de ces réponses. Sa conviction, ainsi qu'on le verra, n'était pas
absolument faite quant à l'opportunité de la reconnaissance préalable
du roi par les alliés. Il croyait à ce moment cette reconnaissance
nécessaire. Un peu plus tard, il ne la considéra plus que comme une
démarche imprudente, qui devait être ajournée jusqu'après le
renversement du Directoire.
D'ailleurs, avant même qu'il conférât avec les ministres britanniques,
il avait reçu, à leur insu, une confidence dont l'objet prit bientôt
dans son esprit une grande place et relégua au second plan de ses
préoccupations la question de la reconnaissance de Louis XVIII par les
coalisés. Cette confidence lui fut faite par Fauche-Borel, admis des
premiers à le féliciter sur l'heureuse issue de ses tentatives
d'évasion. Ils se rencontrèrent chez Wickham, par les soins de ce
personnage. Dans cette première entrevue, Fauche-Borel acquit la
certitude que, loin d'ébranler les dispositions anciennes de Pichegru
en faveur des Bourbons, les souffrances de sa captivité avaient eu
pour effet de les fortifier. Il revenait, pressé de tirer vengeance de
ses persécuteurs, et plus encore de prêter aux efforts entrepris en
vue de renverser le Directoire l'appui de son illustre nom et de sa
vaillante épée.
Entre Pichegru et Fauche-Borel existait, on le sait, un de ces
souvenirs qui lient à jamais les hommes, le souvenir des démarches
faites par le second pour attirer le premier dans le parti du roi. Ces
démarches dataient, les unes de 1796 quand Pichegru commandait l'armée
de Rhin-et-Moselle, les autres de 1798 quand il présidait,
antérieurement au dix-huit fructidor, le conseil des Cinq-Cents, et
que, par les matinées du mois d'août, au petit jour, Fauche-Borel
allait--c'est lui du moins qui le raconte--le trouver mystérieusement
dans sa maison de Clichy pour conférer avec lui et Willot, qui s'y
rendait de son côté.
Dès cette époque, Fauche-Borel s'était fait, ce en quoi il se
trompait, la plus haute idée de la valeur politique de Pichegru, une
non moins haute idée que celle qu'il avait, à plus juste titre, de son
génie militaire. Ce Pichegru, maintenant oublié, persécuté, proscrit,
avait été le plus populaire des généraux. On le considérait alors
comme l'arbitre des destinées de la France. Ce qu'il était en ces
temps déjà lointains, il pouvait le redevenir. Fauche-Borel s'en
convainquit quand ils se retrouvèrent en l'entendant vanter les
avantages d'une restauration monarchique et en démontrer la
possibilité. Son parti fut pris aussitôt. Dans le vaillant soldat
miraculeusement rendu à la bonne cause, il devina l'homme le plus
capable de l'aider à mener à bien l'affaire Barras et à en tirer
parti. Il n'hésita pas à la lui confier, après avoir exigé de lui
l'engagement de garder le plus rigoureux secret.
Pichegru recueillit d'abord les confidences de son admirateur avec
autant de défiance que d'incrédulité. Il les traita de billevesées, de
rêves fous. Y avait-il apparence que «ce Barras», le moins probe des
hommes, fût de bonne foi? N'était-il pas trop coupable envers le roi
pour avoir conçu l'espoir d'obtenir son pardon? Ne tendait-il pas un
piège aux royalistes pour les mieux écraser? À supposer qu'il fût
sincère, en promettant de rétablir la monarchie, n'augurait-il pas
trop de sa puissance? Sa popularité n'était-elle pas compromise, son
crédit ébranlé? N'était-ce pas se payer de chimères que de le supposer
en état de ramener le roi?
Fauche-Borel ne se laissa pas désarçonner par ces objections. Encore
découragé quelques jours avant par le long silence de David Monnier,
l'arrivée de Pichegru lui avait rendu l'énergie et l'espoir. Il
soutint que Barras était assez puissant pour imposer sa volonté à un
pays déchiré par les factions et où les partisans du roi se trouvaient
assez nombreux pour rendre fécond un viril effort. Plus la France
était divisée, appauvrie dans le présent, menacée dans l'avenir, et
plus il serait aisé de lui rendre son roi qu'elle recevrait comme un
libérateur. L'homme dont le génie et les victoires l'avaient un moment
séduite et rassurée, le seul qui pût se jeter en travers des
tentatives de Barras, Bonaparte, était en Égypte, d'où ni lui ni son
armée ne reviendraient peut-être jamais. Son absence favorisait le
succès d'une contre-révolution, qui trouverait encore un appui dans la
coalition destinée, à l'instigation de l'Angleterre, à se reformer.
