moi-même. Je vais perdre sans regret mon autorité directe sur vous;
mais, jamais, je ne renoncerai à vous servir de père, et, comme tel,
j'ose espérer que je posséderai toujours votre confiance. Votre raison
sera toujours votre meilleur guide. Mais une longue expérience des
hommes et des choses peut vous être utile, et je serai toujours prêt à
vous donner des conseils, lorsque vous m'en demanderez. Si vous
éprouviez des peines et que vous veuillez les déposer dans mon sein,
je regarderai cet épanchement comme la preuve la plus certaine de
votre tendresse. De votre côté, je vous regarde comme destinée par la
Providence à remplacer ma pauvre soeur, à être, comme elle, le lien
de toute la famille, la confidente de tous, l'ange de paix pour
apaiser les petits différends qui naissent toujours de temps en temps
entre les meilleurs amis: ce rôle est celui qui peut le mieux vous
convenir pendant nos malheurs et lorsqu'ils seront finis.»
Cette lettre est l'avant-dernière que Madame Royale dût recevoir de
son oncle. Elle la trouva prête à se mettre en chemin. «C'est le voeu
et le désir empressé de son coeur,» écrivait l'évêque de Nancy. Toutes
les mesures étaient prises pour son départ. Le duc de Villequier était
venu la chercher à Vienne pour l'accompagner à Mitau. L'Empereur
d'Allemagne avait consenti à la faire conduire, sous la protection de
Mme de Chanclos, jusqu'à Thérèsepol sur la frontière russe. Là, des
ordres étaient déjà donnés par le tsar pour la protéger sur la route
et faciliter son voyage. Elle avait avec elle, comme dame de
compagnie, Mlle de Choisy, nièce du marquis d'Ourches, jadis
chambellan du comte de Provence, qu'à sa demande le roi avait attachée
à sa maison. La duchesse de Sérent et sa fille, sorties trop tard de
France pour la trouver à Vienne, devaient la rejoindre en Courlande.
Les deux valets de chambre, Hue et Cléry, trois femmes de service et
deux valets de pied, étaient aussi du voyage. Quand le roi connut ces
détails, Madame Royale avait déjà quitté Thérèsepol, d'où le 17 mai,
en y arrivant, elle avait expédié par estafette un court billet à son
oncle. Il le reçut le 23 mai. Ce même jour, d'Avaray consignait
l'événement dans son rapport au roi.
«Une estafette envoyée par M. le duc de Villequier nous a appris ce
matin que Madame Royale est enfin arrivée à Thérèsepol le 17, qu'elle
en devait partir le surlendemain, et qu'après treize jours de route,
elle sera rendue à Mitau.
«Monseigneur le duc d'Angoulême, au comble de ses voeux, est venu chez
moi me témoigner avec beaucoup de sensibilité et dans les termes les
plus obligeants qu'il n'oubliera jamais que c'est à mon zèle et à mes
soins qu'il doit le projet et le succès de son mariage.
«En lui témoignant de mon côté combien je suis heureux d'avoir pu
contribuer à son bonheur, j'ai saisi l'occasion de lui observer que la
politique seule préside ordinairement au mariage des princes, mais
que le sien réunit tout ce que le sentiment a de plus doux, et la
politique de plus intéressant, et que cette union eût été l'objet le
plus digne de ses voeux, dans le cas même où il serait paisiblement
assis sur les premières marches du trône. Je voulais par ces
réflexions graver plus profondément dans le coeur du jeune prince son
amour pour Mme Thérèse, et raffermir dans la résolution de s'occuper
constamment du bonheur de son épouse. J'ai lieu de croire qu'elles ont
produit leur effet.»
Le 29, le roi fit partir le duc de Guiche, en l'invitant à aller
devant soi jusqu'à ce qu'il rencontrât la voyageuse, et en le
chargeant pour elle de ce souhait de bienvenue: «C'est avec le
sentiment de la plus douce joie que je vous écris cette lettre, ma
chère enfant. Le moment où le duc de Guiche vous la remettra précédera
de bien peu celui où je vous recevrai après un si long espace de temps
et tant de malheurs communs. Je vous l'ai souvent dit: je n'ai pas la
présomption d'espérer vous les faire oublier; mais du moins ma
tendresse, mes soins ne négligeront rien pour vous en adoucir le
souvenir, et j'espère recevoir de vous le même soulagement. J'en
trouve le gage dans toutes vos lettres. Celle que vous m'avez écrite
de Thérèsepol me prouve votre confiance, et c'est de tous les
sentiments celui dont un père est le plus jaloux de la part de sa
fille. Les autres appartiendront bientôt à mon neveu; il les méritera
par les siens; et, plus je les verrai réciproques entre vous, plus je
croirai qu'il peut encore y avoir du bonheur pour moi.»
