afin de se concerter avec Fauche-Borel, qu'il croyait averti par ses
lettres des dispositions de «l'homme de Paris». Il ajoutait encore
que, l'avant-veille de son départ, il avait vu le directeur au bal,
dans un jardin, et obtenu de lui l'assurance que son concours ne
manquerait pas à ceux qui sauraient le payer. Et, pour couronner cette
confidence, il répétait les paroles qu'il affirmait avoir été
prononcées par Barras:
--Mes plans sont faits; j'en ai cinq, nous choisirons... Partez, je
m'expliquerai quand on se sera expliqué. Indemnité et sûreté, voilà ce
que je demande.
Ce que Barras entendait par ces mots: indemnité et sûreté, David
Monnier, décidé à ne rien céler à La Maisonfort, affirmait l'avoir
appris par Bottot. Sûreté, dans la pensée de Barras, voulait dire, à
en croire David Monnier, «l'entier oubli de sa conduite
révolutionnaire, l'engagement sacré du roi d'annuler, par son pouvoir
souverain, toutes recherches à cet égard.» Indemnité signifiait une
somme au moins équivalente à celle que devaient procurer au membre le
plus puissant, le plus retors et le plus cupide du Directoire, les
deux années qu'il comptait passer encore au pouvoir. Il évaluait cette
somme «à douze millions de livres tournois, y compris les deux
millions qu'il aurait à distribuer à ses coopérateurs». À valoir sur
ce prix de ses peines, il demandait une avance de quinze cent mille
francs, à payer au moment où seraient échangées les obligations
mutuelles. Il désirait enfin que le roi lui écrivît le premier et
l'autorisât à résider hors de France. À ces conditions, dont il
souhaitait que l'accomplissement lui fût garanti par une puissance
amie de Louis XVIII, il était disposé à prendre l'engagement de
proclamer la monarchie dans un délai de six mois.
Après avoir énuméré les prétendues exigences de Barras, David Monnier
n'eut garde de taire les siennes. Il jugeait indispensable qu'on lui
promît une somme suffisante à l'indemniser lui-même, à indemniser
Bottot de leurs déboursés et de leurs peines. Un billet souscrit par
le roi, ou en son nom, devait fixer le montant de cette indemnité.
Pour le service des avances, il entendait qu'un crédit d'une valeur
égale au chiffre stipulé lui fût ouvert chez un banquier de Hambourg.
C'était, on le voit, un homme prévoyant, pressé surtout de toucher
quelque argent; il n'avait rien oublié.
Tout homme de bonne foi et de haute raison devait être frappé par les
contradictions que, en admettant la véracité des dires de David
Monnier, offrait la conduite de Barras; par l'invraisemblance surtout
du dévouement qu'il apportait au roi au lendemain du dix-huit
fructidor. S'il inclinait vers une restauration monarchique, pourquoi,
dans cette dramatique journée et depuis, avait-il frappé sans pitié
les royalistes? Il est difficile de comprendre que cette considération
n'ait pas suffi à mettre La Maisonfort en garde contre les mensonges
de David Monnier. Ce qui est vrai, c'est qu'il se laissa entraîner
moins peut-être par la grandeur du but que lui montrait David Monnier,
que par l'importance du rôle qui lui était réservé, si le succès
couronnait ses efforts. Il se vit, dans un avenir prochain, glorifié
comme le véritable auteur du rétablissement de la monarchie, accablé
par les témoignages de la gratitude royale, comblé d'honneurs et de
richesses. Cette perspective excita son enthousiasme, le rendit même
insensible à ce que lui commandaient l'honnêteté et l'amitié. Il
n'hésita pas à se substituer à Fauche-Borel, à s'approprier ses plans,
à prendre en mains la direction de cette négociation indélicate et
puérile, résolu à en recueillir les profits.
Maître du secret d'autrui et au moment d'en trafiquer, la présence de
David Monnier ne pouvait que lui être importune et gêner son action.
Il lui conseilla de retourner à Paris, afin de veiller sur Barras,
dont il était impérieusement nécessaire d'entretenir les bonnes
intentions. Il lui promit de le rappeler en temps opportun,
c'est-à-dire dès que le roi aurait répondu aux propositions qui
allaient lui être transmises et fait connaître sa volonté. David
Monnier se laissa convaincre. Il partit pour la France dans le
courant de septembre, en s'engageant à revenir au commencement de
l'année suivante, s'il n'était mandé plus tôt.
