sa porte, s'ingénie à trouver les moyens de l'ouvrir; elle reste
close, «M. de Rostopchine ayant pour principe de ne voir pour affaires
que les personnes avec lesquelles il se trouve en relations par ordre
de Sa Majesté Impériale l'Empereur.» D'Avaray se plaint
respectueusement: «Comme homme du roi, honoré de sa confiance et
chargé d'une mission agréée par Sa Majesté Impériale, je vous ai
suffisamment marqué, Monsieur, le désir extrême de vous entretenir;
j'ai fait plus: comme individu et indépendamment des affaires qui
m'amènent, j'ai cherché avec empressement l'occasion de vous voir et
de faire ma cour à Mme de Rostopchine. Il m'a été facile de remarquer
que j'avais à respecter des motifs de circonspection et de prudence,
qui mettaient obstacle à mes voeux.»
Il renonce à arriver jusqu'à Rostopchine, mais non à l'intéresser à
ses démarches. Il parvient à obtenir que le ministre consente à
remettre ses notes à l'Empereur, à les appuyer auprès de Bezborodko;
mais c'est tout. Il continue à être consigné. Il ne reçoit que de
rares billets, les uns révélant la courtoisie, les autres affichant
l'impertinence. S'il écrit que «c'est une cruelle chose d'avoir
uniquement à traiter par écrit, et qu'il devient souvent impossible de
s'y soumettre», on lui marque, par le silence, qu'il a déplu. Si, pour
forcer la porte rigoureusement fermée, il transmet des rapports venus
de France que, de Mitau, le roi lui a envoyés pour faciliter ses
démarches, on objecte, en le remerciant, «que toutes ces nouvelles
sont déjà parvenues à la connaissance de Sa Majesté Impériale
l'Empereur, soit par ses ministres, soit par les employés dans les
pays étrangers.»
Ainsi, peu à peu, se remplit la coupe des amères humiliations. Une
dernière avanie est réservée à d'Avaray. Les ministres étrangers sont
invités à dîner chez l'ambassadeur d'Autriche, à la table du comte de
Burgau. Quelques Français, notamment l'abbé de Tressan, ont été admis
au même honneur. Le représentant du roi de France a la douleur de
n'être pas compris dans cette invitation. Ses compatriotes croient,
pour ce motif, devoir la décliner, soit qu'il leur présente son
exclusion comme une offense à leur commun souverain, soit qu'eux-mêmes
aient spontanément ressenti cette injure. Quant à lui, il demande
«comme une grâce la permission d'attendre, fût-ce dans l'antichambre,
le moment où il pourra être admis à faire sa cour à M. le comte de
Burgau». Mais le comte de Cobenzl l'accuse d'avoir provoqué le refus
des invités français, parce qu'il n'en faisait pas partie, et
accueille sa requête de telle sorte que d'Avaray se décide «à lui
sauver jusqu'à l'inquiétude de rencontrer à sa porte un Français
fidèle».
D'ailleurs, il ne se résigne pas sans bruit. Il écrit à la comtesse de
Rombeck, au prince d'Auersperg, qui a accompagné l'archiduc et sa
soeur à Saint-Pétersbourg. Ses lettres sont jugées offensantes pour le
prince autrichien. Elles font scandale. Alors d'Avaray écrit à
Rostopchine pour se justifier. Il lui raconte les faits, envoie copie
de ses lettres, le fait juge et non sans amertume. «Sous les yeux du
plus puissant souverain du monde, qui accueille et honore la fidélité
et la vertu malheureuses, il faudrait, au moins en apparence, leur
porter respect et particulièrement à une époque où tous les efforts
doivent se réunir pour mettre un frein au triomphe de la félonie et du
crime, ne pas couvrir de dédain ceux qui professent le plus haut de
nobles sentiments.» La lettre est longue; elle remplit plusieurs pages
d'une écriture fine, serrée, à peine lisible.
Rostopchine s'impatiente de ce verbiage. Il inflige une dure leçon au
prolixe représentant du roi de France: «Étant obligé par les affaires,
par le mauvais état de ma santé et par habitude, de rester la plus
grande partie du temps chez moi, je n'ai rien su des bruits que l'on a
fait courir sur votre compte et dont vous avez bien voulu me donner
connaissance. Il me serait impossible de prendre sur moi de censurer
la conduite de M. l'ambassadeur comte de Cobenzl, encore moins de la
lui prescrire. Je me borne uniquement à remplir la volonté de mon
maître, en évitant, avec le plus grand soin, toute occasion où je
pourrais être pour quelque chose sans être bon à rien.»
