sont tenus les monarques envers Dieu et envers leurs sujets. Il
blâmait chez eux le goût du plaisir et l'excès des sévérités non moins
dangereux que celui des faiblesses. Il recommandait à son héritier le
respect des arrêts de justice et des droits de la nation, et la
fidélité à la parole donnée. Il le mettait en garde contre le goût
immodéré de la guerre et celui des constructions coûteuses, qui
avaient été fatales à Louis XIV. Il établissait comme un principe
indiscutable la nécessité dans l'État de quatre pouvoirs: pouvoir
législatif, pouvoir exécutif, pouvoir judiciaire et pouvoir
administratif. Ce dernier seul appartient sans partage au roi; les
autres, avec des limites. Ainsi étaient passées en revue toutes les
attributions royales, et l'examen en était accompagné des conseils
pressants et raisonnés.
«Le meilleur, le véritable moyen de plaire à la nation française,
c'est de paraître Français dans vos discours, dans vos actions, enfin
dans toutes vos manières. Le peuple fier et sensible s'attache
aisément à ses maîtres; mais il sait très bien les juger, et, s'il
leur donne des surnoms honorables, il ne leur épargne pas les
sobriquets quand ils les méritent, et, pour vous développer ma pensée
d'un seul mot, craignez d'être appelé Louis le Jockey.»
Enfin, en finissant, le roi ramenait la pensée de son neveu sur son
prochain mariage, sur les nouveaux devoirs qui de ce chef
s'imposeraient à lui, et, là, ses conseils se revêtaient d'une forme
plus émue et plus attendrie.
«Les mariages des princes sont toujours l'ouvrage de la politique; le
vôtre sera celui de la nature et de vos malheurs. Ils épousent des
princesses dont le caractère n'a pu se développer, et qui ne leur sont
connues que sur des rapports bien souvent trompeurs; celle qui doit
être la compagne de votre vie est, à dix-huit ans, l'objet du respect
et de l'admiration de l'Europe entière. À peine sortie de l'enfance,
elle a connu tous les genres d'infortune, et ils sont devenus pour
elle autant de titres de gloire. Sa piété filiale était la consolation
de ses malheureux parents. Sa fermeté en imposa à leurs assassins. Que
n'avez-vous été, comme moi, témoin de ce jour affreux, où une populace
effrénée acheva de faire une prison du palais de nos pères! Vous
auriez vu ce roi à qui Dieu avait donné la constance des martyrs,
cette reine dont le courage étonnait notre sexe, cet ange céleste qui,
avant de quitter le monde, devait y former un coeur à l'image du sien;
vous les auriez vus abreuvés d'amertume, accablés d'outrages,
retrouver dans les tendres caresses d'un enfant de douze ans cette
sérénité d'âme qui, pour la première fois, était prête à s'altérer.
Combien de devoirs ses malheurs vous imposent! N'oubliez jamais que
vous devez lui rendre tout ce qu'elle a perdu. En vous la donnant, je
continue la volonté de ses parents; je remplis le voeu des Français,
qui la verront avec des transports de repentir et d'amour, placée près
de vous sur les marches du trône. Vous trouverez en elle la vertu, la
raison, les grâces; qu'elle trouve en vous la solide estime, la tendre
amitié, les soins délicats! Enfin, mon cher enfant, elle fera votre
bonheur; pour achever mon ouvrage, faites le sien.»
II
DE LA COUPE AUX LÈVRES
Dans la situation douloureuse où se trouvaient les Bourbons de France,
le mariage du duc d'Angoulême avec Madame Royale ne pouvait devenir
une réalité, qu'autant que la maison d'Autriche consentirait à le
faciliter. Elle était dépositaire de la fortune de la princesse,
consistant en une somme de cinq cent quarante-neuf mille florins de
Vienne, qu'en juin 1791, à l'époque du voyage de Varennes,
Marie-Antoinette avait fait passer avec ses diamants à l'Empereur son
frère, par l'entremise du comte de Mercy. À ce capital, converti en
valeurs des Pays-Bas, s'ajoutaient les intérêts calculés à raison de 4
p. 100. De l'Empereur seul il dépendait que ces intérêts fussent
comptés du jour où la cour de Vienne avait reçu ce dépôt, ou seulement
du mois de juin 1794, date de la mort de la reine.
