Ce jour-là, le duc d'Angoulême, prévenu que son oncle écrivait à

Madame Royale, avait écrit à sa fiancée, et était venu, comme il le

faisait toujours, soumettre au roi sa lettre en le priant de la

joindre à la sienne. La longue durée des fiançailles, loin de ralentir

les sentiments du prince, les avait excités malgré sa froideur

naturelle, il n'avait pas vingt ans pour rien; pour la première fois,

en les exprimant, il y mettait tant de chaleur que le roi en trouva la

forme trop passionnée. Il supprima la lettre et fit comprendre à son

neveu que la négociation définitive étant en train, il convenait

d'attendre, pour écrire en ces termes, qu'elle eût produit les

résultats qu'on en espérait. Il expliqua lui-même à sa nièce les

motifs de sa décision:

«Ne vous étonnez pas de ne pas recevoir aujourd'hui de lettre de mon

neveu, et ne vous en prenez qu'à moi. Il voulait vous exprimer tous

les sentiments que son âme a peine à contenir; je m'y suis opposé.

«--Tout légitimes qu'ils sont, lui ai-je dit, ils pourraient en ce

moment faire rougir celle que vous ne devez pas moins respecter

qu'aimer. C'est à moi seul à être votre interprète. Mais, lorsque ma

nièce, moins gênée vis-à-vis d'un père qu'elle ne le serait vis-à-vis

de vous, m'aura répondu, je ne mettrai plus d'obstacles à votre juste

empressement.

«Il n'a pas fallu moins que sa confiance et sa tendresse pour moi,

pour le faire céder à ces raisons. Mais il a exigé de moi de vous dire

que jamais sacrifice ne lui a tant coûté.»

Le 11 septembre, alors que le mariage était officiellement annoncé

pour une date prochaine quoique non encore fixée, il n'y avait plus

lieu de maintenir l'interdiction.

«J'ai, comme vous le pensez bien, levé la défense que j'ai faite à mon

neveu. Je ne vous parle point de l'excès de son bonheur, son âme se

peint tout entière dans la lettre qu'il vous écrit. J'ai essayé de

vous tracer son caractère dans une de mes précédentes lettres; il est

temps que je cède au plaisir que j'ai de vous faire connaître aussi sa

figure, dont il ne doit vous rester qu'une idée confuse. Il y a

longtemps que j'ai ce désir, et que je crois devoir le réprimer.

Actuellement, je me reprocherais de ne pas m'y livrer. L'heureux terme

où est l'affaire l'exige de moi. Je vais le faire peindre, et, dès que

le portrait sera fini, je vous l'enverrai.»

De toutes les citations qui précèdent, on peut conclure qu'à Mitau

tout était à la joie. Rien de plus vrai, et cette joie eût été sans

ombre si, dès ce moment, le roi avait pu fixer le mariage à une date

prochaine. Malheureusement, à cet égard, l'indécision ne semblait pas

près de cesser. Outre que les questions pécuniaires, qui ne pouvaient

être résolues que par la cour d'Autriche, n'étaient pas toutes

élucidées, Madame Royale, dans sa lettre, témoignait de sa répugnance

à faire le voyage de Russie, pendant l'hiver, et de son désir de ne se

mettre en route qu'au printemps. On ne pouvait lui refuser les délais

qu'elle demandait, alors surtout qu'elle se proposait de les

consacrer à mieux témoigner à la famille impériale, avant de la

quitter peut-être pour toujours, la reconnaissance qu'elle lui devait.

Il n'y avait donc qu'à s'y résigner, et à Mitau on s'y résigna, tout

en espérant que les sentiments de Madame Royale contribueraient à les

abréger.

«Ce moment n'arrivera jamais assez tôt pour moi, lui mande le roi;

mais je ne sens que trop combien les arrangements nécessaires à

prendre entre les deux cours qui s'occupent de nos intérêts,

s'opposent à ma juste impatience. Je suis touché, comme ami, de la

sincérité avec laquelle vous me parlez sur cet article; je ne le suis

pas moins, comme père, de la déférence que vous me témoignez: je n'en

abuserai pas. Lorsque tout sera réglé, qu'il n'y aura plus que

l'instant de votre départ à fixer, c'est à vous, à vous seule, que je

veux m'en rapporter pour le fixer. Je ne vous dirai point que les

voyages pendant l'hiver sont souvent moins pénibles qu'en automne ou

au printemps, parce que les chemins couverts de neige, ou du moins

gelés, offrent bien moins de difficultés que lorsqu'ils sont détrempés

par les pluies. Mais je vous dirai qu'un père, car je suis le vôtre,

et je le sens tous les jours davantage, qu'un époux, qui ne respirent

que pour vous, comptent les instants jusqu'à votre arrivée, et je suis

sûr que vous ne prolongerez pas notre attente.

