Un matin du mois de septembre, vers dix heures, une lettre à l'adresse

de ce directeur, arrivée d'Allemagne à Paris, par un courrier de la

légation de Prusse, fut déposée chez le suisse du palais du Luxembourg

où siégeait le Directoire. Cette lettre était de Fauche-Borel. Il

annonçait à Barras qu'il avait une importante communication à lui

faire; il lui demandait d'envoyer à Wesel une personne digne de

confiance, Bottot par exemple, ou David Monnier, à laquelle il

révélerait ce qu'il ne pouvait dire que de vive voix à un homme sûr.

Les directeurs recevaient fréquemment des lettres de ce genre; mais

ordinairement elles étaient renvoyées à la police, et, le plus

souvent, on n'y répondait même pas. Barras, toutefois, prêta plus

d'attention à cette mystérieuse requête qu'il ne le faisait

ordinairement pour d'autres avis analogues. Il la communiqua à

Talleyrand. Celui-ci estima comme lui qu'il était de l'intérêt de

l'État de ne pas dédaigner l'avertissement de Fauche-Borel. À ce

moment, un agent du ministre des Affaires étrangères, nommé Eyriès,

allait se rendre à Clèves en mission secrète. On le chargea de pousser

jusqu'à Wesel et d'y recevoir les confidences promises à Barras. Il

partit aussitôt. Mais, quand il se trouva en présence de Fauche-Borel,

celui-ci, redoutant un piège, refusa de parler. Il ne voulait

s'expliquer qu'avec Bottot ou David Monnier. Eyriès revint à Paris

sans avoir pu deviner de quoi il s'agissait.

Peu de jours après sa rentrée, une nouvelle lettre fut remise à

Barras. Plus explicite que la première, sans les détails, elle

persistait à réclamer l'envoi d'un personnage muni de pleins pouvoirs

pour recevoir les communications et y répondre. Cette fois, Barras ne

crut pas devoir garder l'avis pour soi. Il commençait à comprendre

qu'on lui proposait de trahir la République. Il soumit l'affaire aux

directeurs ses collègues, en présence de Fouché, qui dirigeait, comme

ministre, la police du gouvernement. À cette heure, le Directoire,

inquiet des menées obscures des émigrés, quoiqu'il ne les connût

qu'imparfaitement, cherchait par tous les moyens à se renseigner pour

en définir le caractère. Considérant comme utile d'attirer à lui les

conspirateurs, dût-il, pour exciter leur confiance, feindre de se

faire leur complice et du même coup leur confident, il décida qu'un

nouvel émissaire dûment autorisé serait envoyé à Fauche-Borel.

On choisit pour cette mission un ministre plénipotentiaire, Tropez de

Guérin, ancien officier de marine. On lui remit une note autographe de

Barras, qui devait lui assurer l'entière confiance de Fauche-Borel.

Plus habile ou plus heureux que le premier envoyé, Tropez de Guérin

confessa le trop imaginatif libraire. On doit supposer qu'il tomba des

nues en apprenant que, depuis deux ans, se tramait une négociation à

laquelle se trouvaient mêlés Barras, Bottot, David Monnier, et qui

avait pour objet la restauration de la monarchie sur les ruines de la

République trahie et livrée par le principal de ses défenseurs. Il

transmit à Paris le récit qui venait de lui être fait, tel qu'on le

lui avait fait. Il envoya même une copie des fameuses lettres

patentes, que Fauche-Borel n'avait pas craint de lui communiquer.

Toutes ces pièces furent soumises au Directoire. Barras, et après lui

Bottot, n'eurent aucune peine à prouver qu'ils entendaient parler de

cette affaire pour la première fois. Mais les directeurs furent d'avis

qu'elle devait être suivie jusqu'au bout, percée à jour, de manière à

ce que les personnages qui s'y étaient associés pussent être connus et

poursuivis. On enjoignit à Tropez de Guérin d'exhorter Fauche-Borel à

la patience, de lui laisser croire que Barras était prêt à agir, en un

mot d'entretenir ses espérances, tout en lui arrachant, par la

persuasion, jusqu'au dernier de ses secrets.

