de ce directeur, arrivée d'Allemagne à Paris, par un courrier de la
légation de Prusse, fut déposée chez le suisse du palais du Luxembourg
où siégeait le Directoire. Cette lettre était de Fauche-Borel. Il
annonçait à Barras qu'il avait une importante communication à lui
faire; il lui demandait d'envoyer à Wesel une personne digne de
confiance, Bottot par exemple, ou David Monnier, à laquelle il
révélerait ce qu'il ne pouvait dire que de vive voix à un homme sûr.
Les directeurs recevaient fréquemment des lettres de ce genre; mais
ordinairement elles étaient renvoyées à la police, et, le plus
souvent, on n'y répondait même pas. Barras, toutefois, prêta plus
d'attention à cette mystérieuse requête qu'il ne le faisait
ordinairement pour d'autres avis analogues. Il la communiqua à
Talleyrand. Celui-ci estima comme lui qu'il était de l'intérêt de
l'État de ne pas dédaigner l'avertissement de Fauche-Borel. À ce
moment, un agent du ministre des Affaires étrangères, nommé Eyriès,
allait se rendre à Clèves en mission secrète. On le chargea de pousser
jusqu'à Wesel et d'y recevoir les confidences promises à Barras. Il
partit aussitôt. Mais, quand il se trouva en présence de Fauche-Borel,
celui-ci, redoutant un piège, refusa de parler. Il ne voulait
s'expliquer qu'avec Bottot ou David Monnier. Eyriès revint à Paris
sans avoir pu deviner de quoi il s'agissait.
Peu de jours après sa rentrée, une nouvelle lettre fut remise à
Barras. Plus explicite que la première, sans les détails, elle
persistait à réclamer l'envoi d'un personnage muni de pleins pouvoirs
pour recevoir les communications et y répondre. Cette fois, Barras ne
crut pas devoir garder l'avis pour soi. Il commençait à comprendre
qu'on lui proposait de trahir la République. Il soumit l'affaire aux
directeurs ses collègues, en présence de Fouché, qui dirigeait, comme
ministre, la police du gouvernement. À cette heure, le Directoire,
inquiet des menées obscures des émigrés, quoiqu'il ne les connût
qu'imparfaitement, cherchait par tous les moyens à se renseigner pour
en définir le caractère. Considérant comme utile d'attirer à lui les
conspirateurs, dût-il, pour exciter leur confiance, feindre de se
faire leur complice et du même coup leur confident, il décida qu'un
nouvel émissaire dûment autorisé serait envoyé à Fauche-Borel.
On choisit pour cette mission un ministre plénipotentiaire, Tropez de
Guérin, ancien officier de marine. On lui remit une note autographe de
Barras, qui devait lui assurer l'entière confiance de Fauche-Borel.
Plus habile ou plus heureux que le premier envoyé, Tropez de Guérin
confessa le trop imaginatif libraire. On doit supposer qu'il tomba des
nues en apprenant que, depuis deux ans, se tramait une négociation à
laquelle se trouvaient mêlés Barras, Bottot, David Monnier, et qui
avait pour objet la restauration de la monarchie sur les ruines de la
République trahie et livrée par le principal de ses défenseurs. Il
transmit à Paris le récit qui venait de lui être fait, tel qu'on le
lui avait fait. Il envoya même une copie des fameuses lettres
patentes, que Fauche-Borel n'avait pas craint de lui communiquer.
Toutes ces pièces furent soumises au Directoire. Barras, et après lui
Bottot, n'eurent aucune peine à prouver qu'ils entendaient parler de
cette affaire pour la première fois. Mais les directeurs furent d'avis
qu'elle devait être suivie jusqu'au bout, percée à jour, de manière à
ce que les personnages qui s'y étaient associés pussent être connus et
poursuivis. On enjoignit à Tropez de Guérin d'exhorter Fauche-Borel à
la patience, de lui laisser croire que Barras était prêt à agir, en un
mot d'entretenir ses espérances, tout en lui arrachant, par la
persuasion, jusqu'au dernier de ses secrets.