«La manière dont vous voulez employer votre temps jusque-là est digne

de votre belle âme, et vous êtes bien certaine de mon approbation.

Oui, ma chère fille, témoignez votre reconnaissance; faites connaître

de plus en plus à vos bienfaiteurs, combien vous êtes digne de ce

qu'ils ont fait pour vous. Augmentez, s'il se peut, l'amitié dont vous

avez reçu tant de preuves. Je m'en réjouirai pour vous; je m'en

féliciterai pour moi-même; puissiez-vous être un lien d'union et

d'amitié entre l'Empereur, mon neveu et moi!»

Vers ce temps, Madame Royale reçut une lettre du comte d'Artois, datée

d'Édimbourg, le 3 août. Elle fut apportée à La Fare par Cléry, qui,

après avoir fait imprimer son journal à Londres[82], s'en retournait à

Vienne. C'était la première fois que le futur beau-père de Madame

Royale lui parlait à coeur ouvert. Jusqu'à ce jour ses lettres avaient

été si rares et si banales, qu'elle en éprouvait quelque peine. Il est

vrai qu'il avait une excuse. La poste n'était pas sûre, et les

occasions d'écrire avec certitude du secret ne se présentaient pas

fréquemment. Cependant, lorsqu'on lit les nombreuses lettres que le

comte d'Artois faisait parvenir à son frère, en y traitant les

questions les plus graves, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il

avait apporté quelque négligence dans ses rapports avec la fiancée de

son fils aîné. Cette fois, du moins, il se dédommagea, et Madame

Royale eut la satisfaction de constater qu'il ne souhaitait pas moins

vivement que le roi le mariage projeté.

[Note 82: Le roi, à cette occasion, le nomma chevalier de

Saint-Louis: «Il y a longtemps, mon cher Cléry, que je

cherche, non le moyen de vous récompenser: des services comme

les vôtres trouvent leur récompense en eux-mêmes; mais de me

satisfaire en vous donnant une marque d'honneur qui puisse

attester à la fois votre fidélité et ma reconnaissance. Je

crois l'avoir trouvé. La devise de l'ordre de Saint-Louis

fait assez connaître que Louis XIV l'institua pour être le

prix de la valeur. S'il ne la destina qu'aux services

militaires, c'est que les preuves les plus éclatantes de la

vertu qu'il voulait honorer semblaient réservées à la

profession des armes. Mais pouvait-il prévoir le sort qui

attendait ses descendants?... Vous avez montré non moins de

courage dans la prison du Temple que le guerrier qui brave la

mort au champ de l'honneur, et, en vous accordant la

décoration qui lui sert de récompense, je ne blesse point

l'esprit de cette noble institution.--Louis,--15 juillet

1798.»]

«Je profite avec bien de l'empressement, ma chère nièce, du départ du

fidèle Cléry, pour vous écrire aussi librement que je pourrais vous

parler. Il y avait bien longtemps que j'attendais une occasion aussi

sûre, et mon coeur en était vraiment impatient.

«Je ne retracerai point ici nos malheurs passés; ils sont gravés dans

nos âmes d'une manière ineffaçable. Nous éprouverons un jour quelque

adoucissement en nous rappelant les vertus des êtres qui causent nos

éternels regrets. Mais aujourd'hui, nous ne devons nous occuper que du

soin d'honorer leur mémoire, en accomplissant les devoirs dont ils

nous ont rendus dépositaires.

«Le roi, qui partage aussi ardemment que moi le juste désir de voir

conclure une union si intéressante pour tous nos sentiments et si

importante sous le rapport politique, m'a instruit de la démarche

décisive qu'il a dû faire à cet égard auprès de l'Empereur

d'Allemagne, de concert avec le tsar, et de la lettre qu'il vous a

écrite en conséquence.

«L'opinion que j'aie toujours eue du caractère moral de l'Empereur m'a

empêché d'ajouter aucune foi aux bruits que l'on a répandus dans le

monde sur les projets que l'on supposait à ce souverain, de profiter

de votre situation actuelle et de celle où se trouvent vos parents,

pour vous faire épouser un de ses frères. À Dieu ne plaise que j'aie

jamais cru l'Empereur capable de former un projet aussi injuste! Je ne

mets pas en doute que ses sentiments ne le portent à accéder sans

balancer à la demande qui lui sera faite au nom du roi et d'accord

avec le czar.

