Quant à Rostopchine, il se fait invisible. Vainement d'Avaray assiège

sa porte, s'ingénie à trouver les moyens de l'ouvrir; elle reste

close, «M. de Rostopchine ayant pour principe de ne voir pour affaires

que les personnes avec lesquelles il se trouve en relations par ordre

de Sa Majesté Impériale l'Empereur.» D'Avaray se plaint

respectueusement: «Comme homme du roi, honoré de sa confiance et

chargé d'une mission agréée par Sa Majesté Impériale, je vous ai

suffisamment marqué, Monsieur, le désir extrême de vous entretenir;

j'ai fait plus: comme individu et indépendamment des affaires qui

m'amènent, j'ai cherché avec empressement l'occasion de vous voir et

de faire ma cour à Mme de Rostopchine. Il m'a été facile de remarquer

que j'avais à respecter des motifs de circonspection et de prudence,

qui mettaient obstacle à mes voeux.»

Il renonce à arriver jusqu'à Rostopchine, mais non à l'intéresser à

ses démarches. Il parvient à obtenir que le ministre consente à

remettre ses notes à l'Empereur, à les appuyer auprès de Bezborodko;

mais c'est tout. Il continue à être consigné. Il ne reçoit que de

rares billets, les uns révélant la courtoisie, les autres affichant

l'impertinence. S'il écrit que «c'est une cruelle chose d'avoir

uniquement à traiter par écrit, et qu'il devient souvent impossible de

s'y soumettre», on lui marque, par le silence, qu'il a déplu. Si, pour

forcer la porte rigoureusement fermée, il transmet des rapports venus

de France que, de Mitau, le roi lui a envoyés pour faciliter ses

démarches, on objecte, en le remerciant, «que toutes ces nouvelles

sont déjà parvenues à la connaissance de Sa Majesté Impériale

l'Empereur, soit par ses ministres, soit par les employés dans les

pays étrangers.»

Ainsi, peu à peu, se remplit la coupe des amères humiliations. Une

dernière avanie est réservée à d'Avaray. Les ministres étrangers sont

invités à dîner chez l'ambassadeur d'Autriche, à la table du comte de

Burgau. Quelques Français, notamment l'abbé de Tressan, ont été admis

au même honneur. Le représentant du roi de France a la douleur de

n'être pas compris dans cette invitation. Ses compatriotes croient,

pour ce motif, devoir la décliner, soit qu'il leur présente son

exclusion comme une offense à leur commun souverain, soit qu'eux-mêmes

aient spontanément ressenti cette injure. Quant à lui, il demande

«comme une grâce la permission d'attendre, fût-ce dans l'antichambre,

le moment où il pourra être admis à faire sa cour à M. le comte de

Burgau». Mais le comte de Cobenzl l'accuse d'avoir provoqué le refus

des invités français, parce qu'il n'en faisait pas partie, et

accueille sa requête de telle sorte que d'Avaray se décide «à lui

sauver jusqu'à l'inquiétude de rencontrer à sa porte un Français

fidèle».

D'ailleurs, il ne se résigne pas sans bruit. Il écrit à la comtesse de

Rombeck, au prince d'Auersperg, qui a accompagné l'archiduc et sa

soeur à Saint-Pétersbourg. Ses lettres sont jugées offensantes pour le

prince autrichien. Elles font scandale. Alors d'Avaray écrit à

Rostopchine pour se justifier. Il lui raconte les faits, envoie copie

de ses lettres, le fait juge et non sans amertume. «Sous les yeux du

plus puissant souverain du monde, qui accueille et honore la fidélité

et la vertu malheureuses, il faudrait, au moins en apparence, leur

porter respect et particulièrement à une époque où tous les efforts

doivent se réunir pour mettre un frein au triomphe de la félonie et du

crime, ne pas couvrir de dédain ceux qui professent le plus haut de

nobles sentiments.» La lettre est longue; elle remplit plusieurs pages

d'une écriture fine, serrée, à peine lisible.

Rostopchine s'impatiente de ce verbiage. Il inflige une dure leçon au

prolixe représentant du roi de France: «Étant obligé par les affaires,

par le mauvais état de ma santé et par habitude, de rester la plus

grande partie du temps chez moi, je n'ai rien su des bruits que l'on a

fait courir sur votre compte et dont vous avez bien voulu me donner

connaissance. Il me serait impossible de prendre sur moi de censurer

la conduite de M. l'ambassadeur comte de Cobenzl, encore moins de la

lui prescrire. Je me borne uniquement à remplir la volonté de mon

maître, en évitant, avec le plus grand soin, toute occasion où je

pourrais être pour quelque chose sans être bon à rien.»