Après son départ, le marquis de La Maisonfort écrivit à Louis XVIII.
En deux lettres successives, il présentait un exposé détaillé de
l'affaire. Il expliquait comment, en l'absence de Fauche-Borel, elle
était arrivée entre ses mains. Il ne dissimulait rien des exigences de
Barras. À l'appui des demandes personnelles de David Monnier, il
insistait longuement sur le zèle dont celui-ci avait fait preuve, sur
son habileté, sur l'utilité de son intervention. Son récit se
ressentait de l'enthousiasme dont il était lui-même animé et tendait à
le faire partager au roi comme à son entourage. Ces graves
communications ayant été expédiées à Mitau, La Maisonfort, désormais
assuré de conserver la direction de l'entreprise, se décida à en
entretenir le chargé d'affaires du roi, avec qui il vivait en bons
termes. Thauvenay ne se montra ni moins crédule, ni moins enthousiaste
que lui. Il écrivit, de son côté, à Saint-Priest, à l'effet d'appuyer
les démarches de La Maisonfort. Toutefois, à la fin d'octobre, ils
attendaient encore les réponses qu'ils avaient sollicitées.
Ce n'est pas qu'à Mitau on eût accueilli leurs propositions avec
indifférence. Mais elles y avaient causé plus d'étonnement que de
satisfaction. On se rappelait l'insuccès des démarches antérieures; on
redoutait de s'exposer à des déceptions nouvelles. Toutefois l'étude
approfondie des dires de La Maisonfort, en démontrant qu'il n'en
coûterait rien de seconder les vues de leur auteur, et que le pire qui
pût arriver était un échec dans lequel le roi ni ses amis ne pouvaient
être compromis, décida Louis XVIII à y répondre favorablement.
Cependant, au moment d'envoyer à La Maisonfort des pouvoirs pour
traiter, il se ravisa et se décida à les confier à un homme mieux
connu de lui, de la fidélité duquel il fût sûr.
Le 8 novembre, deux lettres adressées, l'une par le comte de
Saint-Priest à La Maisonfort, l'autre par d'Avaray à Thauvenay, leur
apportaient les remerciements de Louis XVIII et leur annonçaient la
prochaine visite d'une «personne de marque» qui devrait être mise en
communication avec David Monnier. D'Avaray, se référant à la
négociation Sourdat, rappelait que Barras savait depuis longtemps
qu'il pouvait compter sur indemnité et sûreté. Dans les explications
de La Maisonfort, une phrase avait surtout frappé le roi: «Barras veut
que vous soyez roi sans préambule, sans restriction.»--«C'est là le
point d'où il faut partir, répondait d'Avaray. Je vous recommande, au
nom de votre fidélité et de votre amour pour le roi, d'éviter, de
repousser toute discussion qui pourrait changer ou altérer le moins du
monde cette base invariable du traité. Qu'il ne soit donc question
dans les conférences ni de constitution, ni de gouvernement, ni
d'amnistie en ce qui concerne les assassins de Louis XVIII, ni rien
qui ait aucun rapport à ces objets étrangers au but de la négociation.
Dites tous que le roi veut faire le bonheur de son peuple, régner par
la justice et l'amour, réformer les abus; vous ne vous tromperez pas.
Ayez cependant sous les yeux pour votre propre instruction celles du
roi, et restez en deçà plutôt que d'aller au delà. Je voudrais même
que Barras, s'il est dans le cas de faire une proclamation, les citât
pour garants des sentiments personnels du roi, de la sagesse de ses
vues, de la modération de ses principes; et, comme il serait dangereux
de présenter aux yeux des Français sous les traits du despotisme le
roi qu'il veut leur rendre, je voudrais qu'il leur dît que ses vertus,
ses lumières, ses paroles, ses malheurs même, tout les assure qu'il
les fera jouir de toute la liberté compatible avec la tranquillité
publique.»