«Mais, ma chère enfant, malgré ma juste confiance dans les loyales

intentions de l'Empereur, il m'est malheureusement permis de prévoir

que, dans les circonstances actuelles, nous pourrons encore avoir des

obstacles à rencontrer, et il est de mon devoir de vous en prévenir.

Plus les bons et fidèles Français attachent de prix à voir promptement

serrer les noeuds qui doivent vous unir à mon fils, plus nos ennemis

redoutent cette époque, et plus ils feront d'efforts pour retarder une

pareille union, s'ils ne peuvent pas réussir à l'empêcher.

«Des calculs politiques aussi faux que dangereux et le désir mal conçu

d'obtenir la paix ayant placé momentanément le cabinet de Vienne dans

une liaison apparente avec les tyrans de la France, nous devons nous

attendre que le Directoire, profitant de l'espèce d'influence qu'il a

sur les ministres autrichiens, emploiera tous les moyens d'intrigue,

de promesses ou de menaces, pour demander, peut-être même pour exiger

de l'Empereur, qu'il s'oppose à la conclusion de votre mariage, et

qu'il en retarde l'époque à des temps indéfinis. On peut prévoir que

la même politique qui a fait admettre à Vienne un ministre

républicain, pourra combattre encore dans cette circonstance les

sentiments nobles et généreux qui distinguent le caractère de

l'Empereur, et si mes craintes viennent à se réaliser (comme cela

n'est que trop probable), je laisse à votre esprit et à votre raison à

calculer tous les dangers et tous les malheurs qui résulteraient de ce

nouveau triomphe des ennemis de Dieu et de l'humanité.

«Mais, si je vous confie mes inquiétudes, je dois vous ajouter

sur-le-champ que rien ne peut détruire, ni même altérer la solidité de

mes espérances, puisqu'elles sont fondées sur la sensibilité de votre

coeur et sur le courage de votre âme. Le sang qui coule dans vos

veines et la fermeté modeste dont vous avez déjà donné des preuves, me

répondent que votre noble fierté ne sera jamais ébranlée. Les volontés

dernières et sacrées de votre père et de votre mère sont et seront

sans cesse présentes à votre souvenir; elles dirigeront votre

conduite, elles ajouteront encore à votre énergie naturelle, et, en

accomplissant un devoir religieux, vous éprouverez ce charme intérieur

qui est toujours accordé par la Providence aux âmes pures et

sensibles.

«Je forme les voeux les plus ardents pour que la conduite de

l'Empereur, dans cette circonstance, ajoute encore à la juste

reconnaissance que je dois aux marques d'attention et d'amitié que

vous avez reçues de sa part et de celle de sa famille depuis votre

séjour à Vienne; mais, si les manoeuvres perfides de nos ennemis nous

réduisaient à l'extrémité que j'ai dû prévoir, je sens que le bonheur

précieux de vous nommer ma fille acquerrait encore un nouveau charme à

mes yeux, en pensant que je le dois uniquement à l'enfant d'un frère

et d'une soeur que j'aimais si tendrement, à la nièce chérie de cet

ange que je pleurerai toute ma vie, et que mon fils serait redevable

de sa félicité à la courageuse énergie de celle qui lui est destinée

pour compagne.

«D'après ce que je viens de dire, ma chère nièce, jugez vous-même

quelle est l'étendue de ma tendresse pour vous; combien il m'est

nécessaire de hâter le moment où je pourrai vous serrer dans mes bras,

et combien j'attacherai de bonheur à m'efforcer de remplacer près de

vous les êtres si chers et si précieux dont le Ciel nous a privés.

«Le fidèle Cléry, qui vous remettra ma lettre, est chargé en même

temps de vous porter le portrait que vous êtes assez aimable pour

désirer. Je connais trop bien vos bontés pour ce loyal et courageux

serviteur, pour vous le recommander de nouveau; mais je vous ajoute

avec plaisir que je le crois personnellement très digne de votre

confiance.

«Adieu, ma bien chère nièce, ma chère enfant. Tous les sentiments que

vous m'inspirez dureront autant que mon existence. Je vous embrasse

mille fois du plus tendre de mon coeur.--CHARLES-PHILIPPE.»

