Pichegru avait pressenti cette intention; il était parti sans en être

alarmé. Il espérait la dissiper par la suite. Willot commença par

concevoir une espérance analogue. Il abandonna même l'idée de la

reconnaissance du roi, qu'il avait d'abord défendue. Mais, sous cette

réserve, il s'attacha à réfuter les raisons à l'aide desquelles on

essayait de justifier l'ajournement de ses projets. Il croyait qu'on

pouvait réussir par une entreprise subite et hardie. Peut-être même y

avait-il quelque exagération dans l'ardeur avec laquelle il défendait

sa conviction, essayait de la faire partager. «Ses paroles et ses

actes, a dit un de ses contemporains, prenaient trop l'empreinte de

ses espérances[61].» Ses efforts furent vains. Le cabinet britannique

ne voulait utiliser ses services qu'avec l'agrément du cabinet de

Vienne, en quelque sorte sous sa surveillance.

[Note 61: Mémoires de Vaublanc.]

On s'était montré plus empressé quand il s'agissait de confier une

mission à Pichegru. Mais cette mission, par son caractère vague,

s'accordait avec les vues du gouvernement anglais: il pouvait

l'entraver, l'arrêter à son gré; il en tenait tous les fils et en

restait maître. Il n'avait donc pas hésité à laisser partir Pichegru.

Celle que sollicitait Willot reposait sur des bases plus précises, se

présentait dans des conditions plus nettes. Après y avoir adhéré, on

serait engagé, et peut-être au delà de ce qu'on voulait. C'est pour

cela qu'on ajournait l'exécution des plans proposés par ce général.

Bientôt, lassé de l'inutilité de ses tentatives, il dut se résigner à

attendre le bon vouloir de l'Angleterre. Il alla s'installer à Barnes,

près de Londres. Il y demeura, dévoré par l'impatience, suivant d'un

oeil anxieux les événements qui troublaient l'Europe. Les calculs de

l'Angleterre devaient l'y retenir plusieurs mois. En juillet 1799, il

s'y trouvait encore, pendant que le comte d'Artois, secondé par

d'Harcourt, Cazalès et Dutheil, s'efforçait d'amener le cabinet Pitt

aux solutions qu'il considérait comme seules conformes aux intérêts de

sa maison.

VI

DUMOURIEZ ROYALISTE

Tandis que Pichegru commençait ses pérégrinations à travers

l'Allemagne et la Suisse, tandis que Willot rongeait son frein, un

nouveau personnage entrait en scène, résolu à embrasser le parti du

roi. C'était le général Dumouriez.

Il y avait déjà quatre ans que Dumouriez vivait en proscrit, la

Convention ayant mis sa tête à prix et le Directoire ayant maintenu ce

rigoureux arrêt. Après d'innombrables pérégrinations, réfugié tour à

tour en Allemagne, en Belgique, en Suisse, dans les États de Venise,

chassé successivement de ces asiles par les victoires des armées

françaises, il n'avait trouvé de sécurité qu'aux portes de Hambourg, à

Altona dans le Holstein, possession danoise dont était gouverneur le

prince Charles de Hesse[62]. Ce brillant soldat, généralissime des

armées de Danemark, s'était fait l'ami de Dumouriez. Les premières

avances vinrent de lui. Il avertit Dumouriez qu'un émigré, nommé

Lansac, avait pris l'engagement de l'assassiner. Cet avertissement

causa à Dumouriez la plus vive émotion. Il voulut d'abord être initié

aux origines de ce complot, en connaître et en faire punir les

auteurs. Puis, sur le conseil du prince, il y renonça. Mais il demeura

reconnaissant de la sollicitude dont il avait été l'objet. Sa

reconnaissance engendra une amitié qui fut bientôt partagée. Il

persuada au prince que le Schleswig et le Holstein était remplis

d'agents du Directoire qui cherchaient à révolutionner ces provinces.

