Il fallait donc que les alliés se présentassent à la France comme des

libérateurs, sans d'autre projet que celui de rompre des chaînes et de

rendre le repos à l'Europe, en rétablissant la monarchie. «Si la

coalition s'obstine à méconnaître le roi et à le traiter comme un

souverain légitimement détrôné, les Français ne verront en elle que

ses ennemis et les leurs. Si elle affecte de l'éloigner de ses sujets,

elle n'aura aucun point de ralliement à leur indiquer. Veut-elle donc

leur donner un gage certain de sa loyauté? Qu'elle reconnaisse

solennellement le titre du roi. Veut-elle les attirer dans son parti

et se faire des alliés en France? Qu'elle leur montre Louis XVIII, non

pas, comme en 1796, obscur volontaire sous les drapeaux d'une

puissance qui le repoussait, mais entouré de sa dignité, et chef, pour

ainsi dire, d'une confédération armée en faveur de la monarchie

française et de son légitime souverain... Si le roi est reconnu, s'il

est à l'armée, les forces de l'intérieur, déterminées par la

confiance, deviendront l'appui le plus solide de la coalition. Si le

roi reste méconnu ou seulement éloigné, une trop juste méfiance

tournera contre la coalition toutes les forces de l'intérieur.»

Pour conclure, La Maisonfort, après avoir supplié les souverains

alliés de ne pas déférer aux Français le choix de leur gouvernement

et de se tenir en garde contre le «dogme funeste de la souveraineté

du peuple», sollicitait un manifeste de l'Empereur de Russie,

attestant lui-même la bonne foi de ses alliés, et demandait qu'une

armée russe guidée par le roi à travers la Suisse, sur les confins

de la Franche-Comté et de l'Alsace, lui ouvrît les portes de son

royaume. Les deux mémoires déposés entre les mains de Kotschoubey,

La Maisonfort se croyait condamné à attendre une réponse durant

plusieurs jours. Mais, dès le lendemain, il était appelé chez le

vice-chancelier. Il y vint confiant, assuré que son langage à

l'Empereur et aux ministres russes avait eu pour effet de les

rallier à ses vues, de dissiper leurs hésitations, d'y substituer un

enthousiasme égal au sien pour le plan qu'il s'était engagé à leur

soumettre. Mais tout autre fut la réalité.

Sous les formes les plus courtoises, ne se trouva autre chose qu'un

refus. Le diplomate moscovite l'enveloppa, il est vrai, de paroles

doucereuses. Le roi pouvait juger, par l'intérêt si vif que l'Empereur

avait toujours pris à son bien-être, combien Sa Majesté Impériale

était heureuse de le voir saisir toute occasion qui lui paraîtrait

propre à accélérer un changement favorable à sa cause. Oui, certes, il

devait accorder les lettres patentes qu'on lui demandait. La teneur en

était irréprochable. Cette mesure serait même agréable à l'Empereur,

comme toutes celles que le roi croirait utiles à ses intérêts. Mais

l'heure n'était pas venue de s'occuper de l'intégrité du territoire

français. Le roi devait être persuadé que l'Empereur n'avait jamais

songé à y porter atteinte, qu'il ne professait aucune idée contraire à

celles qu'avait exprimées La Maisonfort. Sa Majesté Impériale

supposait que les autres puissances intéressées à la guerre

participaient aux mêmes sentiments. Il serait, du reste, facile de

s'entendre sur cet objet quand les choses auraient acquis plus de

maturité, c'est-à-dire quand la guerre ou tout autre événement

permettrait de prévoir une issue favorable aux voeux des puissances et

du roi. Jusque-là, il convenait de réserver la question.