Ce laconique et railleur billet paraît avoir été le couronnement de la
mission de d'Avaray. Quelques jours après l'avoir reçu, il quittait
Saint-Pétersbourg, sans qu'il eût été répondu à ses demandes. Il
rentrait à Mitau, à la fin de mars, le coeur ulcéré, donnant à rire,
non à Saint-Priest, qui avait l'âme trop haute pour se réjouir de son
échec, mais aux envieux qu'il devait à sa longue faveur dans cette
petite cour, «où l'intrigue, la morgue et l'envie trouvaient le loisir
de s'exercer à défaut d'occupations plus nobles[74].» Il est vrai que
quelques jours plus tard, comme fiche de consolation, il recevait le
grand cordon de l'un des ordres impériaux avec une lettre du tsar qui
rendait hommage à son dévouement et à sa fidélité.
[Note 74: Baron de Guilhermy, _Papiers d'un émigré_.]
Malgré le piètre résultat du voyage de d'Avaray, le roi ne renonça pas
à obtenir satisfaction sur les divers objets énumérés dans les notes
qu'avait inutilement présentées son envoyé. Il écrivit au tsar,
sollicitant avec instance une solution. La réponse qu'il reçut à cette
occasion se ressentait de la mauvaise humeur dont d'Avaray venait de
subir si durement les effets. Elle prouvait que Paul Ier commençait à
être las des exigences de l'exilé de Mitau. Elle révélait que, s'il
entendait contribuer à son rétablissement, c'était par ses propres
moyens, sans avoir à tenir compte de réclamations et de conseils qu'il
jugeait excessifs, inutiles et inconsidérés.
«Je n'ai pas besoin de donner à Votre Majesté, à cette occasion, de
nouvelles assurances de l'amitié et de l'intérêt que je lui porte. La
part que je prends dans la guerre actuelle, mes armées en mouvement,
les peines que je me donne pour armer l'Europe contre vos sujets,
ennemis de vos droits, tout doit vous prouver combien je m'occupe de
votre personne et combien doivent monter les frais de mes expéditions
par terre et par mer. L'Angleterre n'ayant rien fixé pour votre
traitement, il faudrait qu'elle vous l'assignât de son propre
mouvement ou d'après la lettre, que Votre Majesté m'a communiquée,
écrite par elle au roi d'Angleterre.»
Le roi dut se résigner et attendre les événements. La Maisonfort et
Fauche-Borel arrivèrent à Mitau, en compagnie du duc de Fleury[75]. Le
premier gentilhomme de la chambre, dépité par l'inutilité de ses
efforts pour les empêcher de se rendre auprès du roi, cherchait une
revanche. Il rêvait de se faire envoyer à Saint-Pétersbourg, au lieu
et place des deux rivaux qui se disputaient la faveur d'y porter à
Paul Ier le récit de la négociation entamée avec David Monnier et les
demandes qu'elle nécessitait. Pour mieux réussir dans ce rôle du
troisième larron, il avait écrit de Hambourg en des termes peu
favorables à ceux qu'il voulait supplanter.
[Note 75: Quoiqu'ils entrassent en Russie, en vertu d'une
autorisation du tsar, et fussent munis de passeports en
règle, leurs papiers furent saisis à la douane de Polangen,
cachetés, plombés et retenus. Il s'y trouvait de nombreuses
lettres pour le roi. Le gouverneur de Mitau dut recourir à
Kotschoubey pour les faire rendre.]
À Mitau, on était donc prévenu contre eux, contre La Maisonfort
surtout, moins connu du roi que Fauche-Borel, et sur lequel s'étaient
plus particulièrement exercées les critiques du duc de Fleury. Déjà,
en apprenant que Panin leur avait délivré des passeports pour la
Russie, Saint-Priest, dans une lettre à Thauvenay, n'avait pu
dissimuler son mécontentement, écho de celui du premier gentilhomme de
la chambre: «Lorsque je songe à la jactance de La Maisonfort sur ce
voyage et à l'effet qu'il fera peut-être à Saint-Pétersbourg, je ne
suis pas sans inquiétude.»