Il entreprit même de faire surveiller, à Hambourg et à Altona, les

représentants du gouvernement français, lesquels en furent prévenus

par les magistrats d'Altona. Le prince avait donné à Dumouriez, avec

une pension de deux mille livres, une maison toute meublée à Altona,

où le proscrit s'était installé, suivi dans cet exil par une femme

depuis longtemps attachée à sa vie, dont les malheurs n'avaient pas

ébranlé l'affection[63]. Plus que jamais, il caressait le projet de

prendre place parmi les royalistes.

[Note 62: Les détails qui suivent sont tirés de la

correspondance du prince de Hesse avec son neveu, le prince

régent du Danemark, communiquée par la direction des Archives

danoises.]

[Note 63: Mme de Bauvert, soeur de Rivarol, réfugié lui-même

à Hambourg. Dumouriez était marié. Il avait épousé une de ses

cousines. Pendant quinze ans, le ménage vécut uni. En 1789,

Mme Dumouriez découvrit que son mari la trompait. Après

d'inutiles efforts pour le ramener, elle se réfugia dans un

couvent à Coutances. Les lettres pleines de reproches et de

plaintes, qu'elle lui adressait, existent aux Archives

nationales.]

Ce projet datait de loin, avait dicté sa conduite antérieure. En 1795,

il osait, à la veille des élections, en faire publiquement l'aveu. Il

s'était adressé aux assemblées primaires pour expliquer l'adhésion que

déjà il songeait à donner à la cause royale. Mais, comme s'il eût

redouté que sa conversion, rapprochée des opinions qu'il avait naguère

professées, ne fût pas comprise, il prenait soin de la justifier en

indiquant, dans sa proclamation, à quelles conditions il se donnerait

au prétendant. «S'il avait le malheur, disait-il, de croire pouvoir se

faire roi par la force des armes ou par le secours des puissances

étrangères, je le regarderais comme l'ennemi de sa patrie. Son seul

titre, pour monter sur le trône de ses pères, est la volonté de la

nation, qui l'y appellera.»

Cette théorie de la souveraineté du peuple, encore dans l'enfance,

n'était pas faite pour disposer les émigrés à abdiquer leurs vieilles

haines envers Dumouriez, inspirées par son passé politique, ses

victoires sur la coalition, et, en dernier lieu, par ce qu'on savait

de son attachement à la famille d'Orléans. Ils l'accusaient même de

travailler pour elle, de vouloir substituer un prince de cette maison

au légitime héritier de la branche aînée. Mais ces accusations

n'étaient pas fondées. Dès ce moment, au contraire, Dumouriez avait

mérité la reconnaissance des émigrés.

Si, par quelques-uns de ses écrits, il avait, en de rares

circonstances, protesté contre l'intervention de l'étranger dans les

affaires de France, en fait, il s'était assez vite et assez résolument

résigné à cette intervention pour la provoquer et l'encourager. La

journée du dix-huit fructidor activa l'accentuation de ses sentiments;

l'influence du prince de Hesse lui apprit comment il devait les

manifester. Un voyage que, durant l'été de 1798, il fit à Copenhague,

dissipa toutes ses hésitations. De ses entretiens avec son protecteur,

sortit le plan qu'il faut maintenant exposer.

Jusqu'à ce moment, entre la France et la coalition, le gouvernement

danois était resté neutre. Cette neutralité créait au Danemark une

situation périlleuse. Si, d'une part, elle ne suffisait pas à le

protéger contre une invasion française, d'autre part elle excitait

contre lui les défiances des alliés. C'était un grave danger dont

Dumouriez, dès qu'il se sentit maître de la confiance du prince de

Hesse, sut habilement tirer parti. À son avis, le Danemark ne pouvait

s'y dérober qu'en entrant dans la coalition. Ce danger, le prince ne

le contestait pas. Mais, tout en reconnaissant les avantages que

trouverait à intervenir son gouvernement, il s'attachait à chercher

les moyens de réaliser l'intervention sans compromettre la neutralité.

--Nous ne pouvons intervenir que pour pratiquer la paix, disait-il.