Cette lettre, qu'accompagnait «une robe des Indes», offerte par le

prince à sa nièce, révélait les sentiments les plus affectueux, mais

aussi cette légèreté qu'on a si souvent et si justement reprochée au

comte d'Artois. Elle avait deux torts: celui de l'inopportunité,

puisqu'elle arrivait à Vienne alors que l'Empereur ne méritait plus

les soupçons dont il y était l'objet, et celui bien autrement grave de

fournir à la cour d'Autriche un juste sujet d'offense si, par une de

ces imprudences dont est pleine l'histoire des émigrés, elle était lue

par l'entourage de Madame Royale. Celle-ci n'y vit ou feignit de n'y

voir qu'un témoignage de tendresse. Mais, lue par le roi, à qui La

Fare l'avait transmise, elle lui déplut, et il ne le cacha pas à son

frère.

«Je l'aurais mieux aimée tournée autrement, et ne parlant que de

tendresse et d'espérance. Ce n'est pas que les inquiétudes que vous y

témoignez ne pussent être fondées à l'époque où vous écriviez. Mais,

si cette lettre fut arrivée avant l'affaire finie, j'aurais craint

qu'elle ne produisît un effet tout contraire à celui que vous en

espériez, et surtout qu'elle ne donnât de l'humeur à une cour qui en

prend trop aisément, quels que soient les ménagements dont vous avez

usé en parlant d'elle. Je vous avouerai même que, si Cléry avait passé

par ici avant le retour de mon courrier, j'aurais fort bien pu retenir

la lettre, au moins jusqu'à ce que je susse à quoi m'en tenir.

Aujourd'hui, elle n'a pas les mêmes inconvénients, quoique je ne sois

nullement tranquille sur la communication qui pourra en être faite.»

Le roi, lorsque, dans ses dissentiments avec son frère, il avait à

manifester son opinion ou sa volonté, s'appliquait toujours à

envelopper l'expression de formes cordiales. Mais la cordialité de la

forme n'enlevait rien à la netteté du fond, et ce qu'il tenait à dire,

il le disait toujours. En cette circonstance, il voulut que sa nièce

sût qu'il l'avait dit, et ce fut une occasion pour lui de rendre à sa

sagesse et à sa raison un nouvel hommage.

«Plus je relis votre lettre du 24 août, plus le sentiment et la raison

qui vous l'ont dictée augmentent, non pas ma tendresse pour vous, cela

était déjà impossible, mais mon estime. Ce mot peut vous paraître

froid: mais il est bien doux d'estimer ce qu'on aime. Je n'ai pu me

refuser à envoyer à mon frère copie de cette précieuse lettre, si

propre à lui faire sentir combien nous serons tous les deux heureux du

bonheur de nos enfants. S'il l'avait reçue deux mois plus tôt, sa

tendresse n'aurait pas conçu les alarmes qu'il vous a exprimées dans

celle que l'excellent Cléry vous a portée de sa part. Mais je ne sais

si je ne suis pas bien aise qu'il les ait éprouvées. Il en sentira

mieux le prix d'en être délivré, et, de votre côté, vous saurez mieux

combien il vous aime, et combien il attache de félicité à devenir

votre père. C'est un titre que je n'abandonnerai jamais, mais que je

partagerai de grand coeur avec lui. Je ne serai point jaloux non plus

de vous voir partager votre tendresse filiale entre nous: au

contraire, je jouirai de ce partage, et je sens qu'il doublera son

bonheur.»

III

LES PRÉPARATIFS

Une autre question se posait, qu'il importait de résoudre et dont la

solution dépendait uniquement de l'accord du roi, du comte d'Artois et

de Madame Royale. Le moment était venu en effet de désigner les

personnes qui formeraient la maison des futurs époux. On ne pouvait

songer à faire en exil ce qu'on eût fait à Versailles. Mais, puisqu'à

Mitau Louis XVIII était traité en roi, avait ses ministres, ses

gentilshommes, ses aumôniers avec le cardinal de Montmorency à leur

tête, et ses gardes du corps, il convenait que les princes et les

princesses qui vivaient auprès de lui fussent traités, eux aussi,

conformément à leur rang et aux usages de la cour, et que Madame

Royale, notamment, eût au moins une dame d'honneur, une dame pour

accompagner et un chevalier d'honneur. Lorsqu'elle était sortie de

France, le roi avait offert la première de ces fonctions à la marquise

d'Hautefort, femme du plus intime ami de d'Avaray, jadis familier de

Versailles, et dont le dévouement ne s'était jamais démenti. La

marquise résidait alors à Munich. Mais, la cour d'Autriche n'ayant pas

consenti à mettre des Français auprès de Madame Royale, le projet

avait été ajourné. Depuis, Mme d'Hautefort avait vieilli; elle était

infirme, et ni son état ni son âge ne permettaient plus de penser

qu'elle pourrait un jour occuper l'emploi précédemment accepté par

elle. Le roi avait alors songé à la princesse de Chalais.