Les préventions que trahissait ce langage n'affaiblirent en rien la
cordialité de l'accueil que reçurent La Maisonfort et Fauche-Borel.
Mais lorsque s'ouvrit le débat sur la marche qu'il convenait d'y
imprimer, La Maisonfort l'emporta haut la main sur Fauche-Borel, et à
plus forte raison sur le duc de Fleury. Séduit par son éloquence, par
l'ardeur de ses protestations de dévouement, par la confiance qu'il
exprimait dans l'heureuse issue de ses démarches, le roi le désigna
pour aller à Saint-Pétersbourg soumettre au tsar les moyens
d'exécution du plan dont le fond venait d'être définitivement adopté.
Ainsi se réalisaient les ambitions de La Maisonfort. Il restait seul
maître de «l'affaire», après avoir semé en route les trois personnages
qui la lui disputaient.
Il fallait cependant panser la blessure faite à la vanité de
Fauche-Borel. On lui démontra la nécessité de rejoindre Pichegru, «qui
l'attendait avec impatience pour régler ses propres démarches,»
d'aller ensuite à Londres confier le secret aux ministres et
solliciter leur concours. On le chargea, en même temps, de porter à
David Monnier le projet des lettres patentes destinées à Barras. Ce
projet avait reçu sa forme définitive. David Monnier l'attendait à
Hambourg pour le communiquer au directeur, et, si ce dernier
l'approuvait, recevoir de lui l'acte écrit et signé de sa soumission
au roi, qui devait être échangé avec l'original des engagements
royaux. Fauche-Borel obtint en outre la promesse que les preuves
données par lui de son attachement à la cause royale, en cette
circonstance et en d'autres antérieures, seraient portées à la
connaissance du tsar, de qui il avait espéré un dédommagement à tant
de sacrifices. Il partit heureux et consolé.
Le roi, après le départ des négociateurs, attendit avec impatience le
retour de celui d'entre eux qui s'était rendu auprès du tsar. Cette
affaire Barras coïncidait avec la mise en marche des armées alliées,
avec les offres et les plans de Pichegru, de Dumouriez, de Willot. On
pouvait maintenant juger de l'effet du concours de ces généraux, de
l'appui qu'ils donneraient aux coalisés: Pichegru en pénétrant en
France par la frontière de l'Est, soutenu par les Russes, et en
prenant possession, au nom du roi, de la Franche-Comté, où la cause
des Bourbons comptait des défenseurs jusque parmi les officiers
supérieurs commandant la place de Besançon; Willot en entrant,
derrière les Autrichiens, par le Dauphiné et la Provence, tandis que
Précy soulèverait Lyon, le Puy, Rodez et Mende; Dumouriez, enfin, en
débarquant en Normandie à la tête du contingent danois, appuyé par les
Anglais. D'un si remarquable mouvement, on pouvait tout attendre,
surtout s'il était secondé par Barras, qu'on croyait disposé à tenir
les promesses faites en son nom.
Comment la cour de Mitau ne se serait-elle pas livrée à la joie et à
l'espérance, quand elle recevait des lettres comme celle-ci, écrite
par le tsar à Louis XVIII, le 14 mai? «Relativement au général
Pichegru et au projet de le revêtir du commandement d'une armée
française qui, préparée par Barras et ses agents, de républicaine
deviendrait royaliste, je suis persuadé, d'après ce qui m'est revenu
au sujet de ce général par le comte d'Avaray, qu'il se trouve muni
d'instructions et de moyens par l'Angleterre, et que celle-ci ne fera
sans doute aucune difficulté de pourvoir à des secours ultérieurs, dès
qu'elle verra qu'ils ne seront pas employés en vain.»
Les intentions que Paul Ier attribuait à l'Angleterre étaient, par
malheur, sans fondement, un écho des illusions de Louis XVIII,
encouragé par les bulletins qu'il recevait de l'intérieur de la
France. «Tout présage, disait l'un de ces bulletins, que le succès des
efforts qui se préparent sur tous les points de la France dépassera
les espérances des royalistes et les craintes des républicains,
surtout si les puissances indiquent le rétablissement de la monarchie
comme le but et le terme de la guerre.»
