gardes du corps, de les soumettre à la discipline des armées russes.
Le roi protesta. Il demandait que ses vieux serviteurs fussent
autorisés à se loger à leur gré chez les habitants, à n'obéir qu'à
lui. Comme prix de cette faveur, il offrait de leur confier la police
de la ville. On répondit de Pétersbourg en confirmant brutalement les
premiers ordres. Il fallut négocier. Le roi se plaignit de ces
rigueurs inattendues: «Me sera-t-il permis d'ouvrir ici mon coeur tout
entier à Votre Majesté? Je suis affligé que dans une chose qui me
touche de si près, l'amitié dont Elle m'a donné des preuves si
positives ne l'ait pas portée à s'en ouvrir avec moi. Ma sensibilité à
l'épanchement de la confiance aurait adouci l'amertume que je
ressens.» L'intervention du général de Fersen aplanit ces premières
difficultés; mais le roi en garda le souvenir ineffaçable. Ce fut,
jusqu'à la fin de son séjour en Russie, une cause de pénible défiance
et de réserve incessante. Lorsque la bienveillance du tsar se
manifestait avec suite, Louis XVIII était disposé à se demander avec
anxiété quelle en serait la durée.
Cependant, malgré tout, il conserve ses immuables espoirs; et, même
au jour où un caprice du despote moscovite le chassera brutalement et
le livrera à toutes les horreurs de la proscription, il se retrouvera
debout, vaillant, défiant d'un ferme regard la fortune adverse qui ne
se lasse pas de le frapper de ses coups. Au moment où il s'établissait
à Mitau, il ne pouvait prévoir que les infortunes qui l'y avaient
conduit seraient un jour dépassées; il croyait prochain son retour en
France; il espérait que son séjour en Russie ne serait qu'une courte
halte, et qu'avant peu, soit avec l'aide des armées alliées, qui se
reformeraient à l'appel de la Russie, soit par le voeu de ses sujets
énergiquement formulé, il prendrait possession de son trône.
Telle était à cet égard sa conviction, que la lenteur des négociations
confiées à de La Marre, à d'Hautefort et à Cazalès ne parvenait pas à
l'ébranler. Il est vrai que l'abbé de La Marre, en lui faisant part
des obstacles que rencontraient à Londres ses démarches, à l'effet
d'obtenir des fonds pour soudoyer les armées républicaines,
l'entretenait avec confiance des moyens d'arriver à Bonaparte. On lui
en avait suggéré un notamment, auquel il s'était empressé de se
rallier et qu'il soumettait à l'agrément du roi, en le sollicitant de
l'aider à le faire aboutir. Il s'agissait d'agir sur le général par
l'intermédiaire de sa femme, Joséphine, la veuve de Beauharnais, avec
qui beaucoup de royalistes étaient liés. On ne pouvait douter qu'elle
ne fût elle-même royaliste dans l'âme. Ce qu'on disait de son
influence permettait d'espérer que son concours serait efficace.
Cette proposition fut trouvée merveilleuse par le roi et par d'Avaray;
ils l'adoptèrent avec enthousiasme. Mais ils n'en avaient pas encore
achevé l'examen, quand une nouvelle très inattendue vint, à
l'improviste, reculer à une échéance lointaine le profit qu'ils
comptaient en retirer. Le général Bonaparte s'était embarqué pour
l'Égypte, à la tête d'une expédition qu'il avait voulu conduire
lui-même à la conquête de ce pays, pour frapper au coeur la puissance
anglaise.
Cette nouvelle aurait dû décourager le roi, puisqu'elle ajournait
indéfiniment la négociation projetée. Elle fut cependant accueillie à
Mitau sans mécontentement, mais aussi sans satisfaction. L'absence de
Bonaparte allait accroître l'anarchie qui régnait dans le
gouvernement. S'il ne revenait pas, cette anarchie, à laquelle seul il
pouvait mettre un terme, consommerait la perte du parti républicain;
elle ramènerait les Français à leur roi légitime. S'il revenait, il
serait accueilli comme un libérateur, son influence et son pouvoir
deviendraient immenses, et, si le rôle de Monk le tentait, il pourrait
le jouer avec la certitude de la victoire. Le projet dont il était,
dans la pensée du roi, l'instrument nécessaire ne fut donc pas
abandonné, quoique nécessairement ralenti par son absence, qui devait,
on le sait, durer près de dix-huit mois[50].