D'autre part, dans l'entourage du roi, on était convaincu que le
trésor autrichien était resté redevable de la dot de
Marie-Antoinette[81]. En ce cas, cette somme «deux cent mille écus
d'or au soleil» revenait à Madame Royale, grossie des intérêts
accumulés depuis 1770. Il y avait encore à réclamer l'inventaire des
diamants, à rechercher si l'Impératrice Marie-Thérèse et son époux
n'avaient pas, dans leurs dispositions testamentaires, avantagé leur
fille devenue reine de France, et obtenir enfin de l'Empereur que
les capitaux revenant à Madame Royale demeurassent placés dans les
fonds publics, et que les intérêts lui en fussent payés
régulièrement.
[Note 81: Cette question ne fut pas résolue. L'Autriche se
refusa à payer, prétendant que la dot avait été versée et
produisant une quittance régulière à l'appui de cette
affirmation. Du côté du roi, on prétendait que la quittance
était fictive et n'avait été délivrée que pour tirer la cour
d'Autriche d'une situation délicate, puisqu'alors elle était
trop obérée pour s'acquitter. «Mais, dans la position où
Madame Royale est réduite, observait d'Avaray, il n'y a ni
noblesse, ni loyauté, ni justice même à se prévaloir d'un
pareil titre, pour la frustrer d'un patrimoine que des
malheurs inouïs ont rendu nécessaire à sa subsistance et à
celle du prince qui va devenir son époux.»]
Le règlement de ces questions serait facile si la cour de Vienne y
mettait quelque bon vouloir. Mais d'elle, on le sait, Louis XVIII n'en
attendait aucun. L'Empereur n'avait-il pas déjà déclaré qu'il
n'autoriserait ni le mariage dans ses États, ni la résidence des
époux, «ne voulant pas s'exposer à les entretenir?» En recevant dans
sa famille Madame Royale, à sa sortie de France, n'avait-il pas
stipulé qu'elle paierait pour ses frais d'existence une somme
mensuelle de quinze cents florins, et ne s'était-il pas fait prier
pour promettre de prendre à sa charge, lorsqu'elle quitterait ses
États, les dépenses de son voyage jusqu'à la frontière? Y avait-il
lieu d'espérer que la cour de Vienne se montrerait «moins sordide à
l'égard des répétitions de Madame Royale» qu'elle ne l'avait été dans
ces circonstances? Louis XVIII demeurait, sur ce point, fort
sceptique, et c'est pour ce motif qu'il avait songé à employer
vis-à-vis de cette cour l'influence de Paul Ier.
Il aurait voulu aller la solliciter lui-même, et, on se rappellera
qu'avant de quitter Blanckenberg, il demandait au tsar à passer par
Saint-Pétersbourg en se rendant à Mitau. «Je n'ai pu me dispenser de
demander à l'Empereur de Russie d'aller par Saint-Pétersbourg. S'il y
consent, comme je le crois, j'espère que cette course sera avantageuse
à nos affaires. Mais, soit que j'y aille ou non, mon séjour à Mitau
aura un très grand avantage: celui de nous fournir un terrain solide
pour le mariage.» Contrairement à l'espoir dont il faisait part à son
frère, le tsar lui avait répondu par un refus: le moment n'était pas
opportun. Il ne s'en était ni offensé ni affligé, et La Fare à Vienne,
Saint-Priest envoyé à cet effet dans la capitale russe, avaient reçu
mission de négocier pour faire naître entre les deux cabinets une
entente à la faveur de laquelle toutes les difficultés pendantes
seraient réglées au mieux des intérêts de sa nièce.