En même temps, Fouché reçut l'ordre d'arrêter David Monnier. Devant le

ministre de la police, le fécond promoteur de cette aventure, accablé

par les preuves résultant de ses papiers saisis, n'essaya pas de se

défendre. Loin d'accuser ceux dont il s'était fait payer par

Fauche-Borel la prétendue complicité, il avoua que jamais il ne

s'était ouvert à eux du projet. Il n'avait eu en vue que de s'emparer

des fonds que les émigrés consacraient à des conspirations. En rendant

compte aux directeurs de son interrogatoire, Fouché disait: «Je n'ai

pu obtenir de ce misérable que des larmes abondantes et l'aveu d'avoir

concouru à une négociation qu'il ne croyait pas criminelle et dont,

sans en espérer le succès, il attendait les secours pour tirer sa

famille de l'indigence[79].»

[Note 79: Mémoires de Barras.]

Tandis que se poursuivait cette enquête, par ailleurs, les événements,

se précipitant, venaient déjouer une fois de plus les espérances de

Louis XVIII. C'étaient, tour à tour, la soumission des Vendéens, les

victoires de Masséna et de Brune, la retraite de Souvarof, le brusque

retour de Bonaparte qui lui assurait la possession du pouvoir, qu'au

dix-huit brumaire il n'avait eu en quelque sorte qu'à cueillir. La

grandeur de ces événements, se succédant avec une fiévreuse rapidité,

semblait devoir emporter bien loin l'intrigue dont j'ai raconté les

péripéties. Cependant, treize jours avant Brumaire, le Directoire

n'avait pas encore renoncé à en pénétrer les secrets. Tropez de

Guérin, rappelé à Paris, repartait pour Francfort afin de s'aboucher à

nouveau avec Fauche-Borel. Ce dernier recevait de «bonnes nouvelles»

de David Monnier, qu'on s'était décidé à remettre en liberté, et qui,

rentrant effectivement en scène, osait se féliciter d'avoir souffert

pour la cause du roi et s'en faire un titre.

Vers le même temps, 6 octobre, on écrivait de Mitau à Thauvenay: «Nous

recevons des nouvelles de l'intérieur, qui semblent se rapporter à

quelque mouvement préparé par Barras et Beurnonville. Il est bien

singulier, si cette conjecture est vraie, que la conclusion de la

négociation de Fauche traîne si longtemps. Au reste, nous n'avons

aucune nouvelle ultérieure de Pichegru, et nous ignorons s'il

s'arrêtera auprès de l'archiduc ou s'il ira rejoindre Souvarof en

Suisse.» Et le 17 octobre: «Il n'y a pas moyen de raisonner sur cette

intrigue Barras, dont les contre-sens dérangent tous les calculs.

C'est d'ailleurs chose inutile. Le roi n'a jamais dérangé ses mesures

d'après cette fausse spéculation. Il faut la laisser se développer ou

se dissoudre. Elle a mal débuté, et probablement la fin y répondra.»

Ainsi, on n'y comptait plus guère. Ce ne fut, cependant, que le 12

décembre qu'on reçut de La Maisonfort l'aveu de sa défaite «et

l'abandon de ses espérances par la Révolution, au moment de se

réaliser». À cette date, le dix-huit brumaire était, depuis plus d'un

mois, un fait accompli. Bonaparte, mis au courant de l'intrigue, y

avait coupé court en rappelant brusquement Tropez de Guérin, par qui

il voulait en connaître les détails et auquel il dit en levant les

épaules, après l'avoir entendu:

--Tant que je serai le maître, les Bourbons ne rentreront pas en

France.

Selon le mot de Saint-Priest, Fauche-Borel et La Maisonfort «tombaient

à plat» avec l'aventure dont ils s'étaient servis pour leurrer

longtemps Louis XVIII du plus invraisemblable et du plus fol espoir.

Ainsi se dénoua cette intrigue. Connue seulement de ceux qui y prirent

part ou qui en découvrirent les origines et les moyens, elle serait

restée sans doute ignorée jusqu'à ce jour si, durant les premières

années de la Restauration, elle n'eût été divulguée par les récits de

Fauche-Borel. Accusé de s'être prêté à de mystérieux pourparlers,

Barras, qui vivait à Marseille, retiré et oublié, prit la parole pour

se défendre. Dans une lettre en date du 20 juin 1819, rendue publique,

il présenta sa justification: «Une proposition venue des pays

étrangers, écrivait-il, fut dans les temps apportée à l'un des membres

du Directoire. À l'instant même, tout le Directoire en eut

connaissance. Si le témoignage unanime de tous mes collègues qui

vivent encore ne suffisait pas sur ce fait historique, les archives du

Directoire, comme celles des ministères, feraient foi que tout ce qui

a pu avoir lieu en conséquence de cette proposition n'a existé que par

délibérations spéciales du Directoire, portées à ses registres

secrets.»