Ce langage ne témoigne pas seulement de la candeur dont faisait preuve
la cour de Mitau en supposant Barras capable de se sacrifier au roi
par l'abandon de son pouvoir, le désaveu de sa conduite antérieure et
l'acceptation volontaire de l'exil; il prouve aussi qu'on y prenait au
sérieux, sur la foi des récits transmis par La Maisonfort, des
affirmations dictées uniquement par la cupidité. Quelques jours plus
tard, une nouvelle lettre de Saint-Priest prévenait Thauvenay que «la
personne de marque», désignée par le roi, était le jeune duc de
Fleury, premier gentilhomme de la chambre, neveu du maréchal de
Castries. «Il a de l'esprit et de la capacité, et sa jeunesse n'est
point aux dépens de sa maturité. Nous espérons que son âge et son état
serviront à masquer sa commission. Sa Majesté compte beaucoup sur
vous pour l'aider de votre sagesse et de votre expérience, et il est
fort disposé à se consulter avec vous. Nous serions charmés que vos
occupations vous permissent d'assister aux séances et d'aider au
chiffrement pour éviter un nouveau confident. On dit que les espions
fourmillent à Hambourg. Mais vous saurez les déjouer par des
précautions qu'il ne faut pas épargner. Nous ne connaissons guère M.
de La Maisonfort que par ses écrits. On nous dit qu'il a été fort lié
avec les Lameth, et cela ne nous laisse pas sans inquiétude. Mais nous
ne l'avons pas choisi, et il faut bien le prendre tel qu'on nous l'a
donné.»
Le duc de Fleury, que le roi jetait tout à coup dans cette intrigue,
en lui sacrifiant un serviteur aussi dévoué que Thauvenay, des agents
aussi habiles que Fauche-Borel et La Maisonfort, ne possédait aucune
des qualités nécessaires à une telle négociation. C'était un brillant
et vaniteux gentilhomme, léger, pénétré de son importance, plus
présomptueux que clairvoyant. Un peu plus tard, d'Avaray gémira en
pensant que «de si grands intérêts sont en de telles mains», les mains
d'un homme qui «se noie dans un verre d'eau». Saint-Priest ne pensait
pas autrement. Mais, le roi ayant prononcé, il se conformait à sa
volonté, en disant du jeune négociateur tout ce qu'il fallait en dire
pour lui assurer la confiance des gens de Hambourg qui ne le
connaissaient pas.
À son départ de Mitau, on lui remit l'acte d'indemnité et de sûreté
exigé par Barras, les lettres patentes, comme on disait. «Cet acte est
écrit de la main de Sa Majesté. Nous aimerions assez qu'il demeurât à
Hambourg sans aller en France, n'ayant surtout aucun écrit de ce
directeur.» Le document n'était que l'énumération des demandes
qu'avait formulées, au nom de Barras, David Monnier. «Louis, par la
grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à notre amé et féal Paul,
vicomte de Barras, salut.» Suit un préambule explicatif, après lequel
il est stipulé: «À ces causes, nous vous avons nommé et nous vous
nommons, vous, vicomte de Barras, pour notre commissaire général à
l'effet de préparer et exécuter le rétablissement pur et simple de la
monarchie française.» Rien n'est oublié, ni l'engagement de la
rétablir dans six mois, ni les douze millions de livres tournois à
payer «en espèces sonnantes», ni l'oubli du passé. Le tout est «donné
à Mitau, sous notre petit scel». La date reste en blanc pour être mise
quand on croira le moment venu d'échanger les engagements réciproques.
Ce sera «le 10 may de l'an 1799 et de notre règne le quatrième».
Indépendamment des lettres patentes, le duc de Fleury fut muni
d'instructions écrites. Il devait s'y référer pour les réponses à
faire au cours des délibérations. David Monnier ayant demandé que le
roi écrivît le premier, Saint-Priest, rédacteur de ces instructions,
disait en parlant de Barras: «Je le crois trop gentilhomme pour
désirer que Sa Majesté lui fasse d'aussi basses avances. Ce n'est
assurément pas qu'Elle fût retenue par aucun _punctitio_. Mais encore
faudrait-il un puissant motif pour passer sur une telle disconvenance.