Ce tableau, tracé par une bouche éloquente, séduisit Pichegru. Avec la
mobilité naturelle de son esprit, il crut à la possibilité de ce qui
d'abord lui avait semblé irréalisable. Dès ce moment, son concours fut
acquis à Fauche-Borel. Il ne lui parlait de rien moins que de se
rendre dans l'Est, d'y lever une troupe de volontaires, de marcher
avec elle au-devant des armées qu'il avait jadis commandées, qui
l'acclameraient en le reconnaissant et se mettraient sous ses ordres
pour marcher sur Paris, au moment où Barras proclamerait le roi. C'est
ainsi qu'il se promit sans réserve. Il s'engagea, quand Fauche-Borel
allait quitter l'Angleterre, à reprendre à Hambourg ce très étrange
entretien. C'est dans cette ville qu'en se séparant à Paris,
Fauche-Borel et David Monnier s'étaient donné rendez-vous.
Fauche-Borel comptait y trouver des instructions du roi à qui il avait
écrit, et des pouvoirs pour négocier.
Il ne fallut pas de nombreuses conférences pour amener Pichegru à ces
résolutions. Sans en attendre le résultat, Fauche-Borel avait écrit à
Mitau que, quoique pressé de s'éloigner de Londres, il entendait y
rester autant qu'y resterait le général et s'attacher à lui, parce
qu'il en espérait de grandes choses. Puis, quand il eut atteint le but
qu'il poursuivait, c'est-à-dire fait partager à Pichegru sa propre
conviction, il écrivit de nouveau. Pour la première fois, dans sa
correspondance avec le cabinet du roi, on vit apparaître une allusion
à l'affaire Barras. Mais il n'en dit que ce qui devait permettre de
mesurer la part qu'y pourrait prendre Pichegru et d'apprécier
l'utilité de son intervention.
À Mitau, on savait déjà, par les lettres de La Maisonfort et de
Thauvenay, de quoi il retournait. L'allusion fut donc comprise. Mais
l'admission de Pichegru dans le secret ne laissa pas d'inquiéter. Le
15 octobre 1798, Saint-Priest écrit à Thauvenay: «D'un autre côté,
Fauche-Borel a écrit au roi et à M. le comte d'Avaray qu'il a joint
Pichegru et qu'il ne veut pas quitter ce général. Nous en serions fort
aises. Ce serait un confident de moins, et l'affaire serait plus
concentrée entre nous. Ce n'est pas de notre part qu'elle pourra être
divulguée. Le roi ne l'a pas même écrit à son frère. Ce nouvel
incident ne nous fournit pas matière à changer nos instructions. Nous
n'avons que des voeux à former pour qu'au lieu de nuire à la marche de
l'affaire, elle s'en fortifie davantage. Mais je crains bien que
Monnier et son principal coopérateur ne s'effarouchent d'un
coopérateur qui a tant à se plaindre d'un directeur. Il faut attendre
l'événement.»
Fauche-Borel maintenant avait hâte de quitter Londres, et Pichegru
tout autant que lui, encore qu'il se montrât moins impatient. Mais
Wickham, constant intermédiaire entre eux et le ministère,
s'appliquait à les retenir, non que son gouvernement fût déjà résolu à
les employer, mais parce qu'à tout hasard il préférait les garder sous
sa main. Si les démarches que l'Angleterre multipliait auprès des
cours du Nord, à l'effet de renouer la coalition, aboutissaient,
Pichegru pourrait servir à fomenter une insurrection dans l'est de la
France. Quant à Fauche-Borel, considéré comme un agent aussi dangereux
qu'utile, un brouillon bon à lâcher à l'aventure, à travers les
situations obscures et compliquées, s'il devenait nécessaire de les
obscurcir ou de les compliquer davantage, Wickham aimait mieux le
savoir près de lui que loin de lui, moins à cause de ce qu'il
attendait de ses services qu'en raison de ce qu'il en redoutait. Il
s'ingéniait donc à opposer des obstacles à leur départ.