Les adversaires de Barras ne purent démentir cette si formelle

déclaration, confirmée par les documents et par les souvenirs des

contemporains. Mais ils alléguèrent que la communication faite au

Directoire ne l'avait été qu'après le 30 prairial de l'an VII, alors

que la négociation se poursuivait depuis les derniers jours de

fructidor de l'an V, et que si Barras s'était décidé à la révéler à

ses collègues, c'est que, menacé d'être découvert, il avait voulu, par

cette révélation tardive, s'assurer l'impunité. Mais ce n'est là

qu'une affirmation sans preuves. Il est, au contraire, démontré que

jusqu'au jour où il reçut la lettre de Fauche-Borel, Barras avait tout

ignoré.

Les aveux de David Monnier, les réticences de Fauche-Borel,

l'impossibilité de retrouver parmi les documents une pièce quelconque

engageant la responsabilité de Barras ou celle de Bottot, ou

établissant leur complicité, ne laissent aucun doute sur le caractère

véritable de cette affaire. Ce fut une simple escroquerie imaginée par

David Monnier, et dont le plan, après lui avoir été suggéré par la

sottise de Fauche-Borel, se développa, au mépris de toute

vraisemblance, à la faveur des circonstances. Il ne fallut rien moins

que la cupidité et l'audace des uns, la légèreté et la crédulité des

autres; il fallut surtout le trouble de l'Europe, le besoin de

machinations romanesques, qui travaillait toutes les cervelles, pour

donner à cette intrigue, pendant près de deux années, l'importance

qu'elle prit un moment à Hambourg, à Mitau, à Saint-Pétersbourg et à

Londres.

LIVRE DIXIÈME

À LA VEILLE ET AU LENDEMAIN DU DIX-HUIT BRUMAIRE

I

LE ROI ET SON NEVEU

Arrivé en Courlande, au printemps de 1798, Louis XVIII n'avait d'abord

pas trop souffert de sa solitude à une si grande distance de son

royaume. Des promenades aux environs de Mitau, que favorisait la

beauté de la saison; les attentions de son neveu et de d'Avaray; les

soucis que lui donna l'organisation de sa maison; l'arrivée de ses

gardes du corps; celle du comte de Saint-Priest, du duc de Villequier,

du duc et de la duchesse de Guiche, du cardinal de Montmorency et

d'autres Français qui vinrent successivement grossir sa petite cour;

l'espoir de voir bientôt la reine et Madame Royale se réunir à lui;

les visites que lui faisaient des personnages de marque qui passaient

par Mitau, et enfin les soins qu'exigeait la conduite de ses affaires

politiques, autant de raisons qui contribuaient à tromper pour lui et

son entourage le vide des journées et l'aidaient à prendre son mal en

patience. Mais, avec l'hiver, tout changea. Quand les premières neiges

eurent fait leur apparition et le froid sévissant avec rigueur, les

sorties devinrent plus difficiles, les distractions plus rares; il put

se croire alors séparé du reste du monde, et il fallut chercher

d'autres moyens pour occuper le temps.

Il les trouva dans l'étude; il l'avait toujours aimée, et la lecture,

depuis sa plus tendre enfance, avait été son plaisir favori. Il aimait

aussi à écrire. Nous en trouvons l'aveu dans une note de sa main,

tracée en marge d'un ouvrage, où il était question de lui, de son rôle

à la cour de Louis XVI, et où l'on prétendait qu'il avait alors

recueilli, au jour le jour, des souvenirs sur les événements dont il

était le témoin.