Grâce aux proverbiales lenteurs diplomatiques, cette négociation
allait durer près d'une année. Mais, outre qu'il ne supposait pas
qu'elle dût être aussi longue, il était convaincu que le tsar, en
ordonnant au comte Razoumowski, son ambassadeur à Vienne, de l'ouvrir
en son nom, voulait fermement la voir aboutir. Il en pouvait d'autant
moins douter, que ce souverain, au mois de septembre précédent, tout
en se refusant à donner «des secours particuliers en vue du mariage»,
avait corrigé ce refus par la promesse de provoquer une sorte de
cotisation des cours de Madrid, Naples, Lisbonne, Vienne et Londres,
et, en attendant, par l'envoi d'une somme de deux cent mille roubles,
qui avait été vraiment de la manne tombée du ciel, à en juger par les
termes en lesquels le roi annonçait à son frère cette bonne aubaine:
«Sur cette somme, je prends mon strict nécessaire pour quelques mois,
ce qu'il y a bien longtemps que je n'ai eu devant moi, et je fais un
dépôt du surplus (c'est-à-dire d'environ les trois quarts de cette
somme). Ce dépôt est destiné à mettre, ou vous, ou moi, ou quelqu'un
de nos enfants en état de se transporter tout de suite en France, ce
que la disposition actuelle des esprits peut rendre nécessaire d'un
moment à l'autre, et ce qui nous aurait été totalement impossible sans
cette ressource. Si les démarches de Paul Ier ont du succès, nous
aurons probablement des autres cours un secours momentané, en
attendant l'arrangement définitif. Alors comme les secours de
l'Angleterre cesseront vraisemblablement, vous pourrez tirer sur moi,
et, lorsque l'arrangement définitif sera fait, nous ferons ce que
j'appelle une cote mal taillée, afin que chacun ait sa part assurée et
indépendante l'un de l'autre. Mais, dans ce moment, il est surtout
nécessaire de garder le secret, car je recommence depuis quelque temps
à être harcelé par des créanciers, et, s'ils flairaient une fois
l'argent, il me serait impossible de m'en défaire, et alors il
vaudrait mieux n'avoir rien reçu.»
L'invitation à se cotiser, adressée aux diverses cours par le tsar,
était restée sans effet. Mais le roi n'en mettait pas moins sa
confiance dans le prince, qui ne cessait de lui prodiguer des marques
d'amitié et auquel il devait un asile. Assurément Paul Ier déciderait
le cabinet autrichien à faciliter, dans la mesure où la solution
dépendait de lui, le mariage de Madame Royale. Cette confiance du roi,
un avenir prochain allait la justifier. Il était arrivé à Mitau le 25
mars. Dès le 24 juillet, la négociation commençait à prendre une si
heureuse tournure qu'il invitait le maréchal de Castries à se tenir
prêt à aller chercher Madame Royale à Vienne pour la lui amener. Le 31
avril, il lui réitérait l'invitation, en le prévenant que la reine,
qui résidait encore à Budweiss en Bohême, viendrait à Mitau en même
temps que la princesse, et qu'il les confiait l'une et l'autre à sa
garde pendant ce long voyage. Il était alors convaincu que toutes deux
pendant la route conserveraient l'incognito. «Vous recevrez de Vienne
une lettre que j'y ai envoyée, avec ordre à l'évêque de Nancy de vous
la faire passer dès que l'affaire sera décidée.»
Au commencement de septembre, un avis de La Fare vint modifier ce
projet. «Madame Thérèse est dans la résolution de se conformer aux
volontés du roi son oncle; la cour impériale ne veut y mettre aucun
obstacle, et toutes les difficultés paraissent devoir se concilier
très aimablement. J'ai lieu de croire que l'Empereur voudra que Madame
soit reconduite à la frontière extrême de ses états à ses frais, et à
peu près de la même manière dont elle a été amenée de Bâle à Vienne.
Cette hypothèse devra naturellement changer le premier plan de voyage
incognito.» Dans la même lettre, La Fare demandait pour Madame Royale
un double portrait du duc d'Angoulême: «un portrait en peinture et un
portrait moral.»
En attendant «le portrait en peinture», le roi commença par envoyer
«le portrait moral».
«Il y a aujourd'hui un an que mon neveu est auprès de moi; je l'ai
bien étudié, et j'ose croire qu'il est digne de l'épouse que la
Providence lui destine d'une façon si visible. Son coeur est droit et
pur; il a été assez heureux pour conserver sa religion intacte au
milieu d'un siècle bien corrompu. Son âme est sensible: j'en ai la
preuve par les soins qu'il vient de me rendre pendant mon incommodité.
Son caractère est courageux et doux; son humeur est égale. Je ne le
vante pas de la fermeté avec laquelle il a soutenu son accident de
l'année dernière; c'est une chose toute simple. Mais le traitement a
été ennuyeux et long, le voyage que nous venons de faire ne l'a pas
été moins, et, dans ces deux périodes de temps, je n'ai pas découvert
en lui le moindre mouvement, je ne dirai pas d'humeur, mais même
d'impatience.»
