À ce moment, la coalition semblait, quoique déjà en armes, condamnée

avant de s'être constituée, quand, tout à coup, la rupture des

négociations de Rastadt venait en précipiter la formation, jeter

l'Autriche dans la formidable alliance qui comprenait déjà la Russie,

l'Angleterre, la Turquie[68], le roi de Naples et le Piémont.

Maintenant la guerre était inévitable. Les troupes russes, commandées

par Souvarof et Korsakof, se dirigeaient vers l'Italie et la Suisse,

où les attendait l'archiduc Charles. L'Angleterre, depuis plusieurs

mois, entretenait dans les cantons helvétiques une ardente excitation

contre les Français. Elle y renvoyait cet habile et intrigant Wickham

pour tirer parti des efforts déjà tentés, et seconder par ses

manoeuvres les plans militaires des alliés. Au mois de juin, Wickham

passait par Hambourg. Il convoquait chez Breteuil les émigrés résidant

dans cette ville, faisait partir pour la même destination que lui tous

ceux qui voulaient servir. Bientôt l'armée de Condé, par l'ordre du

tsar, se mettait en route pour aller se réunir, en Suisse, au corps

que commandait Korsakof. Sur ces entrefaites, une lettre de Dutheil

apportait à Mitau la nouvelle de l'arrivée de Pichegru en Angleterre.

Le roi, acceptant les affirmations un peu risquées de Dutheil comme

l'expression très exacte de la vérité, s'était empressé d'avertir Paul

1er de l'événement, et de lui demander des passeports pour Pichegru.

[Note 68: L'entrée de la Turquie dans la coalition ne fut pas

un des événements les moins étranges de cette époque. Le

sultan oublia ses griefs contre l'Angleterre et la Russie

pour combattre avec elles la République, dont il affecta de

traiter avec mépris les représentants.]

Puis, le 20 décembre, il dictait ce qui suit en réponse à Dutheil et à

d'Harcourt: «Le roi est résolu de conserver les emplois, grades et

soldes aux officiers républicains qui se déclareront pour son

établissement sur le trône, et le général Pichegru peut se regarder

lui-même comme lieutenant-général des armées de Sa Majesté, qui ne

désire rien davantage que d'être dans le cas de lui conférer des

récompenses plus distinguées... Le roi serait charmé du voyage du

général. Sa Majesté fera de nouveaux efforts pour lui obtenir des

passeports[69].

[Note 69: Il est piquant de rapprocher de cette lettre celle

qui avait été écrite antérieurement, le 6 décembre, à

Thauvenay, au sujet du voyage de Pichegru: «Nous serions très

embarrassés si son intention était de venir à Mitau.

L'Empereur vient de refuser au roi, pour la seconde fois, un

passeport pour le marquis de Duras, et Sa Majesté est décidée

à ne plus en demander à Sa Majesté Impériale. Peut-être ce

général pourrait-il entremettre la cour de Londres pour en

obtenir un. Mais, au total, il vaut mieux qu'il renonce à

cette course. Le roi ne peut que lui donner les assurances de

sa bienveillance, et M. le duc de Fleury a déjà cette

commission, de la part de Sa Majesté, pour Pichegru. Il

serait convenable qu'il écrivît au roi, et je suppose qu'il

s'en acquittera en arrivant sur le continent.»]

Après l'expédition de ces réponses, on avait attendu d'autres

nouvelles. Mais elles se faisaient désirer. C'était le moment où

Pichegru conférait avec le cabinet de Saint-James, se rendait presque

invisible pour les émigrés, condamnait les correspondants du roi à

garder le silence, à substituer des appréciations et des prévisions

plus ou moins fondées aux renseignements qui leur manquaient. Le roi

s'inquiétait du laconisme et de la rareté de leurs avis. Il

commençait à craindre que Pichegru ne refusât d'entrer à son service,

que l'espoir qu'en 1796, on avait édifié sur son concours, ne dût être

abandonné. Ces appréhensions ne devaient pas durer. Dans le courant du

mois de janvier 1799, les rapports des agents annonçaient

successivement les dispositions de Pichegru, ses accords avec les

Anglais, son départ pour l'Allemagne et son arrivée sur le continent.