[Note 50: Il s'était embarqué à Toulon le 30 floréal de l'an
VI (19 mai 1798), et débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire de
l'an VIII (9 octobre 1799).]
À travers les graves événements qui se déroulèrent pendant qu'il était
en Égypte, et dont les échos, en arrivant à Mitau, entretenaient les
espérances de Louis XVIII, on voit ce prince hanté sans cesse par
l'image «du Corse». Bien qu'il n'ait pas renoncé au dessein de le
séduire, il flaire en lui un ennemi; il le voudrait vaincu; il
souhaite que l'Orient qui l'a pris ne le rende pas. Mais il est
également hanté par la crainte de son retour.
Cette crainte se précise au fur et à mesure que les nouvelles d'Égypte
annoncent les victoires de Bonaparte. Au mois d'août 1799, d'Avaray
écrira à de La Marre: «Je ne vous parle pas de Bonaparte. Mais
n'oubliez pas que, tandis qu'ignoré, caché et conjurant sa perte, vous
serez occupé à compter vos partisans, il peut s'élever jusqu'aux nues.
Cela est peu probable, et il faut espérer que lui et les siens
serviront d'exemple à la postérité, et non d'encouragement à la
scélératesse et au crime.» Mais, s'il s'élève jusqu'aux nues, s'il est
acclamé par les Français, c'est de lui seul que le roi pourra tenir sa
couronne. C'est là l'objet essentiel, celui qu'à Mitau on n'a pas
perdu de vue.
On l'a d'autant moins oublié qu'à tout instant on reçoit des
propositions de gens connus et inconnus, qui s'offrent pour porter à
Bonaparte des propositions du roi. Un jour, c'est un comte Fénis de La
Prade qui se présente à cet effet. On ne sait rien de lui, sinon que,
se trouvant à Hambourg, il est allé trouver M. de Thauvenay, agent du
roi dans cette ville, et s'est donné confidentiellement comme un ami
du général, capable, par conséquent, de lui porter les paroles qu'on
voudra lui faire entendre. Il demande des pouvoirs pour traiter.
D'abord, on les lui refuse; puis, lorsqu'à la fin de 1799 on les lui
accordera, quoique une malencontreuse demande d'argent qu'il a faite,
après en avoir promis, ait excité contre lui de justes défiances, on
stipulera qu'ils resteront entre les mains de Thauvenay, jusqu'à ce
qu'il soit démontré que Fénis de La Prade est en état de les
utiliser[51].
[Note 51: Cette affaire Fénis de La Prade, qui ne mérite pas
qu'on s'attarde à en narrer plus longuement les détails,
donna lieu à de nombreuses lettres. Quoique, dès le premier
moment, on eût douté de la puissance des moyens que cet
émigré prétendait avoir pour arriver à Bonaparte, on ne le
croyait que présomptueux. Une demande de douze louis,
succédant à des offres de prêt considérables, éveilla les
défiances de d'Avaray, qui le soupçonna de ne chercher à
emprunter «que pour aller au cabaret voisin». Le personnage
acheva de se perdre en se réclamant du maréchal de Castries,
qui déclara ne pas le connaître, et surtout en prétendant
qu'il avait eu «des rapports intimes avec M. de Favras et
autres personnes vivant dans l'intimité de Monsieur». À cette
affirmation, d'Avaray oppose un démenti formel, dont
l'importance historique, en ce qui touche Favras, n'échappera
pas à nos lecteurs: «Je réponds à cela que M. de Favras ayant
été un moment dans les Cent Suisses de Monsieur (le roi
actuel), qu'il a quittés en 1775, n'a jamais connu ce prince,
et n'a jamais eu le moindre rapport direct avec lui; que,
sans vouloir me permettre d'aller interroger les cinq ou six
personnes vivant dans l'intimité du roi, je crois pouvoir
affirmer que le fait des rapports avec des personnes de
l'intimité du roi est faux et très imprudemment avancé.»]
Un autre jour, c'est un sieur Barbé, venu on ne sait d'où, qui apporte
des offres analogues, et qu'on écarte dédaigneusement, parce que tout
en lui dénote un aventurier. Il sollicitait au préalable un petit
secours. Le roi a craint de voir se renouveler l'escroquerie de ce
soi-disant employé du Directoire qui, au cours des négociations
Sourdat-Barras, «lui a escamoté trente louis.»