Habile dans l'art de répandre «l'eau bénite de cour», Kotschoubey

donnait à entendre que le roi recevrait en temps opportun toutes les

satisfactions qu'il souhaitait. Il atténuait, par cette assurance

donnée en vue de l'avenir, ce qu'offraient de vague dans le présent

des réponses qui n'engageaient personne. Mais son langage se fit

autrement net et précis quand on aborda la question des frais de la

négociation Barras et particulièrement de l'avance de quinze cent

mille francs nécessaire à sa mise en train. Il énuméra les grandes

dépenses que la guerre naissante imposait au trésor russe et conclut à

l'impossibilité de les grossir. La Maisonfort n'eut pas le temps de se

lamenter, Kotschoubey s'étant empressé d'ajouter qu'il avait reçu de

l'Empereur l'ordre de présenter l'envoyé du roi à l'ambassadeur

Withworth. Paul Ier était convaincu que l'Angleterre ne refuserait pas

les secours qu'il ne pouvait fournir. Il engageait donc La Maisonfort

à s'adresser à elle par l'intermédiaire du personnage qui la

représentait à Saint-Pétersbourg. Lui-même appuierait la requête et la

recommanderait à Londres par la voie du comte de Woronzof. Il ne

doutait pas que cette double démarche fût couronnée de succès, pour

peu que le cabinet anglais trouvât le plan vraisemblable. Ce faible

espoir constitua ce que La Maisonfort emporta de plus clair de son

entrevue avec Kotschoubey. On lui promit une lettre autographe de

l'Empereur pour le roi, résumant les réponses qu'il venait d'entendre,

et, sans doute afin de tempérer la rigueur du refus, on lui délivra

trois passeports pour lui et pour les auxiliaires éventuels qu'il

serait en cas de s'adjoindre.

À l'issue de cette conférence, Kotschoubey le conduisit chez lord

Withworth. Ce diplomate prêta une sympathique attention à ses

ouvertures. Il promit d'en référer à sa cour. Il insinua qu'elle

serait toujours disposée à résoudre les difficultés d'argent au mieux

des intérêts du roi. Ce langage rassura La Maisonfort. Il lui

permettait de dire que sa mission n'avait pas échoué. On lui remit, le

25 mai, la lettre impériale destinée à Louis XVIII. Il partit le même

jour pour retourner à Mitau. En y montrant la lettre impériale, il la

commenta en termes tels que le roi crut d'abord au succès de ses

démarches. La Maisonfort, en effet, se déclara sûr d'obtenir des

Anglais les sommes exigées par Barras, tant avaient été puissantes, à

ce qu'il prétendit, les recommandations du tsar a lord Withworth. Le

roi fut ou parut plus satisfait du résultat que ne l'était en réalité

le négociateur. C'est l'impression qui se reflète dans une lettre de

Saint-Priest, en date du 10 juin: «La Maisonfort est revenu de

Saint-Pétersbourg. Il a opéré utilement, ce qui n'a rien diminué de

son excessif amour-propre et de l'habitude de se faire valoir.»

Cette satisfaction, cependant, n'était pas exempte d'appréhensions. En

présentant à la même date ses remerciements à Paul Ier, Louis XVIII

exprimait ses craintes avec une singulière précision: «Beaucoup

d'espérances trompées m'ont appris à me méfier des plus belles

apparences, et la confiance dont M. de La Maisonfort est rempli ne

fait pas encore la mienne. J'ai tout à appréhender de la pénétration

de l'abbé Sieyès[77] et de l'influence qu'il va exercer sur le

Directoire. Je ne suis même pas tranquille sur les suites de quelques

indiscrétions qui ont été commises à Berlin, et si elles ont donné au

nouveau directeur des lumières sur le projet de Barras, ou s'il le

pénètre d'ailleurs, il est fort à craindre qu'il ne vienne à bout de

le faire échouer.

[Note 77: Il venait d'être nommé membre du Directoire, en

remplacement de Rewbell.]

«Cependant Votre Majesté Impériale est sans doute instruite que cet

homme, le plus vil, comme le plus dangereux de nos ennemis, paraît

retourné en France, avec la résolution de décider ses collègues à

acheter la paix à tout prix, et à faire même rentrer toutes les armées

françaises dans les anciennes limites du royaume. S'il parvenait à

faire illusion à certaines puissances sur les dangers de la paix, je

regarderais comme perdus les magnanimes efforts que Votre Majesté

Impériale a déjà faits pour le salut de la France et de l'Europe, car

je compte sur ses invincibles armées bien plus que sur les incertains

projets de Barras.»