Quelques jours plus tard, La Fare écrivait de nouveau:
«J'aurais désiré que, dans cette circonstance, il eût été praticable
de renouveler la méthode si souvent usitée entre les personnes
royales, de se marier par procureur. Cette mesure décide l'union et
rassure l'imagination contre la crainte des événements. Ce n'est pas
que je croie que, dans le cas présent, il soit permis d'en concevoir.
Le caractère religieux et moral de Madame Thérèse, sa volonté
prononcée et la constance de ses résolutions sont des garants
irréfragables. Avec elle il faut s'abandonner avec confiance aux
délais inévitables que la saison aussi bien que le cours naturel de la
négociation entraînent. M. l'ambassadeur de Russie ne croit pas devoir
calculer, avant la fin de l'hiver, la conclusion de tous les
arrangements à prendre. Les motifs de son calcul sont la distance
extrême des lieux, l'obligation de référer de toutes ses démarches à
son souverain et la nécessité de concorder ensemble les deux cours
Impériales pour le départ de Madame Thérèse. La détermination de la
princesse s'est appuyée sur ce calcul ainsi que sur l'inconvénient du
froid et des mauvais gîtes pendant une route aussi longue. Mais, à
coup sûr, cette dernière considération affecte moins Madame pour
elle-même que pour les personnes qui l'accompagneront. Ajoutez à ces
motifs l'opinion où est M. l'ambassadeur de Russie que Madame ne doit
partir qu'après la conclusion définitive des arrangements relatifs aux
fonds qui lui appartiennent. Ainsi, le délai du départ de Madame
Thérèse est devenu, par le concours des circonstances, un malheur
inévitable. Il est à regretter que la cour de Russie n'ait pas pu
commencer deux mois plus tôt ses démarches ici.»
En dépit des lenteurs que laissait prévoir La Fare, en les expliquant,
le roi, constatant l'accord des deux cours impériales et que tous les
consentements étaient donnés, considéra l'affaire comme étant
définitivement terminée. La correspondance qui partit de Mitau le 11
septembre fut volumineuse. Le roi avait écrit à la reine sa femme, au
comte et à la comtesse d'Artois, à ses tantes, Mesdames Adélaïde et
Victoire, à sa soeur la reine de Sardaigne, à la reine de Naples, au
roi et à la reine d'Espagne, au prince de Condé, au duc de Berry, à
ses agents de France et du dehors et enfin au pape. Il leur annonçait
à tous que toutes les difficultés étaient levées «grâce à l'amitié de
l'Empereur de Russie et à la bonne volonté de celui d'Allemagne», et
il les invitait à s'en réjouir.
En transmettant la nouvelle au maréchal de Castries, il ajoutait:
«Mais le temps que prendront les articles qui restent encore à régler
m'empêche de vous dire quand se fera le mariage, et ce n'est pas
encore la plus grande contrariété que j'éprouve. L'évêque de Nancy me
mande que l'Empereur voudra sûrement faire reconduire ma nièce à la
frontière de ses États, comme elle est venue de France, c'est-à-dire
uniquement par des Allemands, et, comme les deux frontières impériales
se touchent, je ne puis douter qu'ils ne la déposent entre les mains
d'un commissaire envoyé pour cela de Pétersbourg, qui sera chargé de
me l'amener ici. Ainsi, je ne vois plus de possibilité à vous donner
une mission que j'attachais tant de prix à voir remplir par vous. Je
sens le regret que vous en aurez, mais je vous défie d'en avoir plus
que moi.»
Dans cette distribution de témoignages de gratitude, il n'avait oublié
ni le négociateur La Fare, ni Mme de Chanclos dont la bonne grâce et
le dévouement avaient gagné le coeur de Madame Royale. Il disait à
celle-ci: «Si votre amitié pour ma nièce souffre de voir approcher le
moment de votre séparation, il est impossible que cette même amitié ne
vous fasse pas éprouver une véritable satisfaction en songeant au
bonheur dont elle jouira avec un époux digne d'elle.» À l'évêque de
Nancy, il rendait hommage «pour la conduite qu'il avait tenue dans
cette importante affaire. La lettre de ma nièce m'a comblé de joie.