À la même date, le gouvernement français en était également avisé. Le

4 janvier, le ministre de France à Hambourg faisait part à Talleyrand

des rumeurs qu'il avait recueillies à ce sujet; mais il les croyait

inexactes: «Toutes les recherches que j'ai pu faire sur la prétendue

arrivée de Pichegru et son passage à Hambourg, tendent à me persuader

que cette nouvelle a été inventée à plaisir par les agents anglais à

Cuxhaven.»

Le surlendemain, nouvelle lettre, signée cette fois du consul général

et mieux informée que la précédente: «Je m'empresse de vous instruire

que le débarquement de Pichegru à Cuxhaven vient de m'être confirmé.

Cependant je n'ai que des données vagues sur l'objet de sa mission, et

suis fondé à croire qu'il n'a pas pris la route de Berlin, parce que

l'on m'assure maintenant qu'il a pris celle de Brême. S'il en est

ainsi, rien de plus vraisemblable que sa destination pour le Brabant.

On m'assure, d'un autre côté, qu'il est venu à Hambourg, et qu'il loge

en ce moment à Altona... Cette assertion me paraît d'autant plus digne

d'attention qu'aucun républicain ne révoque en doute les intrigues qui

se tiennent chez la princesse de Lorraine à Altona.»

C'est la princesse de Vaudémont qu'on désigne ainsi. Le 22 janvier, un

rapport secret envoyé à Paris signale sa maison «comme un dangereux

centre d'émigrés». Puis le rédacteur ajoute: «On ne sait si Pichegru y

est allé, mais il est allé voir La Fayette à Ploen, dans le Holstein,

ou Dumouriez dans le Schleswig. Quoique divers de principes, La

Fayette et Dumouriez sont d'accord contre le gouvernement

français[70].»

[Note 70: Les agents français n'étaient pas toujours aussi

bien informés. Les notes de police, surtout, témoignent de

l'ignorance de leurs auteurs. M. de Thauvenay est qualifié

«un nommé Thouvenay»; le duc d'Havré, «un duc d'Avrai, qui

était en Angleterre ce qu'on appelle un chef d'émigrés.»]

Bien qu'ils laissent planer une certaine obscurité sur les faits et

gestes de Pichegru à son arrivée sur le continent, les documents

permettent de rectifier ou de compléter les informations envoyées à

Paris. Pichegru avait débarqué à Cuxhaven le 24 décembre. Tout

autorise à supposer que son intention n'était pas de se rendre à

Hambourg, où sa présence ne pouvait rester longtemps ignorée. Mais, à

Cuxhaven, il trouva Fauche-Borel qui l'attendait en compagnie de La

Maisonfort. Il se laissa convaincre de la nécessité de conférer avec

le duc de Fleury. Après une courte excursion dans le duché de

Brunswick, où il alla porter ses hommages au prince régnant, il vint à

Altona et à Hambourg.

Le duc de Fleury, envoyé à Hambourg pour y suivre l'affaire Barras,

était en outre chargé d'offrir à Pichegru les assurances

bienveillantes de Louis XVIII. Il s'acquitta de ce devoir avec la

courtoisie qu'on pouvait attendre de son éducation, et le respectueux

enthousiasme qu'un jeune homme devait ressentir en présence d'un

glorieux soldat. Sa démarche fut d'abord froidement accueillie. Quand

il interrogea Pichegru sur les motifs de son voyage et sur l'objet de

sa mission, le général ne répondit qu'avec une réserve blessante[71].

Le duc de Fleury s'en offensa; il envoya ses plaintes à Mitau. Mais,

lorsque revint la réponse, Pichegru s'était déjà humanisé, grâce à

l'intervention de La Maisonfort, et prêté à divers entretiens avec

ceux qui lui parlaient au nom du roi.

