prenant connaissance, avec le roi, des intentions définitives de Paul
Ier, quant aux objets qu'il lui avait soumis, il s'aperçut qu'il en
avait trop espéré. Le tsar consentait à s'entremettre pour aplanir les
difficultés qui s'opposaient au voyage de Madame Royale. À cet effet,
il envoyait des ordres à M. de Razomowski, son ambassadeur à Vienne.
Mais il ne voulait prendre à sa charge ni les frais du voyage de la
reine et de sa nièce, ni ceux de leur entretien à Mitau. Il laissait
au roi le soin d'y pourvoir.
Cette décision éloignait encore la réalisation des voeux de Louis
XVIII. L'infortuné prince se décidait alors à implorer l'assistance de
l'Empereur d'Autriche. Il ne recueillait qu'un refus. Après de longs
pourparlers, il parvenait enfin à faire décider par la cour de Vienne
qu'avant de partir, Madame Royale toucherait une partie des intérêts
qui lui seraient dus, au moment de son départ, par l'Empereur
dépositaire de sa fortune, et que ce premier versement aiderait à
défrayer son voyage. «Quant à la reine, écrivait Saint-Priest à
Thauvenay, je ne sais comment elle fera, car le roi n'a pas un sol à
envoyer pour la route. Si le banquier de Gênes ne fournit, elle sera
forcée de demeurer à Budweiss et y sera réduite aux expédients.» Par
suite de ces douloureux incidents et malgré ce que le tsar avait
promis, Louis XVIII allait soupirer durant de longs mois encore après
le bonheur de voir sa femme et sa nièce se réunir à lui. «En ce pays,
remarquait mélancoliquement Saint-Priest, les promesses sont rarement
ou lentement effectuées.»
Ce furent là les plus graves préoccupations de l'année 1798. En
s'écoulant, elle ne fit qu'accentuer les difficultés de la position du
roi. Saint-Priest les attribuait à l'absence de toute communication
politique avec l'Empereur de Russie. Cette communication n'existait
pas. «C'est en vain que j'ai cherché à l'établir à Saint-Pétersbourg.
Elle a inspiré tant de défiance, que, sans autre façon, on m'a dit que
ma présence faisait ombrage à l'Empereur, et qu'il serait bon que je
partisse pour Mitau.» Il semblait donc que le roi ne fût venu en
Russie que pour y subir des humiliations. S'il voulait s'occuper de
l'armée de Condé, il lui était objecté «que l'Empereur, qui a pris le
corps de Condé à son service, n'entend pas que le roi s'en mêle». Si
quelqu'un de ses partisans retenu longtemps loin de lui désirait le
voir, il fallait de laborieuses démarches auprès de la cour impériale
pour ouvrir au nouveau venu le territoire de l'Empire. La difficulté
d'en sortir n'était pas moindre que celle d'y entrer. Un passeport,
même quand le roi le sollicitait, ne s'obtenait qu'après des démarches
réitérées et quelquefois pas du tout. Non seulement le roi n'était pas
libre de recevoir qui bon lui semblait, mais il arrivait qu'à son
insu, presque en se cachant de lui, le tsar mandait quelque Français
recommandé par l'un des ambassadeurs de Russie à l'étranger comme
pouvant fournir d'utiles renseignements. C'est ainsi qu'un certain
chevalier de La Garde, se disant renseigné sur l'état des esprits en
Vendée, était appelé à Saint-Pétersbourg sans que le roi eût été
consulté, et revenait ensuite à Mitau, où on le connaissait peu,
imposé à la confiance de Louis XVIII par l'accueil même qu'il avait
reçu chez les ministres de l'Empereur.
