«Enfin, il faut aussi, ma chère enfant, que je vous dise un mot de

moi-même. Je vais perdre sans regret mon autorité directe sur vous;

mais, jamais, je ne renoncerai à vous servir de père, et, comme tel,

j'ose espérer que je posséderai toujours votre confiance. Votre raison

sera toujours votre meilleur guide. Mais une longue expérience des

hommes et des choses peut vous être utile, et je serai toujours prêt à

vous donner des conseils, lorsque vous m'en demanderez. Si vous

éprouviez des peines et que vous veuillez les déposer dans mon sein,

je regarderai cet épanchement comme la preuve la plus certaine de

votre tendresse. De votre côté, je vous regarde comme destinée par la

Providence à remplacer ma pauvre soeur, à être, comme elle, le lien

de toute la famille, la confidente de tous, l'ange de paix pour

apaiser les petits différends qui naissent toujours de temps en temps

entre les meilleurs amis: ce rôle est celui qui peut le mieux vous

convenir pendant nos malheurs et lorsqu'ils seront finis.»

Cette lettre est l'avant-dernière que Madame Royale dût recevoir de

son oncle. Elle la trouva prête à se mettre en chemin. «C'est le voeu

et le désir empressé de son coeur,» écrivait l'évêque de Nancy. Toutes

les mesures étaient prises pour son départ. Le duc de Villequier était

venu la chercher à Vienne pour l'accompagner à Mitau. L'Empereur

d'Allemagne avait consenti à la faire conduire, sous la protection de

Mme de Chanclos, jusqu'à Thérèsepol sur la frontière russe. Là, des

ordres étaient déjà donnés par le tsar pour la protéger sur la route

et faciliter son voyage. Elle avait avec elle, comme dame de

compagnie, Mlle de Choisy, nièce du marquis d'Ourches, jadis

chambellan du comte de Provence, qu'à sa demande le roi avait attachée

à sa maison. La duchesse de Sérent et sa fille, sorties trop tard de

France pour la trouver à Vienne, devaient la rejoindre en Courlande.

Les deux valets de chambre, Hue et Cléry, trois femmes de service et

deux valets de pied, étaient aussi du voyage. Quand le roi connut ces

détails, Madame Royale avait déjà quitté Thérèsepol, d'où le 17 mai,

en y arrivant, elle avait expédié par estafette un court billet à son

oncle. Il le reçut le 23 mai. Ce même jour, d'Avaray consignait

l'événement dans son rapport au roi.

«Une estafette envoyée par M. le duc de Villequier nous a appris ce

matin que Madame Royale est enfin arrivée à Thérèsepol le 17, qu'elle

en devait partir le surlendemain, et qu'après treize jours de route,

elle sera rendue à Mitau.

«Monseigneur le duc d'Angoulême, au comble de ses voeux, est venu chez

moi me témoigner avec beaucoup de sensibilité et dans les termes les

plus obligeants qu'il n'oubliera jamais que c'est à mon zèle et à mes

soins qu'il doit le projet et le succès de son mariage.

«En lui témoignant de mon côté combien je suis heureux d'avoir pu

contribuer à son bonheur, j'ai saisi l'occasion de lui observer que la

politique seule préside ordinairement au mariage des princes, mais

que le sien réunit tout ce que le sentiment a de plus doux, et la

politique de plus intéressant, et que cette union eût été l'objet le

plus digne de ses voeux, dans le cas même où il serait paisiblement

assis sur les premières marches du trône. Je voulais par ces

réflexions graver plus profondément dans le coeur du jeune prince son

amour pour Mme Thérèse, et raffermir dans la résolution de s'occuper

constamment du bonheur de son épouse. J'ai lieu de croire qu'elles ont

produit leur effet.»

Le 29, le roi fit partir le duc de Guiche, en l'invitant à aller

devant soi jusqu'à ce qu'il rencontrât la voyageuse, et en le

chargeant pour elle de ce souhait de bienvenue: «C'est avec le

sentiment de la plus douce joie que je vous écris cette lettre, ma

chère enfant. Le moment où le duc de Guiche vous la remettra précédera

de bien peu celui où je vous recevrai après un si long espace de temps

et tant de malheurs communs. Je vous l'ai souvent dit: je n'ai pas la

présomption d'espérer vous les faire oublier; mais du moins ma

tendresse, mes soins ne négligeront rien pour vous en adoucir le

souvenir, et j'espère recevoir de vous le même soulagement. J'en

trouve le gage dans toutes vos lettres. Celle que vous m'avez écrite

de Thérèsepol me prouve votre confiance, et c'est de tous les

sentiments celui dont un père est le plus jaloux de la part de sa

fille. Les autres appartiendront bientôt à mon neveu; il les méritera

par les siens; et, plus je les verrai réciproques entre vous, plus je

croirai qu'il peut encore y avoir du bonheur pour moi.»