Ce laconique et railleur billet paraît avoir été le couronnement de la

mission de d'Avaray. Quelques jours après l'avoir reçu, il quittait

Saint-Pétersbourg, sans qu'il eût été répondu à ses demandes. Il

rentrait à Mitau, à la fin de mars, le coeur ulcéré, donnant à rire,

non à Saint-Priest, qui avait l'âme trop haute pour se réjouir de son

échec, mais aux envieux qu'il devait à sa longue faveur dans cette

petite cour, «où l'intrigue, la morgue et l'envie trouvaient le loisir

de s'exercer à défaut d'occupations plus nobles[74].» Il est vrai que

quelques jours plus tard, comme fiche de consolation, il recevait le

grand cordon de l'un des ordres impériaux avec une lettre du tsar qui

rendait hommage à son dévouement et à sa fidélité.

[Note 74: Baron de Guilhermy, _Papiers d'un émigré_.]

Malgré le piètre résultat du voyage de d'Avaray, le roi ne renonça pas

à obtenir satisfaction sur les divers objets énumérés dans les notes

qu'avait inutilement présentées son envoyé. Il écrivit au tsar,

sollicitant avec instance une solution. La réponse qu'il reçut à cette

occasion se ressentait de la mauvaise humeur dont d'Avaray venait de

subir si durement les effets. Elle prouvait que Paul Ier commençait à

être las des exigences de l'exilé de Mitau. Elle révélait que, s'il

entendait contribuer à son rétablissement, c'était par ses propres

moyens, sans avoir à tenir compte de réclamations et de conseils qu'il

jugeait excessifs, inutiles et inconsidérés.

«Je n'ai pas besoin de donner à Votre Majesté, à cette occasion, de

nouvelles assurances de l'amitié et de l'intérêt que je lui porte. La

part que je prends dans la guerre actuelle, mes armées en mouvement,

les peines que je me donne pour armer l'Europe contre vos sujets,

ennemis de vos droits, tout doit vous prouver combien je m'occupe de

votre personne et combien doivent monter les frais de mes expéditions

par terre et par mer. L'Angleterre n'ayant rien fixé pour votre

traitement, il faudrait qu'elle vous l'assignât de son propre

mouvement ou d'après la lettre, que Votre Majesté m'a communiquée,

écrite par elle au roi d'Angleterre.»

Le roi dut se résigner et attendre les événements. La Maisonfort et

Fauche-Borel arrivèrent à Mitau, en compagnie du duc de Fleury[75]. Le

premier gentilhomme de la chambre, dépité par l'inutilité de ses

efforts pour les empêcher de se rendre auprès du roi, cherchait une

revanche. Il rêvait de se faire envoyer à Saint-Pétersbourg, au lieu

et place des deux rivaux qui se disputaient la faveur d'y porter à

Paul Ier le récit de la négociation entamée avec David Monnier et les

demandes qu'elle nécessitait. Pour mieux réussir dans ce rôle du

troisième larron, il avait écrit de Hambourg en des termes peu

favorables à ceux qu'il voulait supplanter.

[Note 75: Quoiqu'ils entrassent en Russie, en vertu d'une

autorisation du tsar, et fussent munis de passeports en

règle, leurs papiers furent saisis à la douane de Polangen,

cachetés, plombés et retenus. Il s'y trouvait de nombreuses

lettres pour le roi. Le gouverneur de Mitau dut recourir à

Kotschoubey pour les faire rendre.]

À Mitau, on était donc prévenu contre eux, contre La Maisonfort

surtout, moins connu du roi que Fauche-Borel, et sur lequel s'étaient

plus particulièrement exercées les critiques du duc de Fleury. Déjà,

en apprenant que Panin leur avait délivré des passeports pour la

Russie, Saint-Priest, dans une lettre à Thauvenay, n'avait pu

dissimuler son mécontentement, écho de celui du premier gentilhomme de

la chambre: «Lorsque je songe à la jactance de La Maisonfort sur ce

voyage et à l'effet qu'il fera peut-être à Saint-Pétersbourg, je ne

suis pas sans inquiétude.»