Des procédés si choquants arrachaient-ils quelque plainte au proscrit,
on lui rappelait durement qu'il n'était qu'un monarque sans puissance,
accueilli par pitié, obligé, par conséquent, de subir en silence le
traitement qu'on jugeait bon de lui infliger. Il existe au dossier de
la correspondance générale une lettre, en date du 8 novembre 1798, qui
éclaire du jour le plus instructif la situation du roi de France à
cette époque, et révèle, en même temps que son état d'esprit, la
rigueur qu'apportait le tsar dans ses rapports avec lui. «Votre
Majesté Impériale me dit qu'elle a rempli ses engagements avec moi. Ma
reconnaissance ne se borne pas à lui rendre ce témoignage; je lui dis
à elle-même, je dirais à toute la terre qu'elle ne me devait rien,
qu'elle a tout fait pour moi et les miens. Mais j'ose ajouter qu'il
est de sa bienfaisance, de l'intérêt qu'elle a toujours pris aux
malheurs de mon royaume, à ceux de ma famille et aux miens, que je
puisse, dans l'asile qu'elle m'a donné, vaquer à mes affaires par des
communications libres et personnelles avec mes agents. Je réponds
d'eux et de leurs principes; ils seront toujours sous mes yeux, et ils
ne quitteront Mitau que pour sortir des États de Votre Majesté
Impériale.
«Dans un moment où la Providence semble ouvrir la voie à mon
rétablissement sur le trône de mes pères, lorsque j'en ai l'espoir le
plus plausible qui jamais se soit offert à mes yeux, je voudrais
déposer dans le sein de Votre Majesté Impériale le détail des motifs
qui fondent cet espoir; je voudrais demander son avis, et surtout ses
conseils. Je voudrais que cette communication de confiance d'une part,
de lumières et de puissance de l'autre, devînt à jamais la base d'une
alliance indissoluble entre nos deux couronnes, et que mes successeurs
puissent toujours se dire: Si la générosité de Paul Ier accueillit
Louis XVIII dans ses malheurs, ce furent ses conseils et son appui qui
en hâtèrent la fin.
«Mais comment entreprendre par écrit une pareille communication, dont
les détails seraient immenses? D'ailleurs, dois-je abuser par de trop
longues lettres du temps précieux de Votre Majesté? Cet inconvénient
n'existerait pas, si j'avais à Saint-Pétersbourg quelqu'un de capable
de rendre compte de tout à Votre Majesté Impériale; c'est encore un
avantage que j'ai à regretter, et si Votre Majesté m'en faisait jouir,
ce ne serait pas la moindre des obligations dont je lui serais
redevable.»
Cette lettre resta sans réponse. Le tsar ne voulait pas accorder ce
qui lui était demandé. Le roi rencontra les mêmes difficultés pour
obtenir des passeports, pour maintenir ses relations avec ses agents,
pour les faire voyager, pour correspondre avec eux. De même, la
communication politique avec la cour de Russie, que réclamait
Saint-Priest, ne fut pas établie. Louis XVIII demeura réduit à
formuler en de longues lettres ses réclamations et ses doléances, à
étaler sa royale misère, à supplier qu'on lui vînt en aide. À la fin
de 1798, repoussé par l'Europe, séparé de ses partisans, il se
trouvait à Mitau comme dans une prison, livré au caprice d'un despote
fantasque et mobile, dont les actes tour à tour se paraient des
apparences du génie, ou semblaient émaner d'un fou couronné[55].
[Note 55: Voir mon livre: _Conspirateurs et Comédiennes._]
III
FAUCHE-BOREL À LONDRES
Il nous faut maintenant revenir à Fauche-Borel, que nous avons laissé
au moment où, quelques jours après le dix-huit fructidor, il venait de
s'enfuir de Paris. Le 13 septembre, il était à Neuchâtel. Sur la foi
des récits répandus en Suisse aussitôt après le dix-huit fructidor, sa
famille et ses amis le croyaient mort ou arrêté. On en disait autant,
d'ailleurs, de la plupart des hommes connus par la vivacité de leurs
attaques contre le Directoire. Heureusement, si un grand nombre
d'entre eux étaient tombés au pouvoir de Barras, beaucoup d'autres
avaient pu sauver leur liberté; ils s'étaient presque tous réfugiés en
Suisse.
Fauche-Borel les y retrouva. Il y eut entre eux des conférences. Le
général de Précy, le prince Louis de La Trémoïlle, le président de
Vezet, Imbert-Colomès, Camille Jordan, d'André, Berger, Conchery,
d'autres encore, députés proscrits ou agents royalistes, ardents et
résolus, y assistaient. Elles se ressentirent du trouble causé par les
événements de Paris et par le départ de l'Anglais Wickham, dont le
Directoire, qui le considérait avec raison comme son plus intraitable
ennemi, venait de demander au gouvernement helvétique l'expulsion
immédiate. Il n'y fut pris d'autre résolution que celle de maintenir à
Berne le centre des correspondances du parti du roi, d'attendre là les
ordres de Louis XVIII, les communications du comte d'Artois, celles du
gouvernement britannique.