[Note 71: «On ne saurait être plus étonné que nous l'avons

été de la froideur du général Pichegru envers M. de Fleury,

et nous nous épuisons en vaines conjectures sur les motifs

qu'il a pu avoir dans cette conduite si différente de tout ce

que nous avions lieu d'attendre de lui d'après ce qu'on nous

avait mandé de Londres. Peut-être la jeunesse de M. le duc

l'aura mis en réserve. Nous espérons qu'après avoir eu la

preuve de la confiance que le roi lui accorde, le général

aura été plus ouvert avec lui. Il serait incroyable qu'il

nous laissât ignorer la marche et les vues de l'Angleterre

sur lui.» (Saint-Priest à Thauvenay, 13 janvier 1799.)]

L'affaire Barras en faisait seule, il est vrai, tous les frais. C'est

en vain que Fleury et Thauvenay essayaient d'arracher à Pichegru

quelque chose des instructions qu'il avait reçues du cabinet de

Saint-James. Ils s'étonnaient de son silence sans comprendre que,

s'il ne parlait pas, c'est qu'il n'avait rien à dire et que, ses

instructions ne prescrivant rien, ne précisant rien, il ne savait que

faire, dominé déjà par la crainte de ne pouvoir s'employer. C'est

cette crainte qui le jetait dans l'intrigue Barras contre le gré du

roi[72]; durant de longs mois, elle allait le faire errer, sans but et

sans utilité, à travers l'Allemagne et la Suisse, dupe des illusions

des uns, de la mauvaise foi des autres, empêtré dans sa trahison

qu'attendait le plus piteux avortement.

[Note 72: Le 27 janvier 1799, Saint-Priest écrivait à

Thauvenay: «L'imprudence d'amener Pichegru à Hambourg a eu le

succès qu'on en pouvait attendre. Comme on nous avait mandé

qu'un commissaire anglais devait le joindre, nous avons cru

que le général venait au-devant de lui. Mais nos lettres de

Londres, si retardées, ne font aucune mention de ce

commissaire, et il nous reste à plein le chagrin que Pichegru

ait cédé à l'extravagance de La Maisonfort. Nous savons à

présent que ce général n'a point de mission précise et va

seulement tâter le terrain. Je ne vois pas pourquoi il n'y

procéderait pas tout de suite, au lieu d'aller de nouveau à

Brunswick avec le projet d'en revenir pour l'affaire Monnier.

Si elle a lieu, sa présence peut y nuire plutôt qu'y

servir.»]

À Hambourg, diverses conférences eurent lieu chez Thauvenay, entre

Pichegru, le duc de Fleury, La Maisonfort et Fauche-Borel. Mais, en

l'absence de David Monnier, elles ne pouvaient produire des

résolutions immédiates. Elles ne firent que mettre en jeu les

rivalités naissantes. Les négociateurs s'observaient. Ils attendaient

avec impatience l'envoyé de Barras, pour lui communiquer les lettres

patentes du roi et arrêter définitivement avec lui les bases de la

soumission du tout-puissant directeur. Bientôt lassé d'une attente

vaine, Pichegru, que dissimulait mal, parmi la société de Hambourg, le

nom d'emprunt qu'il s'était donné,--il se faisait appeler le capitaine

Pictet,--et qui craignait d'être reconnu par les espions du

Directoire, alla s'installer à Zella, petite bourgade de la

principauté de Saxe-Gotha[73]. Quant à La Maisonfort, sans prendre

l'avis de ses collaborateurs, il poussa une pointe sur Berlin.

[Note 73: On peut croire qu'il céda aussi aux conseils de

Thauvenay, à qui Saint-Priest disait le 12 novembre: «Le roi

est de votre avis d'éloigner d'Hambourg le général Pichegru.

Il y serait bientôt dépisté et entouré d'espions même au

risque de sa vie.»]