Les préventions que trahissait ce langage n'affaiblirent en rien la

cordialité de l'accueil que reçurent La Maisonfort et Fauche-Borel.

Mais lorsque s'ouvrit le débat sur la marche qu'il convenait d'y

imprimer, La Maisonfort l'emporta haut la main sur Fauche-Borel, et à

plus forte raison sur le duc de Fleury. Séduit par son éloquence, par

l'ardeur de ses protestations de dévouement, par la confiance qu'il

exprimait dans l'heureuse issue de ses démarches, le roi le désigna

pour aller à Saint-Pétersbourg soumettre au tsar les moyens

d'exécution du plan dont le fond venait d'être définitivement adopté.

Ainsi se réalisaient les ambitions de La Maisonfort. Il restait seul

maître de «l'affaire», après avoir semé en route les trois personnages

qui la lui disputaient.

Il fallait cependant panser la blessure faite à la vanité de

Fauche-Borel. On lui démontra la nécessité de rejoindre Pichegru, «qui

l'attendait avec impatience pour régler ses propres démarches,»

d'aller ensuite à Londres confier le secret aux ministres et

solliciter leur concours. On le chargea, en même temps, de porter à

David Monnier le projet des lettres patentes destinées à Barras. Ce

projet avait reçu sa forme définitive. David Monnier l'attendait à

Hambourg pour le communiquer au directeur, et, si ce dernier

l'approuvait, recevoir de lui l'acte écrit et signé de sa soumission

au roi, qui devait être échangé avec l'original des engagements

royaux. Fauche-Borel obtint en outre la promesse que les preuves

données par lui de son attachement à la cause royale, en cette

circonstance et en d'autres antérieures, seraient portées à la

connaissance du tsar, de qui il avait espéré un dédommagement à tant

de sacrifices. Il partit heureux et consolé.

Le roi, après le départ des négociateurs, attendit avec impatience le

retour de celui d'entre eux qui s'était rendu auprès du tsar. Cette

affaire Barras coïncidait avec la mise en marche des armées alliées,

avec les offres et les plans de Pichegru, de Dumouriez, de Willot. On

pouvait maintenant juger de l'effet du concours de ces généraux, de

l'appui qu'ils donneraient aux coalisés: Pichegru en pénétrant en

France par la frontière de l'Est, soutenu par les Russes, et en

prenant possession, au nom du roi, de la Franche-Comté, où la cause

des Bourbons comptait des défenseurs jusque parmi les officiers

supérieurs commandant la place de Besançon; Willot en entrant,

derrière les Autrichiens, par le Dauphiné et la Provence, tandis que

Précy soulèverait Lyon, le Puy, Rodez et Mende; Dumouriez, enfin, en

débarquant en Normandie à la tête du contingent danois, appuyé par les

Anglais. D'un si remarquable mouvement, on pouvait tout attendre,

surtout s'il était secondé par Barras, qu'on croyait disposé à tenir

les promesses faites en son nom.

Comment la cour de Mitau ne se serait-elle pas livrée à la joie et à

l'espérance, quand elle recevait des lettres comme celle-ci, écrite

par le tsar à Louis XVIII, le 14 mai? «Relativement au général

Pichegru et au projet de le revêtir du commandement d'une armée

française qui, préparée par Barras et ses agents, de républicaine

deviendrait royaliste, je suis persuadé, d'après ce qui m'est revenu

au sujet de ce général par le comte d'Avaray, qu'il se trouve muni

d'instructions et de moyens par l'Angleterre, et que celle-ci ne fera

sans doute aucune difficulté de pourvoir à des secours ultérieurs, dès

qu'elle verra qu'ils ne seront pas employés en vain.»

Les intentions que Paul Ier attribuait à l'Angleterre étaient, par

malheur, sans fondement, un écho des illusions de Louis XVIII,

encouragé par les bulletins qu'il recevait de l'intérieur de la

France. «Tout présage, disait l'un de ces bulletins, que le succès des

efforts qui se préparent sur tous les points de la France dépassera

les espérances des royalistes et les craintes des républicains,

surtout si les puissances indiquent le rétablissement de la monarchie

comme le but et le terme de la guerre.»