Cependant le roi s'étonnait du mutisme des personnages dont on lui
annonçait la soumission. Il se demandait si leur conversion avait été
sincère. Il trouvait inconcevable que Pichegru, au mois d'avril, fût
encore à Brunswick, pendant qu'on se «débattait» en Suisse. «Il y a
bien ridiculement perdu son temps, balloté par les gens qui
l'accaparent. Il ne paraît pas soutenir l'idée d'un grand caractère
qu'on lui donnait gratuitement... Au fond, il faut en revenir à l'aveu
de Dumouriez qu'ils n'ont, l'un et l'autre, ni troupes ni argent.» Le
5 mai, «cette permanence» de Pichegru en Westphalie inquiétait
vivement le roi. On dut enfin comprendre que le général entendait
subordonner ses démarches aux résultats de l'affaire Barras, de
laquelle on aurait voulu le tenir éloigné. Il fallut se résigner à
accepter sa collaboration sur ce terrain. Et, comme il persistait à ne
pas écrire, on se résigna à prendre les devants. C'est à Saint-Priest
qu'échut cette tâche. Il s'en acquitta le 11 mai.
«Je profite avec empressement, monsieur le général, de la circonstance
qui se présente pour entrer en correspondance avec vous. Honoré, comme
je le suis, de la confiance du roi, notre maître, pour ses affaires
politiques, c'est un devoir agréable à remplir pour moi de vous
assurer que tous les bons serviteurs de Sa Majesté verront avec
satisfaction, lorsqu'il en sera temps, que vous en augmentez et
illustrez le nombre. Je ne vous parlerai point de vos exploits, qui
appartiennent à l'histoire; mais je vous louerai d'avoir donné, dès
longtemps, le grand exemple d'un retour sincère à l'obéissance de
notre légitime souverain.
«M. Fauche part pour vous rejoindre, muni de toutes les pièces que
l'on désirait de nous. L'impossible d'accorder quelques points peu
importants se trouve justifié par des motifs si palpables, que nous ne
pouvons avoir de l'inquiétude que le succès des négociations en soit
arrêté. Elles sont remises en vos mains, monsieur le général, et c'est
pour le roi un plan de confiance, et pour nous un grand motif
d'espérer. Nous nous attendons que le sieur Monnier ne tardera pas à
revenir avec la lettre, qui doit être échangée contre les lettres
patentes. Vous connaissez l'écriture et ne pouvez vous y méprendre. Si
les circonstances exigeaient d'expédier quelqu'un à Paris et que votre
choix tombât sur le sieur Louis Fauche, le roi vous autorise à
l'employer à cet usage, à moins d'un danger imminent auquel le roi ne
voudrait pas exposer un si fidèle serviteur. Vous en jugerez dans
votre sagesse.» Ainsi, par cette lettre, on confiait à Pichegru la
direction de l'affaire Barras. Les instructions du roi, transmises par
Saint-Priest, allèrent le trouver à Brunswick[76]. Dans l'état
d'esprit où il était, elles achevaient de faire de lui un des agents
les plus actifs et les plus convaincus de cette négociation.
[Note 76: Au mois de juin, un agent du Directoire écrit
d'Altona à Paris: «Pichegru est toujours chez le duc de
Brunswick avec Alopéus, ministre de Russie. Il y est en
grande faveur.» Le 21 du même mois, Louis XVIII écrit à Paul
Ier: «Par les dernières nouvelles que j'ai eues, le général
Pichegru était à Brunswick, où il devait avoir une conférence
avec une personne que j'ai accréditée près de lui, et c'est
cet entretien qui, prenant pour base l'état présent des
choses et la très grande latitude que j'ai cru devoir laisser
au général, a dû décider s'il profiterait des bontés de Votre
Majesté pour venir ici, ou si, comme cela est devenu
probable, nos communications continueront à avoir lieu par
des intermédiaires. Si cependant, contre mon attente, il
arrivait, je devrais à Votre Majesté Impériale mes rapports
personnels avec un homme dont la célébrité n'offre plus rien
à son désavantage, puisque j'ai la certitude que lors même
qu'il semblait avoir oublié ses devoirs, il les portait
profondément gravés dans son coeur, et qu'enfin ses malheurs
sont l'effet de ses sentiments qu'il n'a pu dérober à l'oeil
inquiet des tyrans de la France.»]