En même temps, Fouché reçut l'ordre d'arrêter David Monnier. Devant le
ministre de la police, le fécond promoteur de cette aventure, accablé
par les preuves résultant de ses papiers saisis, n'essaya pas de se
défendre. Loin d'accuser ceux dont il s'était fait payer par
Fauche-Borel la prétendue complicité, il avoua que jamais il ne
s'était ouvert à eux du projet. Il n'avait eu en vue que de s'emparer
des fonds que les émigrés consacraient à des conspirations. En rendant
compte aux directeurs de son interrogatoire, Fouché disait: «Je n'ai
pu obtenir de ce misérable que des larmes abondantes et l'aveu d'avoir
concouru à une négociation qu'il ne croyait pas criminelle et dont,
sans en espérer le succès, il attendait les secours pour tirer sa
famille de l'indigence[79].»
[Note 79: Mémoires de Barras.]
Tandis que se poursuivait cette enquête, par ailleurs, les événements,
se précipitant, venaient déjouer une fois de plus les espérances de
Louis XVIII. C'étaient, tour à tour, la soumission des Vendéens, les
victoires de Masséna et de Brune, la retraite de Souvarof, le brusque
retour de Bonaparte qui lui assurait la possession du pouvoir, qu'au
dix-huit brumaire il n'avait eu en quelque sorte qu'à cueillir. La
grandeur de ces événements, se succédant avec une fiévreuse rapidité,
semblait devoir emporter bien loin l'intrigue dont j'ai raconté les
péripéties. Cependant, treize jours avant Brumaire, le Directoire
n'avait pas encore renoncé à en pénétrer les secrets. Tropez de
Guérin, rappelé à Paris, repartait pour Francfort afin de s'aboucher à
nouveau avec Fauche-Borel. Ce dernier recevait de «bonnes nouvelles»
de David Monnier, qu'on s'était décidé à remettre en liberté, et qui,
rentrant effectivement en scène, osait se féliciter d'avoir souffert
pour la cause du roi et s'en faire un titre.
Vers le même temps, 6 octobre, on écrivait de Mitau à Thauvenay: «Nous
recevons des nouvelles de l'intérieur, qui semblent se rapporter à
quelque mouvement préparé par Barras et Beurnonville. Il est bien
singulier, si cette conjecture est vraie, que la conclusion de la
négociation de Fauche traîne si longtemps. Au reste, nous n'avons
aucune nouvelle ultérieure de Pichegru, et nous ignorons s'il
s'arrêtera auprès de l'archiduc ou s'il ira rejoindre Souvarof en
Suisse.» Et le 17 octobre: «Il n'y a pas moyen de raisonner sur cette
intrigue Barras, dont les contre-sens dérangent tous les calculs.
C'est d'ailleurs chose inutile. Le roi n'a jamais dérangé ses mesures
d'après cette fausse spéculation. Il faut la laisser se développer ou
se dissoudre. Elle a mal débuté, et probablement la fin y répondra.»
Ainsi, on n'y comptait plus guère. Ce ne fut, cependant, que le 12
décembre qu'on reçut de La Maisonfort l'aveu de sa défaite «et
l'abandon de ses espérances par la Révolution, au moment de se
réaliser». À cette date, le dix-huit brumaire était, depuis plus d'un
mois, un fait accompli. Bonaparte, mis au courant de l'intrigue, y
avait coupé court en rappelant brusquement Tropez de Guérin, par qui
il voulait en connaître les détails et auquel il dit en levant les
épaules, après l'avoir entendu:
--Tant que je serai le maître, les Bourbons ne rentreront pas en
France.
Selon le mot de Saint-Priest, Fauche-Borel et La Maisonfort «tombaient
à plat» avec l'aventure dont ils s'étaient servis pour leurrer
longtemps Louis XVIII du plus invraisemblable et du plus fol espoir.
Ainsi se dénoua cette intrigue. Connue seulement de ceux qui y prirent
part ou qui en découvrirent les origines et les moyens, elle serait
restée sans doute ignorée jusqu'à ce jour si, durant les premières
années de la Restauration, elle n'eût été divulguée par les récits de
Fauche-Borel. Accusé de s'être prêté à de mystérieux pourparlers,
Barras, qui vivait à Marseille, retiré et oublié, prit la parole pour
se défendre. Dans une lettre en date du 20 juin 1819, rendue publique,
il présenta sa justification: «Une proposition venue des pays
étrangers, écrivait-il, fut dans les temps apportée à l'un des membres
du Directoire. À l'instant même, tout le Directoire en eut
connaissance. Si le témoignage unanime de tous mes collègues qui
vivent encore ne suffisait pas sur ce fait historique, les archives du
Directoire, comme celles des ministères, feraient foi que tout ce qui
a pu avoir lieu en conséquence de cette proposition n'a existé que par
délibérations spéciales du Directoire, portées à ses registres
secrets.»