Cependant le roi s'étonnait du mutisme des personnages dont on lui

annonçait la soumission. Il se demandait si leur conversion avait été

sincère. Il trouvait inconcevable que Pichegru, au mois d'avril, fût

encore à Brunswick, pendant qu'on se «débattait» en Suisse. «Il y a

bien ridiculement perdu son temps, balloté par les gens qui

l'accaparent. Il ne paraît pas soutenir l'idée d'un grand caractère

qu'on lui donnait gratuitement... Au fond, il faut en revenir à l'aveu

de Dumouriez qu'ils n'ont, l'un et l'autre, ni troupes ni argent.» Le

5 mai, «cette permanence» de Pichegru en Westphalie inquiétait

vivement le roi. On dut enfin comprendre que le général entendait

subordonner ses démarches aux résultats de l'affaire Barras, de

laquelle on aurait voulu le tenir éloigné. Il fallut se résigner à

accepter sa collaboration sur ce terrain. Et, comme il persistait à ne

pas écrire, on se résigna à prendre les devants. C'est à Saint-Priest

qu'échut cette tâche. Il s'en acquitta le 11 mai.

«Je profite avec empressement, monsieur le général, de la circonstance

qui se présente pour entrer en correspondance avec vous. Honoré, comme

je le suis, de la confiance du roi, notre maître, pour ses affaires

politiques, c'est un devoir agréable à remplir pour moi de vous

assurer que tous les bons serviteurs de Sa Majesté verront avec

satisfaction, lorsqu'il en sera temps, que vous en augmentez et

illustrez le nombre. Je ne vous parlerai point de vos exploits, qui

appartiennent à l'histoire; mais je vous louerai d'avoir donné, dès

longtemps, le grand exemple d'un retour sincère à l'obéissance de

notre légitime souverain.

«M. Fauche part pour vous rejoindre, muni de toutes les pièces que

l'on désirait de nous. L'impossible d'accorder quelques points peu

importants se trouve justifié par des motifs si palpables, que nous ne

pouvons avoir de l'inquiétude que le succès des négociations en soit

arrêté. Elles sont remises en vos mains, monsieur le général, et c'est

pour le roi un plan de confiance, et pour nous un grand motif

d'espérer. Nous nous attendons que le sieur Monnier ne tardera pas à

revenir avec la lettre, qui doit être échangée contre les lettres

patentes. Vous connaissez l'écriture et ne pouvez vous y méprendre. Si

les circonstances exigeaient d'expédier quelqu'un à Paris et que votre

choix tombât sur le sieur Louis Fauche, le roi vous autorise à

l'employer à cet usage, à moins d'un danger imminent auquel le roi ne

voudrait pas exposer un si fidèle serviteur. Vous en jugerez dans

votre sagesse.» Ainsi, par cette lettre, on confiait à Pichegru la

direction de l'affaire Barras. Les instructions du roi, transmises par

Saint-Priest, allèrent le trouver à Brunswick[76]. Dans l'état

d'esprit où il était, elles achevaient de faire de lui un des agents

les plus actifs et les plus convaincus de cette négociation.

[Note 76: Au mois de juin, un agent du Directoire écrit

d'Altona à Paris: «Pichegru est toujours chez le duc de

Brunswick avec Alopéus, ministre de Russie. Il y est en

grande faveur.» Le 21 du même mois, Louis XVIII écrit à Paul

Ier: «Par les dernières nouvelles que j'ai eues, le général

Pichegru était à Brunswick, où il devait avoir une conférence

avec une personne que j'ai accréditée près de lui, et c'est

cet entretien qui, prenant pour base l'état présent des

choses et la très grande latitude que j'ai cru devoir laisser

au général, a dû décider s'il profiterait des bontés de Votre

Majesté pour venir ici, ou si, comme cela est devenu

probable, nos communications continueront à avoir lieu par

des intermédiaires. Si cependant, contre mon attente, il

arrivait, je devrais à Votre Majesté Impériale mes rapports

personnels avec un homme dont la célébrité n'offre plus rien

à son désavantage, puisque j'ai la certitude que lors même

qu'il semblait avoir oublié ses devoirs, il les portait

profondément gravés dans son coeur, et qu'enfin ses malheurs

sont l'effet de ses sentiments qu'il n'a pu dérober à l'oeil

inquiet des tyrans de la France.»]

