Confiant dans l'issue des négociations annoncées, Pichegru se contenta

de ces réponses. Sa conviction, ainsi qu'on le verra, n'était pas

absolument faite quant à l'opportunité de la reconnaissance préalable

du roi par les alliés. Il croyait à ce moment cette reconnaissance

nécessaire. Un peu plus tard, il ne la considéra plus que comme une

démarche imprudente, qui devait être ajournée jusqu'après le

renversement du Directoire.

D'ailleurs, avant même qu'il conférât avec les ministres britanniques,

il avait reçu, à leur insu, une confidence dont l'objet prit bientôt

dans son esprit une grande place et relégua au second plan de ses

préoccupations la question de la reconnaissance de Louis XVIII par les

coalisés. Cette confidence lui fut faite par Fauche-Borel, admis des

premiers à le féliciter sur l'heureuse issue de ses tentatives

d'évasion. Ils se rencontrèrent chez Wickham, par les soins de ce

personnage. Dans cette première entrevue, Fauche-Borel acquit la

certitude que, loin d'ébranler les dispositions anciennes de Pichegru

en faveur des Bourbons, les souffrances de sa captivité avaient eu

pour effet de les fortifier. Il revenait, pressé de tirer vengeance de

ses persécuteurs, et plus encore de prêter aux efforts entrepris en

vue de renverser le Directoire l'appui de son illustre nom et de sa

vaillante épée.

Entre Pichegru et Fauche-Borel existait, on le sait, un de ces

souvenirs qui lient à jamais les hommes, le souvenir des démarches

faites par le second pour attirer le premier dans le parti du roi. Ces

démarches dataient, les unes de 1796 quand Pichegru commandait l'armée

de Rhin-et-Moselle, les autres de 1798 quand il présidait,

antérieurement au dix-huit fructidor, le conseil des Cinq-Cents, et

que, par les matinées du mois d'août, au petit jour, Fauche-Borel

allait--c'est lui du moins qui le raconte--le trouver mystérieusement

dans sa maison de Clichy pour conférer avec lui et Willot, qui s'y

rendait de son côté.

Dès cette époque, Fauche-Borel s'était fait, ce en quoi il se

trompait, la plus haute idée de la valeur politique de Pichegru, une

non moins haute idée que celle qu'il avait, à plus juste titre, de son

génie militaire. Ce Pichegru, maintenant oublié, persécuté, proscrit,

avait été le plus populaire des généraux. On le considérait alors

comme l'arbitre des destinées de la France. Ce qu'il était en ces

temps déjà lointains, il pouvait le redevenir. Fauche-Borel s'en

convainquit quand ils se retrouvèrent en l'entendant vanter les

avantages d'une restauration monarchique et en démontrer la

possibilité. Son parti fut pris aussitôt. Dans le vaillant soldat

miraculeusement rendu à la bonne cause, il devina l'homme le plus

capable de l'aider à mener à bien l'affaire Barras et à en tirer

parti. Il n'hésita pas à la lui confier, après avoir exigé de lui

l'engagement de garder le plus rigoureux secret.

Pichegru recueillit d'abord les confidences de son admirateur avec

autant de défiance que d'incrédulité. Il les traita de billevesées, de

rêves fous. Y avait-il apparence que «ce Barras», le moins probe des

hommes, fût de bonne foi? N'était-il pas trop coupable envers le roi

pour avoir conçu l'espoir d'obtenir son pardon? Ne tendait-il pas un

piège aux royalistes pour les mieux écraser? À supposer qu'il fût

sincère, en promettant de rétablir la monarchie, n'augurait-il pas

trop de sa puissance? Sa popularité n'était-elle pas compromise, son

crédit ébranlé? N'était-ce pas se payer de chimères que de le supposer

en état de ramener le roi?

Fauche-Borel ne se laissa pas désarçonner par ces objections. Encore

découragé quelques jours avant par le long silence de David Monnier,

l'arrivée de Pichegru lui avait rendu l'énergie et l'espoir. Il

soutint que Barras était assez puissant pour imposer sa volonté à un

pays déchiré par les factions et où les partisans du roi se trouvaient

assez nombreux pour rendre fécond un viril effort. Plus la France

était divisée, appauvrie dans le présent, menacée dans l'avenir, et

plus il serait aisé de lui rendre son roi qu'elle recevrait comme un

libérateur. L'homme dont le génie et les victoires l'avaient un moment

séduite et rassurée, le seul qui pût se jeter en travers des

tentatives de Barras, Bonaparte, était en Égypte, d'où ni lui ni son

armée ne reviendraient peut-être jamais. Son absence favorisait le

succès d'une contre-révolution, qui trouverait encore un appui dans la

coalition destinée, à l'instigation de l'Angleterre, à se reformer.