Le baron d'Amécourt, un bon royaliste celui-là, se met aussi de la
partie. Il ne se fait pas fort d'aborder directement Bonaparte. Mais
il connaît, parmi les relations familières du général, un homme qui
occupe une place importante et qu'il prétend disposé à s'entremettre,
si toutefois il est assuré que la monarchie restaurée ne lui fera pas
expier la part qu'il a prise à la Révolution. Des offres du baron
d'Amécourt, le roi ne retient que l'occasion qui lui est procurée de
répandre, par l'entremise de ce serviteur fidèle, les résolutions
qu'il a prises sur le point délicat qui lui est soumis. Dans une
lettre dont il convient de citer un passage, il lui répète ce qu'il a
déjà proclamé maintes fois.
«S'il est de mon devoir de mettre des bornes à ma clémence, il n'en
est pas moins de prendre les moyens les plus prompts et les plus
efficaces pour terminer les malheurs de la France. Heureusement, la
juste confiance que m'inspirent vos vertus et vos lumières me donne la
possibilité de concilier ces deux devoirs en apparence si opposés. Je
vous autorise donc, si vous jugez que la personne en question ait le
pouvoir et le désir réel de coopérer efficacement au rétablissement de
la monarchie, à l'assurer en mon nom que, quelle qu'ait été la nature
de ses fautes ou de ses crimes, un service aussi signalé lui en
obtiendra l'entier oubli, ainsi que la tranquillité future de son
existence. Vous pouvez lui en donner ma parole royale; vous pouvez
même, si vous le jugez nécessaire, lui montrer ma lettre pour garant
de ce que vous lui transmettrez de ma part.»
À Fénis de La Prade, à Barbé, au baron d'Amécourt, succéderont
ultérieurement d'autres négociateurs ou d'autres gens s'offrant à
prendre ce rôle: Cazalès, à qui Bonaparte a fait dire qu'il peut
rentrer sans crainte à Paris; un M. de Néville, dont les offres sont
agréées parce qu'il présente toutes les garanties désirables
d'honorabilité; la marquise de Pracomtal, amie du consul Lebrun; le
chevalier de Coigny, qui a pour lui d'être des familiers de Mme
Bonaparte; Mme de Coigny, liée elle aussi avec la femme du premier
consul; la belle duchesse de Guiche, amie du comte d'Artois, qui
réside en Angleterre et dont l'intervention projetée ou suivie
d'effets n'apparaît qu'à travers un voile d'obscurité qui ne permet
pas d'en préciser le caractère; le comte de Monlosier, l'ancien
constituant, émigré depuis, qui part de Londres pour aller proposer à
Bonaparte de rendre la couronne aux Bourbons, lesquels en retour
l'aideront à se tailler un royaume en Italie, et que des ordres de
police empêchent de débarquer à Calais; Dumouriez enfin, dont le zèle
récent et intempestif pour la cause royale n'a pu vaincre les
défiances qu'excitent son passé, la légèreté de ses propos, son besoin
d'agitation, et qu'on récuse sous des formes courtoises, en alléguant
qu'il serait dangereux «d'entourer Bonaparte de trop de négociateurs».
En fait, on ne garde entièrement confiance qu'en l'abbé de La Marre.
C'est lui et lui seul qui, dans cette confusion de concours plus ou
moins sincères, sur lesquels on ne compte qu'à demi ou pas du tout, et
dont quelques-uns restent ignorés du roi, reste chargé de diriger
l'opération, de choisir le négociateur le plus digne et le plus
habile. S'il arrive qu'on lui en désigne un, c'est à simple titre
d'indication en le laissant libre de trouver mieux s'il le peut.
D'autres objets, au même moment, attiraient la sollicitude du roi,
qu'il mettait avant tous les autres, parce qu'ils intéressaient son
coeur: le mariage de sa nièce avec le duc d'Angoulême et
l'installation de la reine, sa femme, dans la même résidence que lui.