Le séjour de La Maisonfort à Mitau fut de courte durée. Il avait hâte

d'en partir pour rejoindre en Westphalie Pichegru et Fauche-Borel, et

attendre avec eux David Monnier, qui ne pouvait tarder à revenir de

France, porteur de l'acte de soumission de Barras. Le 24 juin, La

Maisonfort était sur les bords du Rhin. Il y trouva les deux complices

à qui il y avait donné rendez-vous. Fauche-Borel, renonçant à se

rendre à Londres, ainsi qu'on en était d'abord convenu, n'avait pas

quitté l'Allemagne. Après avoir remis à David Monnier le projet des

lettres patentes, il avait attendu le retour de cet agent, ainsi que

celui de La Maisonfort, passant son temps en compagnie de Pichegru, le

suivant dans ses nombreuses excursions, notamment à Augsbourg, où

s'était rendu ce général à l'effet de concerter, avec l'agence de

Souabe et Wickham qui s'en était approprié la direction effective, un

plan de campagne et l'organisation d'un petit corps d'armée, qui, sous

le commandement du comte d'Artois, devait entrer en France, derrière

les alliés, par la Suisse et Besançon. Wickham, mis au courant de

l'affaire Barras, avait promis, au nom de son gouvernement, les

avances nécessaires, à la seule condition qu'elles fussent demandées

avec le consentement du tsar.

Dans ces circonstances, on n'avait plus qu'à attendre David Monnier.

Mais David Monnier n'arrivait pas, laissait ses associés sans

nouvelles. Son silence était d'autant plus alarmant qu'il coïncidait

avec les événements survenus à Paris le 30 prairial, dont les suites

restaient encore obscures. On savait que, ce jour-là, Barras,

s'appuyant sur la majorité des deux conseils, avait expulsé du

Directoire les membres qui lui étaient hostiles et consolidé de la

sorte son propre pouvoir. Mais Sieyès, qui venait de remplacer l'un

d'eux, témoignait d'une inquiétante ambition, se posait en rival de

Barras dont il menaçait l'influence. Comment se dénouerait cette

rivalité? N'était-il pas à craindre que le directeur, qu'on croyait si

favorablement disposé pour la cause du roi, se vît tout à coup privé

des moyens de le manifester?

Obsédé par ces cruelles préoccupations, dévoré par l'impatience,

Fauche-Borel songeait à se rendre à Paris, quand il reçut enfin une

lettre de David Monnier, en date du 23 juin. Mais, à sa grande

surprise, elle n'exprimait que découragement, le désir de laisser là

les intrigues politiques, de ne plus se mêler de négociations. «Me

voilà revenu du manège des affaires. Je regagne mon gîte, comme le

pigeon de la fable, demi-mort et demi-boiteux. Si vous m'aimez, et

j'ai lieu de le croire, ne me parlez plus de renouer; ne me parlez pas

de fortune. En tout cas, attendez-vous à n'avoir d'autre réponse que

celle de cet empereur romain qui avait abdiqué: Les belles laitues que

j'ai plantées dans mon jardin de Salone!»

La désertion de David Monnier, qu'il expliquait par l'impossibilité

de décider Barras à se prononcer et par l'accroissement des périls

auxquels il était lui-même exposé, portait le plus rude coup aux

espérances de La Maisonfort et de Fauche-Borel. Pichegru paraît avoir

compris en ce moment toute la folie de l'aventure dans laquelle il

s'était jeté, et s'être décidé à y renoncer pour se consacrer à des

plans qu'il croyait plus sérieux, et qui ne devaient pas avoir un plus

heureux destin. Si son nom apparaît encore dans cette intrigue

expirante, on n'y aperçoit plus qu'incidemment sa personne et son

action. Au reçu de la lettre de David Monnier, son parti fut pris. Il

refusa de suivre à Hambourg les deux compères par lesquels il s'était

laissé séduire. Ils avaient décidé de s'y rendre pour faire connaître

à Thauvenay les lamentables nouvelles venues de Paris. Ils partirent

donc sans lui. Mais, à Hambourg, les attendait, nouveau sujet

d'étonnement, une autre lettre de David Monnier, sans date celle-là,

et pouvant se résumer en quelques mots: «On délibère en ce moment;

espérez!»