Ce tableau, tracé par une bouche éloquente, séduisit Pichegru. Avec la

mobilité naturelle de son esprit, il crut à la possibilité de ce qui

d'abord lui avait semblé irréalisable. Dès ce moment, son concours fut

acquis à Fauche-Borel. Il ne lui parlait de rien moins que de se

rendre dans l'Est, d'y lever une troupe de volontaires, de marcher

avec elle au-devant des armées qu'il avait jadis commandées, qui

l'acclameraient en le reconnaissant et se mettraient sous ses ordres

pour marcher sur Paris, au moment où Barras proclamerait le roi. C'est

ainsi qu'il se promit sans réserve. Il s'engagea, quand Fauche-Borel

allait quitter l'Angleterre, à reprendre à Hambourg ce très étrange

entretien. C'est dans cette ville qu'en se séparant à Paris,

Fauche-Borel et David Monnier s'étaient donné rendez-vous.

Fauche-Borel comptait y trouver des instructions du roi à qui il avait

écrit, et des pouvoirs pour négocier.

Il ne fallut pas de nombreuses conférences pour amener Pichegru à ces

résolutions. Sans en attendre le résultat, Fauche-Borel avait écrit à

Mitau que, quoique pressé de s'éloigner de Londres, il entendait y

rester autant qu'y resterait le général et s'attacher à lui, parce

qu'il en espérait de grandes choses. Puis, quand il eut atteint le but

qu'il poursuivait, c'est-à-dire fait partager à Pichegru sa propre

conviction, il écrivit de nouveau. Pour la première fois, dans sa

correspondance avec le cabinet du roi, on vit apparaître une allusion

à l'affaire Barras. Mais il n'en dit que ce qui devait permettre de

mesurer la part qu'y pourrait prendre Pichegru et d'apprécier

l'utilité de son intervention.

À Mitau, on savait déjà, par les lettres de La Maisonfort et de

Thauvenay, de quoi il retournait. L'allusion fut donc comprise. Mais

l'admission de Pichegru dans le secret ne laissa pas d'inquiéter. Le

15 octobre 1798, Saint-Priest écrit à Thauvenay: «D'un autre côté,

Fauche-Borel a écrit au roi et à M. le comte d'Avaray qu'il a joint

Pichegru et qu'il ne veut pas quitter ce général. Nous en serions fort

aises. Ce serait un confident de moins, et l'affaire serait plus

concentrée entre nous. Ce n'est pas de notre part qu'elle pourra être

divulguée. Le roi ne l'a pas même écrit à son frère. Ce nouvel

incident ne nous fournit pas matière à changer nos instructions. Nous

n'avons que des voeux à former pour qu'au lieu de nuire à la marche de

l'affaire, elle s'en fortifie davantage. Mais je crains bien que

Monnier et son principal coopérateur ne s'effarouchent d'un

coopérateur qui a tant à se plaindre d'un directeur. Il faut attendre

l'événement.»

Fauche-Borel maintenant avait hâte de quitter Londres, et Pichegru

tout autant que lui, encore qu'il se montrât moins impatient. Mais

Wickham, constant intermédiaire entre eux et le ministère,

s'appliquait à les retenir, non que son gouvernement fût déjà résolu à

les employer, mais parce qu'à tout hasard il préférait les garder sous

sa main. Si les démarches que l'Angleterre multipliait auprès des

cours du Nord, à l'effet de renouer la coalition, aboutissaient,

Pichegru pourrait servir à fomenter une insurrection dans l'est de la

France. Quant à Fauche-Borel, considéré comme un agent aussi dangereux

qu'utile, un brouillon bon à lâcher à l'aventure, à travers les

situations obscures et compliquées, s'il devenait nécessaire de les

obscurcir ou de les compliquer davantage, Wickham aimait mieux le

savoir près de lui que loin de lui, moins à cause de ce qu'il

attendait de ses services qu'en raison de ce qu'il en redoutait. Il

s'ingéniait donc à opposer des obstacles à leur départ.