Marie-Joséphine-Louise de Savoie, depuis le début de l'émigration,
vivait séparée de son époux. Après un long séjour à Turin et un séjour
plus court à Passau, elle s'était récemment retirée à Budweiss, en
Bohême. Elle demeurait là, réduite à de faibles ressources, inconnue
et oubliée, sous la domination de sa lectrice, une Mme de Gourbillon,
personne astucieuse, intrigante, qui avait contribué, en 1791, à la
faire sortir de Paris et qui depuis lui imposait ses volontés, en
jouant la soumission et le dévouement[52]. Une santé perdue, l'esprit
le plus étroit gâtaient les qualités naturelles de la reine, la
faisaient excentrique, exaltée, d'humeur fantasque. C'était une
malade, que ses bizarreries rendaient tour à tour chère et
insupportable à ses plus dévoués serviteurs et dont l'influence de la
Gourbillon aggravait l'état. Seule, celle-ci avait raison de ses
caprices, s'en accommodait, trouvait profit à faire étalage de sa
patience, jouissait d'un crédit plus puissant que l'influence même du
roi. Les lettres que lui écrivait la reine, la correspondance des
deux époux révèlent cette situation invraisemblable autant
qu'humiliante, mais ne l'expliquent pas. Ce qu'elles en laissent
deviner suffit à faire comprendre pourquoi Louis XVIII, une fois
installé à Mitau, avait eu à coeur de rendre à la reine la dignité de
son rang, en l'appelant près de lui et en éloignant la Gourbillon.
[Note 52: Les démêlés du roi avec la Gourbillon constituent
un des épisodes les plus pénibles de l'émigration. Mais ils
se rattachent surtout à l'histoire intime du roi. Aussi,
comme on le verra plus loin, n'en avons-nous retenu dans ce
récit consacré à l'histoire politique de l'émigration que
l'indispensable.]
Par malheur, aux premières ouvertures qui lui étaient faites sur ce
sujet, la reine répondait par des récriminations et des plaintes.
Disposée à venir à Mitau, elle entendait y être accompagnée de «sa
fidèle amie». Elle menaçait d'en appeler au tsar de la décision qui,
sous des formes fermes quoique affectueuses, lui était signifiée.
Cette discussion, que les exigences pécuniaires de la reine venaient
encore aigrir, allait envenimer les rapports des deux époux pendant
l'année qui devait s'écouler avant qu'ils ne fussent réunis. Ainsi,
s'accentuait une querelle dont les éclats, bien que contenus
ordinairement entre les murs du palais de Mitau, devaient troubler
trop souvent le calme de la cour exilée, avoir des échos jusqu'à
Londres et à Vienne.
Infiniment plus douces, quoique traversées par mille craintes, les
préoccupations que causait au roi le mariage de Madame Royale avec le
duc d'Angoulême. Il avait hâte de le voir se réaliser. Mais de
multiples difficultés matérielles devaient avant tout être résolues,
qui ne pouvaient l'être, comme pour ce qui concernait la reine, que
par l'entremise de l'empereur de Russie auprès de la cour de Vienne.
C'étaient là de graves objets qui ne pouvaient être utilement traités
par correspondance. En outre, le roi ne renonçait pas au
renouvellement de la coalition. Il souhaitait qu'elle se reformât avec
la participation de la Russie, ou que, tout au moins, il fût mis
pécuniairement en état d'entretenir l'agitation royaliste en France.
Le comte de Saint-Priest venait d'arriver à Mitau et de reprendre ses
fonctions ministérielles. L'importance de la négociation à ouvrir avec
le tsar décida le roi à l'envoyer de nouveau à Saint-Pétersbourg.
II
SAINT-PRIEST À SAINT-PÉTERSBOURG
Saint-Priest, toujours prêt à se dévouer, quitta Mitau le 21 juin
1798, confiant dans l'issue de son voyage, convaincu qu'il
retrouverait chez l'Empereur les dispositions bienveillantes dont il
avait précédemment bénéficié. Cruelle devait être sa déception. Son
apparition à la cour de Russie parut surprendre, et sa présence
importuner. Le mécontentement devant lequel le prince de Condé et le
duc d'Enghien avaient dû se retirer durait encore. Il s'était même
aggravé par suite d'une imprudence du maréchal de Broglie, débarqué à
Riga, pour venir à Saint-Pétersbourg avec une suite de quarante
personnes.
--Se croit-on au Pérou ou vient-on au pillage? s'était écrié le tsar
en apprenant ce débarquement inattendu.
Et le maréchal avait dû reprendre la mer sans être même autorisé à
aller plus loin que Riga.