Dès le moment où l'affaire était arrivée entre ses mains, il avait

pensé qu'elle ne pouvait réussir qu'avec l'appui du tsar; que de ce

prince seul, on obtiendrait les garanties et les fonds exigés par

David Monnier. Il prenait sur lui d'aller tout confier au comte de

Panin, ambassadeur de Russie en Prusse. Quand il revint, plein

d'espoir dans les dispositions manifestées par ce diplomate,

Fauche-Borel, obéissant aux mêmes préoccupations que son associé,

avait tout raconté à M. de Mourawief, ministre russe à Hambourg et ami

personnel de Thauvenay. Ces indiscrétions, bientôt connues du duc de

Fleury et du roi, furent très sévèrement appréciées à Mitau.

Sous la date des 10, 17 et 27 janvier, la correspondance de

Saint-Priest contient la preuve du mécontentement causé au roi par la

légèreté des négociateurs. On blâme la démarche faite auprès de

Mourawief. «Il en rendra compte à sa cour, où tout ce qui regarde

Mitau est si observé qu'il en résulte des inquiétudes journalières

très importunes... Rien n'est assurément plus étrange que la conduite

de Louis Fauche et de La Maisonfort dans l'affaire dont ils se mêlent.

Les confidences se sont sûrement fort étendues, et c'en est assez pour

ruiner l'édifice, s'il existe réellement. Notre confiance en eux

diminue à chaque courrier, et nous n'attendons rien de bon à cet

égard. Mais on peut regretter d'avoir donné quelque crédit à d'assez

plausibles apparences... Quant au comte de Panin, il a donné à La

Maisonfort trop d'accès. Il en a rendu compte à l'Empereur, qui semble

avoir fait quelques fonds sur des assertions aussi vagues. Au reste,

tout cela tombera de soi-même, et il nous paraît inutile de revenir

sur cet article vis-à-vis le comte de Panin.»

On devine, au ton de ces lettres, que la cour de Mitau s'était

découragée aussi vite qu'elle avait pris feu. Son découragement tenait

à ce que le duc de Fleury ne parlait de David Monnier que pour se

lamenter sur son absence et ses retards. Il semble donc assez naturel

que Saint-Priest écrivît: «Je n'ai rien à ajouter relativement à

Monnier. Nos espérances sur cette affaire sont tellement affaiblies

que nous serions plus étonnés de la voir réussir qu'échouer.»

Ces dispositions toutefois étaient prématurées. Bientôt elles se

modifièrent; car, peu de jours après les avoir manifestées, on apprit

le retour de l'agent de Barras. Il était arrivé à Hambourg,

rapportant des réponses encourageantes et l'assurance que Barras

n'attendait pour agir que l'acte de sûreté et d'indemnité. Il ne

restait aux négociateurs qu'à se procurer les ressources jugées

indispensables à la mise en train de l'affaire.

La Maisonfort et Fauche-Borel conduisirent Monnier dans la retraite où

vivait Pichegru. Le général, en écoutant l'envoyé de Barras, ne douta

pas de la véracité de ses propos. Quoiqu'il pensât que Barras ne

saurait faire assez de bien «pour réparer tout le mal qu'il avait

fait», il se déclara prêt à le seconder. Se ralliant aux vues de La

Maisonfort et de Fauche-Borel, il reconnut que de Paul Ier seul on

pouvait espérer les moyens financiers, et qu'en conséquence, l'un

d'eux devait se rendre à Saint-Pétersbourg, en passant par Mitau, pour

les solliciter. La Maisonfort réclama spontanément l'honneur de cette

mission. Mais, Fauche-Borel l'ayant revendiquée pour lui, David

Monnier intervint à son tour pour établir qu'il y avait des droits

égaux. De ce débat, résulta la résolution prise par les trois associés

d'aller porter leur commun désir aux pieds du roi et prendre ses

ordres. Ils revinrent ensemble à Hambourg, afin de la communiquer au

duc de Fleury.