Durant ces entretiens, au cours desquels chacun racontait comment il
avait échappé à la police du Directoire, Fauche-Borel se montra
discret et réservé. Il ne cacha point qu'il devait son salut à David
Monnier. Mais il évita toute confidence propre à divulguer ses projets
et ses espérances relativement à Barras. Il ne voulait partager avec
personne, au jour du triomphe, la gloire qui devait en rejaillir sur
lui, ni les profits qu'il espérait en recueillir. C'eût été, au reste,
une imprudence d'en parler même au roi, avant de savoir si David
Monnier avait pu renouer avec Bottot la négociation entamée au moment
où ce dernier quittait Paris, pour se rendre au quartier général de
Bonaparte. Tout commandait donc le silence à Fauche-Borel; il
l'observa rigoureusement, suivant les événements qui se déroulaient en
Europe. Avant que s'achevât cette tragique année 1797, les armées de
la République entraient en Suisse, pour délivrer la Confédération du
joug de l'aristocratie de Berne, disaient les proclamations du
Directoire, et non pour la conquérir. Il est vrai que cette oeuvre de
délivrance affectait des airs de conquête. Les libérateurs dictaient
des lois aussi despotiques que s'ils eussent été des vainqueurs. Les
émigrés fuyaient devant eux, se dispersaient, gagnant les uns Bâle,
les autres Hambourg, recommençant, à ces étapes nouvelles d'un exil
qu'ils avaient cru fini, leur vie de dures privations et d'âpres
misères. C'est vers la seconde de ces villes que Fauche-Borel se
dirigea, quand Neuchâtel fut à son tour menacé par l'invasion.
Hambourg, par sa situation géographique, semblait à l'abri des
entreprises françaises. En sa qualité de cité libre, elle offrait aux
proscrits un asile sûr. De Hambourg, ils pouvaient aisément gagner
l'Angleterre, où, sous la direction du comte d'Artois, et sous le
patronage d'un ministère qui n'avait cessé de combattre la Révolution,
l'Émigration tenait ses grandes assises et conspirait librement. De
là, ils pouvaient aussi communiquer avec la Russie, dont le fantasque
souverain, prodigue envers Louis XVIII des témoignages de sa
bienveillance, venait de lui ouvrir les portes de son Empire. Hambourg
continuait, d'autre part, à entretenir avec la République des
relations cordiales, quoique souvent troublées par les conflits qui
s'élevaient entre les Français républicains et les Français émigrés.
Ces relations y conduisaient les premiers en grand nombre,
fournissaient ainsi aux seconds de fréquentes occasions de se
renseigner sur les mouvements de l'opinion en France, d'en recevoir ou
d'y faire parvenir d'utiles communications, de précieux avis. En un
mot, Hambourg tendait à devenir, de plus en plus, le rendez-vous des
espions, des intrigants, des conspirateurs, de tous ceux qui
profitaient du trouble de l'Europe pour s'atteler à des oeuvres
louches et lucratives, étayées par la trahison.
À ces motifs d'ordre purement politique, si propres à motiver la
résolution de Fauche-Borel et des émigrés qui firent comme lui, s'en
joignit un autre tout personnel, qui fut d'un grand poids dans sa
conduite. Hambourg était la résidence de son frère, le libraire Pierre
Fauche, l'éditeur de Rivarol, qui avait, à son exemple, offert ses
services au roi de France et s'en faisait gloire. Fauche-Borel, en se
rendant à Hambourg, savait donc qu'il y trouverait un collaborateur
dévoué, tout aussi capable de prendre en main ses affaires
commerciales en détresse, depuis qu'il les négligeait pour se
consacrer tout entier au métier d'organisateur de complots, que de
seconder ses visées et ses ambitions. Cette considération aurait seule
suffi à le décider, alors même que d'autres ne lui eussent pas
commandé de se rendre à Hambourg.