Il avait en quelque sorte séquestré Pichegru aux environs de Londres,

et, sous prétexte de le dérober à toute influence, exigé qu'il y vécût

retiré. C'est en vain que le comte d'Artois se plaignait, qu'il

envoyait à Wickham le baron de Roll pour le presser de ne pas retenir

plus longtemps le général; c'est en vain que celui-ci arguait de la

nécessité de passer sur le continent pour étudier sur place les moyens

de soulever la Franche-Comté. On lui objectait que l'heure décisive

n'était pas encore sonnée[57]. On invoquait la même raison pour

calmer les impatiences de Fauche-Borel. À l'effet de gagner du temps

sans prendre aucun engagement, on lui parlait vaguement de l'envoyer

en Suisse pour exciter les populations à la révolte contre les

Français. Il feignait de se prêter aux vues de Wickham, uniquement

attaché à dissimuler les véritables causes de son empressement à

s'éloigner, tiraillé contre l'ardent désir de se mettre en relations

avec David Monnier et la préoccupation de ne pas s'aliéner les bonnes

grâces des Anglais, de qui il recevait une pension et attendait les

ressources nécessaires à son voyage.

[Note 57: «Vous sentez bien, écrit Saint-Priest le 8 octobre

à l'abbé de La Marre, que nous regardons cette séquestration

comme uniquement dirigée contre nous et que nous ne sommes

pas les dupes de l'exclusion que se donnent les ministres

britanniques.» Et il accuse «M. Wickham qui cherche toujours

à s'emparer exclusivement de nos affaires». La même idée

revient dans une lettre adressée, le 28 octobre, à l'agence

de Souabe: «L'objet spécial de la présente est de vous parler

du général Pichegru. Vous connaissez ses anciennes et

favorables dispositions pour le roi, et il serait bien à

désirer que l'Angleterre voulût mettre ce général en oeuvre.

Notre voeu serait qu'on l'employât avec le corps russe

auxiliaire qu'a fourni l'empereur de Russie à celui

d'Allemagne, et en le dirigeant par la Suisse en

Franche-Comté. Vous chercherez sans doute les moyens

d'approcher le général Pichegru et de vous mettre en

intelligence avec lui. Nous ferons de notre côté tout ce que

nous croirons pouvoir tendre à ce but, et nous attendons les

indications que vous pourrez nous donner. Le ministre

britannique l'a en quelques mots séquestré en Angleterre, où

nous n'avons pu avoir avec lui des rapports directs. Mais ce

sera plus facile, dès qu'il sera sur le continent.»]

À la demande de Wickham, le général persistait à se tenir éloigné des

émigrés. Vers la fin d'octobre, c'est-à-dire un mois après son arrivée

à Londres, ni les agents du roi, ni ceux du comte d'Artois, ni ce

prince lui-même, n'avaient obtenu de lui autre chose que des propos

vagues, non qu'il dissimulât entièrement ses intentions, mais parce

qu'il ne voulait pas dire dans quelle mesure l'Angleterre les

seconderait. Les ministres favorisaient sa réserve. Même en recevant

le duc d'Harcourt, lord Grenville s'abstenait de toute allusion aux

pourparlers engagés. Le 26 octobre, d'Harcourt, sur la foi des

renseignements qu'il avait pu recueillir, écrivait à Mitau: «Pichegru

est à la campagne entretenu aux frais du gouvernement qui d'abord

voulait le voir, et ensuite a voulu conserver la possibilité de donner

sa parole qu'il ne l'a pas vu, s'il en était question au parlement.

Pichegru s'offre pour les provinces de l'Est et demande que Willot

soit employé dans celles du Midi. Il croit pouvoir promettre cent

mille hommes des débris de son armée. Je n'ai pas parlé encore de ce

qui le concerne avec les ministres anglais pour ne pas les

embarrasser. Je le ferai quand il en sera temps.»