C'est à M. de Barras à écrire au roi d'après l'acte de sûreté et
d'indemnité qu'il en aura reçu, et Sa Majesté lui répondra ensuite, de
manière à le satisfaire. Mais encore faut-il préalablement qu'il se
soit expliqué directement. L'on ne met point en doute sa bonne foi. Il
a un intérêt si palpable à réussir dans son projet qu'on ne peut
raisonnablement craindre qu'il trahisse, et d'ailleurs, il ne veut
aucun coopérateur, et, par conséquent, personne d'attaché au roi ne
peut être compromis par lui. C'est d'un coup de main qu'il s'agit sans
doute, et il peut réussir, vu le discrédit où le Directoire et le
Corps législatif se trouvent en France, et les dispositions bien
connues du peuple à rappeler son roi.»
En prévision du succès de la contre-révolution, Saint-Priest
s'occupait ensuite du gouvernement intérimaire par qui devrait être
exercé le pouvoir, en attendant l'arrivée du roi ou de son frère,
lieutenant général du royaume. Il sollicitait sur ce point les idées
de Barras, et proposait à tout hasard un conseil de régence formé
d'une douzaine de membres du Corps législatif et présidé par le
directeur. Le premier acte de ce conseil devait être une proclamation
à l'armée, promettant à tous une amnistie, quelque part qu'ils eussent
prise aux événements, et aux officiers la conservation de leurs
grades.
Barras avait demandé à aller jouir hors de France de sa grande
fortune. «Oui, répondait Saint-Priest au nom du roi. Il faudrait même
qu'il n'y gardât plus d'immeubles. On les lui payerait en argent.»
Quant à la garantie d'une puissance exigée par lui, à qui la demander
puisque le secret auprès des cours était reconnu nécessaire? Il est
vrai qu'il se montrait moins strict à l'égard de l'Empereur de Russie.
«Mais il y a lieu de croire que l'Empereur ne se prêterait pas à cette
proposition, lui qui n'a point voulu laisser introduire dans ses États
l'ouvrage de M. Cléry (sur la captivité de Louis XVI), pour ne pas,
a-t-il dit, faire connaître à ses sujets quelles indignités un
souverain peut subir. Si Barras, cependant, ne voulait pas sortir de
France sans cette garantie, il pourrait demander le gouvernement de
l'île Bourbon, où il trouverait toutes les jouissances dont il est si
empressé.»
En ce qui concernait les avances à faire sur le prix de la
négociation, sans doute il n'y fallait pas regarder. «Mais _nemo dat
quod non habet_. S'il ne s'agit que de menues dépenses, et quoique le
roi ait à peine de quoi vivre, on tâcherait de les couvrir. Mais
peut-on penser que Barras et son agent soient à quelques milliers
d'écus près? Et s'ils demandent de grosses avances, ne serait-ce pas
le cas de se défier d'eux comme de gens cherchant à faire des dupes?»
Résumant enfin son opinion sur la manière de procéder à l'échange des
engagements, Saint-Priest conseillait qu'après avoir pris connaissance
de l'acte de sûreté et d'indemnité mis en dépôt à Hambourg, l'agent de
Barras allât à Paris lui dire qu'il pouvait se fier au roi, provoquer
l'explosion, instituer la régence en attendant Monsieur, et envoyer
l'adresse à l'armée. Sur cette manière de procéder, aucune difficulté
n'était à prévoir, puisque David Monnier avait, au dire de La
Maisonfort, spontanément proposé d'aller chercher à Paris, si l'on
s'entendait, une lettre de soumission au roi et l'exposé du plan avec
la ratification des conditions stipulées. Dans ce cas, le duc de
Fleury devait attendre à Hambourg le retour de l'émissaire, à moins
qu'il ne jugeât préférable de se rendre en France, pour s'aboucher
lui-même avec Barras et se concerter directement avec lui.
V
PICHEGRU RENTRE EN SCÈNE
À Londres, en 1798, le service des étrangers institué au ministère de
l'intérieur avait pris une extrême importance depuis le commencement
de l'émigration, l'Angleterre étant devenue l'asile d'un grand nombre
d'émigrés, le rendez-vous d'agents royalistes, le rendez-vous aussi
des espions qu'entretenait auprès d'eux le gouvernement français. À sa
direction était préposé Wickham, dont un long séjour en Suisse, au
milieu des royalistes proscrits, avait fait l'homme d'État britannique
le plus compétent pour ce qui concernait les affaires de France.
