Mécontent de cette réponse, le comte d'Artois dut se faire violence

pour ne pas récriminer. Mais, en recevant maintenant la lettre de son

frère, où les mérites qu'il attribuait à ses protégées étaient si

fortement discutés, il fut d'autant moins maître de soi, que ces

personnes jadis liées avec la duchesse de Polignac vivaient encore

dans l'intimité de sa maîtresse, la comtesse de Polastron, et qu'il

les considérait comme ses plus chères amies. Sous des formes

d'ailleurs déférentes, il insista, ne craignant pas d'insinuer que la

réponse du roi s'était inspirée du peu de goût qu'il avait toujours eu

pour les Polignac. Dépassant et dénaturant la pensée de son frère, il

trouva barbare et impolitique d'opprimer ceux qui ont joui de la

faveur de ceux qui nous ont précédés dans la carrière, par la seule

raison qu'ils en ont joui». Les droits des personnes pour qui il

plaidait, loin d'être affaiblis par le souvenir des faveurs dont le

roi Louis XVI les avait honorées, y devaient trouver, aux yeux de

Louis XVIII, une force plus grande et, dans la circonstance,

bénéficier de l'attachement que ces personnes avaient eu pour Mme de

Polignac, «cette victime de son dévouement à la reine.»

Le roi ne se laissa pas démonter par cette argumentation. Il ne

pensait pas qu'il faille hériter des sentiments privés comme de la

couronne; il croyait surtout qu'il est sage de peser l'opinion

publique, pour lui résister de tout son pouvoir si elle est injuste,

pour y céder si elle est bien fondée.

«Vous regardez la duchesse de Polignac comme une victime de son

dévouement à la malheureuse reine; le public n'en pense pas de même.

Demandez-lui qui a été victime de son dévouement? Il répondra: la

princesse de Lamballe. La duchesse de Polignac, dont peu de gens

connaissent les très bonnes qualités, parce que peu de gens ont été à

portée d'en juger, passe, pardonnez-moi, mon cher frère, cette pénible

assertion, pour avoir été une des causes de la Révolution, par

l'immense quantité de grâces qui ont été accumulées sur elle, sa

famille et ses amis, et par l'influence exercée sur les opérations du

gouvernement, à une époque qui touchait de si près celle de nos

désastres. Cette opinion est fâcheuse, peut-être même exagérée; mais

elle serait difficile à détruire, d'autant plus qu'il le serait de la

réfuter. J'appellerais y céder lâchement, d'enlever à la famille et

aux amis de la duchesse de Polignac les grâces dont ils jouissent, et

qui pourront survivre au bouleversement général; je suis loin d'être

de cette humeur, et vous devez vous rappeler ce que je vous ai mandé,

il y a déjà assez longtemps, au sujet du cordon bleu. Mais aussi ce

serait la braver imprudemment, que de leur accorder de nouvelles

grâces, et de prêter à dire que la Restauration ramènerait les anciens

abus, et que l'on verrait encore les mêmes personnes réunir toutes les

grâces, etc. etc., et cela dans un moment surtout où nous sommes à

peu près hors d'état d'en faire à personne.»

Pour ces motifs, le roi persévéra dans son opinion, regrettant de ne

pouvoir la sacrifier à celle de son frère. «Eussiez-vous exprimé dans

l'une et l'autre de vos lettres la volonté d'appeler vos enfants

auprès de vous, le tendre intérêt que je vous porte m'aurait donné la

force de vous tenir le même langage. Qu'est-ce donc si, comme je m'en

flatte, votre intention est de les laisser auprès de moi!...

D'ailleurs, de quoi discutons-nous? Vous ne voulez pas sans doute

nommer en ce moment toute la maison de votre belle-fille; cela serait

ridicule et impolitique. La duchesse de Sérent et sa fille peuvent

donc nous suffire.»

Cette fois, le comte d'Artois céda. La soumission lui fut rendue

facile par la nouvelle, reçue au cours de ce débat, de la prochaine

arrivée de la duchesse de Sérent auprès de Madame Royale. Elle était

prête à se mettre en route pour la rejoindre là où les ordres du roi

lui enjoindraient d'aller. Louis XVIII s'empressa de l'annoncer à sa

nièce, qui lui avait demandé à réfléchir avant de se prononcer sur un

nom ou sur un autre.