C'est sous cette forme que, jusqu'au dix-huit brumaire, il

s'appliquera à réaliser les intentions du cabinet britannique et les

espérances que Louis XVIII fonde sur son concours. Il s'épuisera en

courses vaines, tour à tour en Suisse et en Allemagne, à Uberlingen, à

Rastadt, à Augsbourg, à Francfort; se concertant avec les agents

anglais, qui se jouent de lui; caressant des plans chimériques; se

débattant au milieu des brouilleries, des divisions, des rivalités de

l'agence de Souabe; dupe de ses illusions, découragé, désorienté;

déclarant un jour qu'en invitant les officiers des armées

républicaines à la trahison, «il ne faut point leur parler du roi pour

ne pas les effaroucher;» plaidant un autre jour auprès de Wickham la

nécessité de proclamer Louis XVIII; justifiant, en un mot, cette

parole de Saint-Priest: «Il ne semble pas fait pour soutenir l'idée

d'un grand caractère.»

IX

LA MAISONFORT À SAINT-PÉTERSBOURG

Le jour même où Fauche-Borel quittait Mitau, le marquis de La

Maisonfort se mettait en route pour Saint-Pétersbourg. Il était

porteur d'une lettre de Saint-Priest pour le vice-chancelier

Kotschoubey, à qui elle le présentait en ces termes: «M. le marquis de

La Maisonfort est sujet du roi. Il était officier de dragons sous

l'ancien régime de France. Il a perdu par l'émigration son état et sa

fortune personnelle. Votre Excellence lui trouvera des moyens et du

talent, et il est plus à même que personne de rendre bon compte de

cette affaire.» Dans la même lettre étaient rappelés les anciens

services rendus au parti du roi par Fauche-Borel, ainsi que «ses

grands sacrifices de temps et d'argent». La Maisonfort n'était pas

seulement chargé d'exposer à Paul Ier la négociation Barras. Au moment

où il allait recommencer la guerre, le roi, de plus en plus impatient

d'être associé aux événements qui se préparaient, avait voulu que son

agent sollicitât du tsar la reconnaissance formelle de ses droits,

que, depuis si longtemps, il réclamait des puissances.

Reçu par Kotschoubey, La Maisonfort n'eut qu'à se louer de sa

courtoisie. Le vice-chancelier était chargé de l'entendre; il devait

porter ensuite ses confidences à l'Empereur. La Maisonfort aurait

voulu être admis à les faire lui-même à Paul Ier; mais, avant de lui

accorder une audience, le tsar désirait connaître par le détail

l'objet de sa mission. Il n'y avait qu'à se conformer à ces ordres. La

Maisonfort se résigna. C'était vers le 15 mai. Ce premier entretien

fut consacré à l'examen de ce qui s'était passé entre Fauche-Borel,

David Monnier, Pichegru et La Maisonfort, ainsi que des diverses

résolutions du roi. Le négociateur communiqua les lettres patentes

rédigées par Louis XVIII. Il aborda la question qui dominait toutes

les autres, en exprimant l'espoir que le souverain russe s'entendrait

avec le cabinet de Londres, mis au courant de «l'affaire», pour

procurer au roi les sommes demandées par Barras et ses agents: dix

millions de livres tournois pour lui; deux millions pour ses

coopérateurs; quinze cent mille francs à lui verser par avance sur les

frais du mouvement à faire dans Paris; trois cent mille francs pour

Bottot et quinze cents ou deux mille louis pour ce pauvre David

Monnier qui, depuis huit mois, «avait suspendu les fonctions de son

état» afin de se consacrer entièrement à la négociation, et qui

réclamait à grands cris un acompte de onze cents louis, «pour lui

disposer tous les entours du directeur.»