Le brillant gentilhomme, que la démarche annoncée menaçait de

déposséder du rôle qu'il tenait de la confiance royale, protesta. Il

fallut l'énergie déployée par La Maisonfort et Fauche-Borel pour qu'il

s'engageât à ne pas entraver leur voyage. Mais, en ce qui touchait

David Monnier, il refusa d'y consentir. Tout dans le personnage était

pour lui déplaire, et surtout sa tendance «à grappiller les petites

sommes». Cette tendance, déjà révélée lors du premier voyage de David

Monnier, venait de se manifester encore par une demande de trente-cinq

louis, formulée au début de son premier entretien avec le représentant

du roi. Trente-cinq louis, lorsqu'il s'agissait de si grands intérêts!

De telles sollicitations n'étaient-elles pas, ainsi que l'écrivait

Saint-Priest, «pour détruire toute confiance?» La confiance était

ébranlée, en effet: «S'il faut avancer plus de cinq à six cents louis,

il vaut mieux abandonner la chose.» Le duc de Fleury avait en outre

entrevu que David Monnier, qu'il s'obstinait à considérer comme le

fondé de pouvoirs de Barras auprès du roi, cherchait à se faire

déléguer les pouvoirs du roi pour le représenter auprès de Barras.

La querelle dura jusqu'au mois de mars, accentuant des rivalités et

des ambitions propres à «ruiner l'édifice». Enfin, le duc de Fleury

ayant formellement déclaré qu'il userait de toute son influence sur

Panin et Mourawief pour empêcher qu'un passeport à destination de

Russie fût délivré à David Monnier, ce dernier se résigna. Mais il

écrivit au roi pour lui exposer le différend, pour le supplier de

confier à La Maisonfort le soin d'aller soumettre le projet à

l'Empereur Paul. «Il est autant que moi l'homme nécessaire à

l'opération. Sa discrétion extrême, sa modestie l'ont empêché de vous

demander des pouvoirs. L'intérêt de Votre Majesté m'oblige de vous

supplier de les lui accorder. Non, sire, ne chargez point de vos

volontés auprès de moi des hommes qui ne m'entendent pas... Cet ami

n'a comme moi d'autre désir que de mériter sa place dans sa propre

estime et de fuir le champ de l'intrigue.»

Cette lettre, dictée par La Maisonfort à David Monnier, fut, à l'insu

du duc de Fleury, confiée à Panin. Mais, avant même de l'expédier à

Mitau, l'ambassadeur, à qui les trois complices, assistés de Pichegru,

allèrent exposer leurs vues, s'était intéressé à l'affaire. À l'issue

d'un entretien qu'ils eurent avec lui et auquel fut admis le général

anglais Stamfort, qui se trouvait à Berlin, Panin prit sur lui de

délivrer des passeports à La Maisonfort et à Fauche-Borel, en même

temps qu'il adressait au tsar un rapport explicatif.

À peu de jours de là, ils se mettaient en route pour Mitau,

accompagnés du duc de Fleury. Hors d'état de s'opposer à leur départ,

il s'était décidé à se joindre à eux. David Monnier avait promis

d'attendre à Hambourg les lettres patentes revues et approuvées par le

roi. Quant à Pichegru, il regagna sa retraite de Zella, où les avis de

ses associés devaient le tenir au courant de la marche de la

négociation qui allait s'ouvrir avec la cour de Russie.

VIII

LA MISSION DU COMTE D'AVARAY

Paul Ier s'était jeté avec enthousiasme dans cette guerre contre la

France. Pour y imprimer une impulsion plus énergique, il rappelait à

sa cour le feld-maréchal Souvarof, tenu en disgrâce depuis la mort de

Catherine. Il lui confiait le commandement suprême de ses armées, lui

donnait l'ordre de se rendre en Italie, d'y opérer sa jonction avec

les troupes autrichiennes commandées par Mélas, et, après en avoir

chassé les Français, de se porter en Suisse, où il se réunirait à

Korsakof, pour de là entrer en France par la Franche-Comté.

