alors en France plus de partisans que

d'ennemis.»

Paul Ier, à en juger par ses lettres au roi, partageait cette

conviction. Il lui écrivait le 2 juin: «Les cours de Vienne et de

Londres sont trop intéressées au rétablissement de la royauté en

France pour ne pas y contribuer de tout leur pouvoir. Il ne reste à

Votre Majesté qu'à faire des voeux pour le succès de nos armes, à

s'attendre à une fin heureuse qui produira le commencement de son

règne. On va s'entendre à Vienne pour dresser la proclamation au

peuple français, et elle vous sera communiquée. Au reste, je crois que

Votre Majesté peut se reposer sur moi du soin de ses intérêts et

attendre le résultat de nos efforts combinés.»

Le tsar espérait trop de la bonne volonté des deux cours et de son

influence sur elles. Il s'était jeté dans la coalition, convaincu de

la sincérité du gouvernement britannique et de son dévouement aux

Bourbons. En y entrant, il avait imposé silence à ses défiances contre

l'Autriche. Il devait, à brève échéance, voir sa perspicacité mise en

défaut par les menées des cabinets de Londres et de Vienne. Mais ces

menées, commencées déjà, lui échappaient encore. C'est de bonne foi

qu'il donnait au roi les assurances optimistes qui se retrouvent à

toutes les lignes de sa correspondance.

À Mitau, le roi proscrit saisissait mieux la réalité. Dans les

rapports qui lui arrivaient de Londres et de Vienne, il apercevait

clairement que les intérêts de sa dynastie étaient le moindre souci

des deux gouvernements dont Paul Ier lui garantissait le bon vouloir.

Le ministère britannique avait désavoué Talbot, l'agent qui remplaçait

Wickham en Suisse. Lui reprochant de s'être trop étroitement associé

aux complots ourdis par les royalistes pour renverser le Directoire,

il l'avait envoyé en Suède et remplacé d'abord par le colonel

Crawford, ensuite par Wickham lui-même. Wickham était venu reprendre

la direction des menées anglaises, précédemment exercée par lui, avec

l'ordre de tenir les royalistes au second rang, de leur faire

comprendre que, dans la conviction du gouvernement anglais, le succès

des ennemis extérieurs du gouvernement français pouvait seul ouvrir

une voie sûre à une insurrection heureuse à l'intérieur. Les émigrés,

aux termes des instructions données à Wickham, devaient être

considérés non comme des alliés, mais comme des protégés, dont il

convenait de ne se servir que si l'on jugeait leur concours

indispensable. En conséquence de cette appréciation justifiée par

l'impuissance et les divisions des partisans du roi, les sacrifices

d'argent devaient être réduits, limités au strict nécessaire.

En même temps qu'en Suisse se manifestait l'égoïsme de la politique

anglaise, elle éclatait ailleurs en d'autres traits. Willot, toujours

impatient, toujours plein de feu, pressé de passer sur le continent,

était retenu à Londres par les ajournements indéfinis et réitérés

qu'on opposait à ses requêtes, malgré les efforts du duc d'Harcourt,

de Cazalès, de Dutheil, du comte d'Artois lui-même.

La discussion sur les termes de la proclamation des alliés, qui se

poursuivait à Londres comme à Vienne, achevait de rendre évident ce

mauvais vouloir du ministère britannique. Le comte d'Artois, qui

résidait à Édimbourg, était venu à Londres, au mois de juin, pour la

suivre de plus près. Il se croyait sûr, à ce moment, de s'emparer de

Lorient et de Saint-Malo. Dès la première conférence qu'il eut avec

lord Grenville, il exposa le plan de l'expédition. On commença par lui

promettre des secours en hommes et en argent. Mais, la promesse

restant subordonnée à la possibilité de ce coup de main, dont les

Anglais entendaient se faire juges, elle ne les engageait pas. Il leur

suffisait, pour se dérober à son exécution, de contester cette

possibilité. Ils se montrèrent donc prodigues d'assurances sur ce

point.

Il n'en fut pas de même quand les vues de la coalition, étant mises

sur le tapis, on arriva au manifeste des alliés et à la

reconnaissance du roi, qui devait, dans l'opinion du comte d'Artois,

en être la base. Les Anglais protestèrent de la sincérité des

intentions de leur souverain, de la conformité de ses opinions avec

celles de l'Empereur de Russie. Mais ils se déclarèrent impuissants à

obtenir de l'Autriche la manifestation de sentiments analogues. À la

faveur de cette impuissance, ils opposèrent un formel refus à la

demande qui leur était faite, de rédiger une proclamation

satisfaisante pour Louis XVIII. C'est le principe même de la monarchie

légitime que le comte d'Artois dut défendre contre eux.