«Mme la princesse de Chalais m'a paru celle qui convenait le mieux.

Son âge, qui se rapproche plus du vôtre quoiqu'elle ne soit pas dans

la première jeunesse, ses vertus, ses qualités aimables et solides

m'ont paru devoir vous être utiles et agréables, et c'était à elle que

je destinais la commission la plus flatteuse qu'il soit en mon pouvoir

de donner. Mais vous l'avouerai-je? Votre lettre a tellement surpassé

mes espérances sur l'excellence de votre jugement, que je ne sens plus

en mon pouvoir de donner auprès de vous, même une commission

passagère, à quelqu'un que je ne saurais pas d'avance qui vous plût.

Je vous prie donc, ma chère enfant, de vous ouvrir avec moi sans

réserve, tant sur Mme de Chalais que sur les autres personnes

auxquelles vous avez pu penser, ainsi que sur les choix d'un ordre

inférieur.

«Je vous ferai seulement deux observations à ce sujet: l'une, que la

position où nous sommes, et où je suis particulièrement, exige que

vous ayez peu de monde avec vous. Une dame faisant les fonctions de

dame d'honneur, et une autre, tout au plus, suffiront, et il en est de

même du service inférieur. La seconde est que les choix que je ferai

de concert avec vous, tout provisoires qu'ils seront, influeront

indubitablement sur ceux que mon frère fera définitivement. Je suis

trop sûr de sa confiance en moi, et surtout de sa tendresse pour vous,

pour en pouvoir douter. Je me trouve, en ce moment, comme votre père,

l'intermédiaire entre vous deux, ce rôle m'est bien doux a remplir;

mais il me tarde de le quitter.»

Avant que le roi eût été en situation de donner à sa nièce cette

marque de confiance, il avait reçu de son frère la liste des personnes

que celui-ci proposait à son agrément. Cette liste était longue; on

eût dit que le comte d'Artois, en la dressant, avait oublié que la

famille royale vivait dans l'exil, que le roi dépossédé de sa liste

civile, dépourvu de ressources, était obligé d'aller à l'économie, et

qu'il eût été bien impossible de donner à la duchesse d'Angoulême une

maison nombreuse et fastueuse. Comme dame d'honneur, et à défaut de

Mme d'Hautefort, à laquelle il semblait bien qu'on dût renoncer, il

proposait la duchesse de Sérent, femme de l'ancien gouverneur du duc

d'Angoulême, dont les fils avaient péri en Vendée. La duchesse était

rentrée en France après la chute de Robespierre; elle s'y trouvait

encore.

«Si elle se déterminait à sortir, je n'en désirerais pas d'autre,

répondait le roi à son frère. Femme de beaucoup d'esprit et de mérite,

Montmorency, femme du duc de Sérent, dame d'atours et amie de l'ange

que nous pleurons, lui ayant donné jusqu'à la fin des preuves

d'attachement avec un courage digne du maréchal de Luxembourg, mère de

deux fils qu'elle a perdus et des filles qui heureusement lui restent,

que de titres! que d'avantages! que de convenances! Je ne peux pas y

arrêter ma pensée, car je hais le désappointement. Si Mme d'Hautefort

nous manquait, et que ceci ne se pût pas, je voudrais la princesse de

Rohan ou la princesse de Chalais. Qu'en pensez-vous?»

Il approuvait de même les choix masculins, et particulièrement celui

de M. de La Charce ou de M. de Durfort. «Je n'ai connu le premier

qu'enfant. Son père vous est attaché depuis vingt-cinq ans; sa mère

s'est toujours parfaitement conduite auprès de Mme la duchesse

d'Orléans. Le second s'est fort distingué dans cette guerre et s'est

acquis un excellent renom.»

Pour les autres choix féminins portés sur la liste du comte d'Artois,

outre qu'il en blâmait l'abondance, il les désapprouvait en partie,

deux surtout, encore qu'un nom illustre et glorieux les justifiât en

apparence.