De nouveau, Louis XVIII se flattait de la certitude qu'il touchait au

terme de ses maux. Le désir de jouer un grand rôle se fortifiait dans

son coeur. Quelque inquiétude qu'il éprouvât, en constatant que les

énergiques décisions prises par Paul Ier l'avaient été à son insu, il

ne pouvait croire qu'elles seraient exécutées, sans qu'il fût appelé à

participer à leur exécution.

Dans sa pensée, pour assurer en France un favorable accueil aux armées

alliées, il importait qu'elles y fussent précédées d'une déclaration

des puissances, portant qu'elles répudiaient toute idée de conquête et

ne faisaient la guerre qu'à l'effet de rétablir le roi sur son trône.

Cette déclaration devait être appuyée par sa présence, par celle de

son drapeau à l'avant-garde de la coalition. À défaut de lui, un

prince de son sang devait le représenter. Il souhaitait encore qu'au

préalable, ses agents dans les capitales de l'étranger fussent

couverts par la protection des ambassadeurs et ministres de Russie,

afin qu'il ne pût exister aucun doute sur les vues du tsar. Comme il

semblait nécessaire que l'entrée des alliés sur le territoire français

fût facilitée par les insurrections de l'intérieur, le roi était

d'avis que les cabinets formant la coalition devaient accorder un

concours effectif aux tentatives des royalistes sur tous les points où

elles se produiraient et particulièrement en Vendée. Enfin, comme

suprême manifestation de la protection accordée par l'Empereur de

Russie à la maison de France, le roi voulait que le mariage de la

fille de Louis XVI avec le duc d'Angoulême fût célébré au moment même

où éclaterait la guerre, et que la nouvelle en fût répandue en France

par les soins des alliés.

Ces idées, loin d'être nouvelles, s'étaient déjà produites sous des

formes diverses. Les circonstances contraires avaient empêché qu'il y

fût donné suite. Elles reprenaient maintenant leur importance. La

résolution du tsar leur donnait une pressante actualité. Mais, pour

les exposer utilement à Saint-Pétersbourg, la correspondance était

insuffisante. Elles ne pouvaient être exposées et défendues que par un

personnage étroitement associé à la pensée du roi, Saint-Priest ou

d'Avaray.

Saint-Priest, rebuté par les déceptions de son précédent voyage,

refusa-t-il de se rendre à Saint-Pétersbourg? Allégua-t-il qu'après

trois missions remplies par lui près de la cour de Russie, il avait le

droit d'en décliner une quatrième? Est-ce d'Avaray, au contraire, qui,

redoutant l'insuffisance du crédit de Saint-Priest et confiant dans

ses propres talents, demanda la préférence au roi toujours empressé à

lui fournir l'occasion de se distinguer? C'est ce que le silence des

documents ne permet pas de préciser. Ce qu'ils établissent, c'est que

d'Avaray partit le 11 février, accompagné de l'abbé de La Marre,

accidentellement à Mitau. En présentant son favori au tsar dans une

lettre autographe qui le qualifiait «comte d'Avaray, maréchal de camp,

capitaine de mes gardes», le roi disait: «C'est lui qui m'a tiré de

captivité, et depuis ce temps, il n'a cessé, par son zèle et ses

autres bonnes qualités, de justifier l'amitié et la confiance que je

lui porte.»

Après la brutale expulsion qui, au commencement de 1801, par l'hiver

le plus rigoureux, jeta hors de Russie la famille royale réfugiée à

Mitau, il n'est pas dans l'histoire de l'émigration d'épisode plus

lamentable que ce voyage de d'Avaray. La correspondance permet d'en

suivre jour par jour les humiliantes péripéties.

Le 16 février, d'Avaray, arrivé à Saint-Pétersbourg, se présente chez

le comte Rostopchine, ministre des affaires étrangères, chez le prince

Kotschoubey, vice-chancelier. Il n'est reçu ni chez l'un ni chez

l'autre. À tous deux, il laisse un billet. «Le comte d'Avaray,

capitaine des gardes de Sa Majesté très chrétienne, est venu pour

avoir l'honneur de présenter son respect à M. de Kotschoubey. Il est

porteur d'une lettre du roi son maître pour Sa Majesté Impériale et

attend les ordres qu'elle daignera lui faire donner hôtel de Grodno.