Il avait en quelque sorte séquestré Pichegru aux environs de Londres,
et, sous prétexte de le dérober à toute influence, exigé qu'il y vécût
retiré. C'est en vain que le comte d'Artois se plaignait, qu'il
envoyait à Wickham le baron de Roll pour le presser de ne pas retenir
plus longtemps le général; c'est en vain que celui-ci arguait de la
nécessité de passer sur le continent pour étudier sur place les moyens
de soulever la Franche-Comté. On lui objectait que l'heure décisive
n'était pas encore sonnée[57]. On invoquait la même raison pour
calmer les impatiences de Fauche-Borel. À l'effet de gagner du temps
sans prendre aucun engagement, on lui parlait vaguement de l'envoyer
en Suisse pour exciter les populations à la révolte contre les
Français. Il feignait de se prêter aux vues de Wickham, uniquement
attaché à dissimuler les véritables causes de son empressement à
s'éloigner, tiraillé contre l'ardent désir de se mettre en relations
avec David Monnier et la préoccupation de ne pas s'aliéner les bonnes
grâces des Anglais, de qui il recevait une pension et attendait les
ressources nécessaires à son voyage.
[Note 57: «Vous sentez bien, écrit Saint-Priest le 8 octobre
à l'abbé de La Marre, que nous regardons cette séquestration
comme uniquement dirigée contre nous et que nous ne sommes
pas les dupes de l'exclusion que se donnent les ministres
britanniques.» Et il accuse «M. Wickham qui cherche toujours
à s'emparer exclusivement de nos affaires». La même idée
revient dans une lettre adressée, le 28 octobre, à l'agence
de Souabe: «L'objet spécial de la présente est de vous parler
du général Pichegru. Vous connaissez ses anciennes et
favorables dispositions pour le roi, et il serait bien à
désirer que l'Angleterre voulût mettre ce général en oeuvre.
Notre voeu serait qu'on l'employât avec le corps russe
auxiliaire qu'a fourni l'empereur de Russie à celui
d'Allemagne, et en le dirigeant par la Suisse en
Franche-Comté. Vous chercherez sans doute les moyens
d'approcher le général Pichegru et de vous mettre en
intelligence avec lui. Nous ferons de notre côté tout ce que
nous croirons pouvoir tendre à ce but, et nous attendons les
indications que vous pourrez nous donner. Le ministre
britannique l'a en quelques mots séquestré en Angleterre, où
nous n'avons pu avoir avec lui des rapports directs. Mais ce
sera plus facile, dès qu'il sera sur le continent.»]
À la demande de Wickham, le général persistait à se tenir éloigné des
émigrés. Vers la fin d'octobre, c'est-à-dire un mois après son arrivée
à Londres, ni les agents du roi, ni ceux du comte d'Artois, ni ce
prince lui-même, n'avaient obtenu de lui autre chose que des propos
vagues, non qu'il dissimulât entièrement ses intentions, mais parce
qu'il ne voulait pas dire dans quelle mesure l'Angleterre les
seconderait. Les ministres favorisaient sa réserve. Même en recevant
le duc d'Harcourt, lord Grenville s'abstenait de toute allusion aux
pourparlers engagés. Le 26 octobre, d'Harcourt, sur la foi des
renseignements qu'il avait pu recueillir, écrivait à Mitau: «Pichegru
est à la campagne entretenu aux frais du gouvernement qui d'abord
voulait le voir, et ensuite a voulu conserver la possibilité de donner
sa parole qu'il ne l'a pas vu, s'il en était question au parlement.
Pichegru s'offre pour les provinces de l'Est et demande que Willot
soit employé dans celles du Midi. Il croit pouvoir promettre cent
mille hommes des débris de son armée. Je n'ai pas parlé encore de ce
qui le concerne avec les ministres anglais pour ne pas les
embarrasser. Je le ferai quand il en sera temps.»
