Madame Royale, avait écrit à sa fiancée, et était venu, comme il le
faisait toujours, soumettre au roi sa lettre en le priant de la
joindre à la sienne. La longue durée des fiançailles, loin de ralentir
les sentiments du prince, les avait excités malgré sa froideur
naturelle, il n'avait pas vingt ans pour rien; pour la première fois,
en les exprimant, il y mettait tant de chaleur que le roi en trouva la
forme trop passionnée. Il supprima la lettre et fit comprendre à son
neveu que la négociation définitive étant en train, il convenait
d'attendre, pour écrire en ces termes, qu'elle eût produit les
résultats qu'on en espérait. Il expliqua lui-même à sa nièce les
motifs de sa décision:
«Ne vous étonnez pas de ne pas recevoir aujourd'hui de lettre de mon
neveu, et ne vous en prenez qu'à moi. Il voulait vous exprimer tous
les sentiments que son âme a peine à contenir; je m'y suis opposé.
«--Tout légitimes qu'ils sont, lui ai-je dit, ils pourraient en ce
moment faire rougir celle que vous ne devez pas moins respecter
qu'aimer. C'est à moi seul à être votre interprète. Mais, lorsque ma
nièce, moins gênée vis-à-vis d'un père qu'elle ne le serait vis-à-vis
de vous, m'aura répondu, je ne mettrai plus d'obstacles à votre juste
empressement.
«Il n'a pas fallu moins que sa confiance et sa tendresse pour moi,
pour le faire céder à ces raisons. Mais il a exigé de moi de vous dire
que jamais sacrifice ne lui a tant coûté.»
Le 11 septembre, alors que le mariage était officiellement annoncé
pour une date prochaine quoique non encore fixée, il n'y avait plus
lieu de maintenir l'interdiction.
«J'ai, comme vous le pensez bien, levé la défense que j'ai faite à mon
neveu. Je ne vous parle point de l'excès de son bonheur, son âme se
peint tout entière dans la lettre qu'il vous écrit. J'ai essayé de
vous tracer son caractère dans une de mes précédentes lettres; il est
temps que je cède au plaisir que j'ai de vous faire connaître aussi sa
figure, dont il ne doit vous rester qu'une idée confuse. Il y a
longtemps que j'ai ce désir, et que je crois devoir le réprimer.
Actuellement, je me reprocherais de ne pas m'y livrer. L'heureux terme
où est l'affaire l'exige de moi. Je vais le faire peindre, et, dès que
le portrait sera fini, je vous l'enverrai.»
De toutes les citations qui précèdent, on peut conclure qu'à Mitau
tout était à la joie. Rien de plus vrai, et cette joie eût été sans
ombre si, dès ce moment, le roi avait pu fixer le mariage à une date
prochaine. Malheureusement, à cet égard, l'indécision ne semblait pas
près de cesser. Outre que les questions pécuniaires, qui ne pouvaient
être résolues que par la cour d'Autriche, n'étaient pas toutes
élucidées, Madame Royale, dans sa lettre, témoignait de sa répugnance
à faire le voyage de Russie, pendant l'hiver, et de son désir de ne se
mettre en route qu'au printemps. On ne pouvait lui refuser les délais
qu'elle demandait, alors surtout qu'elle se proposait de les
consacrer à mieux témoigner à la famille impériale, avant de la
quitter peut-être pour toujours, la reconnaissance qu'elle lui devait.
Il n'y avait donc qu'à s'y résigner, et à Mitau on s'y résigna, tout
en espérant que les sentiments de Madame Royale contribueraient à les
abréger.
«Ce moment n'arrivera jamais assez tôt pour moi, lui mande le roi;
mais je ne sens que trop combien les arrangements nécessaires à
prendre entre les deux cours qui s'occupent de nos intérêts,
s'opposent à ma juste impatience. Je suis touché, comme ami, de la
sincérité avec laquelle vous me parlez sur cet article; je ne le suis
pas moins, comme père, de la déférence que vous me témoignez: je n'en
abuserai pas. Lorsque tout sera réglé, qu'il n'y aura plus que
l'instant de votre départ à fixer, c'est à vous, à vous seule, que je
veux m'en rapporter pour le fixer. Je ne vous dirai point que les
voyages pendant l'hiver sont souvent moins pénibles qu'en automne ou
au printemps, parce que les chemins couverts de neige, ou du moins
gelés, offrent bien moins de difficultés que lorsqu'ils sont détrempés
par les pluies. Mais je vous dirai qu'un père, car je suis le vôtre,
et je le sens tous les jours davantage, qu'un époux, qui ne respirent
que pour vous, comptent les instants jusqu'à votre arrivée, et je suis
sûr que vous ne prolongerez pas notre attente.