Six jours après, le 2 novembre, d'Harcourt jugea que l'heure était

venue d'en entretenir lord Grenville. La réponse du ministre fut aussi

mystérieuse que brève:

--Nous laisserons Pichegru à la campagne, dit-il; nous préférons le

tenir écarté. Puis, comme d'Harcourt, faisant allusion aux résultats

des négociations suivies à Saint-Pétersbourg pour reformer la

coalition, le félicitait sur les bons effets de son crédit en Russie

et lui demandait à quel moment Louis XVIII pourrait entrer en

activité, lord Grenville ajouta:--Nous ne sommes pas encore au moment

de nous occuper de Sa Majesté. Vous savez ma profession de foi pour

ses intérêts. Elle ne variera pas. Il ne tenait qu'à la cour de

Vienne, il y a quatre mois, et encore plus, il y a six mois, de

terminer par les armes les malheurs qui menacent l'Europe. Je ne sais

si elle en retrouvera les mêmes occasions, malgré les efforts de la

Russie et de la Porte.

Dans ce langage, pas un mot de Pichegru, ni de ses conférences avec

Wickham, ni du plan à l'étude duquel elles étaient consacrées. Quant à

Pichegru, ce fut seulement quand les grandes lignes de ce plan furent

arrêtées et trois jours avant son départ pour l'Allemagne, qu'il se

décida à entrer officiellement en relations avec les agents de Louis

XVIII. Le 30 novembre 1798, il se rencontra avec le duc d'Harcourt,

Cazalès, Dutheil, et leur confia ses projets sans leur parler

toutefois des confidences de Fauche-Borel et du parti qu'elles lui

avaient suggéré. Il leur confessa qu'il n'avait pas reçu du

gouvernement anglais de mission particulière, mais qu'on le faisait

partir avec la certitude que, lorsqu'il aurait choisi sa résidence, il

y formerait son parti, et l'assurance que, lorsqu'il aurait fait

connaître ses plans, on lui fournirait des moyens pécuniaires pour les

réaliser. Ses adhérents, ses officiers les plus sûrs, les corps

d'armée qu'il avait commandés étaient disséminés. Mais il espérait

bien renouer avec eux des rapports et y recruter des partisans.

Cazalès lui fit connaître les divers personnages qu'à Paris, en Souabe

et ailleurs, le roi employait à son service; il l'éclaira sur leur

capacité, leurs talents, leurs inconvénients, leur caractère; enfin il

le mit en défiance contre le ministère anglais, «qui songeait bien

plus à son intérêt qu'à celui du roi.» On parla aussi du concours

qu'on pouvait attendre des généraux que le Directoire avait proscrits.

On tomba d'accord qu'il ne fallait pas compter sur La Fayette. Les

représentants du roi croyaient au contraire que Carnot, alors réfugié

en Suisse, ne refuserait pas de tirer l'épée pour la cause royale.

Pichegru ne fut pas de cet avis.

--Carnot est en sûreté, dit-il; mais on ne peut rien en espérer pour

nous parce qu'il juge son crime envers le roi irrémissible. En

revanche, nous aurons Willot. Il viendra à Londres dès que sa santé le

lui permettra.

À l'issue de cette conférence, d'Harcourt écrivait à Mitau: «Pichegru

a beaucoup de mesure, de fermeté, de modestie. Il connaît la guerre.

Il était délicat de lui parler de ses succès. Il a moins cherché à les

faire valoir qu'à prouver le désir de les réparer.»

Cependant Dutheil n'était pas satisfait de cette entrevue, au cours de

laquelle Pichegru, à son avis, ne s'était pas suffisamment expliqué.

Il en provoqua une seconde. Il s'y rendit seul. Dans le tête-à-tête,

Pichegru s'exprima avec plus de précision et de clarté. Il se porta

fort pour le désintéressement et la sincérité du cabinet britannique;

il se félicita de la liberté qui lui était laissée.

--Aucun agent de l'Angleterre, dit-il à Dutheil, ne doit ni diriger,

ni influencer mes opérations. Je n'aurai de rapport avec celui ou ceux

à qui je serai adressé que pour recevoir d'eux les sommes nécessaires

à mes entreprises.

Il manifesta l'intention de faire tous ses efforts pour convaincre

l'Autriche que la guerre serait non seulement utile, mais funeste, si

elle n'était précédée par la reconnaissance du roi. Quant à

l'hypothèse d'une paix générale, elle ne l'effrayait pas.