Six jours après, le 2 novembre, d'Harcourt jugea que l'heure était
venue d'en entretenir lord Grenville. La réponse du ministre fut aussi
mystérieuse que brève:
--Nous laisserons Pichegru à la campagne, dit-il; nous préférons le
tenir écarté. Puis, comme d'Harcourt, faisant allusion aux résultats
des négociations suivies à Saint-Pétersbourg pour reformer la
coalition, le félicitait sur les bons effets de son crédit en Russie
et lui demandait à quel moment Louis XVIII pourrait entrer en
activité, lord Grenville ajouta:--Nous ne sommes pas encore au moment
de nous occuper de Sa Majesté. Vous savez ma profession de foi pour
ses intérêts. Elle ne variera pas. Il ne tenait qu'à la cour de
Vienne, il y a quatre mois, et encore plus, il y a six mois, de
terminer par les armes les malheurs qui menacent l'Europe. Je ne sais
si elle en retrouvera les mêmes occasions, malgré les efforts de la
Russie et de la Porte.
Dans ce langage, pas un mot de Pichegru, ni de ses conférences avec
Wickham, ni du plan à l'étude duquel elles étaient consacrées. Quant à
Pichegru, ce fut seulement quand les grandes lignes de ce plan furent
arrêtées et trois jours avant son départ pour l'Allemagne, qu'il se
décida à entrer officiellement en relations avec les agents de Louis
XVIII. Le 30 novembre 1798, il se rencontra avec le duc d'Harcourt,
Cazalès, Dutheil, et leur confia ses projets sans leur parler
toutefois des confidences de Fauche-Borel et du parti qu'elles lui
avaient suggéré. Il leur confessa qu'il n'avait pas reçu du
gouvernement anglais de mission particulière, mais qu'on le faisait
partir avec la certitude que, lorsqu'il aurait choisi sa résidence, il
y formerait son parti, et l'assurance que, lorsqu'il aurait fait
connaître ses plans, on lui fournirait des moyens pécuniaires pour les
réaliser. Ses adhérents, ses officiers les plus sûrs, les corps
d'armée qu'il avait commandés étaient disséminés. Mais il espérait
bien renouer avec eux des rapports et y recruter des partisans.
Cazalès lui fit connaître les divers personnages qu'à Paris, en Souabe
et ailleurs, le roi employait à son service; il l'éclaira sur leur
capacité, leurs talents, leurs inconvénients, leur caractère; enfin il
le mit en défiance contre le ministère anglais, «qui songeait bien
plus à son intérêt qu'à celui du roi.» On parla aussi du concours
qu'on pouvait attendre des généraux que le Directoire avait proscrits.
On tomba d'accord qu'il ne fallait pas compter sur La Fayette. Les
représentants du roi croyaient au contraire que Carnot, alors réfugié
en Suisse, ne refuserait pas de tirer l'épée pour la cause royale.
Pichegru ne fut pas de cet avis.
--Carnot est en sûreté, dit-il; mais on ne peut rien en espérer pour
nous parce qu'il juge son crime envers le roi irrémissible. En
revanche, nous aurons Willot. Il viendra à Londres dès que sa santé le
lui permettra.
À l'issue de cette conférence, d'Harcourt écrivait à Mitau: «Pichegru
a beaucoup de mesure, de fermeté, de modestie. Il connaît la guerre.
Il était délicat de lui parler de ses succès. Il a moins cherché à les
faire valoir qu'à prouver le désir de les réparer.»
Cependant Dutheil n'était pas satisfait de cette entrevue, au cours de
laquelle Pichegru, à son avis, ne s'était pas suffisamment expliqué.
Il en provoqua une seconde. Il s'y rendit seul. Dans le tête-à-tête,
Pichegru s'exprima avec plus de précision et de clarté. Il se porta
fort pour le désintéressement et la sincérité du cabinet britannique;
il se félicita de la liberté qui lui était laissée.
--Aucun agent de l'Angleterre, dit-il à Dutheil, ne doit ni diriger,
ni influencer mes opérations. Je n'aurai de rapport avec celui ou ceux
à qui je serai adressé que pour recevoir d'eux les sommes nécessaires
à mes entreprises.
Il manifesta l'intention de faire tous ses efforts pour convaincre
l'Autriche que la guerre serait non seulement utile, mais funeste, si
elle n'était précédée par la reconnaissance du roi. Quant à
l'hypothèse d'une paix générale, elle ne l'effrayait pas.