En arrivant chez son frère, il y rencontra installé, à titre
d'associé, un gentilhomme français émigré, le marquis Descours de La
Maisonfort, ancien officier[56], qui était surtout un brouillon, un
agité, un touche-à-tout. Politique, poésie, industrie, tout lui était
bon. Imprimeur à Leipzick, libraire à Hambourg, journaliste, auteur
d'une tragédie sur Louis XVI, dont le manuscrit existe aux archives de
France, il conspirait par surcroît. Fauche-Borel l'avait connu, deux
ans avant, au moment où se nouait l'intrigue Condé-Pichegru, à
laquelle La Maisonfort s'était trouvé très incidemment initié. Depuis
cette époque, il l'avait perdu de vue. Mais, grâce au souvenir qu'il
en avait gardé, leurs rapports devinrent plus intimes, ne tardèrent
pas à revêtir toutes les formes de la plus étroite amitié. Toutefois,
il ne lui confia pas le projet conçu par lui d'acheter Barras. Il ne
l'entretint de David Monnier que pour se louer du dévouement que
celui-ci lui avait prodigué durant la soirée du dix-huit fructidor et
pour raconter comment il lui était redevable de la vie. À ce récit,
qui eut également Pierre Fauche pour auditeur, se bornèrent ses
confidences. Depuis son arrivée en Suisse, ses méditations et ses
calculs l'avaient décidé à en réserver la primeur au ministère
britannique. À Londres seulement, il comptait trouver les moyens
d'action qu'il jugeait indispensables au succès de ses combinaisons.
Cette conviction, fortifiée par le désarroi des royalistes qu'il
fréquentait à Hambourg, le détermina bientôt à partir.
[Note 56: Il finit par se faire arrêter à Paris en 1802, sous
l'accusation d'y être venu avec George Cadoudal pour
assassiner le premier Consul. L'accusation ne fut pas
établie. Néanmoins ses protecteurs, Mathieu-Dumas,
Lespinasse, Fontenay, ne purent obtenir sa liberté. Il fut
interné à l'île d'Elbe, d'où il s'évada. En 1812, la police
impériale le cherchait encore quand une lettre de Blacas
destinée à Londres, mais qu'une erreur d'adresse fit saisir à
Hambourg, lui apprit qu'il s'était établi en Russie.]
Au printemps de 1798, il débarquait en Angleterre. En y arrivant, il
écrivit à David Monnier pour lui faire connaître sa résolution. Il lui
recommandait d'envoyer à Hambourg, chez le libraire Pierre Fauche, au
nom de Frédéric Borelly, toutes les informations relatives à la grande
affaire. Il croyait alors qu'il ne ferait en Angleterre qu'un très
court séjour, qu'il en reviendrait bientôt avec un plan de conduite,
approuvé par le gouvernement britannique et suffisamment mûri pour
être soumis à Louis XVIII. Comme, depuis le Dix-huit fructidor, la
correspondance entre Londres et Paris était devenue difficile, il ne
voulait exposer ni les lettres de David Monnier, ni les siennes, aux
investigations de la police du Directoire. De Hambourg, elles devaient
lui être expédiées à Londres, si son séjour s'y prolongeait.
Au lendemain de fructidor, l'Angleterre s'était résignée à attendre
une heure plus opportune pour rouvrir à l'improviste les hostilités.
Dès les premières semaines de 1798, sur la foi de récits venus de
Paris, qui révélaient des divisions renaissantes entre républicains,
elle reprenait espoir, s'attachait à ameuter de nouveau l'Europe
contre la France. Elle envoyait un agent, Talbot, sur les frontières
de la Suisse, avec l'ordre de provoquer un mouvement insurrectionnel
parmi les populations helvétiques, lesquelles, après avoir reçu les
soldats français comme des libérateurs, ne supportaient qu'avec
impatience un joug qui, sous prétexte d'assurer leur liberté, leur
enlevait toute initiative, les menaçait du sort de Venise et de Gênes.