Les adversaires de Barras ne purent démentir cette si formelle
déclaration, confirmée par les documents et par les souvenirs des
contemporains. Mais ils alléguèrent que la communication faite au
Directoire ne l'avait été qu'après le 30 prairial de l'an VII, alors
que la négociation se poursuivait depuis les derniers jours de
fructidor de l'an V, et que si Barras s'était décidé à la révéler à
ses collègues, c'est que, menacé d'être découvert, il avait voulu, par
cette révélation tardive, s'assurer l'impunité. Mais ce n'est là
qu'une affirmation sans preuves. Il est, au contraire, démontré que
jusqu'au jour où il reçut la lettre de Fauche-Borel, Barras avait tout
ignoré.
Les aveux de David Monnier, les réticences de Fauche-Borel,
l'impossibilité de retrouver parmi les documents une pièce quelconque
engageant la responsabilité de Barras ou celle de Bottot, ou
établissant leur complicité, ne laissent aucun doute sur le caractère
véritable de cette affaire. Ce fut une simple escroquerie imaginée par
David Monnier, et dont le plan, après lui avoir été suggéré par la
sottise de Fauche-Borel, se développa, au mépris de toute
vraisemblance, à la faveur des circonstances. Il ne fallut rien moins
que la cupidité et l'audace des uns, la légèreté et la crédulité des
autres; il fallut surtout le trouble de l'Europe, le besoin de
machinations romanesques, qui travaillait toutes les cervelles, pour
donner à cette intrigue, pendant près de deux années, l'importance
qu'elle prit un moment à Hambourg, à Mitau, à Saint-Pétersbourg et à
Londres.
LIVRE DIXIÈME
À LA VEILLE ET AU LENDEMAIN DU DIX-HUIT BRUMAIRE
I
LE ROI ET SON NEVEU
Arrivé en Courlande, au printemps de 1798, Louis XVIII n'avait d'abord
pas trop souffert de sa solitude à une si grande distance de son
royaume. Des promenades aux environs de Mitau, que favorisait la
beauté de la saison; les attentions de son neveu et de d'Avaray; les
soucis que lui donna l'organisation de sa maison; l'arrivée de ses
gardes du corps; celle du comte de Saint-Priest, du duc de Villequier,
du duc et de la duchesse de Guiche, du cardinal de Montmorency et
d'autres Français qui vinrent successivement grossir sa petite cour;
l'espoir de voir bientôt la reine et Madame Royale se réunir à lui;
les visites que lui faisaient des personnages de marque qui passaient
par Mitau, et enfin les soins qu'exigeait la conduite de ses affaires
politiques, autant de raisons qui contribuaient à tromper pour lui et
son entourage le vide des journées et l'aidaient à prendre son mal en
patience. Mais, avec l'hiver, tout changea. Quand les premières neiges
eurent fait leur apparition et le froid sévissant avec rigueur, les
sorties devinrent plus difficiles, les distractions plus rares; il put
se croire alors séparé du reste du monde, et il fallut chercher
d'autres moyens pour occuper le temps.
Il les trouva dans l'étude; il l'avait toujours aimée, et la lecture,
depuis sa plus tendre enfance, avait été son plaisir favori. Il aimait
aussi à écrire. Nous en trouvons l'aveu dans une note de sa main,
tracée en marge d'un ouvrage, où il était question de lui, de son rôle
à la cour de Louis XVI, et où l'on prétendait qu'il avait alors
recueilli, au jour le jour, des souvenirs sur les événements dont il
était le témoin.