«Il n'en est pas moins convaincu, écrivait Dutheil à Louis XVIII, que
Votre Majesté ne doit pas renoncer à l'espoir d'entrer bientôt dans
ses États. L'opinion du général à cet égard est fondée sur la promesse
qui lui a été faite par le gouvernement britannique de laisser à sa
disposition, cette paix ayant lieu, les moyens de faire la guerre à la
France, et sur l'espoir que le cabinet de Saint-James serait soutenu
par quelque vigoureuse résolution de l'Empereur de Russie. Le général
Pichegru m'a engagé de supplier Votre Majesté de ne point considérer
comme une assurance donnée de sa part avec légèreté la certitude qu'il
a que, malgré la paix, le retour de Votre Majesté en France ne serait
différé que de très peu de temps. Il désire aussi que Votre Majesté
sache qu'il lui a été fait la promesse qu'il serait remis pour le Midi
de la France au général Willot, qu'on attend à chaque instant en
Angleterre, les mêmes moyens que ceux qui lui sont confiés pour l'Est.
Dans le cas où Pichegru se trouverait forcé par les circonstances de
tirer quelques coups de canon constitutionnels de 1797, il ne doute
pas que Votre Majesté ne l'en croira pas moins le plus fidèle comme le
plus dévoué de ses sujets. Il a désiré que je n'oubliasse pas ces
expressions: _constitutionnels de 1797_, et il m'a témoigné mettre
beaucoup de prix à ce que ces expressions fussent connues de Votre
Majesté. Je vais envoyer à ce général le chiffre dont il doit se
servir pour écrire à Mitau[58].»
[Note 58: Quoique le rapport d'où sont extraites ces
citations ne porte pas de date, il est certain qu'il fut
écrit le 1er ou le 2 décembre 1798. Pichegru avait exprimé le
désir que le compte rendu de sa conversation fût transmis au
roi de vive voix, quand Dutheil irait à Mitau. Mais le comte
d'Artois, à qui Dutheil la répéta, voulut que son frère en
eût connaissance sans retard. Dutheil, empêché de partir,
écrivit.]
Ces explications données, Pichegru n'avait plus rien à faire à
Londres. Il en partit le 3 décembre[59]. Un navire de la marine
anglaise devait le conduire à Cuxhaven, petit port à l'embouchure de
l'Elbe, à vingt lieues de Hambourg. À la même date, d'Harcourt
annonçait au roi ce départ auquel étaient attachées tant d'espérances.
«Je sais positivement qu'il est content et que la manière dont il a
été reçu ici le confirme dans l'intention de réparer sa conduite
passée et de se venger de celle des factieux à son égard.»
[Note 59: Il ne s'était montré en public qu'une seule fois.
Il assista, le 20 novembre, à l'ouverture du Parlement et y
fut l'objet de la curiosité générale.]
Fauche-Borel n'était déjà plus en Angleterre depuis plusieurs jours.
Quoiqu'il éprouvât quelque répugnance à se séparer de Pichegru, il s'y
était déterminé, dès qu'il l'avait pu, en apprenant que le général
serait libre de le rejoindre à bref délai. On ne leur avait confié ni
à l'un ni à l'autre aucune mission spéciale. À Fauche-Borel on avait
demandé d'observer, de rendre compte; à Pichegru, d'arrêter ses plans
d'après les circonstances. Fauche-Borel, obligé par ses fréquentes
relations avec les émigrés à en voir un grand nombre, avant de se
séparer d'eux, s'était appliqué à faire croire à tout le monde qu'on
l'envoyait en Suisse. Pichegru, depuis son arrivée en Angleterre,
vivait dans la retraite, et ne recevait que de rares visites. Personne
ne l'ayant interrogé, il n'avait pas eu à mentir. En prenant congé
l'un de l'autre, ils s'étaient donné rendez-vous en Allemagne à
quelques semaines de là.
Fauche-Borel arriva à Hambourg vers la fin de novembre. La Maisonfort,
s'attendant à le voir arriver, s'était préparé à le recevoir et à se
justifier auprès de lui de s'être emparé de l'affaire Barras. Les
explications qu'il lui donna, dès son retour, s'enveloppèrent de tant
de beaux airs de sincérité et d'ardentes formules de regrets, que
Fauche-Borel, quelque cruel que fût son désappointement, ne se crut
pas fondé à se plaindre. Il ne se plaignit pas. Il ne pouvait que se
résigner à ce qui s'était fait sans lui. Il en écouta patiemment le
récit. La Maisonfort, en présence de Thauvenay, lui communiqua la
copie des lettres envoyées à Mitau et les remerciements qu'il avait
reçus. Thauvenay, de son côté, lui annonça l'arrivée prochaine du duc
de Fleury.