En même temps que Madame Royale se dirigeait vers Mitau, la reine y

arriva dans la soirée du 2 juin. Son voyage avait été l'objet de

longues négociations et donné lieu entre elle et son mari à de

pénibles débats. Au moment de quitter Budweiss, elle prétendait

voyager avec un somptueux état de maison, incompatible avec l'exiguïté

des ressources dont disposait le trésor royal. Il fallut de nombreuses

lettres, les cruels aveux et toute la volonté du roi pour la faire

renoncer à cette prétention. Elle avait dû se contenter d'un train

très modeste, dont la fixation arrachait au comte de Saint-Priest

cette réflexion douloureuse: «L'état que M. de Virieu a envoyé à M. de

Villequier serait assurément bien petit pour la reine de France; mais

les circonstances nous contraignent à le resserrer encore.»

Cette difficulté résolue, elle en avait soulevé une autre. Elle

voulait emmener avec elle sa lectrice, cette Mme de Gourbillon, dont

nous avons constaté la fâcheuse influence et dont Louis XVIII était

décidé à ne pas tolérer la présence à Mitau. L'entêtement de la reine,

la résistance du roi donnèrent lieu à une volumineuse correspondance.

Le 31 mai, le roi lui avait écrit: «Si mes instances et mon amitié ne

peuvent rien sur vous, si vous pouvez vous résoudre à me compromettre

vis-à-vis de l'Empereur de Russie, qui ne pourra, d'après cette

résistance, que prendre la plus étrange idée de nous deux, Mme

Gourbillon pourra arriver à Mitau. Mais je vous jure, pour ma part,

qu'elle ne mettra pas les pieds au château et que je ne réponds pas

des dispositions de l'Empereur à son égard.»

La reine ne s'était pas laissée convaincre par ce sévère

avertissement. Elle avait écrit au tsar pour obtenir que la présence

de la Gourbillon fût imposée au roi. Mais celui-ci agissait de son

côté et obtenait du tsar l'ordre de ne pas permettre à Mme de

Gourbillon de résider à Mitau et son internement dans une ville

frontière. Paul Ier ne répondit pas à la demande de la reine et la

renvoya au roi. Le 12 juillet, Louis XVIII le remerciait: «Je suis

sensiblement obligé à Votre Majesté Impériale de la communication

qu'elle veut bien me faire et la prie d'excuser une démarche

inconsidérée dont j'ai lieu d'être blessé. L'avis que Votre Majesté

Impériale me donne me servira, j'espère, à empêcher que pareille chose

n'arrive à l'avenir. En tout état de cause, je conjure son amitié de

supporter une importunité qu'il me coûte beaucoup de lui occasionner,

mais qui prévient des inconvénients importants pour mon intérieur, que

je ne détaille pas ici pour ne pas abuser de la patience de Votre

Majesté Impériale. Je la supplie donc de regarder comme non avenue

toute démarche ultérieure relative à la dame Gourbillon, qui se ferait

à mon insu, s'il m'était permis de supposer qu'il en survînt encore.»

Malgré les résolutions formelles dont témoignent ces lettres, la reine

avait passé outre. Mme de Gourbillon, à sa demande, l'avait

accompagnée et osa entrer à sa suite dans Mitau. Mal lui en prit.

Tandis que les voitures de la reine traversaient la ville pour se

rendre au château, on vit l'une d'elles se détourner et aller droit à

la maison du gouverneur. Dans cette voiture se trouvait la lectrice.

Chez le gouverneur, on lui signifia un ordre, en vertu duquel elle

devait être ramenée à la frontière. Elle poussa les hauts cris. Debout

sur le perron de l'hôtel du gouverneur, elle proférait contre le roi

de grossières injures. La foule s'était amassée, commentait avec

passion l'événement. Cette scène scandaleuse ne prit fin que par

l'incarcération de la Gourbillon, qui fut, dès la même nuit, conduite

à Vilna.