«Il est très vrai que j'ai toujours aimé la littérature, mais non pas
que j'ai composé des notes historiques, encore bien moins que je sois
historien. J'ai eu cependant, en 1772, la fantaisie d'écrire des
mémoires; j'en ai bien écrit une trentaine de pages, et il est
possible que je ne les aie pas brûlés avec mes autres papiers en 1789,
ni en 1791, à deux grandes revues que je fis. Si Monsieur S... a lu ce
fatras d'un enfant de dix-sept ans, il me juge avec beaucoup
d'indulgence. J'ai aussi fait pas mal de vers. Tous, à la réserve d'un
logogriphe dont le mot était _Pythagore_, qui a été mis sous un nom en
l'air dans le _Mercure_, et d'un madrigal que j'ai retenu, ont eu le
sort qu'ils méritaient, c'est-à-dire qu'ils ont passé, avant que
l'encre en fût sèche, de ma table dans mon feu. Le seul ouvrage un peu
considérable qui soit sorti de ma plume, c'est la traduction, qui n'a
jamais vu le jour, du livre de M. Horace Walpole, intitulé: _Doutes
historiques sur la vie et le règne de Richard III._»
Dans cette nomenclature, le roi oubliait le récit de sa fuite de
Paris, écrit à Coblentz en 1791, qui n'était pas encore publié, et le
journal de son voyage de Vérone à Riégel, que nous avons retrouvé
parmi ses papiers. Séquestré par l'hiver dans le château de Mitau, il
se remit à écrire. C'est de cet hiver 1798-1799, que sont datées les
_Réflexions historiques sur Marie-Antoinette_[80], celles que lui
suggéraient certaines de ses lectures, une dissertation sur Horace,
qui témoigne de sa science en latin, et, sans parler d'un conte
intitulé: _Galante aventure_, une intéressante étude sur les devoirs
d'un roi, en tête de laquelle il a mis en épigraphe ces quatre vers de
Ducis extraits de son adaptation d'Hamlet:
[Note 80: Elles figureront dans le Recueil des écrits du
roi.]
Nos mains se sécheraient en touchant la couronne,
Si nous savions, mon fils, à quel prix Dieu la donne.
Vivant, du rang suprême on sent mal le fardeau,
Mais qu'un sceptre est pesant quand on entre au tombeau!
Cette étude, il l'écrivit pour le duc d'Angoulême, dans des
circonstances que, conjointement à d'autres documents qui aident à
nous en révéler l'origine, elle nous permet d'éclaircir et de
raconter, en même temps qu'elle précise l'opinion que, si proche du
mariage de son neveu, le roi s'était faite de lui. Cette opinion, en
ce qui touche l'intellectualité du duc d'Angoulême, ne lui était pas
favorable. Lorsque le jeune prince était venu le rejoindre à
Blanckenberg, le roi avait constaté avec regret sa paresse d'esprit,
et il la lui avait affectueusement reprochée. Un an après, à Mitau, il
s'avouait à lui-même, avec douleur, que ses reproches étaient restés
sans effet. L'étude sur les devoirs, d'un roi résulta des
préoccupations que lui donnait son neveu. Elle eut encore une autre
cause. Le roi s'était aperçu «que le jeune homme» rapportait de son
séjour parmi les Anglais, non seulement leurs goûts, mais aussi leurs
opinions en matière politique. Sur «l'antique constitution du royaume»
notamment, que la cour de France était presque unanime à défendre
comme l'assise indispensable du pouvoir royal restauré, il différait
entièrement d'avis avec elle. À cette constitution, il préférait «le
régime représentatif» comme en Angleterre; autant dire qu'il
professait la même doctrine que ces royalistes désignés sous le nom
méprisé de monarchiens, et que, à Coblentz déjà, on déclarait plus
dangereux que les jacobins. Cette découverte surprit et affligea le
roi. Mais son regret fut atténué par cette pensée, que l'erreur
déplorable en laquelle était tombé son neveu prouvait du moins qu'il
était capable d'étudier et de réfléchir. Il fit part de sa découverte
à son frère, en lui annonçant qu'il allait s'attacher à ramener «le
jeune homme» à des opinions plus sages. D'Avaray prit la chose plus
au tragique. Il écrivit, lui aussi, au comte d'Artois. Après lui avoir
exprimé ses alarmes, il reproduisait trois questions que le duc
d'Angoulême avait osé poser au roi.
--S'il s'élevait dans le gouvernement républicain, avait-il demandé,
un parti assez puissant pour traiter avec le roi et imposer quelque
confiance, pourrait-on, devrait-on, commencer par renoncer au
renversement absolu de notre ancienne constitution?--Si l'on exigeait
du roi le sacrifice d'une grande partie des prérogatives royales et
des trois anciens ordres, et que ce double sacrifice fût présenté
comme indispensable pour le rétablissement de la monarchie, le roi
refuserait-il absolument d'y souscrire?--Des temps moins orageux ne
permettraient-ils pas d'assembler la nation et de la consulter sur son
voeu relativement à la constitution qui lui serait la plus
avantageuse!