«La manière dont vous voulez employer votre temps jusque-là est digne
de votre belle âme, et vous êtes bien certaine de mon approbation.
Oui, ma chère fille, témoignez votre reconnaissance; faites connaître
de plus en plus à vos bienfaiteurs, combien vous êtes digne de ce
qu'ils ont fait pour vous. Augmentez, s'il se peut, l'amitié dont vous
avez reçu tant de preuves. Je m'en réjouirai pour vous; je m'en
féliciterai pour moi-même; puissiez-vous être un lien d'union et
d'amitié entre l'Empereur, mon neveu et moi!»
Vers ce temps, Madame Royale reçut une lettre du comte d'Artois, datée
d'Édimbourg, le 3 août. Elle fut apportée à La Fare par Cléry, qui,
après avoir fait imprimer son journal à Londres[82], s'en retournait à
Vienne. C'était la première fois que le futur beau-père de Madame
Royale lui parlait à coeur ouvert. Jusqu'à ce jour ses lettres avaient
été si rares et si banales, qu'elle en éprouvait quelque peine. Il est
vrai qu'il avait une excuse. La poste n'était pas sûre, et les
occasions d'écrire avec certitude du secret ne se présentaient pas
fréquemment. Cependant, lorsqu'on lit les nombreuses lettres que le
comte d'Artois faisait parvenir à son frère, en y traitant les
questions les plus graves, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il
avait apporté quelque négligence dans ses rapports avec la fiancée de
son fils aîné. Cette fois, du moins, il se dédommagea, et Madame
Royale eut la satisfaction de constater qu'il ne souhaitait pas moins
vivement que le roi le mariage projeté.
[Note 82: Le roi, à cette occasion, le nomma chevalier de
Saint-Louis: «Il y a longtemps, mon cher Cléry, que je
cherche, non le moyen de vous récompenser: des services comme
les vôtres trouvent leur récompense en eux-mêmes; mais de me
satisfaire en vous donnant une marque d'honneur qui puisse
attester à la fois votre fidélité et ma reconnaissance. Je
crois l'avoir trouvé. La devise de l'ordre de Saint-Louis
fait assez connaître que Louis XIV l'institua pour être le
prix de la valeur. S'il ne la destina qu'aux services
militaires, c'est que les preuves les plus éclatantes de la
vertu qu'il voulait honorer semblaient réservées à la
profession des armes. Mais pouvait-il prévoir le sort qui
attendait ses descendants?... Vous avez montré non moins de
courage dans la prison du Temple que le guerrier qui brave la
mort au champ de l'honneur, et, en vous accordant la
décoration qui lui sert de récompense, je ne blesse point
l'esprit de cette noble institution.--Louis,--15 juillet
1798.»]
«Je profite avec bien de l'empressement, ma chère nièce, du départ du
fidèle Cléry, pour vous écrire aussi librement que je pourrais vous
parler. Il y avait bien longtemps que j'attendais une occasion aussi
sûre, et mon coeur en était vraiment impatient.
«Je ne retracerai point ici nos malheurs passés; ils sont gravés dans
nos âmes d'une manière ineffaçable. Nous éprouverons un jour quelque
adoucissement en nous rappelant les vertus des êtres qui causent nos
éternels regrets. Mais aujourd'hui, nous ne devons nous occuper que du
soin d'honorer leur mémoire, en accomplissant les devoirs dont ils
nous ont rendus dépositaires.
«Le roi, qui partage aussi ardemment que moi le juste désir de voir
conclure une union si intéressante pour tous nos sentiments et si
importante sous le rapport politique, m'a instruit de la démarche
décisive qu'il a dû faire à cet égard auprès de l'Empereur
d'Allemagne, de concert avec le tsar, et de la lettre qu'il vous a
écrite en conséquence.
«L'opinion que j'aie toujours eue du caractère moral de l'Empereur m'a
empêché d'ajouter aucune foi aux bruits que l'on a répandus dans le
monde sur les projets que l'on supposait à ce souverain, de profiter
de votre situation actuelle et de celle où se trouvent vos parents,
pour vous faire épouser un de ses frères. À Dieu ne plaise que j'aie
jamais cru l'Empereur capable de former un projet aussi injuste! Je ne
mets pas en doute que ses sentiments ne le portent à accéder sans
balancer à la demande qui lui sera faite au nom du roi et d'accord
avec le czar.