En même temps que Madame Royale se dirigeait vers Mitau, la reine y
arriva dans la soirée du 2 juin. Son voyage avait été l'objet de
longues négociations et donné lieu entre elle et son mari à de
pénibles débats. Au moment de quitter Budweiss, elle prétendait
voyager avec un somptueux état de maison, incompatible avec l'exiguïté
des ressources dont disposait le trésor royal. Il fallut de nombreuses
lettres, les cruels aveux et toute la volonté du roi pour la faire
renoncer à cette prétention. Elle avait dû se contenter d'un train
très modeste, dont la fixation arrachait au comte de Saint-Priest
cette réflexion douloureuse: «L'état que M. de Virieu a envoyé à M. de
Villequier serait assurément bien petit pour la reine de France; mais
les circonstances nous contraignent à le resserrer encore.»
Cette difficulté résolue, elle en avait soulevé une autre. Elle
voulait emmener avec elle sa lectrice, cette Mme de Gourbillon, dont
nous avons constaté la fâcheuse influence et dont Louis XVIII était
décidé à ne pas tolérer la présence à Mitau. L'entêtement de la reine,
la résistance du roi donnèrent lieu à une volumineuse correspondance.
Le 31 mai, le roi lui avait écrit: «Si mes instances et mon amitié ne
peuvent rien sur vous, si vous pouvez vous résoudre à me compromettre
vis-à-vis de l'Empereur de Russie, qui ne pourra, d'après cette
résistance, que prendre la plus étrange idée de nous deux, Mme
Gourbillon pourra arriver à Mitau. Mais je vous jure, pour ma part,
qu'elle ne mettra pas les pieds au château et que je ne réponds pas
des dispositions de l'Empereur à son égard.»
La reine ne s'était pas laissée convaincre par ce sévère
avertissement. Elle avait écrit au tsar pour obtenir que la présence
de la Gourbillon fût imposée au roi. Mais celui-ci agissait de son
côté et obtenait du tsar l'ordre de ne pas permettre à Mme de
Gourbillon de résider à Mitau et son internement dans une ville
frontière. Paul Ier ne répondit pas à la demande de la reine et la
renvoya au roi. Le 12 juillet, Louis XVIII le remerciait: «Je suis
sensiblement obligé à Votre Majesté Impériale de la communication
qu'elle veut bien me faire et la prie d'excuser une démarche
inconsidérée dont j'ai lieu d'être blessé. L'avis que Votre Majesté
Impériale me donne me servira, j'espère, à empêcher que pareille chose
n'arrive à l'avenir. En tout état de cause, je conjure son amitié de
supporter une importunité qu'il me coûte beaucoup de lui occasionner,
mais qui prévient des inconvénients importants pour mon intérieur, que
je ne détaille pas ici pour ne pas abuser de la patience de Votre
Majesté Impériale. Je la supplie donc de regarder comme non avenue
toute démarche ultérieure relative à la dame Gourbillon, qui se ferait
à mon insu, s'il m'était permis de supposer qu'il en survînt encore.»
Malgré les résolutions formelles dont témoignent ces lettres, la reine
avait passé outre. Mme de Gourbillon, à sa demande, l'avait
accompagnée et osa entrer à sa suite dans Mitau. Mal lui en prit.
Tandis que les voitures de la reine traversaient la ville pour se
rendre au château, on vit l'une d'elles se détourner et aller droit à
la maison du gouverneur. Dans cette voiture se trouvait la lectrice.
Chez le gouverneur, on lui signifia un ordre, en vertu duquel elle
devait être ramenée à la frontière. Elle poussa les hauts cris. Debout
sur le perron de l'hôtel du gouverneur, elle proférait contre le roi
de grossières injures. La foule s'était amassée, commentait avec
passion l'événement. Cette scène scandaleuse ne prit fin que par
l'incarcération de la Gourbillon, qui fut, dès la même nuit, conduite
à Vilna.