À Mitau, où Thauvenay avait envoyé le récit de l'événement, on ne fut

qu'à demi surpris et non déçu. Le véritable caractère de cette

intrigue s'était déjà révélé à Saint-Priest. Des deux lettres de David

Monnier, l'une découragée, l'autre confiante, et malgré les efforts de

Fauche-Borel et de La Maisonfort pour atténuer l'effet de cette

contradiction, il ne voulut tenir que la première pour sincère et

vraie: «Fauche-Borel a beau dire, écrivait-il le 25 juillet, je crois

l'affaire manquée, soit par la baisse du Directoire, soit par manque

des véritables intentions de Barras.» Et trois jours après,

s'adressant à Thauvenay, il ajoutait: «Je tiens l'affaire en question

pour une affronterie qui se développe de plus en plus. C'est peut-être

plus de Bottot, que de Monnier dont on nous a donné quelque bonne

opinion, mais qui, peut-être désabusé aujourd'hui, n'écrit pas...

Quant aux réticences avec vous, elles sont une nouvelle preuve que

l'affaire cloche... Les Fauche et La Maisonfort la poursuivront

jusqu'à extinction, parce qu'ils tombent à plat avec elle.»

Jamais le secrétaire du cabinet du roi n'avait si bien dit, et plût à

Dieu qu'il eût toujours jugé avec une égale sagacité les hommes et les

choses sur lesquels il avait à se prononcer. Quant à Louis XVIII, au

reçu des nouvelles qui permettaient de prévoir l'avortement de toute

cette «affronterie», il se félicita de ne l'avoir jamais considérée

que comme un moyen secondaire, trop aléatoire pour qu'il fût prudent

d'y sacrifier les conceptions et les combinaisons antérieures. Mais il

songeait aux lettres patentes remises à La Maisonfort. Il s'inquiétait

de voir en de telles mains des documents aussi graves. Il voulut

qu'ils fussent remis à Pichegru, confiés à sa garde. Thauvenay reçut

cet ordre et dut en assurer l'exécution.

On touchait alors à la mi-juillet. À cette date, cette bizarre affaire

se compliquait à Londres d'un épisode tout à fait imprévu, dont le duc

d'Harcourt rendit compte au roi. D'Harcourt racontait qu'un inconnu,

se disant Français et émigré, s'était présenté chez le duc de

Portland, ministre de l'intérieur, sous le nom de Paradis. Après une

assez longue conférence avec cet homme d'État, il avait obtenu la

promesse d'être logé et nourri aux frais du gouvernement, à la

condition de vivre retiré, de ne voir personne sans l'assentiment des

autorités anglaises, de ne recevoir aucune correspondance et de n'en

pas envoyer. Ce n'est qu'au bout de quelques jours qu'il avait été

autorisé à entrer en relations avec d'Harcourt. Ce dernier l'ayant

reçu, en présence de Dutheil, l'inconnu s'était fait reconnaître pour

le marquis de Bésignan, qui n'était que trop fameux, on le sait, parmi

les royalistes[78]. Ce ne fut donc pas sans défiance qu'il entendit le

personnage lui déclarer qu'en vertu de ses instructions, il s'était

mis en rapport avec une parente de Barras et avait reçu d'elle

l'assurance que ce directeur, très disposé à rétablir la monarchie,

n'exigeait pour prix de ses services que le gouvernement d'une île

française. «M. Paradis, écrivait ironiquement d'Harcourt, demande

qu'il lui soit remis la légère somme d'un million pour la distribuer à

quatre officiers de l'état-major de Paris qui veulent, si le

Directoire n'est pas pour le roi, se tourner contre lui.»

[Note 78: Voir plus haut, pages 22 et suivantes.]

D'Harcourt ayant objecté la détresse du trésor royal, Bésignan

répliqua, non sans désinvolture, que le payement qu'il demandait ne

constituait qu'une avance qu'il serait en état de rembourser au bout

de quinze jours, ce délai devant suffire aux conspirateurs pour

s'emparer des caisses publiques. Et comme il insistait, le

représentant du roi ne put l'éconduire et s'en débarrasser qu'en lui

répondant que d'autres agents s'occupaient déjà d'une négociation

analogue.