«Mais, ma chère enfant, malgré ma juste confiance dans les loyales
intentions de l'Empereur, il m'est malheureusement permis de prévoir
que, dans les circonstances actuelles, nous pourrons encore avoir des
obstacles à rencontrer, et il est de mon devoir de vous en prévenir.
Plus les bons et fidèles Français attachent de prix à voir promptement
serrer les noeuds qui doivent vous unir à mon fils, plus nos ennemis
redoutent cette époque, et plus ils feront d'efforts pour retarder une
pareille union, s'ils ne peuvent pas réussir à l'empêcher.
«Des calculs politiques aussi faux que dangereux et le désir mal conçu
d'obtenir la paix ayant placé momentanément le cabinet de Vienne dans
une liaison apparente avec les tyrans de la France, nous devons nous
attendre que le Directoire, profitant de l'espèce d'influence qu'il a
sur les ministres autrichiens, emploiera tous les moyens d'intrigue,
de promesses ou de menaces, pour demander, peut-être même pour exiger
de l'Empereur, qu'il s'oppose à la conclusion de votre mariage, et
qu'il en retarde l'époque à des temps indéfinis. On peut prévoir que
la même politique qui a fait admettre à Vienne un ministre
républicain, pourra combattre encore dans cette circonstance les
sentiments nobles et généreux qui distinguent le caractère de
l'Empereur, et si mes craintes viennent à se réaliser (comme cela
n'est que trop probable), je laisse à votre esprit et à votre raison à
calculer tous les dangers et tous les malheurs qui résulteraient de ce
nouveau triomphe des ennemis de Dieu et de l'humanité.
«Mais, si je vous confie mes inquiétudes, je dois vous ajouter
sur-le-champ que rien ne peut détruire, ni même altérer la solidité de
mes espérances, puisqu'elles sont fondées sur la sensibilité de votre
coeur et sur le courage de votre âme. Le sang qui coule dans vos
veines et la fermeté modeste dont vous avez déjà donné des preuves, me
répondent que votre noble fierté ne sera jamais ébranlée. Les volontés
dernières et sacrées de votre père et de votre mère sont et seront
sans cesse présentes à votre souvenir; elles dirigeront votre
conduite, elles ajouteront encore à votre énergie naturelle, et, en
accomplissant un devoir religieux, vous éprouverez ce charme intérieur
qui est toujours accordé par la Providence aux âmes pures et
sensibles.
«Je forme les voeux les plus ardents pour que la conduite de
l'Empereur, dans cette circonstance, ajoute encore à la juste
reconnaissance que je dois aux marques d'attention et d'amitié que
vous avez reçues de sa part et de celle de sa famille depuis votre
séjour à Vienne; mais, si les manoeuvres perfides de nos ennemis nous
réduisaient à l'extrémité que j'ai dû prévoir, je sens que le bonheur
précieux de vous nommer ma fille acquerrait encore un nouveau charme à
mes yeux, en pensant que je le dois uniquement à l'enfant d'un frère
et d'une soeur que j'aimais si tendrement, à la nièce chérie de cet
ange que je pleurerai toute ma vie, et que mon fils serait redevable
de sa félicité à la courageuse énergie de celle qui lui est destinée
pour compagne.
«D'après ce que je viens de dire, ma chère nièce, jugez vous-même
quelle est l'étendue de ma tendresse pour vous; combien il m'est
nécessaire de hâter le moment où je pourrai vous serrer dans mes bras,
et combien j'attacherai de bonheur à m'efforcer de remplacer près de
vous les êtres si chers et si précieux dont le Ciel nous a privés.
«Le fidèle Cléry, qui vous remettra ma lettre, est chargé en même
temps de vous porter le portrait que vous êtes assez aimable pour
désirer. Je connais trop bien vos bontés pour ce loyal et courageux
serviteur, pour vous le recommander de nouveau; mais je vous ajoute
avec plaisir que je le crois personnellement très digne de votre
confiance.
«Adieu, ma bien chère nièce, ma chère enfant. Tous les sentiments que
vous m'inspirez dureront autant que mon existence. Je vous embrasse
mille fois du plus tendre de mon coeur.--CHARLES-PHILIPPE.»