Mais cette paix ne sera durable que si elle est conclue avec un autre

gouvernement que le gouvernement actuel. Or, le changement que nous

désirons n'est possible que si les Français qui le désirent sont

assurés d'être appuyés, au moment voulu, par un corps de neutres. Ce

corps de neutres lui-même devrait être soutenu par les alliés. Il

pourrait prendre alors l'initiative des propositions de paix,

lesquelles seraient les suivantes: 1º intégrité de l'ancien territoire

français; 2º démission du Directoire et nomination d'un conseil

provisoire; 3º réunion des assemblées primaires pour élire de

nouveaux représentants.

Comme conséquence de ces vues, le prince de Hesse estimait que le

Danemark était en état de former ce corps de neutres. Lorsque, pour la

première fois, il examina cette hypothèse avec Dumouriez, c'était au

mois de juillet 1798, dans son château de Louisenland, où il avait

invité le général à déjeuner. Ils cherchèrent ensemble par quel côté

le corps de neutres pourrait entrer en France. Dumouriez avait

commandé à Cherbourg. La côte normande lui était familière. Il voulut

démontrer que, par là, le débarquement serait facile. Avec un crayon,

il dessina le profil de l'île Saint-Marceau et de la presqu'île du

Cotentin.

--Pardieu! s'écria le prince Charles de Hesse, après avoir embrassé

d'un coup d'oeil le dessin, si j'étais le ministre Pitt, au lieu

d'attendre la descente de l'armée française en Angleterre, j'irais,

avec cent mille hommes, m'emparer de cette presqu'île, ayant les deux

flancs appuyés sur les îles des deux côtés. «Dumouriez se leva comme

une tempête, écrivait le prince au régent de Danemark, en lui

racontant l'incident, furieux de la pensée que je venais d'exprimer.

Je l'adoucis, en répondant vite que nous désirions le faire en union

avec l'Angleterre, et cela non pour conquérir la France, mais pour

établir un gouvernement raisonnable.»

Si le prince disait toute sa pensée, et la lecture de sa

correspondance permet de le supposer, il y avait de sa part quelque

naïveté à se figurer que de tels projets pourraient s'accomplir sans

que le Danemark sortît de sa neutralité, et que l'armée française, si

le territoire était envahi, ferait quelque différence entre le corps

de neutres et le corps de belligérants qui l'envahirait. Dumouriez,

sur ce point, ne se leurrait pas d'illusions. Aussi pensait-il que le

Danemark devait entrer dans la coalition au même titre que les autres

alliés, pourvu que l'invasion n'eût pas pour but la conquête. Il lui

avait été facile de comprendre que les offres danoises n'étaient pas

désintéressées. Pour prix de ses services, le Danemark entendait

obtenir de l'Angleterre un subside de huit cent mille livres sterling,

avec la promesse qu'à la conclusion de la paix, on lui céderait l'île

de Porto-Rico et Crab-Island, sous les deux garanties de l'Empereur

de Russie et du roi de France. La dernière ne devait être donnée

qu'après le rétablissement de ce prince sur son trône. À ces

conditions, le Danemark fournirait à l'Angleterre douze vaisseaux de

ligne et dix-huit mille hommes, dont trois mille cavaliers.

Après qu'on eut longuement délibéré, le prince de Hesse crut devoir,

au mois d'octobre, envoyer à Londres le plan sorti de ces

délibérations. Il le fit en son nom personnel, pour ne pas

compromettre son gouvernement. Ne pouvant, en tant que puissance

secondaire, prendre l'initiative d'une proposition, le Danemark en

était réduit à suggérer qu'on la lui fît, quand les conditions

seraient suffisamment débattues pour qu'il n'eût plus qu'à y donner

son adhésion[64].

[Note 64: Plus tard, quand le plan parut abandonné, quelques

indiscrétions le révélèrent, et le gouvernement danois s'en

étant plaint au prince de Hesse, ce dernier se défendit de

l'avoir conçu autrement que comme une idée toute personnelle,

et surtout d'en avoir parlé: «Maintenant, à l'heure qu'il

est, écrivait-il le 19 novembre 1799, il n'existe plus de

plan; il faudrait le faire tout autre. L'Angleterre sera

toujours obligée d'être reconnaissante qu'ici on ait été un

peu disposé à s'allier à elle, et la France ne pourra jamais

dire que le Danemark a voulu faire la guerre contre elle...