Pendant ce temps, au palais, la reine, encore vêtue de ses habits de
voyage, se livrait à un accès de violence et de larmes, refusant
d'entrer dans ses appartements, criant qu'elle voulait partir plutôt
que de rester séparée de celle à qui le roi faisait remonter à tort,
disait-elle, la responsabilité de la mésintelligence qui avait trop
longtemps régné entre eux. Il fallut pour l'apaiser que Louis XVIII,
faisant acte de volonté et d'énergie, déclarât qu'il ne la laisserait
pas repartir.
L'arrivée de Madame Royale, qui eut lieu le lendemain, effaça la
douloureuse impression causée par cet événement. La journée du 3 juin
peut être considérée comme la plus heureuse de toutes celles qu'avait
vécues Louis XVIII depuis sa sortie de France. La nuit avait porté
conseil à la reine; elle avait recouvré son calme, et, quoiqu'elle eût
longtemps vécu en mésintelligence avec son époux, ils se réjouissaient
de se trouver réunis en un moment aussi solennel. Ils allèrent
ensemble, au delà de la banlieue de Mitau, au-devant de leur nièce, le
duc d'Angoulême avec eux. La première, elle vit leur voiture, fit
arrêter la sienne, et, se précipitant au-devant du roi qui mettait
pied à terre aussi vite que le lui permettait son obésité, vint tomber
à genoux devant lui. Il la releva, la pressa contre son coeur, la
poussa contre la reine, qui, l'ayant embrassée, la céda au duc
d'Angoulême. Très ému, très pâle, «le jeune homme» ne put que
balbutier quelques mots en baisant la main de sa cousine, dont la
présence l'intimidait moins cependant que celle du roi, dont la
tendresse rayonnante se manifestait si bruyamment, que, s'il eût été
plus jeune, on aurait pu croire que c'était lui le fiancé. Plus encore
que le jeune prince, n'en avait-il pas tenu la place pendant ces
longues fiançailles?
Une heure plus tard, les gens restés au château entendirent sa voix
retentir sous les vieilles voûtes de l'ancienne demeure des ducs de
Courlande.
--La voilà! La voilà! criait-il.
Tous accoururent; ils furent admis à offrir leurs hommages à la
nouvelle venue, qui, dans ce morne exil, allait faire fleurir un peu
de bonheur. Le pressentiment qu'en avait le roi explique la joie qui
débordait de son regard et de sa bouche. Après quatre années
d'attente, il voyait enfin ses efforts couronnés et ses voeux les plus
ardents réalisés. Il avait voulu se donner une fille; il la possédait,
et combien digne de son amour!
Le mariage fut célébré le 10 juin, dans la chapelle du palais, en
présence de tous les Français présents à Mitau, des personnages
officiels russes et des délégués de la noblesse de Courlande. Le
cardinal de Montmorency, grand aumônier de la cour, officiait, assisté
des abbés Edgeworth et Marie, aumôniers ordinaires. La veille, dans le
cabinet du roi, à huit heures du soir, avait été signé le contrat:
contrat laconique, contrat d'exil, qui ajournait à des temps plus
heureux la constitution de l'apport des époux. Le comte de
Saint-Priest en donna lecture. «Lorsqu'il prononça les noms de Louis
XVI et de la feue reine, Mme Thérèse éprouva une vive émotion, qui fut
remarquée, mais qu'elle surmonta promptement.»
Le même jour, était arrivé un envoyé de Paul Ier, lui apportant un
collier en brillants et une lettre. «Vos malheurs, vos vertus et votre
courage héroïque, lui disait le tsar, vous assurent à jamais l'estime
et l'intérêt de tous les êtres bien pensants et sensibles. Soyez
heureuse au sein de votre famille qui vous chérit, et ne quittez mes
États que pour rentrer en France et n'y voir que le repentir d'une
nation qui pleure les crimes des scélérats qu'elle a eu le malheur de
produire.» Le tsar avait en outre accepté de signer au contrat et d'en
recevoir le dépôt dans les archives de l'Empire. Après la cérémonie
religieuse, le roi annonça officiellement le mariage à toutes les
cours et aux membres de sa famille.