Enfin un bouleversement dans les personnes s'était produit. «Il paraît
que l'Empereur a pris une passion à Moscou qui lui a fait changer la
face de sa cour. Il est en querelle ouverte avec l'Impératrice. Il
prétend qu'elle a fait une clique pour lui enlever son autorité de
concert avec Mlle de Nélidof, la ci-devant favorite. Celle-ci est
partie pour Moscou. Le prince Kourakin, général procureur, place qui
revient à celle de surintendant des finances, a été renvoyé et
remplacé par le père de la nouvelle maîtresse nommée Lapoukine. Le
prince Bezborodko est plus puissant que jamais.» Lorsque Saint-Priest,
à la date du 15 août, constatait ces changements, il en avait ressenti
déjà les pénibles effets. Ce n'est pas que l'Empereur eût refusé de
s'occuper des objets que lui recommandait le roi. Mais, se dérobant à
tout entretien avec Saint-Priest, il l'avait dédaigneusement renvoyé
à ses ministres. Saint-Priest, inquiet, faisait part de ce mauvais
vouloir à Louis XVIII. En réponse à la lettre qui le révélait, il en
recevait une, humble et pressante, qu'il était chargé de remettre au
tsar. Elle était ainsi conçue:
«Monsieur mon frère et cousin, parmi les objets que j'ai chargé le
comte de Saint-Priest de mettre sous les yeux de Votre Majesté
Impériale, il en est un qui intéresse tellement mon bonheur et celui
de toute ma famille, que, malgré la mission que j'ai donnée à cet
égard à M. de Saint-Priest, ma confiance en lui et l'espoir que j'ai
que Votre Majesté l'écoutera avec bonté, je ne puis me refuser à lui
en écrire encore moi-même. Elle devinera facilement que je veux parler
du mariage de mon neveu avec ma nièce.
«Je ne répéterai point ici les raisons générales et particulières qui
me font désirer passionnément de former une union si chère; le coeur
de Votre Majesté Impériale les a senties, sa sagesse les a approuvées;
j'en ai pour garant ce qu'elle a bien voulu me marquer à ce sujet. Qui
croirait que, tuteur de ma nièce, agissant d'après le voeu des
infortunés auteurs de ses jours, son propre consentement et le désir
le plus ardent de mon frère, de ma belle-soeur, de mon neveu, de toute
ma famille, muni enfin des dispenses de Rome qui étaient nécessaires,
je puisse éprouver des obstacles? Cela n'est pourtant que trop vrai.
La cour de Vienne n'a pas, je crois, des vues personnelles sur ma
nièce. Elle a même dit vaguement quelle ne s'opposerait pas à ce
mariage; mais une triste expérience ne m'a que trop appris combien peu
je puis compter sur sa bonne volonté pour moi, et, lorsque j'ai
demandé à l'Empereur des Romains de me remettre ma nièce dès le moment
de sa sortie de France, il me l'a refusé.
«J'ajouterai à ces motifs d'inquiétude les liaisons qui se sont depuis
formées entre ce prince et la prétendue République française, et je
n'ai que trop lieu de craindre que si je renouvelais à moi seul la
demande que j'ai formée en 1795, je n'éprouvasse un nouveau refus.
«Telle est la position où je me trouve. Mais, si la fortune m'a ôté
les moyens de faire par moi-même valoir mes droits, la Providence m'a
donné l'amitié de Votre Majesté Impériale. C'est elle que je réclame
en ce moment; elle seule peut dissiper mes inquiétudes et embellir
encore l'asile que je tiens d'elle, par le spectacle touchant du
bonheur de mes enfants et de leur union formée sous ses auspices. Je
suis certain du succès, si Votre Majesté veut bien s'en charger et
ordonner à son ambassadeur de Vienne de faire à cet égard toutes les
démarches nécessaires. Je le lui demande comme la plus grande preuve
d'amitié que je puisse tenir d'Elle. J'ai vaincu, pour le fond de
l'affaire, la crainte d'importuner Votre Majesté Impériale; je ne
saurais en agir de même relativement aux détails. Si Elle veut bien le
permettre, le comte de Saint-Priest aura, de bouche ou par écrit,
l'honneur de les mettre sous ses yeux.»
Le capricieux autocrate qui régnait sur toutes les Russies ne voulut
pas recevoir cette lettre des mains de Saint-Priest. Il le fit inviter
à la confier au prince de Bezborodko. L'envoyé de Louis XVIII ne se
hâta pas de s'en dessaisir. Il négocia pour être autorisé à ne la
remettre qu'au tsar. Il recourut même au bienveillant intermédiaire de
l'impératrice. Mais l'impératrice était sans crédit depuis la disgrâce
de Mlle de Nélidof[53]. Saint-Priest dut se résigner à obéir et à
entamer avec le chancelier la négociation qui motivait sa présence à
Saint-Pétersbourg.
[Note 53: Cette disgrâce ne dura pas plus que la faveur de
Mlle Lapoukine, qui n'exerça d'ailleurs qu'une influence
limitée. Mlle de Nélidof revint peu de mois après à
Pétersbourg, et l'impératrice retrouva le coeur de son mari.]