«Vous avez raison de prendre du temps pour réfléchir au choix que je

vous ai invitée à me proposer. Mais permettez-moi de vous donner à la

fois une preuve de ma confiance en votre discrétion, et du désir

extrême que j'ai de vous voir heureuse. Je sais que mon frère désire

que la duchesse de Sérent soit votre dame d'honneur. Je partage ce

désir, et, si c'était à moi de faire définitivement ce choix, je n'en

ferais pas un autre, bien sûr de n'en pouvoir pas faire un meilleur,

ni qui pût vous plaire davantage. Vous serez, en ce cas, étonnée que

je ne vous en aie pas parlé; mais je ne pouvais y songer la sachant en

France, au lieu que j'ai appris, depuis la dernière lettre que je vous

ai écrite, qu'elle est au moment d'en sortir. Je reviens actuellement

à ce que je voulais vous dire. Jugez combien il serait agréable à

votre beau-père et à votre mari, qui regarde Mme de Sérent comme sa

seconde mère, que vous exprimassiez le désir de l'avoir pour dame

d'honneur! Vous pourriez donc me mander: Si la duchesse de Sérent

était libre, je serais bien heureuse de l'avoir pour dame d'honneur.

Ce souhait, infiniment naturel de votre part, comblerait d'aise ceux

auxquels il vous est le plus essentiel de plaire.

«La petite ruse que je vous propose est assurément bien innocente. Je

ne serais pas embarrassé d'avouer que je vous eusse inspiré une

pareille idée; mais j'aimerais bien mieux qu'elle parût venir de vous,

et vous ne pourrez pas me donner une plus grande marque d'amitié que

de l'adopter.

«Il faut actuellement que je vous parle du plaisir que m'a fait votre

lettre à mon neveu; il est si doux pour un père de voir ainsi la

confiance s'établir entre ses enfants! Il m'a montré sa réponse: mais

je ne lui ai pas dit mon secret. La vie qu'il vous a décrite est celle

que je mène depuis la fin de 1792. C'est à peu près celle d'un couvent

de chartreux. Elle me convient, je crois, plus par habitude

qu'autrement. Mais elle pourrait fort bien ne pas vous convenir. Si

cela était, ma chère enfant, dites-le-moi franchement. Dites-moi les

changements que vous y désireriez. Je voudrais que ce fût un sacrifice

que de les adopter, ma tendresse m'en ferait un bonheur; mais, en

vérité, ce n'en serait même pas un; ainsi que rien ne vous gêne.»

Madame Royale s'empressa d'accéder au désir de son oncle.

«Le désir que vous me témoignez, mon cher oncle, de placer auprès de

moi Mme de Sérent est parfaitement conforme à mes souhaits. J'ai

toujours estimé extrêmement cette dame, et par sa manière de penser

dans toutes les occasions, et par l'attachement inviolable qu'elle a

témoigné à mes parents jusque dans leur captivité, et particulièrement

à ma tante Élisabeth, dont elle était au service et qui en faisait

grand cas. J'imagine même que vous aurez été instruit, mon cher oncle,

que j'avais demandé qu'elle me suive, quand je suis partie de France.

On me l'a refusé. Ainsi, sous tous les rapports, si la duchesse de

Sérent était libre, je serais bien heureuse de l'avoir pour dame

d'honneur et de la pouvoir trouver à Mitau à mon arrivée.

«Je vous remercie extrêmement, mon cher oncle, de m'avoir envoyé le

portrait de mon cousin; il m'a fait grand plaisir et me paraît bien

différent du premier. Quant à sa lettre dont vous me parlez, je ne

l'ai pas reçue, mais me flatte cependant qu'elle n'est pas perdue et

que vous l'aurez peut-être oubliée.»

On était en plein hiver quand la duchesse de Sérent fut définitivement

désignée pour remplir auprès de Madame Royale les fonctions de dame

d'honneur. Le roi savait que sa nièce n'arriverait pas à Mitau avant

le mois d'avril de l'année suivante, et, ainsi qu'il le mandait à son

frère, il s'était résigné à cette attente de cinq ou six mois. Pour en

tromper les longueurs, il s'occupait de tous les détails concernant la

future duchesse d'Angoulême et même des plus insignifiants en

apparence.

«J'ai été ces jours-ci voir l'appartement qui vous est destiné.