Elle fomentait une sédition analogue en Hollande et en Belgique. À son
instigation, huit députés hollandais venaient à Londres au mois de
janvier, se présentaient au prince d'Orange, aux ministres
britanniques, demandaient douze mille hommes, des munitions, des
armes, promettaient à ce prix d'expulser les Français du territoire
des Pays-Bas. Le cabinet anglais prenait envers eux de formels
engagements. Il les invitait même à s'entendre avec les mécontents de
Belgique, à combiner un mouvement commun. Au mois de mars, un accueil
non moins encourageant était fait à des députés des provinces belges
attirés à Londres, ainsi que l'avaient été les Hollandais. Avec eux,
les ministres se montraient plus explicites encore: ils leur
promettaient une armée prussienne de quarante mille hommes, qui
entrerait en Hollande au moment où les Autrichiens commenceraient les
hostilités sur le Rhin. Enfin, quand ces députés s'en retournèrent,
des émissaires anglais étaient chargés de les accompagner jusqu'en
Belgique pour juger de ce qu'il convenait de faire.
L'Angleterre, dès ce moment, parlait et agissait comme si la coalition
eût été déjà reformée. C'était en apparence parler et agir
prématurément, car les négociations en vue de la renouer s'engageaient
à peine. Lord Grenville s'était adressé simultanément à la Prusse, à
l'Autriche, à la Russie. À Vienne, il trouvait à qui parler; on
ouvrait l'oreille à ses propositions, encore qu'on les accueillît avec
défiance et qu'elles donnassent lieu, entre les deux cabinets, à de
profonds dissentiments. Mais à Berlin, on semblait résolu à ne pas
l'entendre. Le gouvernement prussien ne considérait pas qu'une guerre
nouvelle pût lui procurer de plus sérieux avantages que ceux dont il
jouissait depuis la paix de Bâle, et qu'il espérait grossir encore au
congrès de Rastadt. Convaincu que la guerre profiterait surtout à
l'Autriche, toujours ardente à étendre son domaine d'Italie, il avait
à coeur de ne pas servir les intérêts de cette puissance, dont il
voyait avec satisfaction l'influence s'affaiblir en Allemagne. La
rivalité des deux États ne contribuait pas moins que le souci de ses
véritables intérêts et l'amitié que lui témoignait le gouvernement
français, à empêcher la Prusse de s'associer à la seconde coalition.
Pour d'autres causes, le tsar Paul Ier refusait énergiquement
d'appuyer à Berlin les démarches de l'Angleterre, auxquelles il
résistait lui-même, et dont son intervention aurait pu seule assurer
le succès, si ce succès eût été possible. Il ne croyait pas plus au
désintéressement de l'Autriche qu'à celui de l'Angleterre. Résolu déjà
à n'avoir d'autre objectif, s'il se décidait jamais à déclarer la
guerre à la France, que la chute définitive de la Révolution et le
rétablissement des Bourbons, il repoussait encore des alliés qu'il
supposait avec raison moins préoccupés de la détruire que de s'en
servir pour accroître, l'un son territoire en Europe, l'autre ses
possessions coloniales et sa puissance maritime. Il est vrai que
l'Angleterre ne se décourageait pas. Son ambassadeur en Russie, lord
Withworth, déployait à Saint-Pétersbourg des efforts aussi persistants
que ceux que déployaient à Londres les ministres britanniques pour
rallier à leurs vues le comte de Woronzof, ambassadeur de Paul Ier.
Lord Withworth cherchait à mettre en mouvement les cours du Nord; à
obtenir de Paul qu'en dépit de ses défiances contre l'Autriche, il
usât de son influence pour décider «l'Empereur des Romains» à
reprendre les armes.