Tout cela n'était que châteaux en Espagne. Peut-être

Dumouriez en a-t-il parlé avec des amis, et ces amis avec

d'autres. C'est possible. Il peut avoir parlé d'espérances et

non de réalités. Quant a ce qui regarde ce plan, et surtout

son exécution, personne ne le connaît. Il faut toujours dire

avec Villars:--Si ma chemise connaissait mon plan, je la

brûlerais.»]

Le ministère anglais jugea qu'il y avait lieu de tirer parti de ces

ouvertures, qui répondaient si bien à son désir de recommencer la

guerre contre la France. Il expédia aussitôt à Copenhague un officier

de confiance, le colonel Anstrutter, pour conférer avec le prince

Charles. Pendant ce temps, Dumouriez était revenu à Altona. Comblé de

présents et de faveurs par le généralissime danois, dévoré du désir de

jouer un grand rôle, assuré d'un puissant appui pour ses projets, il

consacrait les loisirs de son exil à les compléter, à les

perfectionner par une étude incessante. Il rêvait déjà de les réaliser

avec l'appui de la cour de Russie. C'est de cette époque que datent

ses tentatives pour se rapprocher de Louis XVIII, depuis quelques mois

installé à Mitau. La plus décisive eut lieu par l'intermédiaire d'un

émigré, son ami d'enfance, nommé Fonbrune, qui était parvenu à capter

la confiance de l'entourage du roi. Fonbrune fut secondé par un baron

d'Angély, émigré comme lui.

On doit, à défaut de preuves contraires, classer d'Angély parmi les

aventuriers que l'émigration comptait dans ses rangs, où ils vivaient

d'intrigues et d'espionnage. Il paraît avoir été employé par les

Anglais pour savoir ce qui se passait à Hambourg dans les cercles

républicains. Dumouriez, quoiqu'il le tînt en mépris, avait recouru à

ses bons offices pour surveiller les faits et gestes des agents de la

légation de France. Se croyant son obligé, il le subissait, bien loin

de se douter que, très probablement, d'Angély profitait de ses

relations avec lui pour surprendre ses secrets et les révéler à

l'envoyé du gouvernement français[65].

[Note 65: D'Angély logeait à Hambourg, chez un baron de

Butlow, espion à la solde de l'Angleterre. Il avait un fils,

qu'il imposa à Dumouriez comme secrétaire ou aide de camp,

lorsque le général fut appelé en Russie.]

Quant à Fonbrune, à tort ou à raison, il avait mauvais renom. On

l'accusait d'avoir, en 1789, porté à Vienne, à l'Empereur Joseph II,

de prétendues lettres de Marie-Antoinette, fabriquées par lui, en vue

d'obtenir des secours pécuniaires. Mais il était actif; il se montrait

dévoué. À Saint-Pétersbourg, où il s'était rendu l'année précédente,

il avait, en affirmant son dévouement au roi, conquis des protecteurs

par lesquels il s'était fait recommander à ce dernier. À Mitau, on le

jugeait peu sûr; on le soupçonnait de connivence avec les

révolutionnaires. Ses demandes d'argent étaient incessantes. Le

cabinet du roi écrivait à Thauvenay, son agent à Hambourg: «Vous

jugerez mieux que personne le parti qu'on peut tirer de la dextérité

de M. de Fonbrune et du plus ou moins de vraisemblance des imputations

dont on cherche à le noircir.» Et un peu plus tard, on ajoute:

«Fonbrune prête terriblement le flanc à votre vigilance. Ses variantes

nous ont suffisamment éclairé sur le fond et la forme de cette

prétendue négociation dont le fin mot est celui de sa demande

d'argent. Sa Majesté ne croit devoir faire aucune dépense pour aller

au-devant de ce général.»