Depuis sa rentrée à Londres, à la fin de l'année précédente, le
cabinet l'avait chargé de la surveillance des émigrés. C'est à ce
bureau que, le 27 septembre 1798, quatre voyageurs arrivés à Londres
le même jour, se présentaient pour y faire viser leurs passeports et
solliciter le droit de séjour, conformément aux règlements de police.
Admis en présence de Wickham, les nouveaux venus déclinèrent leur nom,
leurs qualités. L'un d'eux était le général Pichegru. Il apprit à
Wickham que, le 3 juin précédent, avec sept de ses compagnons, il
s'était évadé de Cayenne, où le Directoire les avait déportés après le
dix-huit fructidor. Pour des causes diverses, quatre d'entre eux
étaient restés en route, notamment le général Willot, tombé malade
dans les colonies hollandaises. Les autres étaient parvenus à gagner
l'Europe.
Wickham se montra courtois et affable. Il déféra aux désirs des
fugitifs. Le général Pichegru, qu'il entoura plus particulièrement des
témoignages de son admiration, fut autorisé à résider à Londres ou
dans les environs. À tous, des offres de services furent faites avec
empressement et libéralité. Dans la soirée du même jour, la nouvelle
du retour de Pichegru se répandait dans les salons de Londres. Les
agents secrets du gouvernement français la transmettaient à Paris. Dès
le lendemain, les personnages les plus importants de l'émigration
française se présentaient pour voir Pichegru. Mais il refusa sa porte
à la plupart d'entre eux. Parmi ceux qu'il reçut, se trouvaient le
baron de Roll, qui lui apporta les félicitations du comte d'Artois, et
Dutheil, l'ancien chef de l'intendance de Louis XVI à Paris, agent
financier des princes. Dutheil ayant fait mine de sonder ses
intentions futures, il se déroba, alléguant sa fatigue morale et
physique, son ignorance des dispositions de la France, pour fuir tout
entretien sur la situation politique.
Dutheil ne se laissa pas démonter, devint plus pressant, insinua que,
si le général se rendait à Mitau, il y serait reçu comme un fidèle et
illustre sujet du roi. Pichegru se contenta de répondre qu'il
attendrait des instructions, mais qu'avant de prendre un parti, il
voulait savoir quel traitement réservait Louis XVIII aux officiers de
l'armée républicaine qui se déclareraient pour sa cause. Dutheil
n'insista pas. En quittant le général, il écrivit à Mitau, répéta dans
sa lettre ce qui venait de lui être dit, et même ce qu'il eût désiré
entendre, à savoir que le général Pichegru était disposé à aller
mettre ses hommages aux pieds du roi. L'information péchait par le
défaut d'exactitude. Pichegru, en débarquant en Angleterre, était
résolu à y séjourner et, pour échapper aux visites importunes, à se
retirer à la campagne. Il ne tarda pas à s'y fixer. Jusqu'à son départ
pour le continent, il ne revint à Londres qu'afin de se rendre aux
appels de Wickham, qui avait manifesté le désir de le revoir.
Le général Pichegru, à cette époque, n'était âgé que de trente-sept
ans. Mais ses longues campagnes, la rigoureuse captivité qu'il venait
de subir avaient usé son corps, découragé son âme, ébranlé son
énergie. Dans le premier entretien qu'il eut avec le diplomate
anglais, il parut d'abord animé du désir de rester inactif, de se
faire oublier; il ne manifesta d'autre ambition que celle du repos; il
prétendit qu'après les dures épreuves de la proscription et le
vigoureux effort qu'il avait dû faire pour y mettre fin, il était sous
le coup d'une accablante lassitude. Mais Wickham ayant, par d'adroites
flatteries, fait appel à son zèle pour la cause du roi, peu à peu les
dispositions de Pichegru se modifièrent. Il ne se refusa pas à des
pourparlers «sur les questions brûlantes». Pendant les jours suivants,
il se prêta à diverses conférences avec les ministres, leur révéla ses
idées, fit connaître les plans que, de concert avec le général Willot,
il avait conçus et étudiés durant les longues et cruelles heures de
leur captivité commune. En un mot, il donna clairement à entendre que
ce général et lui-même étaient acquis à la cause de la monarchie,
prêts à combattre pour elle.