Mais Bésignan ne se tenait pas pour battu. La semaine suivante, il

écrivait au comte d'Artois pour demander la conservation des pouvoirs

qu'il tenait du roi, «les pouvoirs qu'il a d'organiser le Midi de la

France et de prendre toutes les mesures pour engager les fidèles

sujets du roi à s'armer pour renverser partout l'idole du crime, y

replacer les autels de la vraie religion et aller aux frontières

ouvrir le passage au souverain légitime.» Dans cette lettre, Bésignan

ajoutait: «Je ne demande pour Paris et pour y faire proclamer le roi

avec sûreté, après avoir renversé le trône de l'impie, que la somme de

quatre millions: savoir un million pour l'état-major et les trois

autres pour acheter la garde des deux conseils et payer sa solde

pendant trois mois.»

Le comte d'Artois ne prit pas plus au sérieux que ne l'avait fait

d'Harcourt les propositions et les requêtes du marquis de Bésignan.

Quand elles furent connues à Mitau, il n'en était déjà plus question à

Londres. Le roi resta convaincu que Bésignan, ayant surpris à Berlin

ou ailleurs quelque écho de l'affaire imaginée par Fauche-Borel,

s'était empressé de se l'approprier pour en tirer profit. Du reste, sa

foi dans cette combinaison allait en s'affaiblissant. Après avoir

fondé, durant quelques mois, sur le concours de Barras un sérieux

espoir, il ne comptait maintenant pour recouvrer sa couronne que sur

les victoires des alliés.

X

LA FIN D'UNE INTRIGUE

Cependant le dernier mot de cette intrigue n'était pas dit. Le 15 août

1799, arriva à Mitau un rapport de La Maisonfort, dans lequel étaient

analysées de récentes et importantes lettres de David Monnier. Il

résultait de ces lettres que les événements de prairial avaient mis

Barras dans l'impossibilité de donner suite à ses intentions et de se

prêter à l'échange des engagements: «Il a employé à se défendre toutes

les forces qu'il aurait mises à attaquer. La manière dont il est resté

en place vous est une preuve de sa vigueur, de son adresse et même de

sa fortune.» Donc l'opération s'était trouvée retardée pour ces

causes, peut-être aussi, à ce que donnait à entendre David Monnier,

par suite des exigences de Bottot. «Mais l'espoir du succès était

resté tout entier dans l'âme des différentes personnes qui

s'occupaient sans relâche de la reprendre.»

En écrivant ainsi,--et il tenait à la fois ce langage au roi et au

comte de Panin,--La Maisonfort oubliait certaine lettre de David

Monnier, où le rusé personnage, pris tout à coup d'un goût passionné

pour la belle nature et d'une invincible horreur pour les vains jeux

de la politique, ne rêvait rien autre chose que la culture paisible de

son jardin. Mais lui-même semblait avoir perdu le souvenir de ce

découragement d'un jour, et La Maisonfort, de nouveau rendu à

l'espérance, n'était pas tenu d'avoir plus de mémoire que lui. Une

aurore brillante se levait. Barras, dans l'entraînement de ses

convictions ressuscitées, était maintenant disposé à recevoir les

lettres patentes restées aux mains de Pichegru et à livrer en retour

l'acte écrit de sa soumission. David Monnier promettait d'être au

rendez-vous, muni de cette pièce décisive, avant la fin du mois

d'août. «Nous réparerons alors, au bord du Rhin, écrivait La

Maisonfort, le retard malheureux que nous avons éprouvé.»

Et comme s'il eût compris que ces bonnes nouvelles ne seraient

acceptées par ceux à qui il les expédiait que sous bénéfice

d'inventaire, et qu'elles n'auraient pas le pouvoir de rendre

confiance à des coeurs désabusés, il se défendait avec énergie d'être

découragé. Loin que le long silence de David Monnier fût considéré par

lui comme un motif d'incrédulité, il voyait «dans la manière dont la

correspondance venait de reprendre un sûr garant de la bonne volonté

des personnes de l'intérieur et du retour de leur crédit».

Plus prolixe envers le comte de Panin qu'à l'égard du roi, il

complétait la lettre destinée au diplomate russe par les abondantes

manifestations d'un lyrisme à outrance. «Le monarque qui a rendu à

toute l'Europe son énergie, notre Agamemnon enfin n'a eu qu'à dire un

mot, et l'Angleterre, déjà si bien disposée, a tout promis... On

parvient assez en France à lever des hommes, et, malgré la mauvaise

volonté des soldats, il est possible que l'orgueil national, un je ne

sais quoi qu'on ne peut définir, en fasse encore des braves. Mais il

n'y aura plus d'ensemble, plus de bons plans, peu de généraux,

beaucoup moins d'officiers et pas un sol pour faire agir tout cela.