Calomnié ou non, tel était le personnage que Dumouriez employa pour

opérer son rapprochement avec la cour de Mitau. Fonbrune avertit

Thauvenay des dispositions de Dumouriez. Thauvenay s'empressa d'écrire

à Saint-Priest. La réponse ne fut pas telle que la souhaitait le

général. Loin de l'accueillir comme un sauveur, on le prit de haut

avec lui. Quels que fussent ses projets qu'on ne connaissait pas

encore, on ne voulait en entreprendre l'examen qu'autant qu'il

demanderait l'agrément du roi «dans des formes convenables». C'était

la condition même de l'acceptation de ses services. «Son hommage,

disait Saint-Priest, le 20 janvier, sera agréé par Sa Majesté, qui

oubliera les torts que M. Dumouriez a pu avoir envers Elle par sa

conduite et ses écrits. Il pourra alors se regarder comme avoué pour

agir.»

Dumouriez espérait mieux que ce langage. Mais, loin de s'irriter ou de

se décourager, il attendit une occasion propice pour revenir à la

charge, s'employant à faire parvenir à Saint-Pétersbourg, par des

voies détournées, ses idées sur la nécessité d'employer le Danemark au

rétablissement de la monarchie française.

VII

LA SECONDE COALITION

À Mitau, on vivait dans une attente fiévreuse, tant il semblait

impossible que les événements dont, à la fin de 1798, l'Europe était

prête à devenir le théâtre ne tournassent pas au profit de la cause

royale. Les négociations engagées entre les puissances, à l'effet de

reformer la coalition, promettaient d'aboutir. Officieusement ouvertes

par les démarches de l'Angleterre, quelques semaines après la paix de

Campo-Formio, elles étaient d'abord restées stériles, par suite du peu

d'empressement des cabinets continentaux à s'y prêter. Le beau feu des

Anglais avait alors paru s'éteindre. Soit qu'ils espérassent arriver

à conclure, pour leur propre compte, une paix avantageuse avec la

France, soit qu'ils eussent intérêt à paraître rebutés par l'accueil

fait à leurs ouvertures, on les croyait refroidis. En réalité, ils

n'étaient que résignés à l'expectative.

Un peu plus tard, l'Autriche, épouvantée par les progrès de

l'influence française partout où flottait le drapeau tricolore, en

Suisse, en Italie, en Hollande, en Belgique, désespérant de dénouer à

son gré les débats diplomatiques engagés à Rastadt, s'était montrée

disposée à de nouveaux pourparlers; elle avait offert à lord Grenville

une occasion qu'il se hâtait de saisir. D'accord avec lui, elle se

faisait pressante auprès de la cour de Russie, sollicitait du tsar un

corps de seize mille hommes pour marcher en Suisse avec ses armées.

Elle espérait les augmenter de celles de la Prusse et de tous les

États allemands. En 1798, au mois de juillet, Thugut écrivait au

chargé d'affaires Dietrichstein, représentant de l'Empereur à

Saint-Pétersbourg, pendant une absence de Cobenzl: «Insistez, je vous

prie, monsieur le comte, qu'on se prononce clairement sur la question,

si l'on juge que nous devions consentir à l'état actuel des choses en

Suisse et en Italie, ou nous exposer aux risques d'une nouvelle

rupture; insistez aussi sur le prompt envoi du corps de seize mille

hommes». Le 9 août, le même Thugut se félicitait de ce que Paul Ier

«avait pris tout de bon le mors aux dents et paraissait être tout feu

pour la bonne cause».

Cependant les pourparlers traînaient encore en longueur. Ce n'est

qu'en décembre que le tsar «prenait feu tout de bon». Il signait avec

les Anglais un traité par lequel il s'engageait à envoyer en Suisse et

en Italie deux armées, non plus de seize mille hommes, mais de

quarante-cinq mille, entretenues par l'argent britannique[66]. Cet

arrangement, à peine conclu, était au moment de rester sans effet.

Après avoir énergiquement voulu, l'Autriche ne voulait plus, entraînée

par l'exemple de la Prusse qui s'obstinait à ne pas rompre la paix;

peut-être aussi parce que l'espoir que, malgré tout, elle fondait

encore sur le Congrès de Rastadt, hier affaibli, était maintenant en

train de se fortifier.