Pendant ce temps, au palais, la reine, encore vêtue de ses habits de

voyage, se livrait à un accès de violence et de larmes, refusant

d'entrer dans ses appartements, criant qu'elle voulait partir plutôt

que de rester séparée de celle à qui le roi faisait remonter à tort,

disait-elle, la responsabilité de la mésintelligence qui avait trop

longtemps régné entre eux. Il fallut pour l'apaiser que Louis XVIII,

faisant acte de volonté et d'énergie, déclarât qu'il ne la laisserait

pas repartir.

L'arrivée de Madame Royale, qui eut lieu le lendemain, effaça la

douloureuse impression causée par cet événement. La journée du 3 juin

peut être considérée comme la plus heureuse de toutes celles qu'avait

vécues Louis XVIII depuis sa sortie de France. La nuit avait porté

conseil à la reine; elle avait recouvré son calme, et, quoiqu'elle eût

longtemps vécu en mésintelligence avec son époux, ils se réjouissaient

de se trouver réunis en un moment aussi solennel. Ils allèrent

ensemble, au delà de la banlieue de Mitau, au-devant de leur nièce, le

duc d'Angoulême avec eux. La première, elle vit leur voiture, fit

arrêter la sienne, et, se précipitant au-devant du roi qui mettait

pied à terre aussi vite que le lui permettait son obésité, vint tomber

à genoux devant lui. Il la releva, la pressa contre son coeur, la

poussa contre la reine, qui, l'ayant embrassée, la céda au duc

d'Angoulême. Très ému, très pâle, «le jeune homme» ne put que

balbutier quelques mots en baisant la main de sa cousine, dont la

présence l'intimidait moins cependant que celle du roi, dont la

tendresse rayonnante se manifestait si bruyamment, que, s'il eût été

plus jeune, on aurait pu croire que c'était lui le fiancé. Plus encore

que le jeune prince, n'en avait-il pas tenu la place pendant ces

longues fiançailles?

Une heure plus tard, les gens restés au château entendirent sa voix

retentir sous les vieilles voûtes de l'ancienne demeure des ducs de

Courlande.

--La voilà! La voilà! criait-il.

Tous accoururent; ils furent admis à offrir leurs hommages à la

nouvelle venue, qui, dans ce morne exil, allait faire fleurir un peu

de bonheur. Le pressentiment qu'en avait le roi explique la joie qui

débordait de son regard et de sa bouche. Après quatre années

d'attente, il voyait enfin ses efforts couronnés et ses voeux les plus

ardents réalisés. Il avait voulu se donner une fille; il la possédait,

et combien digne de son amour!

Le mariage fut célébré le 10 juin, dans la chapelle du palais, en

présence de tous les Français présents à Mitau, des personnages

officiels russes et des délégués de la noblesse de Courlande. Le

cardinal de Montmorency, grand aumônier de la cour, officiait, assisté

des abbés Edgeworth et Marie, aumôniers ordinaires. La veille, dans le

cabinet du roi, à huit heures du soir, avait été signé le contrat:

contrat laconique, contrat d'exil, qui ajournait à des temps plus

heureux la constitution de l'apport des époux. Le comte de

Saint-Priest en donna lecture. «Lorsqu'il prononça les noms de Louis

XVI et de la feue reine, Mme Thérèse éprouva une vive émotion, qui fut

remarquée, mais qu'elle surmonta promptement.»

Le même jour, était arrivé un envoyé de Paul Ier, lui apportant un

collier en brillants et une lettre. «Vos malheurs, vos vertus et votre

courage héroïque, lui disait le tsar, vous assurent à jamais l'estime

et l'intérêt de tous les êtres bien pensants et sensibles. Soyez

heureuse au sein de votre famille qui vous chérit, et ne quittez mes

États que pour rentrer en France et n'y voir que le repentir d'une

nation qui pleure les crimes des scélérats qu'elle a eu le malheur de

produire.» Le tsar avait en outre accepté de signer au contrat et d'en

recevoir le dépôt dans les archives de l'Empire. Après la cérémonie

religieuse, le roi annonça officiellement le mariage à toutes les

cours et aux membres de sa famille.