Fauche-Borel dut à ces circonstances d'être favorablement accueilli à
Londres. Il y retrouva, occupant des fonctions élevées qui le
mettaient en rapports quotidiens avec les émigrés sur lesquels son
influence continuait à s'exercer, Wickham, qu'il avait connu en
Suisse. Comme lui, Wickham professait un goût passionné pour les
intrigues et les conspirations. La communauté de leurs penchants les
avait rapprochés trois ans avant. Elle rendit leurs relations
confiantes et affectueuses. Fauche-Borel fut au moment de s'ouvrir
sans réticence au diplomate anglais. Mais, lorsqu'au bout de quelques
jours, leurs entretiens, devenus plus intimes, semblaient lui offrir
l'occasion de s'exprimer en toute franchise, le langage que lui tint
spontanément son interlocuteur le ramena à ses invincibles défiances
et le rendit circonspect. Au lieu de parler, il écouta et eut vite
compris qu'entièrement absorbé par la négociation qu'il poursuivait à
Vienne et à Saint-Pétersbourg, le ministère dont Wickham était
l'organe n'entreprendrait rien, ne se prêterait à rien, ne seconderait
rien, tant qu'elle n'aurait pas abouti. Dès lors il devina que ses
confidences seraient au moins prématurées, peut-être inutiles; qu'au
lieu de le rapprocher du but qu'il voulait atteindre, elles ne
feraient que l'en éloigner. Il résolut donc de les ajourner. Il resta
à Londres; il allait y rester plusieurs mois, supportant avec
impatience son oisiveté, observant les événements dans l'attente de
nouvelles de David Monnier, dont le long silence commençait à
l'inquiéter.
IV
LES LETTRES PATENTES
Au mois d'août 1798, un voyageur arrivé à Hambourg vint à la librairie
Pierre Fauche demander Fauche-Borel, dont il se disait l'ami. Reçu par
le marquis de La Maisonfort, il apprit de lui que Fauche-Borel, parti
pour Londres depuis plusieurs semaines, n'en était pas revenu. Cette
nouvelle parut lui causer un vif désappointement. Comme La Maisonfort
s'offrait pour lui rendre les bons offices que lui aurait rendus
l'absent, il se nomma. C'était David Monnier. Ayant reçu à Paris la
lettre par laquelle Fauche-Borel lui annonçait son départ pour
l'Angleterre et après lui avoir, à diverses reprises, écrit à
Hambourg, inquiet du silence prolongé de son correspondant, il s'était
décidé à faire le voyage d'Allemagne, avec l'espoir de le rencontrer
et pressé de se rapprocher de lui. La Maisonfort connaissait déjà
David Monnier. Il savait que Fauche-Borel lui devait d'avoir pu se
dérober aux recherches de la police du Directoire, qu'il gardait de ce
signalé service un souvenir reconnaissant. David Monnier reçut donc de
lui, ainsi que de Pierre Fauche, un accueil affectueux. Mais leur
surprise fut grande quand, au cours de ce premier entretien, il leur
demanda si les lettres adressées à Fauche-Borel, sous le nom de
Frédéric Borelly, avaient été expédiées à Londres. Pour la première
fois, ils entendaient parler de cette correspondance. Les employés de
la librairie furent interrogés. On découvrit ainsi que, par la
négligence de l'un d'eux, les lettres, au lieu d'être envoyées à
Fauche-Borel, étaient restées oubliées au fond d'un tiroir. On les y
retrouva encore intactes.
Les regrets exprimés par David Monnier le furent en termes si vifs,
qu'ils éveillèrent la curiosité de La Maisonfort; ils lui suggérèrent
le désir de connaître le secret auquel David Monnier faisait allusion
et dont la vivacité de son mécontentement, comme son arrivée à
Hambourg, attestait l'importance. David Monnier n'était pas de force à
résister longtemps à un personnage aussi habile, aussi insinuant que
La Maisonfort. Celui-ci parlait des services qu'il avait déjà rendus à
la cause royale, de son dévouement passionné à Louis XVIII, de son
ardente volonté de le manifester en toutes circonstances. David
Monnier, se laissant prendre à ce beau langage, entra dans la voie des
confidences. En quelques instants, La Maisonfort fut initié aux
projets si soigneusement cachés à lui et à d'autres par Fauche-Borel.
David Monnier compléta ses premiers aveux, en racontant ce qui s'était
passé depuis que Fauche-Borel avait fui de Paris.
Au mois de mai précédent, Bottot lui ayant ménagé un court et
mystérieux tête-à-tête avec Barras, David Monnier avait formulé des
propositions en termes assez clairs pour être maintenant certain
qu'on ne les repousserait pas. Deux mois plus tard, alors qu'il se
croyait oublié, Bottot était venu l'engager, de la part du «maître», à
se procurer des pouvoirs suffisants pour traiter.
--Partez, lui avait-il dit, allez voir; mais souvenez-vous qu'avant
des engagements réciproques qui lient, Barras ne veut se mêler de
rien, pas même de vos passeports.