Dans un rapport reçu à Mitau le 16 juillet, se trouve le texte des

propositions qu'ils soumirent à l'agrément du prince. Les voici: 1º la

guerre a pour but de délivrer les Français du joug tyrannique sous

lequel ils gémissent; 2º les puissances n'ont aucun projet de

démembrer le territoire de la France, tel qu'il était avant la

Révolution; 3º les souverains coalisés considèrent la monarchie comme

un gouvernement plus propre qu'aucun autre à rétablir la tranquillité

en France et la paix en Europe; 4º cependant, ne voulant pas exiger

des Français de vivre sous tel ou tel régime, les puissances seraient

toujours disposées à traiter de la paix aussitôt que les Français

auraient un gouvernement stable et susceptible d'inspirer confiance et

sécurité.

Le comte d'Artois donna son approbation aux trois premiers de ces

articles, mais il protesta contre le quatrième. «J'ai fait remarquer,

écrivait-il, que cet article est capable de détruire les effets du

manifeste en ce qu'il ouvre la porte à toutes les ambitions, à tous

les systèmes, et que, loin de rassurer les Français, il ne peut que

les alarmer, puisqu'au lieu de leur rendre l'espoir de la paix, il

jettera parmi eux une nouvelle pomme de discorde; qu'enfin, il est

dangereux en lui-même pour tous les souverains, puisqu'il consacre le

premier de tous les principes révolutionnaires, savoir le droit des

peuples à l'insurrection pour changer la forme de leur gouvernement.»

Le comte d'Artois affirmait donc que les puissances devaient, dans

leur intérêt comme dans celui du roi, exprimer l'intention positive de

rétablir la monarchie et le «légitime monarque». Mais le cabinet

anglais, qui, malgré les assurances contraires, ne voulait pas

s'engager envers les Bourbons, objectait qu'il n'amènerait jamais

l'Autriche à un tel langage, et il soutenait sa formule comme la

meilleure. Le comte d'Artois ne parvint pas à en avoir raison[86].

[Note 86: Il retourna à Édimbourg si découragé qu'au lieu

d'envoyer à son frère la relation de son voyage, il se

contenta de lui écrire qu'il la lui enverrait prochainement.

Le roi se plaignit de ce qu'il appelait des réticences et

demanda des explications qu'il reçut peu après.]

À Vienne, les démarches faites par l'agent du roi, La Fare, évêque de

Nancy, auprès du baron de Thugut, n'étaient pas couronnées de plus de

succès. Aux premières ouvertures de La Fare touchant la nécessité d'un

manifeste, le ministre impérial répondit durement «et même avec

humeur». Il mit en doute l'attachement des Français pour leur roi

légitime. Il déclara qu'une proclamation des alliés, loin de produire

l'effet qu'en attendait «M. le comte de l'Isle», fournirait aux

républicains l'occasion de lever une armée redoutable. Quant à la

reconnaissance du roi, elle ne pouvait résulter que d'une démarche de

l'Empereur de Russie auprès des cours. Et, comme La Fare objectait que

l'exemple donné par Paul Ier équivalait à la plus significative des

démarches, Thugut répliqua:

--Que Louis XVIII demande à l'Empereur Paul de le mettre à la tête

d'une armée imposante et lui permette de se présenter en cet état à la

France. Alors, il sera temps de le reconnaître; alors l'Empereur

François approuvera tout ce que l'Empereur Paul jugera à propos de

faire pour le roi. Voilà ma réponse et mes sentiments.

Dans ce langage éclatait une fois de plus la malveillance de

l'Autriche pour les Bourbons, cette malveillance dont elle leur avait

donné tant de preuves et à laquelle le roi suppliait le tsar d'en

imposer[87] par des témoignages éclatants de sa protection.

[Note 87: Il y a lieu de rappeler que Thugut en fut

l'instrument passionné. Un doute subsiste sur la question de

savoir si cette passion fut désintéressée. Metternich, dans

ses _Mémoires_, constate que Thugut fut soupçonné de s'être

vendu au Directoire. Il ajoute, il est vrai, que, malgré

tout, Thugut était au-dessus de la corruption. Mais il est

obligé de reconnaître que personne n'a voulu affirmer que le

ministre autrichien servit son pays avec désintéressement, et

cela, dit-il, «est regrettable pour son nom et pour

l'Autriche.»]

En dépit de ces échecs de sa diplomatie, Louis XVIII ne se

décourageait pas. Tout lui était prétexte pour revenir à son idée,

pour demander sa reconnaissance par les cours coalisées contre la

France et pour plaider la nécessité d'un manifeste signé d'elles. La

lettre suivante, adressée à Paul Ier le 24 juin, révèle avec une

intéressante précision tout ce qu'il attendait de ce prince et accuse

la persistance qu'il mettait à le supplier de se conformer à ses

désirs:

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 34 / 41 段