Que l'invincible Souvarof avance donc, que les cabinets continuent de

s'entendre, que la discorde reste dans le camp ennemi, au Luxembourg,

dans leurs conseils; que toute l'Europe se livre à cette noble, à

cette chevaleresque et brillante impulsion que vient de lui donner

votre admirable souverain, et le génie du mal succombera. Quelle

carrière de gloire! Quel avenir pour ce monarque! Quel règne dans les

fastes de l'histoire et quel honneur pour tous les ministres de cet

Empereur qui, comme vous, l'auront bien servi dans ses vastes

desseins!»

Le silence des documents permet de supposer que cet éloquence

échevelée fut impuissante à ramener Panin sous le charme qu'il avait

si souvent subi et qu'avait dissipé l'échec du mois de juin. Quant au

roi, il est aisé de voir, par la lettre qu'il écrivit à l'Empereur de

Russie après avoir lu le rapport de son agent, ce qu'il pensait de la

négociation dont on lui annonçait si pompeusement la reprise:

«Quant à l'affaire B. sur laquelle j'attendais depuis longtemps un

rapport qui méritât d'être transmis à Votre Majesté Impériale, elle

n'offre rien de bien satisfaisant. Elle a déjà été rompue et renouée,

et cela, à ce qu'il paraît, d'après le sordide intérêt du secrétaire

de B. Un rendez-vous définitif pour l'échange des pièces paraît fixé

au 10 août, et ce n'est qu'à cette époque qu'il sera possible de voir

clair dans une négociation dont le succès repose sur la volonté

problématique d'un homme dont l'influence paraît au moins fort

affaiblie par les derniers événements. Je serais dans de continuelles

alarmes si je n'avais pris le parti de mettre mes lettres patentes

dans les mains du général Pichegru, chargé spécialement de l'affaire.

Il faut d'ailleurs voir jusqu'au bout; le rapport de ce qui se passera

au rendez-vous indiqué sera peut-être avantageux.

«Dans cet état de choses, je ne puis m'empêcher d'exprimer à Votre

Majesté Impériale que si je poursuis avec sollicitude une négociation

qui a obtenu son suffrage et qui m'offre un moyen de salut pour mon

peuple, je souffre de l'idée de devoir ma couronne à un assassin de

mon frère, quand je peux la tenir de la magnanimité du monarque le

plus puissant de l'Europe.

«Oui, c'est de Votre Majesté Impériale que je désire la tenir; je le

désire par sentiment pour elle, par amour pour sa gloire; je le désire

par raison, bien convaincu que de cette manière l'ouvrage sera plus

solide; je le désire enfin, parce que l'exemple d'un puissant monarque

qui, par générosité, par amour pour l'ordre, rend à un souverain son

trône, à des peuples nombreux leurs lois et le bonheur, est digne de

l'admiration de ses contemporains et de la reconnaissance de la

postérité.

«J'ai cru devoir fixer l'attention de Votre Majesté Impériale sur des

réflexions qui ne peuvent échapper à sa sagesse et à sa grandeur

d'âme, sans prétendre ralentir en rien une négociation qui peut

concourir au succès de ses armes.»

Est-il besoin de dire qu'à la date du 20 août, David Monnier ne parut

pas au rendez-vous donné par lui à Fauche-Borel et à La Maisonfort?

Ils l'attendaient encore à la fin du mois. De nouveau, il laissait

sans réponse les lettres qu'ils lui adressaient. Mais Fauche-Borel ne

se résignait pas à l'abandon de ses espérances. À l'heure où elles

semblaient détruites, il s'y attachait désespérément. Il est encore

vrai de dire que la fermeté de ses convictions _in extremis_ constitue

une preuve de sa bonne foi, la seule qui puisse être invoquée, en

présence de tant d'autres traits de sa conduite antérieure, propres à

faire douter de sa sincérité. Cette conviction était si vive que,

lorsque tout parut perdu, elle lui suggéra une idée aussi téméraire

que périlleuse. Il résolut de s'affranchir des intermédiaires et de

s'adresser directement à Barras.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 28 / 41 段