Cette lettre, qu'accompagnait «une robe des Indes», offerte par le
prince à sa nièce, révélait les sentiments les plus affectueux, mais
aussi cette légèreté qu'on a si souvent et si justement reprochée au
comte d'Artois. Elle avait deux torts: celui de l'inopportunité,
puisqu'elle arrivait à Vienne alors que l'Empereur ne méritait plus
les soupçons dont il y était l'objet, et celui bien autrement grave de
fournir à la cour d'Autriche un juste sujet d'offense si, par une de
ces imprudences dont est pleine l'histoire des émigrés, elle était lue
par l'entourage de Madame Royale. Celle-ci n'y vit ou feignit de n'y
voir qu'un témoignage de tendresse. Mais, lue par le roi, à qui La
Fare l'avait transmise, elle lui déplut, et il ne le cacha pas à son
frère.
«Je l'aurais mieux aimée tournée autrement, et ne parlant que de
tendresse et d'espérance. Ce n'est pas que les inquiétudes que vous y
témoignez ne pussent être fondées à l'époque où vous écriviez. Mais,
si cette lettre fut arrivée avant l'affaire finie, j'aurais craint
qu'elle ne produisît un effet tout contraire à celui que vous en
espériez, et surtout qu'elle ne donnât de l'humeur à une cour qui en
prend trop aisément, quels que soient les ménagements dont vous avez
usé en parlant d'elle. Je vous avouerai même que, si Cléry avait passé
par ici avant le retour de mon courrier, j'aurais fort bien pu retenir
la lettre, au moins jusqu'à ce que je susse à quoi m'en tenir.
Aujourd'hui, elle n'a pas les mêmes inconvénients, quoique je ne sois
nullement tranquille sur la communication qui pourra en être faite.»
Le roi, lorsque, dans ses dissentiments avec son frère, il avait à
manifester son opinion ou sa volonté, s'appliquait toujours à
envelopper l'expression de formes cordiales. Mais la cordialité de la
forme n'enlevait rien à la netteté du fond, et ce qu'il tenait à dire,
il le disait toujours. En cette circonstance, il voulut que sa nièce
sût qu'il l'avait dit, et ce fut une occasion pour lui de rendre à sa
sagesse et à sa raison un nouvel hommage.
«Plus je relis votre lettre du 24 août, plus le sentiment et la raison
qui vous l'ont dictée augmentent, non pas ma tendresse pour vous, cela
était déjà impossible, mais mon estime. Ce mot peut vous paraître
froid: mais il est bien doux d'estimer ce qu'on aime. Je n'ai pu me
refuser à envoyer à mon frère copie de cette précieuse lettre, si
propre à lui faire sentir combien nous serons tous les deux heureux du
bonheur de nos enfants. S'il l'avait reçue deux mois plus tôt, sa
tendresse n'aurait pas conçu les alarmes qu'il vous a exprimées dans
celle que l'excellent Cléry vous a portée de sa part. Mais je ne sais
si je ne suis pas bien aise qu'il les ait éprouvées. Il en sentira
mieux le prix d'en être délivré, et, de votre côté, vous saurez mieux
combien il vous aime, et combien il attache de félicité à devenir
votre père. C'est un titre que je n'abandonnerai jamais, mais que je
partagerai de grand coeur avec lui. Je ne serai point jaloux non plus
de vous voir partager votre tendresse filiale entre nous: au
contraire, je jouirai de ce partage, et je sens qu'il doublera son
bonheur.»
III
LES PRÉPARATIFS
Une autre question se posait, qu'il importait de résoudre et dont la
solution dépendait uniquement de l'accord du roi, du comte d'Artois et
de Madame Royale. Le moment était venu en effet de désigner les
personnes qui formeraient la maison des futurs époux. On ne pouvait
songer à faire en exil ce qu'on eût fait à Versailles. Mais, puisqu'à
Mitau Louis XVIII était traité en roi, avait ses ministres, ses
gentilshommes, ses aumôniers avec le cardinal de Montmorency à leur
tête, et ses gardes du corps, il convenait que les princes et les
princesses qui vivaient auprès de lui fussent traités, eux aussi,
conformément à leur rang et aux usages de la cour, et que Madame
Royale, notamment, eût au moins une dame d'honneur, une dame pour
accompagner et un chevalier d'honneur. Lorsqu'elle était sortie de
France, le roi avait offert la première de ces fonctions à la marquise
d'Hautefort, femme du plus intime ami de d'Avaray, jadis familier de
Versailles, et dont le dévouement ne s'était jamais démenti. La
marquise résidait alors à Munich. Mais, la cour d'Autriche n'ayant pas
consenti à mettre des Français auprès de Madame Royale, le projet
avait été ajourné. Depuis, Mme d'Hautefort avait vieilli; elle était
infirme, et ni son état ni son âge ne permettaient plus de penser
qu'elle pourrait un jour occuper l'emploi précédemment accepté par
elle. Le roi avait alors songé à la princesse de Chalais.