[Note 66: Le gouvernement anglais s'engageait à payer une

somme de deux cent vingt-cinq mille livres sterling, une fois

donnée, et un subside mensuel de soixante et quinze mille

livres, pendant toute la durée de la campagne.]

Sans se laisser arrêter par ces hésitations, lord Grenville envoyait à

Berlin son frère Thomas Grenville, avec la mission d'arracher la

Prusse à son parti pris de neutralité, par la promesse de payer son

concours d'un subside mensuel de quatre-vingt mille livres sterling.

Tout le monde s'en mêlait. Le duc de Brunswick adressait à

Frédéric-Guillaume mémoires sur mémoires, objurgations sur

objurgations, pour lui démontrer la nécessité de déclarer la guerre à

la République. Sieyès, ministre de France à Berlin, exprimait à Paris

les craintes que lui causaient ces démarches: «Le roi aime l'argent.

Ne se laissera-t-il pas séduire par la perspective des subsides qui

lui sont offerts?» Louis XVIII intervenait, persuadé qu'on

l'écouterait. Il intervenait, le pauvre prince sans influence et sans

couronne; ordre était donné au marquis de Moustier, son agent à

Berlin, d'appuyer les sollicitations de Thomas Grenville.

Enfin le tsar se déterminait à peser du poids de son influence dans

ces fiévreux échanges de vues. Un de ses favoris, le prince Repnin,

recevait la mission d'aller seconder l'ambassadeur Panin, à l'effet de

décider le cabinet prussien à dénoncer la paix de Bâle. L'envoyé

impérial devait parler haut, évoquer les périls auxquels s'exposerait

la Prusse si, par sa persistance à refuser d'entrer dans la coalition,

elle encourait le ressentiment des grandes cours. Le caractère de ces

périls, elle pouvait déjà l'apprécier; car le tsar menaçait, à ce

moment, des plus terribles représailles l'Électeur de Bavière, «cet

Électeur déloyal,» et le roi d'Espagne qui se dérobait aussi au devoir

de marcher à l'ennemi commun. En Wolhynie, où elle vivait triste et

oisive depuis plusieurs mois, exposée à toutes les duretés de la

discipline russe et aux tracasseries de la police[67], l'armée de

Condé avait été même invitée à rejoindre, à Brzesc sur le Bug, le

corps du prince Rimski-Korsakof, qui s'y rassemblait pour se porter

vers Munich. L'invitation, il est vrai, était retirée aussitôt que

donnée, parce que le corps de Condé ne pouvait avoir terminé ses

préparatifs en temps opportun. Mais l'irritation du tsar était extrême

contre ceux qui ne voulaient pas s'allier à lui. La Prusse avait tout

à en redouter.

[Note 67: «Notre existence militaire était également assez

tranquille malgré la frénésie,--le mot n'est pas trop

énergique,--avec laquelle l'Empereur Paul s'occupait de tous

les détails les plus minutieux de l'armée. Il ne connaissait

pas d'autres manoeuvres que les grandes parades; elles

étaient son unique distraction, son seul plaisir... Nous

étions entourés d'espions russes qui tous, avec les formes du

respect et l'apparente subordination établis en Russie,

n'auraient pas manqué de rendre compte de nos omissions dans

le service.»

Le marquis de Bouthillier-Chavigny, dans les mémoires inédits

d'où sont tirées ces lignes, cite plus d'un trait de cet

espionnage. Il parle notamment d'officiers qui furent

condamnés à la déportation en Sibérie pour avoir écrit à

leurs amis des lettres où la situation de l'armée de Condé

était appréciée en termes peu mesurés. La bizarre humeur de

Paul Ier les sauva comme elle avait failli les perdre.]

En dépit de tant de multiples efforts, Frédéric-Guillaume et

d'Haugwiz, son ministre, influencés par Sieyès, résistaient aux

sollicitations qui les assaillaient. Ils n'entendaient ni rompre les

relations cordiales qu'ils entretenaient avec le Directoire, ni cesser

d'observer rigoureusement la neutralité, ni s'exposer à l'accusation

de l'avoir violée. Ils finissaient par refuser le territoire prussien

au passage des armées impériales.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 25 / 41 段