«Il est très vrai que j'ai toujours aimé la littérature, mais non pas

que j'ai composé des notes historiques, encore bien moins que je sois

historien. J'ai eu cependant, en 1772, la fantaisie d'écrire des

mémoires; j'en ai bien écrit une trentaine de pages, et il est

possible que je ne les aie pas brûlés avec mes autres papiers en 1789,

ni en 1791, à deux grandes revues que je fis. Si Monsieur S... a lu ce

fatras d'un enfant de dix-sept ans, il me juge avec beaucoup

d'indulgence. J'ai aussi fait pas mal de vers. Tous, à la réserve d'un

logogriphe dont le mot était _Pythagore_, qui a été mis sous un nom en

l'air dans le _Mercure_, et d'un madrigal que j'ai retenu, ont eu le

sort qu'ils méritaient, c'est-à-dire qu'ils ont passé, avant que

l'encre en fût sèche, de ma table dans mon feu. Le seul ouvrage un peu

considérable qui soit sorti de ma plume, c'est la traduction, qui n'a

jamais vu le jour, du livre de M. Horace Walpole, intitulé: _Doutes

historiques sur la vie et le règne de Richard III._»

Dans cette nomenclature, le roi oubliait le récit de sa fuite de

Paris, écrit à Coblentz en 1791, qui n'était pas encore publié, et le

journal de son voyage de Vérone à Riégel, que nous avons retrouvé

parmi ses papiers. Séquestré par l'hiver dans le château de Mitau, il

se remit à écrire. C'est de cet hiver 1798-1799, que sont datées les

_Réflexions historiques sur Marie-Antoinette_[80], celles que lui

suggéraient certaines de ses lectures, une dissertation sur Horace,

qui témoigne de sa science en latin, et, sans parler d'un conte

intitulé: _Galante aventure_, une intéressante étude sur les devoirs

d'un roi, en tête de laquelle il a mis en épigraphe ces quatre vers de

Ducis extraits de son adaptation d'Hamlet:

[Note 80: Elles figureront dans le Recueil des écrits du

roi.]

Nos mains se sécheraient en touchant la couronne,

Si nous savions, mon fils, à quel prix Dieu la donne.

Vivant, du rang suprême on sent mal le fardeau,

Mais qu'un sceptre est pesant quand on entre au tombeau!

Cette étude, il l'écrivit pour le duc d'Angoulême, dans des

circonstances que, conjointement à d'autres documents qui aident à

nous en révéler l'origine, elle nous permet d'éclaircir et de

raconter, en même temps qu'elle précise l'opinion que, si proche du

mariage de son neveu, le roi s'était faite de lui. Cette opinion, en

ce qui touche l'intellectualité du duc d'Angoulême, ne lui était pas

favorable. Lorsque le jeune prince était venu le rejoindre à

Blanckenberg, le roi avait constaté avec regret sa paresse d'esprit,

et il la lui avait affectueusement reprochée. Un an après, à Mitau, il

s'avouait à lui-même, avec douleur, que ses reproches étaient restés

sans effet. L'étude sur les devoirs, d'un roi résulta des

préoccupations que lui donnait son neveu. Elle eut encore une autre

cause. Le roi s'était aperçu «que le jeune homme» rapportait de son

séjour parmi les Anglais, non seulement leurs goûts, mais aussi leurs

opinions en matière politique. Sur «l'antique constitution du royaume»

notamment, que la cour de France était presque unanime à défendre

comme l'assise indispensable du pouvoir royal restauré, il différait

entièrement d'avis avec elle. À cette constitution, il préférait «le

régime représentatif» comme en Angleterre; autant dire qu'il

professait la même doctrine que ces royalistes désignés sous le nom

méprisé de monarchiens, et que, à Coblentz déjà, on déclarait plus

dangereux que les jacobins. Cette découverte surprit et affligea le

roi. Mais son regret fut atténué par cette pensée, que l'erreur

déplorable en laquelle était tombé son neveu prouvait du moins qu'il

était capable d'étudier et de réfléchir. Il fit part de sa découverte

à son frère, en lui annonçant qu'il allait s'attacher à ramener «le

jeune homme» à des opinions plus sages. D'Avaray prit la chose plus

au tragique. Il écrivit, lui aussi, au comte d'Artois. Après lui avoir

exprimé ses alarmes, il reproduisait trois questions que le duc

d'Angoulême avait osé poser au roi.

--S'il s'élevait dans le gouvernement républicain, avait-il demandé,

un parti assez puissant pour traiter avec le roi et imposer quelque

confiance, pourrait-on, devrait-on, commencer par renoncer au

renversement absolu de notre ancienne constitution?--Si l'on exigeait

du roi le sacrifice d'une grande partie des prérogatives royales et

des trois anciens ordres, et que ce double sacrifice fût présenté

comme indispensable pour le rétablissement de la monarchie, le roi

refuserait-il absolument d'y souscrire?--Des temps moins orageux ne

permettraient-ils pas d'assembler la nation et de la consulter sur son

voeu relativement à la constitution qui lui serait la plus

avantageuse!