«Il n'en est pas moins convaincu, écrivait Dutheil à Louis XVIII, que

Votre Majesté ne doit pas renoncer à l'espoir d'entrer bientôt dans

ses États. L'opinion du général à cet égard est fondée sur la promesse

qui lui a été faite par le gouvernement britannique de laisser à sa

disposition, cette paix ayant lieu, les moyens de faire la guerre à la

France, et sur l'espoir que le cabinet de Saint-James serait soutenu

par quelque vigoureuse résolution de l'Empereur de Russie. Le général

Pichegru m'a engagé de supplier Votre Majesté de ne point considérer

comme une assurance donnée de sa part avec légèreté la certitude qu'il

a que, malgré la paix, le retour de Votre Majesté en France ne serait

différé que de très peu de temps. Il désire aussi que Votre Majesté

sache qu'il lui a été fait la promesse qu'il serait remis pour le Midi

de la France au général Willot, qu'on attend à chaque instant en

Angleterre, les mêmes moyens que ceux qui lui sont confiés pour l'Est.

Dans le cas où Pichegru se trouverait forcé par les circonstances de

tirer quelques coups de canon constitutionnels de 1797, il ne doute

pas que Votre Majesté ne l'en croira pas moins le plus fidèle comme le

plus dévoué de ses sujets. Il a désiré que je n'oubliasse pas ces

expressions: _constitutionnels de 1797_, et il m'a témoigné mettre

beaucoup de prix à ce que ces expressions fussent connues de Votre

Majesté. Je vais envoyer à ce général le chiffre dont il doit se

servir pour écrire à Mitau[58].»

[Note 58: Quoique le rapport d'où sont extraites ces

citations ne porte pas de date, il est certain qu'il fut

écrit le 1er ou le 2 décembre 1798. Pichegru avait exprimé le

désir que le compte rendu de sa conversation fût transmis au

roi de vive voix, quand Dutheil irait à Mitau. Mais le comte

d'Artois, à qui Dutheil la répéta, voulut que son frère en

eût connaissance sans retard. Dutheil, empêché de partir,

écrivit.]

Ces explications données, Pichegru n'avait plus rien à faire à

Londres. Il en partit le 3 décembre[59]. Un navire de la marine

anglaise devait le conduire à Cuxhaven, petit port à l'embouchure de

l'Elbe, à vingt lieues de Hambourg. À la même date, d'Harcourt

annonçait au roi ce départ auquel étaient attachées tant d'espérances.

«Je sais positivement qu'il est content et que la manière dont il a

été reçu ici le confirme dans l'intention de réparer sa conduite

passée et de se venger de celle des factieux à son égard.»

[Note 59: Il ne s'était montré en public qu'une seule fois.

Il assista, le 20 novembre, à l'ouverture du Parlement et y

fut l'objet de la curiosité générale.]

Fauche-Borel n'était déjà plus en Angleterre depuis plusieurs jours.

Quoiqu'il éprouvât quelque répugnance à se séparer de Pichegru, il s'y

était déterminé, dès qu'il l'avait pu, en apprenant que le général

serait libre de le rejoindre à bref délai. On ne leur avait confié ni

à l'un ni à l'autre aucune mission spéciale. À Fauche-Borel on avait

demandé d'observer, de rendre compte; à Pichegru, d'arrêter ses plans

d'après les circonstances. Fauche-Borel, obligé par ses fréquentes

relations avec les émigrés à en voir un grand nombre, avant de se

séparer d'eux, s'était appliqué à faire croire à tout le monde qu'on

l'envoyait en Suisse. Pichegru, depuis son arrivée en Angleterre,

vivait dans la retraite, et ne recevait que de rares visites. Personne

ne l'ayant interrogé, il n'avait pas eu à mentir. En prenant congé

l'un de l'autre, ils s'étaient donné rendez-vous en Allemagne à

quelques semaines de là.

Fauche-Borel arriva à Hambourg vers la fin de novembre. La Maisonfort,

s'attendant à le voir arriver, s'était préparé à le recevoir et à se

justifier auprès de lui de s'être emparé de l'affaire Barras. Les

explications qu'il lui donna, dès son retour, s'enveloppèrent de tant

de beaux airs de sincérité et d'ardentes formules de regrets, que

Fauche-Borel, quelque cruel que fût son désappointement, ne se crut

pas fondé à se plaindre. Il ne se plaignit pas. Il ne pouvait que se

résigner à ce qui s'était fait sans lui. Il en écouta patiemment le

récit. La Maisonfort, en présence de Thauvenay, lui communiqua la

copie des lettres envoyées à Mitau et les remerciements qu'il avait

reçus. Thauvenay, de son côté, lui annonça l'arrivée prochaine du duc

de Fleury.