Ces questions avaient fait bondir d'Avaray. Il déplorait «les
habitudes anglaises du jeune prince, l'esprit de système par lequel sa
raison s'est laissée séduire». Il gémissait de le voir constamment
occupé par un plan de constitution, qu'il amendait et corrigeait sans
cesse. «Où s'arrêtera-t-il dans cette carrière, qui devient ridicule
quand elle cesse d'être sanglante? Combien n'est-il pas effrayant de
voir l'héritier du trône agiter de pareilles matières! Est-ce donc une
tête royale qui doit s'incliner d'elle-même devant un joug que
personne ne cherche à lui imposer? Est-ce à celui qui doit porter un
jour la couronne qu'il convient d'en briser d'avance les fleurons?»
Le roi, cependant, entreprit la conversion de son neveu et rendait
compte à son frère de sa première tentative.
«Je vous ai mandé que j'allais entreprendre une grande besogne;
j'avoue que je ne l'ai pas entreprise sans quelque inquiétude,
d'autant plus que je ne pouvais douter que le papier que j'avais remis
dès l'année passée à notre enfant, et qui contenait tout le fonds de
l'affaire, avait absolument manqué son objet; mais le devoir et le
sentiment me défendaient de me tenir pour battu. J'ai trouvé, comme
les questions qu'il m'avait remises me le présageaient, un jeune homme
imbu des principes qu'il a malheureusement sucés pendant que vous
étiez à l'île d'Yeu. J'ai commencé par tâcher de le mettre à l'aise,
et pour cela je me suis appliqué à dissimuler la peine que
j'éprouvais, en me voyant réduit à convertir sur un point aussi
essentiel celui qui doit, après nous, porter la couronne de Henri IV.
Ce moyen m'a réussi, et l'enfant de son côté a vaincu sa timidité.
Alors je suis entré en matière...
«La partie de pur raisonnement a produit peu d'effet: je m'y
attendais; mais je l'avais jugée nécessaire, parce qu'il faut semer
d'avance pour recueillir longtemps après. Mais l'analyse a répondu à
mon espoir. Le jeune homme s'est trouvé dans un pays tout nouveau pour
lui, ses yeux se sont ouverts; il m'a avoué qu'il avait une idée toute
différente de notre constitution, et sa sincérité ne me permet pas de
douter qu'il ait commencé à l'aimer, puisqu'il m'a dit qu'il regardait
la nation française comme libre avec une pareille constitution, et
qu'il croyait que le gouvernement représentatif ne lui convenait pas.»
C'était une victoire d'avoir obtenu cet aveu. Mais, tout en le
faisant, le duc d'Angoulême persistait dans l'opinion que le roi, en
rentrant en France, devrait consulter son peuple sur la constitution
et s'assurer s'il voulait la maintenir intacte ou la modifier.
«J'ai cherché à démontrer les inconvénients, les dangers et
l'inutilité d'une pareille consultation. L'argument dont on s'est
servi a été qu'une nation se soumettait plus volontiers à une
constitution de son choix, et j'ai bien vu que l'opinion générale
était en faveur d'un gouvernement représentatif. Il était inutile
d'argumenter sur cette prétendue opinion générale; je n'y crois pas,
mais il y croit, et tous les raisonnements du monde ne sauraient
persuader sur un fait; aussi j'ai pris une autre forme.
«--Si vous pensez, lui ai-je dit, que le gouvernement représentatif ne
convienne pas à la France, croyez-vous que je puisse l'accorder, même
au désir mal entendu de la nation? Un père cède-t-il aux voeux de ses
enfants quand ils peuvent lui être nuisibles? Si vous me demandiez du
poison, vous en donnerais-je?
«Il s'est jeté dans mes bras; nos yeux se sont mouillés, et j'espère
que le sentiment a vaincu ce que la raison aurait peut-être eu bien de
la peine à vaincre. Voilà où nous en sommes. Vous voyez qu'on peut
espérer une heureuse conversion, d'autant plus que je sais par
l'excellent abbé Marie que la chose est en bon train.»
À quelques semaines de là, arrive la réponse du comte d'Artois
exprimant le même espoir.