La Maisonfort ajouta qu'il était disposé, «bien qu'il eût préféré le

voir en d'autres mains, à accepter l'emploi délicat de distribuer ces

sommes,» à s'en déclarer responsable, à en justifier l'emploi, «en

donnant pour garantie la bienveillance précieuse des deux souverains

et la fortune déjà acquise, qu'il devait aux bontés du duc de

Brunswick.» Il demanda encore un passeport pour sortir de Russie, soit

par mer, soit par terre, des lettres de crédit sur Hambourg ou sur

Londres, des recommandations propres à lui procurer l'entière

confiance du comte de Woronzof en Angleterre, et du général Korsakof

en Suisse. Aussitôt qu'il aurait été fait droit à ses demandes, il

partirait pour Hambourg et pour Essen, en Westphalie, où devaient se

réunir à lui David Monnier, revenu de Paris, Fauche-Borel, revenu de

Londres, et Pichegru, qui ferait alors passer à Barras le plan dont il

s'occupait «pour la suspension de tous les généraux suspects et la

réorganisation de l'armée». L'exécution de ce plan devait être assurée

ainsi à la fin d'août. «David Monnier a toujours dit qu'il considérait

le commencement de septembre comme l'époque la plus favorable.» À ce

moment, le roi serait arrivé au quartier général de Korsakof, où

Pichegru le rejoindrait. Au signal donné par Barras, il entrerait en

France par la Franche-Comté, à la tête des armées russes, et

marcherait sur Paris.

Kotschoubey écouta sans sourciller ce chef-d'oeuvre de haute

mystification. Il en fit part à ses collègues et en entretint

l'Empereur. Bien que la réponse définitive qu'emporta La Maisonfort

soit pour démontrer que la cour de Russie ne partageait pas sa foi

dans l'intrigue dont il était dupe ou complice, ses assurances

parurent assez plausibles pour être étudiées. Paul Ier s'intéressa à

ce fantastique projet. Il voulut en entendre l'exposé de la bouche de

La Maisonfort. Il le manda, le 18 mai, à Paulowski. La Maisonfort

redit sa chanson avec sa maestria ordinaire. Le souverain l'écouta

complaisamment. Puis, avant de répondre, il fut d'avis que l'air, pour

mieux être apprécié, méritait d'être écrit. Il demanda un mémoire

explicatif. La Maisonfort en rédigea deux, qu'il remit trois jours

après au vice-chancelier, en les faisant appuyer par Panin, qui venait

d'arriver à Saint-Pétersbourg.

Depuis qu'à Berlin il s'était fait le protecteur de «l'affaire», Panin

était sous le charme ou feignait de l'être. La Maisonfort s'attacha à

exciter son zèle, en lui communiquant des lettres de David Monnier

qu'il avait trouvées chez lui à son retour de Paulowski: «Je vous

avoue que ces lettres venant de l'agent dont je suis sûr, elles me

comblent de joie... On attend avec impatience à Paris des nouvelles de

ma négociation, et on y est prêt à tout... J'engage ma tête à présent

que, sérieusement, on nous sert, et à Paris, et en Italie même...

David Monnier insiste pour une somme à disposer dès ce moment. Ce

galant homme a fait deux voyages bien pénibles; il vient d'éprouver

une maladie cruelle. Je crois qu'il serait sage et très sage qu'on me

laissât disposer, moi ou tout autre, d'un crédit, à charge de rendre

compte.»

Le premier des mémoires rédigés par La Maisonfort avait trait

uniquement aux moyens considérés comme nécessaires pour assurer

l'exécution du plan. L'auteur ne faisait qu'y répéter ce qu'il avait

dit au tsar et à ses ministres, sans négliger d'insister sur les

avances d'argent à faire immédiatement à David Monnier. Dans le

second, il plaidait longuement l'obligation qui s'imposait aux

puissances alliées, de procéder avant tout à la reconnaissance du roi

de France. Après avoir passé en revue les forces de la coalition et

établi qu'elle ne pouvait manquer d'être victorieuse, il ajoutait:

«On ne peut se dissimuler cependant que l'issue de la guerre prête à

se rallumer et plus encore son utilité pour l'Europe dépendront

principalement de ses principes et de son but. La nation française est

puissante et belliqueuse; ses victoires l'ont remplie d'un indomptable

orgueil. Une fatale expérience l'a instruite à regarder l'anarchie

comme le pire de tous les maux, et la tyrannie qui l'opprime lui

paraîtrait encore préférable à une domination étrangère. Si elle

regarde les princes coalisés comme des ambitieux qui viennent chercher

des conquêtes, ou comme de perfides protecteurs qui ne veulent la

délivrer de l'oppression que pour la jeter dans de nouveaux désordres,

elle s'armera contre eux tout entière par la nécessité de défendre ses

foyers menacés ou de prévenir des maux plus grands que ceux qu'elle

endure, et un tel peuple uni, animé par un tel motif, ne serait pas

facile à subjuguer.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 27 / 41 段