«Quant aux autres dames, je dis pour accompagner, car il ne nous faut

qu'un honneur, il n'est pas nécessaire d'en nommer beaucoup; cela

serait même d'un mauvais effet en ce moment-ci. Mais, quoique cette

observation soit importante, les choix le sont encore davantage.

Souvenez-vous à présent que c'est votre frère, votre plus ancien ami,

le père de votre belle-fille, le second père de votre fils qui vous

parle. Si nous étions encore à Versailles, nous pourrions, tout en

faisant mal, risquer de certaines choses,--car notre choix donnerait

quelque considération aux personnes peu recommandables sur lesquelles

il tomberait. Mais, aujourd'hui, c'est à nous-mêmes qu'il faut qu'il

en donne, et la naissance, les services de famille, les plus anciennes

liaisons d'amitié, l'amabilité, les grâces ne peuvent compenser la

réputation. Malheureusement, celle de Mme de G..., qui n'était pas

bonne en France, ne s'est pas raccommodée depuis. Songez que votre

belle-fille est et doit demeurer un ange de pureté; que, quel que soit

l'éclat d'un diamant, son entourage peut lui en faire perdre, et que

la faute en retombe sur le joaillier. Quelle déconsidération un choix

qui serait généralement blâmé, il ne faut pas vous faire illusion, ne

jetterait-il pas sur vous et, dans la position actuelle, sur moi!

«Si les raisons que je vous donne ne vous paraissent pas puissantes,

je vous demande comme une marque d'amitié, comme une grâce, de ne pas

faire un pareil choix. Vous m'avez dit que vous n'aviez pas

d'engagement positif; ainsi vous ne devez pas éprouver d'embarras.

Mais, si cela était, je m'offre à vous; jetez tout sur moi; l'amitié

me fera supporter tous les désagréments du rôle de victime

expiatoire... Réfléchissez bien, je vous prie, à Mme de V... Ses

qualités personnelles, auxquelles je rends avec un grand plaisir la

justice qui leur est due, n'empêchent pas que son nom, beau en

lui-même, bon à montrer aux ennemis de terre et de mer, ne puisse que

très imprudemment être, en ce moment, mis en évidence à la cour, et

bien moins à Mitau qu'à Versailles. Une autre considération bien

autrement forte est que son mari, que nous ne pourrions pas éloigner

d'elle, est un mauvais sujet, qui, d'après ce que j'ai ouï dire, avait

pris beaucoup trop d'ascendant sur notre jeune homme... Je viens de

remplir une tâche bien pénible; mais je vous devais franchise.»

Louis XVIII, en cette occasion, aurait pu parler en roi et ordonner;

il avait préféré parler en frère et presque supplier. Le comte

d'Artois ne lui en sut aucun gré. Depuis un certain temps déjà, le

roi refusait de lui accorder des grâces,--cordon bleu et

brevets,--destinées sans doute à reconnaître de nobles dévouements,

mais qu'il jugeait inopportuns. Récemment encore, une demande de

«brevet de dame pour accompagner» sollicitée par Monsieur en faveur

de Mlle de La Blache, la fiancée du comte de Sombreuil, fusillé au

lendemain de Quiberon, n'avait pas été accueillie pour des motifs

que le roi résumait en ces termes:

«Dans notre position, je pense qu'on peut et qu'on doit accorder des

récompenses, mais non pas des grâces. Si j'accordais ce brevet à Mlle

de La Blache, quelle raison aurais-je pour ne pas l'accorder à cent

autres peut-être, qui viendraient me le demander? Le pauvre Sombreuil,

me dites-vous. Cela aurait pu être vrai si, dans l'instant même de sa

mort, cette grâce eût été demandée, parce que c'eût été alors, pour

ainsi dire, jeter de l'eau bénite sur son cercueil. Mais, deux ans

après, ce n'est plus à ses mânes, c'est à Mlle de La Blache que je

l'accorderais. Dès lors, voilà la planche faite. Une demande en attire

une autre. Il faut, ou mécontenter beaucoup de monde, ou faire une

chose qui finirait par devenir ridicule. Il vaut donc mieux m'en tenir

à ne point accorder de grâces de la cour en ce moment, et à remettre à

des temps plus heureux l'examen de toutes les demandes de ce genre. Je

suis persuadé qu'en y réfléchissant bien vous serez de mon avis.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 31 / 41 段