Il n'y a pas lieu de s'attarder à préciser ici les gages, d'ailleurs
fort vagues, qu'antérieurement à la journée de fructidor, Pichegru
avait donnés à cette cause. Par ce qu'on en a dit plus haut, il est
aisé de juger des dispositions dans lesquelles il se trouvait en
arrivant à Londres, du ressentiment qui remplissait son coeur, et de
s'expliquer pourquoi, après n'avoir manifesté d'abord que
découragement et lassitude, il se montra plus confiant dès qu'il
entrevit la possibilité de tirer vengeance des hommes qu'il
considérait comme ses persécuteurs. Ce serait lui faire gratuitement
injure que de prétendre qu'il n'était animé d'aucun autre sentiment.
Encore que les contradictions de la conduite qu'il tint ultérieurement
ne permettent guère de préciser les mobiles auxquels il obéissait, on
ne saurait nier que des préoccupations patriotiques y eurent une part.
Quand il se jetait dans la coalition, c'était bien pour contribuer à
restaurer la monarchie, qui lui paraissait être l'unique solution
qu'il convînt de souhaiter à son pays, et non pour servir ses desseins
personnels et les vues particulières des puissances coalisées.
Dans ses conversations avec Wickham, il s'attachait à pénétrer les
arrière-pensées de son interlocuteur. Il voulait s'assurer que les
témoignages de courtoise sympathie qu'on lui prodiguait ne
dissimulaient pas le désir d'empêcher le rétablissement de l'autorité
de la France en Europe ou d'entamer l'intégrité de son territoire.
Wickham devinait ses préoccupations. Il déploya toute son habileté
pour le convaincre du désintéressement comme de la sincérité des
puissances. Il parla avec tant d'effusion et d'éloquence, que Pichegru
fut bientôt convaincu. Quand on arriva à l'examen des moyens d'action,
qui, le cas échéant, pourraient être employés efficacement, on se mit
d'accord sur la nécessité d'opérer d'abord en Suisse et de consacrer
tous les efforts à délivrer les populations helvétiques du joug
français. Elles étaient prêtes à se soulever. L'Angleterre s'était
engagée à seconder leur révolte. Si le général Pichegru entrait à ce
moment en Franche-Comté, s'il se mettait à la tête des mécontents; si
le général Willot, qu'il disait disposé à se porter en Provence,
provoquait à la même heure une bruyante agitation dans le Midi, la
révolte de la Suisse pouvait devenir le point de départ de la chute du
gouvernement républicain.
Pichegru approuva ces vues. On lui promit de le seconder s'il
parvenait dans l'Est. Il restait libre, d'ailleurs, d'agir à son heure
et à son gré, au mieux des intérêts qui lui seraient confiés.
L'Angleterre était résolue à ne pas entraver son action, mais
seulement à mettre à sa disposition, sans lui en demander compte, les
ressources pécuniaires dont il aurait besoin. Elle promettait
d'assister dans l'intérieur tout parti capable de résister ouvertement
et directement au gouvernement tyrannique de la France, ou de coopérer
avec les alliés dans le même sens. L'accord intervenu sur ces divers
points n'avait pas épuisé l'objet des négociations. Elles se
continuèrent sur d'autres non moins importants.
Pichegru, d'accord avec Louis XVIII sans l'avoir consulté, était
d'avis que les armées alliées devaient se faire précéder en France par
un manifeste portant expressément que la guerre n'avait pas la
conquête pour but, mais le rétablissement du roi légitime. Il pensait
également que, par ce manifeste, les puissances étaient tenues de
reconnaître Louis XVIII comme roi de France. Or c'est précisément sur
ces graves questions que les ministres anglais refusaient de se
prononcer. Ils protestaient du désintéressement de l'Angleterre.
L'idée de conquête n'entrait pour rien dans leurs résolutions. Mais
ils avaient trop souvent déclaré qu'ils ne faisaient pas la guerre à
la France dans l'intérêt des Bourbons pour revenir sur leurs
déclarations, procéder à la reconnaissance du roi et s'infliger à
eux-mêmes un démenti. Au surplus, ils ne pouvaient prendre aucune
décision à cet égard sans s'être concertés avec la Russie et
l'Autriche. Il convenait d'attendre le résultat des pourparlers qui
ne manqueraient pas de s'engager, et, pour leur part, ils
n'hésiteraient pas à suivre l'exemple qui leur serait donné par leurs
alliés.