J'espère que vous en serez contente. J'ai cependant une inquiétude. Il

est exposé au midi, et j'ai entendu dire que vous craigniez la chaleur

dans les appartements. Si cela était, vous me feriez grand plaisir de

me le dire, parce qu'alors je proposerais à mon neveu, qui doit loger

dans le double, au nord, de troquer avec vous, et, quoiqu'il craigne

aussi le chaud, il sera heureux de vous faire ce léger sacrifice. Je

dois cependant vous dire une chose: c'est qu'à mon sens, l'appartement

du midi est plus joli que celui du nord, quoiqu'ils soient tous les

deux de la même grandeur; mais le premier me semble mieux distribué.

Je ne saurais vous exprimer le plaisir que je prends à vous parler de

ces arrangements de détail; ils me paraissent hâter l'instant

fortuné.»

Madame Royale ne pouvait qu'être très touchée par ces incessantes

attentions.

«J'ai été pénétrée de tous les détails dans lesquels vous voulez bien

entrer par rapport à mon logement. Celui que vous m'auriez destiné

m'aurait toujours convenu, mais je dois avouer que l'exposition du

midi me convient beaucoup. Je crois que la chaleur ne doit pas être

excessive dans ce climat, et le sud me paraît l'exposition la plus

saine; j'aurais été bien fâchée que mon cousin se gênât pour moi, et

je reconnais bien à cela sa manière de penser.»

Ainsi, tout nouveau bon procédé du roi provoquait chez Madame Royale

une manifestation nouvelle de reconnaissance, et, qu'il fût question

d'affaires importantes ou de choses secondaires, rien, ses lettres en

font foi, ne la laissait insensible ou indifférente. Il est vrai que

celles du roi témoignaient incessamment une tendresse plus grande.

Tout y était prétexte, comme, par exemple, lorsqu'il invitait sa nièce

à s'approprier un dépôt de diamants fait par lui, durant son séjour à

Coblentz, entre les mains de l'Électeur de Trèves, et lui envoyait,

pour qu'elle pût les retirer, le reçu qui lui en avait été donné. Il

craignait seulement que, parmi ces diamants, il y en eût à Madame

Élisabeth. «C'est une chose aisée à éclaircir, répondait Madame Royale

en le remerciant, car je sais qu'elle a fait un testament. Mais je

doute que ceux-ci soient à elle, puisque c'est un dépôt de 91, et elle

n'a appris le voyage de Varennes que quelques heures avant. Par

conséquent, je ne crois pas qu'elle ait eu la possibilité de les faire

passer dans ce moment.»

Le 30 décembre 1798, une affaire bien autrement grave fit prendre au

roi la plume:

«Je viens, ma chère enfant, d'apprendre que le Directoire, quittant

enfin le masque dont il s'est si longtemps couvert à l'égard du roi de

Sardaigne, vient de lui déclarer la guerre. Vous pouvez aisément juger

combien une pareille nouvelle m'afflige. Cette perfidie a été précédée

de tant d'autres, qu'à moins d'un miracle, ce malheureux prince est

perdu, s'il est réduit, pour se défendre, à ses seules forces. Je ne

doute pas que l'âme généreuse de l'Empereur, mon neveu et le sien,

n'ait senti sa cruelle position. Je ne sais que trop aussi combien il

s'est écoulé de temps depuis la déclaration de guerre, et combien il

doit déjà s'être passé d'événements. N'importe, je ne puis me taire,

et voir dans un si grand danger la seule soeur qui me reste, et toute

la famille de ma femme. Sans les raisons que je vous ai dites, ce ne

serait pas à vous que je m'adresserais, ce serait à l'Empereur

lui-même. Mais, en ce moment, je suis presque bien aise que mon

bonheur ait été retardé, puisque vous pouvez me suppléer dans une

occasion aussi intéressante. Je sais la réserve que vous vous êtes

imposée; je l'approuve en tout autre cas; mais dans celui-ci, il faut

vous mettre au-dessus. Imitez, s'il en est temps encore, l'exemple

d'Esther. Songez qu'il y va du salut ou de la perte de votre tante, de

toute une famille qui, bientôt, vous tiendra de si près. Pressez,

sollicitez, servez-vous du don de persuasion que la Providence vous a

si bien donné; obtenez les secours qui leur sont si indispensables.

Vous ne pourrez faire une meilleure action, ni me donner à moi-même

une plus touchante preuve de votre tendresse pour moi. Je vous le

demande par toute celle dont mon coeur est rempli pour vous.»