Ah! si ses parents vivaient, combien la leur serait vive! Elle ne le
serait pourtant pas plus que la mienne, car j'oserais défier leur
tendresse de surpasser celle dont mon coeur est rempli pour cette
adorable enfant».
La lettre de Madame Royale à laquelle le roi faisait allusion
répondait à celle qu'il lui avait expédiée en apprenant que le tsar
consentait à prendre l'initiative de la négociation avec la cour de
Vienne.
«Jamais, ma chère enfant, lui écrivait-il alors, je n'ai mieux senti
toute la tendresse vraiment paternelle dont mon coeur est rempli pour
vous, qu'en vous écrivant aujourd'hui; jamais aussi je n'ai plus
éprouvé le besoin de voir le vôtre y répondre par un sentiment pareil.
Depuis que nos malheurs vous ont réduite à n'avoir plus d'autre père
que moi, le soin de votre bonheur est devenu le premier de mes
devoirs, et la plus chère de mes pensées. Vous portiez alors des fers,
et je ne pouvais les briser! Un souverain généreux en a eu l'avantage:
je l'ai envié sans en être jaloux. Dès lors, vous réunir à vos
parents, vous donner l'époux que la Providence semble vous avoir
elle-même destiné, et qu'elle s'est plu à rendre digne de vous, a été
mon unique voeu. La volonté des auteurs de vos jours, votre
acquiescement à cette volonté, le désir de toute notre famille, la
précaution que j'avais prise, aussitôt que j'ai eu connu vos
sentiments, d'obtenir du Saint-Siège les dispenses nécessaires à votre
mariage avec votre cousin, tout semblait en hâter le moment; mais il
n'était pas encore arrivé. Chassé précipitamment des lieux que
j'habitais depuis deux ans, obligé d'errer ou de n'avoir qu'un asile
précaire, quel instant, quel lieu pouvait nous permettre d'accomplir
une union si chère? Enfin l'amitié de l'Empereur de Russie est venue à
mon secours. Il m'a donné un asile stable, décent et tranquille. Ses
soins généreux nous garantissent d'une misère qui, tout honorable
qu'en est la cause, n'en aura pas été moins pénible; il veut bien se
charger de traiter avec la cour de Vienne de tous les arrangements
nécessaires pour notre réunion, et de retirer le peu de fortune qui
vous appartient pour vous en mettre en jouissance.
«Cet instant si longtemps attendu semble donc enfin approcher: car ce
serait faire injure aux deux souverains qui vont traiter cette affaire
si importante pour nous, que de supposer qu'elle souffrira maintenant
de longs délais. J'éprouve le premier moment de douceur véritable que
j'aie goûté depuis nos malheurs. Rendez-la complète, ma chère enfant.
Dites-moi que votre coeur est touché des peines que je me suis données
pour assurer votre bonheur. Dites-moi que vous éprouverez quelque
consolation en vous retrouvant dans les bras d'un père, bien
différent, hélas! de celui que nous regretterons éternellement, mais
qui, du moins, lui ressemble par sa tendresse pour vous.»
C'est à cette adjuration que le 24 août avait répondu Madame Royale,
en renouvelant, pour se conformer au désir de son oncle, ses
engagements antérieurs, bien qu'elle les eût déjà maintes fois
proclamés de manière à ne laisser aucun doute sur sa volonté de les
tenir.
«Oui, mon cher oncle, les désirs de mes infortunés parents et les
vôtres sont les miens, et ma volonté est de m'y conformer, je vous en
ai donné l'assurance aussitôt que je l'ai pu. Ma résolution n'a jamais
varié, et je suis décidée à remplir mes engagements. Quand l'évêque de
Nancy m'a remis votre lettre, il m'a demandé quelle réponse je voulais
qu'il vous envoie; je n'ai pu que lui renouveler l'assurance de ma
docilité à vos vues. J'ai pensé que je ne devais rien prononcer sur
l'époque, les arrangements de mon départ, que vous ne me fixez pas
dans votre lettre, avant que d'en avoir communiqué à l'Empereur.
Trouvant que c'était mon devoir, je l'ai fait aussitôt. Sa Majesté m'a
répondu de la manière la plus amicale, m'assurant de l'intérêt qu'il
prend à mon sort, des voeux qu'il forme pour mon bonheur, et du vif
désir qu'il a d'y contribuer. Il m'a annoncé qu'il entrerait
volontiers en négociation avec la Russie sur les objets qui me
concernent. Ainsi, mon très cher oncle, loin de craindre que vos vues
éprouvent des obstacles de ce côté-ci, soyez persuadé qu'elles seront
vivement secondées.