«Les portraits que vous avez vus de notre fille, mandait-il à son
frère, ne peuvent vous en donner une idée exacte; ils ne sont point
ressemblants. Elle ressemble à la fois à son père et à sa mère au
point de les rappeler parfaitement, ensemble et chacun séparément,
suivant le point de vue où on l'envisage. Elle n'est point jolie au
premier coup d'oeil; mais elle s'embellit à mesure qu'on la regarde,
et surtout en parlant, parce qu'il n'y a pas un mouvement de sa figure
qui ne soit agréable. Elle est un peu moins grande que sa mère, et un
peu plus que notre pauvre soeur. Elle est bien faite, se tient bien,
porte la tête à merveille et marche avec aisance et grâce. Quand elle
parle de ses malheurs, ses larmes ne coulent pas facilement, par
l'habitude qu'elle a prise de les contraindre; afin de ne pas donner à
ses geôliers le barbare plaisir de lui en voir répandre. Mais ceux qui
l'écoutent pourraient difficilement retenir les leurs. Cependant, sa
gaieté naturelle n'est point détruite; ôtez-la de ce funeste chapitre,
elle rit de bon coeur et est très aimable. Elle est douce, bonne,
tendre; elle a, sans s'en douter, la raison d'une personne faite. Dans
le particulier, elle est avec moi comme notre pauvre Élisabeth aurait
pu être avec mon père; en public, elle a le maintien d'une princesse
accoutumée à tenir une cour. Non seulement elle dit des choses
obligeantes à tout le monde, mais elle dit à chacun ce qu'il convient
de lui dire. Elle est modeste, sans embarras, à l'aise sans
familiarité, innocente enfin comme le jour de sa naissance. J'en ai vu
la preuve positive dans la manière dont elle a été avec mon neveu
depuis mardi, jour de son arrivée ici. Enfin, pour achever, j'ai
reconnu en elle l'ange que nous pleurons.»
Après ce charmant portrait dont nous n'aurions eu garde de priver nos
lecteurs, le roi pavait un tribut d'éloges au duc d'Angoulême. «Six
jours à passer avec celle qui, le septième, devait être sa femme
étaient véritablement difficiles, et il a, dès le premier instant,
saisi la nuance juste, dont il ne s'est pas écarté une seconde,
toujours cherchant à plaire, galant et même tendre avec respect, mais
sans embarras. Nous avons été au-devant d'elle à trois verstes d'ici,
et le temps du retour a suffi à faire disparaître la timidité qui
était ce que je craignais le plus dans notre jeune homme.»
D'Avaray, dans une lettre adressée à une amie d'Italie, Mme de
Colonia, renchérit sur ces propos enthousiastes. «Mme la duchesse
d'Angoulême est, pour la figure, le maintien, les qualités, les
vertus, tout ce qu'un coeur vraiment français peut désirer. Le roi, ce
bon, cet excellent prince, qui, à travers tant d'écueils et de
difficultés, a su conduire à son terme cette intéressante union, est
rajeuni de dix ans et jouit pour la première fois d'un bonheur sans
mélange. Notre jeune prince est au comble de la satisfaction, et
nous-mêmes dans l'ivresse. On dirait enfin qu'il ne nous manque rien,
que nous n'avons rien perdu ou que nous avons tout retrouvé, et, si la
douce sensibilité de cette charmante princesse ne nous reportait
souvent sur la trace des malheurs inouïs de son auguste famille, on ne
verserait auprès d'elle que des larmes d'attendrissement et de joie.»
Le 31 juillet, le roi, écrivant à son frère, confirme ses premiers
éloges, «Ce que je vous ai dit de notre fille est l'exacte vérité; je
n'en ai dit ni trop ni trop peu. C'est au bout de sept semaines que je
vous le répète, et, s'il y avait eu un peu d'enthousiasme dans les
premiers moments, il serait apaisé aujourd'hui; mais j'ai toujours les
mêmes yeux. Il ne manque plus qu'un point à notre satisfaction; mais
ce point ne dépend pas de moi; là finit mon ministère. Ils sont jeunes
et bien portants tous les deux; ils s'aiment. Ainsi j'espère que ce
point ne se fera pas attendre longtemps et que nous nous verrons
renaître dans leurs enfants.»