Samedi 5/16 février.» Billet analogue laissé chez Rostopchine.

Kotschoubey ne répond pas. Rostopchine répond le lendemain. «Il le

prie de vouloir bien remettre la lettre dont il est le porteur à Mgr

le chancelier prince de Bezborodko. Sa Majesté Impériale l'Empereur ne

tardera pas à donner ses ordres relativement à la présentation de M.

le comte d'Avaray.» Quand d'Avaray se rend chez le chancelier, il est

froidement accueilli. Bezborodko reçoit la lettre du roi «Très

Chrétien», promet de la remettre à l'Empereur, mais ne prononce pas un

mot qui puisse donner au pauvre ambassadeur un encouragement ou une

espérance.

D'Avaray revient mélancoliquement «à son auberge». On l'y oublie

pendant cinq jours. La cour est tout entière aux préparatifs des fêtes

qui vont être données à l'occasion du mariage de l'archiduc Joseph

d'Autriche avec une fille du tsar. Ce jeune prince est arrivé à

Pétersbourg, sous le nom de comte de Burgau. Avec sa soeur, dite

comtesse de Rombeck, il est descendu chez l'ambassadeur autrichien, M.

de Cobenzl. Entre le palais impérial et l'hôtel de l'ambassade, ce ne

sont qu'allées et venues, échanges de visites, réceptions et dîners.

Dans ce joyeux mouvement, personne ne songe à d'Avaray. Il n'ose

quitter sa chambre; il s'y morfond, ne connaissant à Saint-Pétersbourg

que quelques rares Français. La Ferté, qui vient le voir, cherche

vainement à le rassurer, à calmer les susceptibilités d'une vanité

froissée.

Le 21 février, l'envoyé du roi se décide à se rappeler au souvenir de

Rostopchine. Il écrit une lettre bien humble, dont tous les termes

sont pesés. Il se met avec confiance sous la protection du ministre,

lui parle avec émotion de son malheureux maître. Rostopchine se laisse

toucher. Il envoie le même jour un avis officiel, portant que

d'Avaray sera reçu par l'Empereur le dimanche suivant. Il y joint un

mot de sa main: «Vous ne pouvez pas douter, Monsieur le comte, ni de

l'intérêt de Sa Majesté Impériale pour tout ce qui regarde le roi

votre maître, ni du plaisir qu'il aura de vous voir dimanche. Sa

Majesté l'Empereur désire que vous demandiez une heure à M. le

chancelier pour converser avec lui et lui exposer l'objet de votre

mission, qui doit être d'une très grande importance dans un moment où

les affaires prennent une tournure qui semble mettre une fin heureuse

aux malheurs de la France.»

Ce langage rend confiance à d'Avaray. Le dimanche, il se rend au

palais impérial. À peine distingué au milieu des courtisans, il est

présenté à l'Empereur par le chancelier. Il a préparé le discours

qu'il compte tenir; il n'a pas le temps de le prononcer. Paul Ier lui

adresse un compliment flatteur; par un retour sur l'époque où d'Avaray

contribua à faire sortir de Paris le comte de Provence, il rend

hommage à sa fidélité; puis il s'éloigne avant que d'Avaray ait pu

placer un mot. Sa physionomie a-t-elle déplu au tout-puissant et

bizarre monarque? On ne sait; mais il ne sera plus admis en sa

présence; c'est avec le chancelier qu'il lui est enjoint de conférer.

À l'exception du chancelier, aucun personnage de la cour ne le

recevra. Bezborodko lui-même ne lui accordera que deux audiences.

C'est au moyen de notes envoyées par d'Avaray, auxquelles il est

rarement répondu, que la négociation se poursuit.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 26 / 41 段