«J'ai encore besoin, mon cher frère, de vous parler de ma vive et
sensible reconnaissance pour les soins que vous prenez de mon fils.
Ses principes ont toujours été bons et purs, et il revenait facilement
des erreurs qui pouvaient entrer dans sa tête. Mais les Anglais les
plus honnêtes ont tous plus ou moins des idées de liberté presque
indéfinie, qui sont toujours la base de leurs conversations, et mon
fils, étant obligé par politesse, et même pour notre intérêt, de vivre
beaucoup avec eux, j'avais remarqué et combattu des opinions fausses
qui se glissaient de temps en temps dans son esprit. Je n'en étais pas
effrayé par la connaissance que j'avais de son caractère; mais son
éloignement de ce pays-ci et l'excellente leçon que votre tendresse
pour lui vous a engagé à lui donner vont dissiper entièrement ces
nuages d'erreurs, et je crois pouvoir répondre qu'il sentira avec
force ce que ses destinées exigent de lui. Continuez, je vous prie,
comme vous avez commencé. Le bon abbé Marie vous secondera de tous ses
moyens, et vous achèverez de détruire des enfantillages qui auraient
pu, à la longue, présenter quelques dangers. Cet enfant est à vous
autant qu'à moi, et nous jouirons ensemble de notre ouvrage.»
Lorsqu'au mois de septembre, trois mois après sa tentative, le roi
prit connaissance des affectueuses explications de son frère, il était
contraint de reconnaître que tous deux s'étaient fait illusion quant à
la rapidité de la conversion du jeune homme. C'est alors que Louis
XVIII écrivit: _Les devoirs d'un roi_, sous forme de lettre, adressée
à son neveu, animé du double désir de combattre sa paresse et ses
opinions politiques.
«Vous êtes né, mon cher enfant, sur les premières marches du trône,
disait-il en guise d'introduction; mais vous avez dû longtemps croire
que vous n'y monteriez jamais, et je crains que, dans cette idée, vous
n'ayez pas assez réfléchi sur les devoirs d'un roi. Leur étude vous
est bien nécessaire aujourd'hui. C'est avec peine que je vais
commencer par vous affliger, mais je vous le dois. Je n'ai que
quarante-deux ans, votre père en a quarante. Avec la santé dont nous
avons toujours joui l'un et l'autre, nous devrions vous faire attendre
longtemps notre héritage; mais on n'éprouve pas impunément ce que nous
avons éprouvé. Je le sens par moi-même, les chagrins m'ont miné
sourdement. Il n'y a que quarante-deux ans que je suis né, et j'en ai
soixante. Votre père, dont l'âme est au moins aussi sensible que la
mienne, a sans doute reçu le même coup, et je serais fort trompé s'il
se passait un grand nombre d'années avant que la couronne vous fût
dévolue. Prosterné devant la divine Providence, j'adore ses décrets
qui, après m'avoir frappé dans ce que j'avais de plus cher, me
frapperont actuellement dans ma propre personne, et j'y serais encore
plus résigné si je pouvais me flatter que mon frère me survécût
longtemps, ou si je vous voyais vous élever à la hauteur de vos
destinées.
«Mais je ne me fais pas plus d'illusions sur ce dernier article que
sur l'autre. Vous avez naturellement le coeur bon, l'esprit juste, et
de l'aptitude au travail; la facilité avec laquelle vous avez appris
la géométrie, même transcendante, en est une preuve irréfragable. Par
quel malheur faut-il que ces heureuses dispositions soient perdues, et
que vous soyez encore, ou plutôt que vous soyez retombé dans
l'ignorance où je gémis de vous voir? La cause de ce malheur est
facile à trouver; c'est votre paresse d'esprit. Songez, mon cher
enfant, que cette paresse, qui est un défaut dans toutes les
situations, devient un crime dans la vôtre, et, pour vous en
convaincre, examinons ensemble quel est le but auquel vous devez
tendre, le chemin que vous avez à parcourir et les écueils qu'il vous
faut éviter. Dans tout le cours de cette discussion, je vous parlerai
comme si vous étiez déjà parvenu à la couronne, parce qu'il faut, dès
ce moment même, que vous pensiez comme si ce malheur vous était déjà
arrivé, afin d'agir en conséquence lorsqu'il le sera.»