Ces questions avaient fait bondir d'Avaray. Il déplorait «les

habitudes anglaises du jeune prince, l'esprit de système par lequel sa

raison s'est laissée séduire». Il gémissait de le voir constamment

occupé par un plan de constitution, qu'il amendait et corrigeait sans

cesse. «Où s'arrêtera-t-il dans cette carrière, qui devient ridicule

quand elle cesse d'être sanglante? Combien n'est-il pas effrayant de

voir l'héritier du trône agiter de pareilles matières! Est-ce donc une

tête royale qui doit s'incliner d'elle-même devant un joug que

personne ne cherche à lui imposer? Est-ce à celui qui doit porter un

jour la couronne qu'il convient d'en briser d'avance les fleurons?»

Le roi, cependant, entreprit la conversion de son neveu et rendait

compte à son frère de sa première tentative.

«Je vous ai mandé que j'allais entreprendre une grande besogne;

j'avoue que je ne l'ai pas entreprise sans quelque inquiétude,

d'autant plus que je ne pouvais douter que le papier que j'avais remis

dès l'année passée à notre enfant, et qui contenait tout le fonds de

l'affaire, avait absolument manqué son objet; mais le devoir et le

sentiment me défendaient de me tenir pour battu. J'ai trouvé, comme

les questions qu'il m'avait remises me le présageaient, un jeune homme

imbu des principes qu'il a malheureusement sucés pendant que vous

étiez à l'île d'Yeu. J'ai commencé par tâcher de le mettre à l'aise,

et pour cela je me suis appliqué à dissimuler la peine que

j'éprouvais, en me voyant réduit à convertir sur un point aussi

essentiel celui qui doit, après nous, porter la couronne de Henri IV.

Ce moyen m'a réussi, et l'enfant de son côté a vaincu sa timidité.

Alors je suis entré en matière...

«La partie de pur raisonnement a produit peu d'effet: je m'y

attendais; mais je l'avais jugée nécessaire, parce qu'il faut semer

d'avance pour recueillir longtemps après. Mais l'analyse a répondu à

mon espoir. Le jeune homme s'est trouvé dans un pays tout nouveau pour

lui, ses yeux se sont ouverts; il m'a avoué qu'il avait une idée toute

différente de notre constitution, et sa sincérité ne me permet pas de

douter qu'il ait commencé à l'aimer, puisqu'il m'a dit qu'il regardait

la nation française comme libre avec une pareille constitution, et

qu'il croyait que le gouvernement représentatif ne lui convenait pas.»

C'était une victoire d'avoir obtenu cet aveu. Mais, tout en le

faisant, le duc d'Angoulême persistait dans l'opinion que le roi, en

rentrant en France, devrait consulter son peuple sur la constitution

et s'assurer s'il voulait la maintenir intacte ou la modifier.

«J'ai cherché à démontrer les inconvénients, les dangers et

l'inutilité d'une pareille consultation. L'argument dont on s'est

servi a été qu'une nation se soumettait plus volontiers à une

constitution de son choix, et j'ai bien vu que l'opinion générale

était en faveur d'un gouvernement représentatif. Il était inutile

d'argumenter sur cette prétendue opinion générale; je n'y crois pas,

mais il y croit, et tous les raisonnements du monde ne sauraient

persuader sur un fait; aussi j'ai pris une autre forme.

«--Si vous pensez, lui ai-je dit, que le gouvernement représentatif ne

convienne pas à la France, croyez-vous que je puisse l'accorder, même

au désir mal entendu de la nation? Un père cède-t-il aux voeux de ses

enfants quand ils peuvent lui être nuisibles? Si vous me demandiez du

poison, vous en donnerais-je?

«Il s'est jeté dans mes bras; nos yeux se sont mouillés, et j'espère

que le sentiment a vaincu ce que la raison aurait peut-être eu bien de

la peine à vaincre. Voilà où nous en sommes. Vous voyez qu'on peut

espérer une heureuse conversion, d'autant plus que je sais par

l'excellent abbé Marie que la chose est en bon train.»

À quelques semaines de là, arrive la réponse du comte d'Artois

exprimant le même espoir.