Si quelque chose eût pu consoler Fauche-Borel de sa mésaventure, c'est

le mécontentement que la venue de l'envoyé du roi causait à La

Maisonfort. Celui-ci possédait trop de perspicacité pour ne pas

deviner qu'il aurait maintenant à disputer à deux adversaires la

négociation dont il s'était rendu maître. Mais, à tout prix, il

entendait en conserver la conduite. Il employa son habileté à conjurer

les effets des susceptibilités de Fauche-Borel, en lui démontrant

qu'ils étaient également intéressés à s'unir contre le rival que

venait de leur susciter la volonté du roi. Ce rival parut à Hambourg,

le 3 décembre, le jour même où Pichegru quittait l'Angleterre et où le

général Willot y arrivait, venant de Suisse.

Durant quatre mois, Willot était resté à Uberlingen, près de

Constance, vivant dans la retraite, uniquement appliqué à rétablir sa

santé, compromise par les rigueurs de sa déportation. Il trouva à

Londres l'accueil que devaient les émigrés à un partisan de la bonne

cause. Pichegru leur avait parlé de lui en termes flatteurs. Ils

n'ignoraient pas qu'en Vendée, où il avait servi sous les ordres de

Hoche, Willot, par sa modération, son humanité envers les royalistes

qu'il combattait, s'était attiré les soupçons du général en chef de

l'armée républicaine; qu'à Marseille, où l'avait envoyé le Directoire

au commencement de 1797, il s'était montré l'adversaire résolu des

jacobins. Ils savaient, en outre, qu'il possédait la confiance du

roi[60]. Enfin c'était un «fructidorisé»; cela seul lui eût constitué

un titre à leur faveur, si son voyage à Londres n'eût pas mieux prouvé

encore que, loin de vouloir demeurer inactif, il cherchait à se rendre

utile.

[Note 60: Vers le milieu de l'année 1797, Louis XVIII

écrivait à Précy, en prévision d'une tentative de

débarquement en Provence: «Il paraît que le général Willot,

qui commande en personne, est dans les bons principes. Il

paraîtrait bien heureux de s'en assurer et d'employer à cet

objet la bonne volonté de M. Wickham, que vous pourriez

seconder par des espérances au nom du roi, que vous êtes déjà

autorisé à donner à ceux qui se rendront utiles au

rétablissement de la monarchie et du monarque légitime.»]

Dans les entretiens qu'il eut avec les émigrés, il fit étalage de son

zèle pour les intérêts du roi; il affirma «qu'il n'avait jamais cessé

d'avoir pour base de ses actions le rétablissement de la monarchie»;

il manifesta ses ressentiments contre les hommes qui gouvernaient la

France. Il parlait comme avait parlé Pichegru, avec plus d'énergie

encore. Son langage révélait un indomptable besoin d'agir. Le comte

d'Artois le présenta aux ministres anglais. Ils lui promirent de

l'employer. Ils lui demandèrent même comment il désirait l'être. Il

répondit qu'il lui serait aisé de se former un parti dans les

provinces méridionales: «le Béarn, les Pyrénées, le Dauphiné, la

Provence, lui étaient militairement connus. Il comptait sur les

officiers qui résidaient dans ces contrées.» Ils n'hésiteraient pas à

s'unir à lui; et, quand il se présenterait à leur tête aux

populations, elles se soulèveraient à sa voix. Il parlait avec tant

d'assurance, qu'on le crut sur parole. On reconnut que son plan

méritait d'être pris en considération; mais on lui objecta qu'il

fallait en ajourner l'exécution jusqu'au moment où la coalition,

étant définitivement renouée, on pourrait décider par quel côté ce

plan particulier serait rattaché au plan général, à l'effet de la

seconder.

Les objections faites à Willot renouvelaient, sous une autre forme,

celles qu'on avait faites à Pichegru quand il s'était avisé de

demander la reconnaissance préalable du roi. De nouveau se manifestait

l'intention du cabinet britannique, arrêtée d'accord avec l'Autriche,

de ne se servir des royalistes, pour rétablir la monarchie, que

lorsque le succès des alliés serait assuré, et s'il était démontré que

les Bourbons comptaient en France un puissant parti.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 24 / 41 段