Avant que sa nièce eût pu recevoir cet appel, le roi lui écrivait de

nouveau:

«Je vous ai exprimé deux fois la semaine dernière la peine et

l'inquiétude que me causait l'état de ma soeur et de mes beaux-frères.

Je les ai ressenties encore plus vivement par le bruit qui s'est

répandu de leur translation à Chambéry. Enfin j'ai appris leur départ

pour la Sardaigne. Leur sort est encore bien déplorable; ils ont eu de

cruelles journées à passer, et je suis sûr que le souvenir de celles

dont vous avez eu le malheur d'être le témoin vous y aura rendue plus

sensible. Mais, du moins, nous n'avons plus à craindre pour leurs

personnes. Je vous avais, dans les premiers moments de ma douleur,

invoquée à leur secours; mais mes lettres ne vous arrivèrent, sûrement

que longtemps après que vous avez su l'état exact des choses, et vous

penserez, comme moi, qu'il n'y a rien à faire pour le moment, et que

leur sort changera, comme le nôtre, à une époque qui, j'ose l'espérer,

n'est pas bien éloignée.»

Lorsque ces lettres désolées arrivèrent à Madame Royale, elle

connaissait les douloureux événements qui les avaient dictées. Elle en

avait même fait part à son oncle, dont les informations s'étaient

croisées avec les siennes:

«Vous aurez sûrement appris, mon très cher oncle, tous les malheurs

qui sont arrivés à Turin: l'emprisonnement du roi et de toute sa

famille, et leur départ, dit-on, pour l'île de Sardaigne. Je suis bien

affligée de toutes ces horreurs, surtout par rapport à la reine, qui

est une sainte et avait déjà bien assez souffert de toute la cruauté

de ces gens-là. J'ai encore reçu une de ses lettres il y a peu. Il est

sûr que c'est terrible. Il ne me paraît pas que les affaires se

remettent; au contraire, je trouve que cela va toujours de pire en

pire. Quand est-ce donc qu'il y aura une fin à tant de malheurs?»

La semaine suivante, la princesse ajoutait qu'elle avait sollicité

l'Empereur. «Ce prince a répondu que, s'il était possible, il ferait

tout pour les sauver, et qu'il était même de son propre intérêt de les

soutenir. Je crains qu'on ne puisse pas faire beaucoup pour eux

présentement. Mais j'attends tout du temps. Au reste, les dernières

nouvelles étaient qu'ils étaient restés à Parme, et on espérait que

tout pourrait s'arranger pour le mieux.» Le roi fut particulièrement

heureux de la démarche de sa nièce. «J'y suis d'autant plus sensible,

que, lorsque vous avez reçu mes lettres à ce sujet, vous saviez, comme

je n'ai pas tardé à l'apprendre, après les avoir écrites, que tout

était perdu pour le moment. N'importe, ma tendresse pour vous s'en est

accrue, s'il est possible, et de plus, vous avez fait une oeuvre dont

celui devant qui il n'y en a aucunes de perdues vous récompensera.

J'ai appris, depuis la date de votre lettre, que ces infortunés ont

quitté Parme; mais je ne serai tout à fait tranquille pour eux que

lorsque je les saurai arrivés en Sardaigne.»

Dans l'intervalle le roi avait envoyé, à Madame Royale, son portrait

fait jadis par Mme Bonn. La princesse en possédait déjà un autre signé

de Mme Vigée-Lebrun. Elle le tenait de La Fare, qui lui-même devait à

un heureux hasard d'avoir pu le lui offrir. «Lorsque celui de Mme Bonn

a été peint, tant d'années et de malheurs n'avaient pas encore passé

sur ma tête. Ainsi, quoique ressemblant alors, il est bien flatté

aujourd'hui. Mais ni l'un ni l'autre ne vous diront, aussi bien que

j'espère avant peu vous le dire en personne, à quel point je vous

aime.

«J'espère que vous avez reçu la lettre de mon neveu sur la vie que

nous menons ici; mais n'oubliez pas que tout cet arrangement est

subordonné à ce qui pourra vous plaire, et parlez-moi, je vous prie,

avec une entière confiance sur ce sujet. Mon neveu m'a dit ce que vous

lui mandez au sujet de vos goûts. Je vous avouerai que j'avais déjà

tâché de les deviner; et j'espère que vous trouverez ici quelques

livres, de quoi dessiner et travailler. J'avais demandé aussi un

clavecin: mais comme je vois que vous n'aimez pas mieux la musique que

moi, je n'embarrasserai pas votre appartement d'un meuble inutile.»