«Les portraits que vous avez vus de notre fille, mandait-il à son

frère, ne peuvent vous en donner une idée exacte; ils ne sont point

ressemblants. Elle ressemble à la fois à son père et à sa mère au

point de les rappeler parfaitement, ensemble et chacun séparément,

suivant le point de vue où on l'envisage. Elle n'est point jolie au

premier coup d'oeil; mais elle s'embellit à mesure qu'on la regarde,

et surtout en parlant, parce qu'il n'y a pas un mouvement de sa figure

qui ne soit agréable. Elle est un peu moins grande que sa mère, et un

peu plus que notre pauvre soeur. Elle est bien faite, se tient bien,

porte la tête à merveille et marche avec aisance et grâce. Quand elle

parle de ses malheurs, ses larmes ne coulent pas facilement, par

l'habitude qu'elle a prise de les contraindre; afin de ne pas donner à

ses geôliers le barbare plaisir de lui en voir répandre. Mais ceux qui

l'écoutent pourraient difficilement retenir les leurs. Cependant, sa

gaieté naturelle n'est point détruite; ôtez-la de ce funeste chapitre,

elle rit de bon coeur et est très aimable. Elle est douce, bonne,

tendre; elle a, sans s'en douter, la raison d'une personne faite. Dans

le particulier, elle est avec moi comme notre pauvre Élisabeth aurait

pu être avec mon père; en public, elle a le maintien d'une princesse

accoutumée à tenir une cour. Non seulement elle dit des choses

obligeantes à tout le monde, mais elle dit à chacun ce qu'il convient

de lui dire. Elle est modeste, sans embarras, à l'aise sans

familiarité, innocente enfin comme le jour de sa naissance. J'en ai vu

la preuve positive dans la manière dont elle a été avec mon neveu

depuis mardi, jour de son arrivée ici. Enfin, pour achever, j'ai

reconnu en elle l'ange que nous pleurons.»

Après ce charmant portrait dont nous n'aurions eu garde de priver nos

lecteurs, le roi pavait un tribut d'éloges au duc d'Angoulême. «Six

jours à passer avec celle qui, le septième, devait être sa femme

étaient véritablement difficiles, et il a, dès le premier instant,

saisi la nuance juste, dont il ne s'est pas écarté une seconde,

toujours cherchant à plaire, galant et même tendre avec respect, mais

sans embarras. Nous avons été au-devant d'elle à trois verstes d'ici,

et le temps du retour a suffi à faire disparaître la timidité qui

était ce que je craignais le plus dans notre jeune homme.»

D'Avaray, dans une lettre adressée à une amie d'Italie, Mme de

Colonia, renchérit sur ces propos enthousiastes. «Mme la duchesse

d'Angoulême est, pour la figure, le maintien, les qualités, les

vertus, tout ce qu'un coeur vraiment français peut désirer. Le roi, ce

bon, cet excellent prince, qui, à travers tant d'écueils et de

difficultés, a su conduire à son terme cette intéressante union, est

rajeuni de dix ans et jouit pour la première fois d'un bonheur sans

mélange. Notre jeune prince est au comble de la satisfaction, et

nous-mêmes dans l'ivresse. On dirait enfin qu'il ne nous manque rien,

que nous n'avons rien perdu ou que nous avons tout retrouvé, et, si la

douce sensibilité de cette charmante princesse ne nous reportait

souvent sur la trace des malheurs inouïs de son auguste famille, on ne

verserait auprès d'elle que des larmes d'attendrissement et de joie.»

Le 31 juillet, le roi, écrivant à son frère, confirme ses premiers

éloges, «Ce que je vous ai dit de notre fille est l'exacte vérité; je

n'en ai dit ni trop ni trop peu. C'est au bout de sept semaines que je

vous le répète, et, s'il y avait eu un peu d'enthousiasme dans les

premiers moments, il serait apaisé aujourd'hui; mais j'ai toujours les

mêmes yeux. Il ne manque plus qu'un point à notre satisfaction; mais

ce point ne dépend pas de moi; là finit mon ministère. Ils sont jeunes

et bien portants tous les deux; ils s'aiment. Ainsi j'espère que ce

point ne se fera pas attendre longtemps et que nous nous verrons

renaître dans leurs enfants.»