Si quelque chose eût pu consoler Fauche-Borel de sa mésaventure, c'est
le mécontentement que la venue de l'envoyé du roi causait à La
Maisonfort. Celui-ci possédait trop de perspicacité pour ne pas
deviner qu'il aurait maintenant à disputer à deux adversaires la
négociation dont il s'était rendu maître. Mais, à tout prix, il
entendait en conserver la conduite. Il employa son habileté à conjurer
les effets des susceptibilités de Fauche-Borel, en lui démontrant
qu'ils étaient également intéressés à s'unir contre le rival que
venait de leur susciter la volonté du roi. Ce rival parut à Hambourg,
le 3 décembre, le jour même où Pichegru quittait l'Angleterre et où le
général Willot y arrivait, venant de Suisse.
Durant quatre mois, Willot était resté à Uberlingen, près de
Constance, vivant dans la retraite, uniquement appliqué à rétablir sa
santé, compromise par les rigueurs de sa déportation. Il trouva à
Londres l'accueil que devaient les émigrés à un partisan de la bonne
cause. Pichegru leur avait parlé de lui en termes flatteurs. Ils
n'ignoraient pas qu'en Vendée, où il avait servi sous les ordres de
Hoche, Willot, par sa modération, son humanité envers les royalistes
qu'il combattait, s'était attiré les soupçons du général en chef de
l'armée républicaine; qu'à Marseille, où l'avait envoyé le Directoire
au commencement de 1797, il s'était montré l'adversaire résolu des
jacobins. Ils savaient, en outre, qu'il possédait la confiance du
roi[60]. Enfin c'était un «fructidorisé»; cela seul lui eût constitué
un titre à leur faveur, si son voyage à Londres n'eût pas mieux prouvé
encore que, loin de vouloir demeurer inactif, il cherchait à se rendre
utile.
[Note 60: Vers le milieu de l'année 1797, Louis XVIII
écrivait à Précy, en prévision d'une tentative de
débarquement en Provence: «Il paraît que le général Willot,
qui commande en personne, est dans les bons principes. Il
paraîtrait bien heureux de s'en assurer et d'employer à cet
objet la bonne volonté de M. Wickham, que vous pourriez
seconder par des espérances au nom du roi, que vous êtes déjà
autorisé à donner à ceux qui se rendront utiles au
rétablissement de la monarchie et du monarque légitime.»]
Dans les entretiens qu'il eut avec les émigrés, il fit étalage de son
zèle pour les intérêts du roi; il affirma «qu'il n'avait jamais cessé
d'avoir pour base de ses actions le rétablissement de la monarchie»;
il manifesta ses ressentiments contre les hommes qui gouvernaient la
France. Il parlait comme avait parlé Pichegru, avec plus d'énergie
encore. Son langage révélait un indomptable besoin d'agir. Le comte
d'Artois le présenta aux ministres anglais. Ils lui promirent de
l'employer. Ils lui demandèrent même comment il désirait l'être. Il
répondit qu'il lui serait aisé de se former un parti dans les
provinces méridionales: «le Béarn, les Pyrénées, le Dauphiné, la
Provence, lui étaient militairement connus. Il comptait sur les
officiers qui résidaient dans ces contrées.» Ils n'hésiteraient pas à
s'unir à lui; et, quand il se présenterait à leur tête aux
populations, elles se soulèveraient à sa voix. Il parlait avec tant
d'assurance, qu'on le crut sur parole. On reconnut que son plan
méritait d'être pris en considération; mais on lui objecta qu'il
fallait en ajourner l'exécution jusqu'au moment où la coalition,
étant définitivement renouée, on pourrait décider par quel côté ce
plan particulier serait rattaché au plan général, à l'effet de la
seconder.
Les objections faites à Willot renouvelaient, sous une autre forme,
celles qu'on avait faites à Pichegru quand il s'était avisé de
demander la reconnaissance préalable du roi. De nouveau se manifestait
l'intention du cabinet britannique, arrêtée d'accord avec l'Autriche,
de ne se servir des royalistes, pour rétablir la monarchie, que
lorsque le succès des alliés serait assuré, et s'il était démontré que
les Bourbons comptaient en France un puissant parti.