C'est encore à son frère que, le 7 août suivant, il faisait la
piquante confidence que voici: «Figurez-vous que les gens de Vienne
affectent de plaindre votre belle-fille et de la représenter comme une
victime de son obéissance à ses parents. Je voudrais que ces
gaillards-là vissent les choses de leurs propres yeux, non pour être
convertis, mais pour crever de dépit et de rage: _virtutem videant,
intabescantque relicta_.»
Il le disait avec une légitime satisfaction. Du reste, à Mitau, tout
le monde croyait qu'en France, l'effet de cette union serait immense,
et qu'elle aurait pour résultat le rétablissement prochain de la
royauté. Cet espoir ne devait pas se réaliser. Mais, en ce moment,
sous le sourire de l'orpheline du Temple, il s'épanouissait dans le
coeur du roi avec autant de vigueur que si ce mariage si longtemps
attendu, au lieu d'être célébré au fond de la Russie, l'eût été aux
Tuileries ou à Versailles.
V
NOUVEL ESSAI DE RECOURS À BONAPARTE
Après ces heures de trêve, la politique promptement reprenait ses
droits. La seconde coalition avait remis l'Europe en feu. Paul Ier,
qui s'y était jeté avec ardeur après avoir hésité longtemps à y
entrer, se croyait assuré de la victoire; il la voyait éclatante à
travers les premiers succès de ses armes. Il s'adressait aux
puissances, les invitant à envoyer des plénipotentiaires à
Saint-Pétersbourg afin d'y former un congrès dans lequel on
délibérerait sur les moyens de rétablir l'équilibre européen et sur
les bases de ce rétablissement. Se passionnant pour cette idée,
qu'avec sa mobilité habituelle il abandonnait presque aussitôt après
l'avoir conçue, il la faisait connaître, le 16 juillet, à Louis XVIII.
«Le sort des États et celui de Votre Majesté n'y sera pas oublié,
ajoutait-il, car j'en ferai l'objet de ma sollicitude.»
Ce langage électrisait le roi. «Je remercie Votre Majesté Impériale de
l'ouverture qu'elle veut bien me faire au sujet du congrès qu'elle se
propose de former dans sa capitale. Dès qu'il y sera traité, sous ses
auspices, des intérêts de l'Europe et de ceux du roi de France, rien
n'est plus certain que la justice et la sûreté des stipulations qu'on
en doit attendre. J'en vois déjà le présage dans une lettre que le roi
d'Angleterre m'a écrite, en réponse à celle où je lui fais part du
mariage de mes enfants. Ce prince me donne, pour la première fois, le
titre qui m'appartient, mais que jusqu'à présent je n'avais encore
reçu que de Votre Majesté Impériale.»
Déjà, à la nouvelle de la signature du traité anglo-russe, Louis
XVIII s'était empressé de demander, le 28 mars, à Paul Ier une place à
la tête de son armée. «Votre Majesté Impériale tient entre ses mains
mon existence future, celle de ma patrie et de mes sujets. C'est
beaucoup sans doute, mais elle y tient aussi ma gloire. C'est encore
plus pour moi, et je la conjure de ne pas perdre de vue un intérêt qui
m'est si cher. Mon oisiveté, pendant que tant de puissances combattent
les tyrans usurpateurs de mon autorité, est une tache sur ma vie.
L'âme généreuse de Votre Majesté ne voudra pas qu'elle y demeure
longtemps, et je ne cesserai de réclamer avec confiance sa puissante
intervention pour arriver où l'honneur m'appelle.»
Cette lettre était partie depuis quelques jours à peine, que les
nouvelles des victoires par lesquelles les alliés ouvrirent la
campagne de 1799 arrivaient à Mitau. En Allemagne, Jourdan venait
d'être battu par l'archiduc Charles. En Italie, Scherer avait été
rejeté de l'Adige sur le Mincio. Moreau était désigné pour le
remplacer. Mais il allait, lui aussi, reculer devant les troupes de
Souvarof. Les défaites de Joubert à la Trebbia et à Novi, sa mort
prématurée devaient aggraver encore nos désastres, dont il était donné
à Masséna d'arrêter le cours en un seul combat.
Au bruit de ces victoires des alliés, favorables à sa cause, Louis
XVIII renouvelle sa demande: «Si j'en crois le marquis de Gallo, que
j'ai vu dimanche à son passage, le désir de la cour de Vienne est que
ce soient les troupes russes qui entrent les premières, tandis que
l'archiduc se tiendra à portée de les soutenir. Tel, Votre Majesté
Impériale le sait, fut toujours l'objet de tous mes voeux[83]. Fut-il
jamais un moment plus favorable pour réaliser les espérances qu'elle
m'a données? Je la prie, je la conjure d'en hâter l'accomplissement.