C'est encore à son frère que, le 7 août suivant, il faisait la

piquante confidence que voici: «Figurez-vous que les gens de Vienne

affectent de plaindre votre belle-fille et de la représenter comme une

victime de son obéissance à ses parents. Je voudrais que ces

gaillards-là vissent les choses de leurs propres yeux, non pour être

convertis, mais pour crever de dépit et de rage: _virtutem videant,

intabescantque relicta_.»

Il le disait avec une légitime satisfaction. Du reste, à Mitau, tout

le monde croyait qu'en France, l'effet de cette union serait immense,

et qu'elle aurait pour résultat le rétablissement prochain de la

royauté. Cet espoir ne devait pas se réaliser. Mais, en ce moment,

sous le sourire de l'orpheline du Temple, il s'épanouissait dans le

coeur du roi avec autant de vigueur que si ce mariage si longtemps

attendu, au lieu d'être célébré au fond de la Russie, l'eût été aux

Tuileries ou à Versailles.

V

NOUVEL ESSAI DE RECOURS À BONAPARTE

Après ces heures de trêve, la politique promptement reprenait ses

droits. La seconde coalition avait remis l'Europe en feu. Paul Ier,

qui s'y était jeté avec ardeur après avoir hésité longtemps à y

entrer, se croyait assuré de la victoire; il la voyait éclatante à

travers les premiers succès de ses armes. Il s'adressait aux

puissances, les invitant à envoyer des plénipotentiaires à

Saint-Pétersbourg afin d'y former un congrès dans lequel on

délibérerait sur les moyens de rétablir l'équilibre européen et sur

les bases de ce rétablissement. Se passionnant pour cette idée,

qu'avec sa mobilité habituelle il abandonnait presque aussitôt après

l'avoir conçue, il la faisait connaître, le 16 juillet, à Louis XVIII.

«Le sort des États et celui de Votre Majesté n'y sera pas oublié,

ajoutait-il, car j'en ferai l'objet de ma sollicitude.»

Ce langage électrisait le roi. «Je remercie Votre Majesté Impériale de

l'ouverture qu'elle veut bien me faire au sujet du congrès qu'elle se

propose de former dans sa capitale. Dès qu'il y sera traité, sous ses

auspices, des intérêts de l'Europe et de ceux du roi de France, rien

n'est plus certain que la justice et la sûreté des stipulations qu'on

en doit attendre. J'en vois déjà le présage dans une lettre que le roi

d'Angleterre m'a écrite, en réponse à celle où je lui fais part du

mariage de mes enfants. Ce prince me donne, pour la première fois, le

titre qui m'appartient, mais que jusqu'à présent je n'avais encore

reçu que de Votre Majesté Impériale.»

Déjà, à la nouvelle de la signature du traité anglo-russe, Louis

XVIII s'était empressé de demander, le 28 mars, à Paul Ier une place à

la tête de son armée. «Votre Majesté Impériale tient entre ses mains

mon existence future, celle de ma patrie et de mes sujets. C'est

beaucoup sans doute, mais elle y tient aussi ma gloire. C'est encore

plus pour moi, et je la conjure de ne pas perdre de vue un intérêt qui

m'est si cher. Mon oisiveté, pendant que tant de puissances combattent

les tyrans usurpateurs de mon autorité, est une tache sur ma vie.

L'âme généreuse de Votre Majesté ne voudra pas qu'elle y demeure

longtemps, et je ne cesserai de réclamer avec confiance sa puissante

intervention pour arriver où l'honneur m'appelle.»

Cette lettre était partie depuis quelques jours à peine, que les

nouvelles des victoires par lesquelles les alliés ouvrirent la

campagne de 1799 arrivaient à Mitau. En Allemagne, Jourdan venait

d'être battu par l'archiduc Charles. En Italie, Scherer avait été

rejeté de l'Adige sur le Mincio. Moreau était désigné pour le

remplacer. Mais il allait, lui aussi, reculer devant les troupes de

Souvarof. Les défaites de Joubert à la Trebbia et à Novi, sa mort

prématurée devaient aggraver encore nos désastres, dont il était donné

à Masséna d'arrêter le cours en un seul combat.

Au bruit de ces victoires des alliés, favorables à sa cause, Louis

XVIII renouvelle sa demande: «Si j'en crois le marquis de Gallo, que

j'ai vu dimanche à son passage, le désir de la cour de Vienne est que

ce soient les troupes russes qui entrent les premières, tandis que

l'archiduc se tiendra à portée de les soutenir. Tel, Votre Majesté

Impériale le sait, fut toujours l'objet de tous mes voeux[83]. Fut-il

jamais un moment plus favorable pour réaliser les espérances qu'elle

m'a données? Je la prie, je la conjure d'en hâter l'accomplissement.