C'est sous cette forme que, jusqu'au dix-huit brumaire, il
s'appliquera à réaliser les intentions du cabinet britannique et les
espérances que Louis XVIII fonde sur son concours. Il s'épuisera en
courses vaines, tour à tour en Suisse et en Allemagne, à Uberlingen, à
Rastadt, à Augsbourg, à Francfort; se concertant avec les agents
anglais, qui se jouent de lui; caressant des plans chimériques; se
débattant au milieu des brouilleries, des divisions, des rivalités de
l'agence de Souabe; dupe de ses illusions, découragé, désorienté;
déclarant un jour qu'en invitant les officiers des armées
républicaines à la trahison, «il ne faut point leur parler du roi pour
ne pas les effaroucher;» plaidant un autre jour auprès de Wickham la
nécessité de proclamer Louis XVIII; justifiant, en un mot, cette
parole de Saint-Priest: «Il ne semble pas fait pour soutenir l'idée
d'un grand caractère.»
IX
LA MAISONFORT À SAINT-PÉTERSBOURG
Le jour même où Fauche-Borel quittait Mitau, le marquis de La
Maisonfort se mettait en route pour Saint-Pétersbourg. Il était
porteur d'une lettre de Saint-Priest pour le vice-chancelier
Kotschoubey, à qui elle le présentait en ces termes: «M. le marquis de
La Maisonfort est sujet du roi. Il était officier de dragons sous
l'ancien régime de France. Il a perdu par l'émigration son état et sa
fortune personnelle. Votre Excellence lui trouvera des moyens et du
talent, et il est plus à même que personne de rendre bon compte de
cette affaire.» Dans la même lettre étaient rappelés les anciens
services rendus au parti du roi par Fauche-Borel, ainsi que «ses
grands sacrifices de temps et d'argent». La Maisonfort n'était pas
seulement chargé d'exposer à Paul Ier la négociation Barras. Au moment
où il allait recommencer la guerre, le roi, de plus en plus impatient
d'être associé aux événements qui se préparaient, avait voulu que son
agent sollicitât du tsar la reconnaissance formelle de ses droits,
que, depuis si longtemps, il réclamait des puissances.
Reçu par Kotschoubey, La Maisonfort n'eut qu'à se louer de sa
courtoisie. Le vice-chancelier était chargé de l'entendre; il devait
porter ensuite ses confidences à l'Empereur. La Maisonfort aurait
voulu être admis à les faire lui-même à Paul Ier; mais, avant de lui
accorder une audience, le tsar désirait connaître par le détail
l'objet de sa mission. Il n'y avait qu'à se conformer à ces ordres. La
Maisonfort se résigna. C'était vers le 15 mai. Ce premier entretien
fut consacré à l'examen de ce qui s'était passé entre Fauche-Borel,
David Monnier, Pichegru et La Maisonfort, ainsi que des diverses
résolutions du roi. Le négociateur communiqua les lettres patentes
rédigées par Louis XVIII. Il aborda la question qui dominait toutes
les autres, en exprimant l'espoir que le souverain russe s'entendrait
avec le cabinet de Londres, mis au courant de «l'affaire», pour
procurer au roi les sommes demandées par Barras et ses agents: dix
millions de livres tournois pour lui; deux millions pour ses
coopérateurs; quinze cent mille francs à lui verser par avance sur les
frais du mouvement à faire dans Paris; trois cent mille francs pour
Bottot et quinze cents ou deux mille louis pour ce pauvre David
Monnier qui, depuis huit mois, «avait suspendu les fonctions de son
état» afin de se consacrer entièrement à la négociation, et qui
réclamait à grands cris un acompte de onze cents louis, «pour lui
disposer tous les entours du directeur.»