«J'ai encore besoin, mon cher frère, de vous parler de ma vive et

sensible reconnaissance pour les soins que vous prenez de mon fils.

Ses principes ont toujours été bons et purs, et il revenait facilement

des erreurs qui pouvaient entrer dans sa tête. Mais les Anglais les

plus honnêtes ont tous plus ou moins des idées de liberté presque

indéfinie, qui sont toujours la base de leurs conversations, et mon

fils, étant obligé par politesse, et même pour notre intérêt, de vivre

beaucoup avec eux, j'avais remarqué et combattu des opinions fausses

qui se glissaient de temps en temps dans son esprit. Je n'en étais pas

effrayé par la connaissance que j'avais de son caractère; mais son

éloignement de ce pays-ci et l'excellente leçon que votre tendresse

pour lui vous a engagé à lui donner vont dissiper entièrement ces

nuages d'erreurs, et je crois pouvoir répondre qu'il sentira avec

force ce que ses destinées exigent de lui. Continuez, je vous prie,

comme vous avez commencé. Le bon abbé Marie vous secondera de tous ses

moyens, et vous achèverez de détruire des enfantillages qui auraient

pu, à la longue, présenter quelques dangers. Cet enfant est à vous

autant qu'à moi, et nous jouirons ensemble de notre ouvrage.»

Lorsqu'au mois de septembre, trois mois après sa tentative, le roi

prit connaissance des affectueuses explications de son frère, il était

contraint de reconnaître que tous deux s'étaient fait illusion quant à

la rapidité de la conversion du jeune homme. C'est alors que Louis

XVIII écrivit: _Les devoirs d'un roi_, sous forme de lettre, adressée

à son neveu, animé du double désir de combattre sa paresse et ses

opinions politiques.

«Vous êtes né, mon cher enfant, sur les premières marches du trône,

disait-il en guise d'introduction; mais vous avez dû longtemps croire

que vous n'y monteriez jamais, et je crains que, dans cette idée, vous

n'ayez pas assez réfléchi sur les devoirs d'un roi. Leur étude vous

est bien nécessaire aujourd'hui. C'est avec peine que je vais

commencer par vous affliger, mais je vous le dois. Je n'ai que

quarante-deux ans, votre père en a quarante. Avec la santé dont nous

avons toujours joui l'un et l'autre, nous devrions vous faire attendre

longtemps notre héritage; mais on n'éprouve pas impunément ce que nous

avons éprouvé. Je le sens par moi-même, les chagrins m'ont miné

sourdement. Il n'y a que quarante-deux ans que je suis né, et j'en ai

soixante. Votre père, dont l'âme est au moins aussi sensible que la

mienne, a sans doute reçu le même coup, et je serais fort trompé s'il

se passait un grand nombre d'années avant que la couronne vous fût

dévolue. Prosterné devant la divine Providence, j'adore ses décrets

qui, après m'avoir frappé dans ce que j'avais de plus cher, me

frapperont actuellement dans ma propre personne, et j'y serais encore

plus résigné si je pouvais me flatter que mon frère me survécût

longtemps, ou si je vous voyais vous élever à la hauteur de vos

destinées.

«Mais je ne me fais pas plus d'illusions sur ce dernier article que

sur l'autre. Vous avez naturellement le coeur bon, l'esprit juste, et

de l'aptitude au travail; la facilité avec laquelle vous avez appris

la géométrie, même transcendante, en est une preuve irréfragable. Par

quel malheur faut-il que ces heureuses dispositions soient perdues, et

que vous soyez encore, ou plutôt que vous soyez retombé dans

l'ignorance où je gémis de vous voir? La cause de ce malheur est

facile à trouver; c'est votre paresse d'esprit. Songez, mon cher

enfant, que cette paresse, qui est un défaut dans toutes les

situations, devient un crime dans la vôtre, et, pour vous en

convaincre, examinons ensemble quel est le but auquel vous devez

tendre, le chemin que vous avez à parcourir et les écueils qu'il vous

faut éviter. Dans tout le cours de cette discussion, je vous parlerai

comme si vous étiez déjà parvenu à la couronne, parce qu'il faut, dès

ce moment même, que vous pensiez comme si ce malheur vous était déjà

arrivé, afin d'agir en conséquence lorsqu'il le sera.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 29 / 41 段