Que, placé au premier rang de ses troupes, j'entre le premier en

France. Ce sera la plus grande marque d'amitié qu'elle m'ait jamais

donnée.»

[Note 83: Dans la pensée de Louis XVIII, la distance qui

sépare la France de la Russie ne permettant aucune crainte

quant à des projets d'agrandissement de l'une aux dépens de

l'autre, les troupes russes devaient être accueillies plus

favorablement que les troupes autrichiennes.]

À ces supplications réitérées, Paul Ier répond par le silence, ou,

s'il y fait allusion, c'est pour objecter qu'il ne saurait encore les

exaucer[84]. Le roi se résigne provisoirement à l'immobilité, ne

pouvant, hélas! faire mieux. Mais, comme il prévoit que cette guerre

nouvelle de laquelle on l'exclut, comme on l'a exclu des précédentes,

aura le même sort, il persévère dans le projet, si Bonaparte revient

d'Égypte, de traiter avec lui.

[Note 84: Au moment même où le tsar répondait par des refus

successifs aux demandes belliqueuses de Louis XVIII, un

journal de Paris, _le Bulletin de l'Europe_, insérait sous la

rubrique: Correspondance de Mitau, la note suivante

communiquée sans doute par l'agence royaliste ou peut-être

par la police de Fouché: «Paul Ier a fait déclarer à Sa

Majesté très chrétienne qu'il désirait que, par sa présence

sur le théâtre de la guerre, elle daignât sanctifier les

efforts de la coalition et prouver à tous les Français que ce

ne sont point des étrangers avides de conquêtes qui menacent

leur territoire, mais que c'est un roi injustement dépouillé

qui veut reprendre ses États, un petit-fils de Henri IV qui

réclame son héritage envahi par des brigands.»]

Au commencement de juillet, la maison royale à Mitau s'augmente d'une

nouvelle venue, la femme de Hue, l'un des plus fidèles serviteurs du

roi. Hue était à Paris quand Madame Royale est sortie du Temple; il

l'a accompagnée en Autriche, d'où, au moment de la suivre à Mitau, il

a écrit à sa femme restée en France de venir le rejoindre dans cette

ville. En y arrivant, Mme Hue raconte que, pour parvenir à quitter

Paris, elle a dû recourir à l'amitié de Mme Bonaparte, qu'elle connaît

depuis longtemps. C'est à la recommandation de celle-ci qu'on lui a

délivré le passeport qu'on avait commencé par lui refuser. À l'appui

de ses dires, elle montre la copie qu'elle a prise et gardée du billet

que, à sa sollicitation et pour lui venir en aide, Joséphine a écrit

au ministre de la police. Il est ainsi conçu: «La citoyenne Hue, mon

ancienne amie, et que je désirerais vivement obliger, voudrait obtenir

les moyens de rejoindre son mari. Je vous aurai moi-même beaucoup

d'obligation de faire tout ce qui dépendra de vous pour qu'elle

jouisse de cette facilité, si, comme je le crois, il n'existe aucun

obstacle.»

Ces cinq lignes, sur le vu desquelles Mme Hue a obtenu son passeport,

attestent qu'elle n'exagère pas en parlant de l'amitié qui a existé

entre elle et la veuve du comte de Beauharnais avant que celle-ci ne

fût devenue Mme Bonaparte. D'Avaray, qui les a lues, est ainsi amené,

d'abord à interroger la voyageuse sur le caractère et les sentiments

de son amie, puis à s'ouvrir à elle du projet qu'on nourrit à Mitau.

Elle déclare que Mme Joséphine a toujours été royaliste; qu'adorée de

son mari, elle se flatte d'exercer sur lui une certaine influence,

mais qu'en tout cas, s'il est susceptible de prendre en mains les

intérêts du roi, elle seule pourra l'y décider. «Il est soupçonneux à

l'excès, fier, jaloux, ne se livrant point ou presque point, craignant

d'être deviné ou prévenu; mais, au lit, avec sa femme, il lui permet

quelquefois de lui parler d'affaires et de lire dans sa pensée.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 33 / 41 段