«L'ambassadeur de Russie a exposé à l'Empereur les objets des
négociations dont il est chargé. La réponse qu'il a reçue, et dont il
m'a fait part, est conforme à celle que ce prince m'avait déjà faite.
L'ambassadeur va rendre compte présentement à sa cour de ses premières
démarches; il attendra pour la suite le développement de ses
instructions, ce qui, malgré ses soins, lui prendra bien du temps et
lui fait craindre que rien ne soit terminé avant l'hiver. Et je dois
vous avouer, avec la sincérité que vos bontés pour moi autorisent, que
j'aurais de la répugnance à entreprendre dans cette saison un voyage
aussi long que celui de la Courlande, et je craindrais, suivant ce
qu'on dit, d'être obligée d'attendre peut-être, dans un village, un
mois six semaines, que le temps et les chemins me permettent de
continuer mon voyage. Mon coeur sent très bien toutes les douceurs qui
m'attendent près de vous et au sein de ma famille paternelle; mais,
malgré tout cela, je ne peux, sans me rendre coupable d'ingratitude,
m'éloigner sans peine, peut-être pour toujours, d'un souverain, mon
libérateur, et d'une famille qui me témoigne tant d'amitié. Si vous
jugez comme moi, mon cher oncle, que la fin de l'hiver serait un terme
convenable à mon départ, j'aurais à coeur de profiter des quelques
mois qui me restent pour témoigner, encore mieux que ma position
passée ne me l'a permis, tant à l'Empereur qu'à sa famille et au
public, ma reconnaissance et mes sentiments. Il me semble que, dans la
position où je suis, je dois chercher à faire tout pour le mieux, et à
laisser ici le plus favorable souvenir. Je suis sûre que c'est un
moyen de vous plaire, et je m'y attache encore plus.
«Mais, après avoir exposé, mon cher oncle, mes réflexions et désirs à
ce sujet, je connais trop l'étendue de mes devoirs et le tendre
intérêt que vous me témoignez, pour ne pas subordonner ma volonté à la
vôtre et remettre à votre disposition l'époque de mon départ. Vous
avez la bonté de vous réserver d'entrer en détail avec moi sur les
arrangements relatifs à mon établissement futur, et sur les personnes
que vous voulez placer près de moi. J'oserai alors vous témoigner avec
toute confiance mes observations et désirs à ce sujet, ne doutant pas
qu'ils n'aient votre approbation, vu l'opinion que j'en ai pu
recueillir au sein de ma malheureuse famille, et que les circonstances
ont pu me procurer.
«Je vous prie, mon très cher oncle, d'être l'interprète de tous mes
sentiments pour mon cousin, comme vous avez été le sien auprès de moi.
C'est avec bien de la sincérité que j'ose vous répéter l'assurance que
mon coeur est touché au delà de toute expression des soins que vous
avez pris d'assurer mon bonheur futur, et que j'éprouverai la plus
douce consolation quand je pourrai vous en assurer de vive voix.»
Le roi eût voulu remercier l'Empereur François II, auquel, malgré
tout, il était redevable de la liberté de sa nièce, du repos dont elle
jouissait depuis sa sortie du Temple et du mariage rendu maintenant
possible. Mais, ce prince lui ayant fait l'injure de ne jamais
répondre à ses lettres, il renonça à lui écrire et chargea sa nièce de
ses remerciements. «Soyez, je vous prie, mon interprète. Dites-lui
qu'il n'y a pas un seul des sentiments qu'il a si bien mérités de
votre part, qui ne soit aussi profondément gravé dans mon âme que dans
la vôtre. Je vous connais trop pour n'être pas sûr que vous vous
attacherez à cultiver son amitié, même lorsque vous n'habiterez plus
le séjour que ses bontés ont embelli pour vous. Puissiez-vous ainsi
devenir un lien d'union et d'amitié entre votre généreux bienfaiteur
et moi!»
Enfin, pour achever de manifester sa joie, le roi autorisa son neveu à
reprendre, avec sa cousine, la correspondance interrompue depuis le 24
juillet, à la suite d'un incident qu'il y a lieu de noter au passage.