La Maisonfort ajouta qu'il était disposé, «bien qu'il eût préféré le
voir en d'autres mains, à accepter l'emploi délicat de distribuer ces
sommes,» à s'en déclarer responsable, à en justifier l'emploi, «en
donnant pour garantie la bienveillance précieuse des deux souverains
et la fortune déjà acquise, qu'il devait aux bontés du duc de
Brunswick.» Il demanda encore un passeport pour sortir de Russie, soit
par mer, soit par terre, des lettres de crédit sur Hambourg ou sur
Londres, des recommandations propres à lui procurer l'entière
confiance du comte de Woronzof en Angleterre, et du général Korsakof
en Suisse. Aussitôt qu'il aurait été fait droit à ses demandes, il
partirait pour Hambourg et pour Essen, en Westphalie, où devaient se
réunir à lui David Monnier, revenu de Paris, Fauche-Borel, revenu de
Londres, et Pichegru, qui ferait alors passer à Barras le plan dont il
s'occupait «pour la suspension de tous les généraux suspects et la
réorganisation de l'armée». L'exécution de ce plan devait être assurée
ainsi à la fin d'août. «David Monnier a toujours dit qu'il considérait
le commencement de septembre comme l'époque la plus favorable.» À ce
moment, le roi serait arrivé au quartier général de Korsakof, où
Pichegru le rejoindrait. Au signal donné par Barras, il entrerait en
France par la Franche-Comté, à la tête des armées russes, et
marcherait sur Paris.
Kotschoubey écouta sans sourciller ce chef-d'oeuvre de haute
mystification. Il en fit part à ses collègues et en entretint
l'Empereur. Bien que la réponse définitive qu'emporta La Maisonfort
soit pour démontrer que la cour de Russie ne partageait pas sa foi
dans l'intrigue dont il était dupe ou complice, ses assurances
parurent assez plausibles pour être étudiées. Paul Ier s'intéressa à
ce fantastique projet. Il voulut en entendre l'exposé de la bouche de
La Maisonfort. Il le manda, le 18 mai, à Paulowski. La Maisonfort
redit sa chanson avec sa maestria ordinaire. Le souverain l'écouta
complaisamment. Puis, avant de répondre, il fut d'avis que l'air, pour
mieux être apprécié, méritait d'être écrit. Il demanda un mémoire
explicatif. La Maisonfort en rédigea deux, qu'il remit trois jours
après au vice-chancelier, en les faisant appuyer par Panin, qui venait
d'arriver à Saint-Pétersbourg.
Depuis qu'à Berlin il s'était fait le protecteur de «l'affaire», Panin
était sous le charme ou feignait de l'être. La Maisonfort s'attacha à
exciter son zèle, en lui communiquant des lettres de David Monnier
qu'il avait trouvées chez lui à son retour de Paulowski: «Je vous
avoue que ces lettres venant de l'agent dont je suis sûr, elles me
comblent de joie... On attend avec impatience à Paris des nouvelles de
ma négociation, et on y est prêt à tout... J'engage ma tête à présent
que, sérieusement, on nous sert, et à Paris, et en Italie même...
David Monnier insiste pour une somme à disposer dès ce moment. Ce
galant homme a fait deux voyages bien pénibles; il vient d'éprouver
une maladie cruelle. Je crois qu'il serait sage et très sage qu'on me
laissât disposer, moi ou tout autre, d'un crédit, à charge de rendre
compte.»
Le premier des mémoires rédigés par La Maisonfort avait trait
uniquement aux moyens considérés comme nécessaires pour assurer
l'exécution du plan. L'auteur ne faisait qu'y répéter ce qu'il avait
dit au tsar et à ses ministres, sans négliger d'insister sur les
avances d'argent à faire immédiatement à David Monnier. Dans le
second, il plaidait longuement l'obligation qui s'imposait aux
puissances alliées, de procéder avant tout à la reconnaissance du roi
de France. Après avoir passé en revue les forces de la coalition et
établi qu'elle ne pouvait manquer d'être victorieuse, il ajoutait:
«On ne peut se dissimuler cependant que l'issue de la guerre prête à
se rallumer et plus encore son utilité pour l'Europe dépendront
principalement de ses principes et de son but. La nation française est
puissante et belliqueuse; ses victoires l'ont remplie d'un indomptable
orgueil. Une fatale expérience l'a instruite à regarder l'anarchie
comme le pire de tous les maux, et la tyrannie qui l'opprime lui
paraîtrait encore préférable à une domination étrangère. Si elle
regarde les princes coalisés comme des ambitieux qui viennent chercher
des conquêtes, ou comme de perfides protecteurs qui ne veulent la
délivrer de l'oppression que pour la jeter dans de nouveaux désordres,
elle s'armera contre eux tout entière par la nécessité de défendre ses
foyers menacés ou de prévenir des maux plus grands que ceux qu'elle
endure, et un tel peuple uni, animé par un tel motif, ne serait pas
facile à subjuguer.»