«Mme la princesse de Chalais m'a paru celle qui convenait le mieux.
Son âge, qui se rapproche plus du vôtre quoiqu'elle ne soit pas dans
la première jeunesse, ses vertus, ses qualités aimables et solides
m'ont paru devoir vous être utiles et agréables, et c'était à elle que
je destinais la commission la plus flatteuse qu'il soit en mon pouvoir
de donner. Mais vous l'avouerai-je? Votre lettre a tellement surpassé
mes espérances sur l'excellence de votre jugement, que je ne sens plus
en mon pouvoir de donner auprès de vous, même une commission
passagère, à quelqu'un que je ne saurais pas d'avance qui vous plût.
Je vous prie donc, ma chère enfant, de vous ouvrir avec moi sans
réserve, tant sur Mme de Chalais que sur les autres personnes
auxquelles vous avez pu penser, ainsi que sur les choix d'un ordre
inférieur.
«Je vous ferai seulement deux observations à ce sujet: l'une, que la
position où nous sommes, et où je suis particulièrement, exige que
vous ayez peu de monde avec vous. Une dame faisant les fonctions de
dame d'honneur, et une autre, tout au plus, suffiront, et il en est de
même du service inférieur. La seconde est que les choix que je ferai
de concert avec vous, tout provisoires qu'ils seront, influeront
indubitablement sur ceux que mon frère fera définitivement. Je suis
trop sûr de sa confiance en moi, et surtout de sa tendresse pour vous,
pour en pouvoir douter. Je me trouve, en ce moment, comme votre père,
l'intermédiaire entre vous deux, ce rôle m'est bien doux a remplir;
mais il me tarde de le quitter.»
Avant que le roi eût été en situation de donner à sa nièce cette
marque de confiance, il avait reçu de son frère la liste des personnes
que celui-ci proposait à son agrément. Cette liste était longue; on
eût dit que le comte d'Artois, en la dressant, avait oublié que la
famille royale vivait dans l'exil, que le roi dépossédé de sa liste
civile, dépourvu de ressources, était obligé d'aller à l'économie, et
qu'il eût été bien impossible de donner à la duchesse d'Angoulême une
maison nombreuse et fastueuse. Comme dame d'honneur, et à défaut de
Mme d'Hautefort, à laquelle il semblait bien qu'on dût renoncer, il
proposait la duchesse de Sérent, femme de l'ancien gouverneur du duc
d'Angoulême, dont les fils avaient péri en Vendée. La duchesse était
rentrée en France après la chute de Robespierre; elle s'y trouvait
encore.
«Si elle se déterminait à sortir, je n'en désirerais pas d'autre,
répondait le roi à son frère. Femme de beaucoup d'esprit et de mérite,
Montmorency, femme du duc de Sérent, dame d'atours et amie de l'ange
que nous pleurons, lui ayant donné jusqu'à la fin des preuves
d'attachement avec un courage digne du maréchal de Luxembourg, mère de
deux fils qu'elle a perdus et des filles qui heureusement lui restent,
que de titres! que d'avantages! que de convenances! Je ne peux pas y
arrêter ma pensée, car je hais le désappointement. Si Mme d'Hautefort
nous manquait, et que ceci ne se pût pas, je voudrais la princesse de
Rohan ou la princesse de Chalais. Qu'en pensez-vous?»
Il approuvait de même les choix masculins, et particulièrement celui
de M. de La Charce ou de M. de Durfort. «Je n'ai connu le premier
qu'enfant. Son père vous est attaché depuis vingt-cinq ans; sa mère
s'est toujours parfaitement conduite auprès de Mme la duchesse
d'Orléans. Le second s'est fort distingué dans cette guerre et s'est
acquis un excellent renom.»
Pour les autres choix féminins portés sur la liste du comte d'Artois,
outre qu'il en blâmait l'abondance, il les désapprouvait en partie,
deux surtout, encore qu'un nom illustre et glorieux les justifiât en
apparence.