Au milieu des préoccupations que trahit cette correspondance, commença

l'année 1799, attendue avec d'autant plus d'impatience par le roi,

que, d'une part, la coalition contre la France s'étant reformée avec

la participation de la Russie, il pouvait espérer pour le printemps

des résultats décisifs et que, d'autre part, il était convaincu que ce

même printemps verrait arriver sa nièce à Mitau. Mais, dès le début de

cette année, Madame Royale eut un gros chagrin; elle perdit la plus

fidèle de ses compagnes, l'archiduchesse Amélie, la plus jeune soeur

de l'Empereur, avec qui, à son arrivée à Vienne, elle s'était

étroitement liée. Dès le mois de décembre, elle prévoyait ce malheur.

«J'ai encore le chagrin ici de voir l'archiduchesse Amélie qui se

meurt. Elle est attaquée d'une maladie si forte qu'on craint bien

qu'elle n'en revienne pas. J'en serai inconsolable, vu l'amitié

qu'elle me témoigne et le malheur de la voir mourir si jeune. Il est

sûr que sa nature qui est forte peut la sauver. Mais je n'ose pas m'en

flatter.»

L'archiduchesse mourut dans la soirée du jour où Madame Royale avait

envoyé à son oncle ces nouvelles désespérées. «Je peux vous assurer

que j'en ressens une douleur extrême. Elle avait toutes les qualités

pour se faire aimer et me témoignait beaucoup d'amitié. C'est un

manque terrible pour moi; c'était ma seule et unique société; il ne se

passait pas de jour où je ne la visse. Même jusque dans sa maladie,

elle voulait que je vinsse passer un instant avec elle tous les jours.

Il est affreux de voir périr une jeune femme de son âge dans une

maladie si souffrante; c'est une perte irréparable pour toute sa

famille dont elle était adorée, et pour moi-même aussi!»

Les consolations du roi ne pouvaient faire défaut au désarroi moral

que subissait sa nièce par suite de cette mort prématurée; il les lui

versa avec son effusion coutumière. «Ce ne sont pas des inquiétudes

que je viens vous témoigner, ma chère enfant, c'est une véritable

douleur. L'amitié que vous aviez pour votre aimable cousine, celle

qu'elle vous portait, et dont elle vous a jusqu'au dernier moment

donné des preuves si touchantes, m'attachaient sincèrement à elle, et

me la font regretter comme si j'avais pu juger par moi-même de tout ce

qu'elle valait. Je connais trop cependant votre piété pour n'être pas

sûr de la consolation que vous éprouvez, en songeant au bonheur dont

une âme si pure doit jouir à présent. Après une telle pensée, que sont

toutes celles de la terre! Je vous prie pourtant de songer à ceux qui

vous aiment. Sans mon neveu, je me nommerais le premier; mais ce n'est

qu'à lui seul que je puis et que je veux céder sur ce point.»

La douleur de Madame Royale fut, au même moment, traversée par une

petite joie. Dans le dépôt restitué par l'Électeur de Trêves, elle

avait trouvé l'habit de son père. «C'est une vraie relique pour moi;

il m'a fait un grand plaisir. Il me paraît que le portrait de l'enfant

qui est dans le portefeuille est celui de mon frère aîné. Mais comme

j'avoue que je ne m'en souviens pas très bien, oserai-je vous prier de

me le dire?» Néanmoins la mort de l'archiduchesse, en augmentant

l'isolement dans lequel vivait Madame Royale, bien qu'elle eût quitté

le deuil, contribua à lui rendre plus pesant le séjour de Vienne. Soit

que les lettres de son fiancé eussent fini par toucher son coeur, soit

que la tendresse de son oncle l'eût entièrement et complètement

subjuguée, elle brûlait maintenant du désir de se réunir à eux, et

voyait avec joie approcher le moment où ce désir pourrait enfin se

réaliser.

IV

LE MARIAGE

Au commencement d'avril 1799, toutes les difficultés qui s'étaient

opposées jusque-là au voyage de la reine et de Madame Royale étaient

levées. Elles devaient arriver à Mitau l'une et l'autre au mois de

juin. Le roi avait pensé d'abord qu'elles pourraient voyager ensemble.