Que, placé au premier rang de ses troupes, j'entre le premier en
France. Ce sera la plus grande marque d'amitié qu'elle m'ait jamais
donnée.»
[Note 83: Dans la pensée de Louis XVIII, la distance qui
sépare la France de la Russie ne permettant aucune crainte
quant à des projets d'agrandissement de l'une aux dépens de
l'autre, les troupes russes devaient être accueillies plus
favorablement que les troupes autrichiennes.]
À ces supplications réitérées, Paul Ier répond par le silence, ou,
s'il y fait allusion, c'est pour objecter qu'il ne saurait encore les
exaucer[84]. Le roi se résigne provisoirement à l'immobilité, ne
pouvant, hélas! faire mieux. Mais, comme il prévoit que cette guerre
nouvelle de laquelle on l'exclut, comme on l'a exclu des précédentes,
aura le même sort, il persévère dans le projet, si Bonaparte revient
d'Égypte, de traiter avec lui.
[Note 84: Au moment même où le tsar répondait par des refus
successifs aux demandes belliqueuses de Louis XVIII, un
journal de Paris, _le Bulletin de l'Europe_, insérait sous la
rubrique: Correspondance de Mitau, la note suivante
communiquée sans doute par l'agence royaliste ou peut-être
par la police de Fouché: «Paul Ier a fait déclarer à Sa
Majesté très chrétienne qu'il désirait que, par sa présence
sur le théâtre de la guerre, elle daignât sanctifier les
efforts de la coalition et prouver à tous les Français que ce
ne sont point des étrangers avides de conquêtes qui menacent
leur territoire, mais que c'est un roi injustement dépouillé
qui veut reprendre ses États, un petit-fils de Henri IV qui
réclame son héritage envahi par des brigands.»]
Au commencement de juillet, la maison royale à Mitau s'augmente d'une
nouvelle venue, la femme de Hue, l'un des plus fidèles serviteurs du
roi. Hue était à Paris quand Madame Royale est sortie du Temple; il
l'a accompagnée en Autriche, d'où, au moment de la suivre à Mitau, il
a écrit à sa femme restée en France de venir le rejoindre dans cette
ville. En y arrivant, Mme Hue raconte que, pour parvenir à quitter
Paris, elle a dû recourir à l'amitié de Mme Bonaparte, qu'elle connaît
depuis longtemps. C'est à la recommandation de celle-ci qu'on lui a
délivré le passeport qu'on avait commencé par lui refuser. À l'appui
de ses dires, elle montre la copie qu'elle a prise et gardée du billet
que, à sa sollicitation et pour lui venir en aide, Joséphine a écrit
au ministre de la police. Il est ainsi conçu: «La citoyenne Hue, mon
ancienne amie, et que je désirerais vivement obliger, voudrait obtenir
les moyens de rejoindre son mari. Je vous aurai moi-même beaucoup
d'obligation de faire tout ce qui dépendra de vous pour qu'elle
jouisse de cette facilité, si, comme je le crois, il n'existe aucun
obstacle.»
Ces cinq lignes, sur le vu desquelles Mme Hue a obtenu son passeport,
attestent qu'elle n'exagère pas en parlant de l'amitié qui a existé
entre elle et la veuve du comte de Beauharnais avant que celle-ci ne
fût devenue Mme Bonaparte. D'Avaray, qui les a lues, est ainsi amené,
d'abord à interroger la voyageuse sur le caractère et les sentiments
de son amie, puis à s'ouvrir à elle du projet qu'on nourrit à Mitau.
Elle déclare que Mme Joséphine a toujours été royaliste; qu'adorée de
son mari, elle se flatte d'exercer sur lui une certaine influence,
mais qu'en tout cas, s'il est susceptible de prendre en mains les
intérêts du roi, elle seule pourra l'y décider. «Il est soupçonneux à
l'excès, fier, jaloux, ne se livrant point ou presque point, craignant
d'être deviné ou prévenu; mais, au lit, avec sa femme, il lui permet
quelquefois de lui parler d'affaires et de lire dans sa pensée.»