«Quant aux autres dames, je dis pour accompagner, car il ne nous faut
qu'un honneur, il n'est pas nécessaire d'en nommer beaucoup; cela
serait même d'un mauvais effet en ce moment-ci. Mais, quoique cette
observation soit importante, les choix le sont encore davantage.
Souvenez-vous à présent que c'est votre frère, votre plus ancien ami,
le père de votre belle-fille, le second père de votre fils qui vous
parle. Si nous étions encore à Versailles, nous pourrions, tout en
faisant mal, risquer de certaines choses,--car notre choix donnerait
quelque considération aux personnes peu recommandables sur lesquelles
il tomberait. Mais, aujourd'hui, c'est à nous-mêmes qu'il faut qu'il
en donne, et la naissance, les services de famille, les plus anciennes
liaisons d'amitié, l'amabilité, les grâces ne peuvent compenser la
réputation. Malheureusement, celle de Mme de G..., qui n'était pas
bonne en France, ne s'est pas raccommodée depuis. Songez que votre
belle-fille est et doit demeurer un ange de pureté; que, quel que soit
l'éclat d'un diamant, son entourage peut lui en faire perdre, et que
la faute en retombe sur le joaillier. Quelle déconsidération un choix
qui serait généralement blâmé, il ne faut pas vous faire illusion, ne
jetterait-il pas sur vous et, dans la position actuelle, sur moi!
«Si les raisons que je vous donne ne vous paraissent pas puissantes,
je vous demande comme une marque d'amitié, comme une grâce, de ne pas
faire un pareil choix. Vous m'avez dit que vous n'aviez pas
d'engagement positif; ainsi vous ne devez pas éprouver d'embarras.
Mais, si cela était, je m'offre à vous; jetez tout sur moi; l'amitié
me fera supporter tous les désagréments du rôle de victime
expiatoire... Réfléchissez bien, je vous prie, à Mme de V... Ses
qualités personnelles, auxquelles je rends avec un grand plaisir la
justice qui leur est due, n'empêchent pas que son nom, beau en
lui-même, bon à montrer aux ennemis de terre et de mer, ne puisse que
très imprudemment être, en ce moment, mis en évidence à la cour, et
bien moins à Mitau qu'à Versailles. Une autre considération bien
autrement forte est que son mari, que nous ne pourrions pas éloigner
d'elle, est un mauvais sujet, qui, d'après ce que j'ai ouï dire, avait
pris beaucoup trop d'ascendant sur notre jeune homme... Je viens de
remplir une tâche bien pénible; mais je vous devais franchise.»
Louis XVIII, en cette occasion, aurait pu parler en roi et ordonner;
il avait préféré parler en frère et presque supplier. Le comte
d'Artois ne lui en sut aucun gré. Depuis un certain temps déjà, le
roi refusait de lui accorder des grâces,--cordon bleu et
brevets,--destinées sans doute à reconnaître de nobles dévouements,
mais qu'il jugeait inopportuns. Récemment encore, une demande de
«brevet de dame pour accompagner» sollicitée par Monsieur en faveur
de Mlle de La Blache, la fiancée du comte de Sombreuil, fusillé au
lendemain de Quiberon, n'avait pas été accueillie pour des motifs
que le roi résumait en ces termes:
«Dans notre position, je pense qu'on peut et qu'on doit accorder des
récompenses, mais non pas des grâces. Si j'accordais ce brevet à Mlle
de La Blache, quelle raison aurais-je pour ne pas l'accorder à cent
autres peut-être, qui viendraient me le demander? Le pauvre Sombreuil,
me dites-vous. Cela aurait pu être vrai si, dans l'instant même de sa
mort, cette grâce eût été demandée, parce que c'eût été alors, pour
ainsi dire, jeter de l'eau bénite sur son cercueil. Mais, deux ans
après, ce n'est plus à ses mânes, c'est à Mlle de La Blache que je
l'accorderais. Dès lors, voilà la planche faite. Une demande en attire
une autre. Il faut, ou mécontenter beaucoup de monde, ou faire une
chose qui finirait par devenir ridicule. Il vaut donc mieux m'en tenir
à ne point accorder de grâces de la cour en ce moment, et à remettre à
des temps plus heureux l'examen de toutes les demandes de ce genre. Je
suis persuadé qu'en y réfléchissant bien vous serez de mon avis.»