Mais Paul Ier en avait décidé autrement; un itinéraire était tracé à

chacune d'elles, qui n'assurerait leur réunion qu'au terme de leur

route.

Le roi, au moment où sa nièce allait se trouver au milieu de cette

famille de qui ses malheurs l'avaient séparée, et qu'elle ne

connaissait pas, jugea bon de la lui faire connaître. Dans sa lettre

du 17 avril, il la décrit en commençant par son neveu, comme s'il eût

voulu préparer la jeune fiancée aux qualités et aux défauts du prince

qui allait être son mari.

«Je vous ai déjà dépeint le caractère de mon neveu. J'espère que vous

avez été contente du portrait, et je suis certain que vous le

trouverez ressemblant. Il vous sera d'autant plus facile d'être

heureuse avec lui, que son coeur, gardé par sa vertu, ne s'est jamais

donné qu'à vous, et que ses principes, aidés par ce que vous valez,

vous garantissent que ce premier sentiment sera aussi le dernier. Mais

je vous connais mal, ou, non contente d'être heureuse dans votre

intérieur, vous voudrez aussi que votre mari réponde à ce que les

circonstances demandent de lui, et pour ma part, je vous avouerai que

je garde bien plus mes espérances à cet égard sur vous, que sur tout

ce que j'ai pu faire moi-même. La différence d'âge, l'habitude de

respecter et même de craindre un peu, font toujours voir à un jeune

homme un peu de pédanterie dans les leçons de ses parents, au lieu

que, dans la bouche d'une femme aimable et chérie autant qu'estimée,

la raison devient sentiment, et son empire, pour être plus doux, n'en

acquiert que plus de force.

«Né avec une grande facilité pour le travail, mon neveu a forcément

mené pendant longtemps une vie qui lui a fait perdre l'habitude et

même le goût de l'application. Je me suis efforcé de détruire ce

défaut, le seul véritable que je connaisse en lui; j'y ai réussi en

partie; c'est à vous d'achever l'ouvrage, et, lorsqu'il saura par

vous-même que le meilleur moyen de vous plaire est de se rendre en

tout digne de vous, les mauvaises habitudes disparaîtront bientôt;

vous en serez plus heureuse, vous ferez la joie de toute notre

famille, et la France vous devra un jour son bonheur. Ce que j'attends

là de vous ne vous donnera aucune peine. Tendrement aimée, vous

n'aurez qu'à le vouloir pour posséder la confiance d'un mari timide,

mais dont l'âme ouverte et loyale ne demande qu'à s'épancher dans la

vôtre.»

Après ces réflexions sur le duc d'Angoulême, le roi passait en revue

les autres membres de la famille des Bourbons de France.

«Ce serait vouloir vous donner des leçons, et, comme je vous l'ai

dit, je n'ai pas la présomption d'y prétendre, que de vous rappeler ce

que vous allez devoir à mon frère. Il connaît bien tous les droits

d'un père, mais il a le coeur excellent. Je ne vous aime pas plus que

lui: c'est tout dire, et trouvant en vous les égards et la soumission

qu'il a lieu d'espérer, jamais il ne se servira de ses droits que pour

contribuer à votre bonheur. Votre conduite vis-à-vis de ma belle-soeur

sera encore plus aisée. Délicate de santé, craignant le monde où elle

a réussi toutes les fois qu'elle l'a voulu, aimant la vie retirée, les

égards que vous lui devrez suffiront pour vous en faire adorer.

«La tendre amitié qui règne entre mes deux neveux vous répond du soin

que le duc de Berry mettra à vous plaire, et, sans doute, vous aurez

pour lui les sentiments qu'il mérite. Celui qui m'unissait à votre

mère m'a appris qu'un beau-frère devient facilement un véritable

frère. Je n'ai pas besoin de vous parler de ce que vous devez à l'âge

et aux vertus de mes tantes. La reine, que vous verrez dans les

premiers moments plus que tout le reste de la famille, vous a toujours

particulièrement aimée, et, plus vous la connaîtrez, plus vous verrez

combien elle est aimable et facile à vivre.

«Je n'ai rien à vous dire sur les personnes qui vous approcheront de

plus près. Vous savez tout ce que vaut la duchesse de Sérent; sa fille

est digne d'elle; et, quant au duc de Damas, qui est destiné à être

votre chevalier d'honneur, votre malheureux père, dont il avait été

menin, faisait de lui le plus grand cas.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 32 / 41 段