Elle dura trois semaines. Tandis qu'elle se poursuivait, il se
montrait à la cour, se mettait sur le passage de l'Empereur avec
l'espoir d'être remarqué. Il n'obtint ni un mot, ni un témoignage
quelconque d'attention. Il lui arriva même une humiliante aventure. Un
soir qu'il assistait à un bal, à Pawlowski, il se trouva, au moment où
entrait l'Empereur, placé entre le prince de Bezborodko et le nonce du
pape. L'Empereur passa sans lui parler. Mais, le lendemain, il lui fit
dire qu'il avait été surpris et mécontent de le trouver au premier
rang du cercle diplomatique. Saint-Priest s'excusa, allégua son
ignorance des usages de la cour de Russie.
«Telle est au vrai, Sire, ma méprise, disait-il après s'être expliqué.
Je suis loin de toute prétention personnelle, et j'ose dire n'en
avoir jamais montré ni dans la prospérité, ni dans l'adversité.
D'ailleurs, comment un infortuné proscrit, capable de quelque retour
sur lui-même, songerait-il à en élever dans une cour hospitalière où
il n'est admis que par la généreuse bonté d'un auguste souverain dont
il a reçu tant de bienfaits? Non, Sire, je n'ai de rang dans cet
Empire que celui que donne la décoration éminente dont j'ai l'honneur
d'être revêtu depuis vingt ans, et je pense de plus que, dans un lieu
où se trouve Votre Majesté Impériale, toute place est honorable.»
Ces excuses ne rendirent pas à Saint-Priest sa faveur. Il continua à
négocier avec Bezborodko, sans être admis à s'entretenir avec
l'Empereur. Puis, brusquement, et comme il attendait le résultat de
ses demandes, il reçut l'ordre de quitter Saint-Pétersbourg. «Je
repars pour Mitau dans trois jours, étant ce qu'on peut appeler
renvoyé. Il est vrai que c'est avec les honneurs de la guerre, après
m'avoir accordé tout ce que j'étais venu demander. Mais M. le
chancelier ne m'a pas mâché que l'Empereur prenait ombrage de mon
séjour ici, et voulait que je retournasse près du roi. Comme je ne
demandais pas mieux, nous nous sommes trouvés d'accord, mais sans que
j'aie pénétré ces motifs d'ombrage. Ces choses-là sont si communes en
cette cour, qu'il n'en résulte aucune déconsidération pour qui
l'éprouve. Le fond est qu'on est las de ce que nous coûtons et à quoi
on n'avait pas regardé lorsqu'on nous a admis. Les gens du pays
jalousent et saisissent les occasions. Il faut se tenir coi le plus
possible et ne pas fatiguer de demandes particulières.»
Ce langage révélait la clairvoyance de celui qui le tenait. Mais il
n'eut pas pour effet de ralentir les demandes de la cour de Mitau, ni
de modérer ses exigences. Les demandes se continuèrent, les exigences
s'accrurent. Elles obligent à confesser que le séjour de Louis XVIII
et des émigrés français en Russie ne fut qu'une longue mendicité[54].
[Note 54: Je renonce à publier les pétitions d'émigrés qui
sont sous mes yeux, sollicitant la charité du tsar. Ces
requêtes, signées des noms les plus illustres, arrivaient de
tous les points de l'Europe. Elles révèlent que la plus
profonde détresse avait étouffé toute dignité. Du reste, il
est bien vrai de dire que le roi et les princes donnaient
l'exemple et poussaient parfois l'importunité jusqu'à
l'excès. Je n'en citerai qu'un trait. On lit dans une note
remise par d'Avaray au prince de Bezborodko, le 10 mars 1799:
«M. le duc de Berry a reçu avec une respectueuse
reconnaissance le traitement de quatre mille six cents
roubles que Sa Majesté Impériale a eu la bonté de lui faire.
C'est avec une extrême circonspection que le roi observe que
ce jeune prince, plein d'ardeur et de volonté, servant Sa
Majesté Impériale avec le plus grand zèle, ne pourra se
soutenir à l'armée avec ce traitement, et le roi ose espérer
que Sa Majesté Impériale daignera le traiter aussi
favorablement que Mgr le duc de Bourbon.» Il est dit dans la
même note: «Les malheurs de l'émigration et la cherté de la
vie en Courlande causant un embarras toujours croissant dans
les finances du roi, Sa Majesté Impériale l'Empereur est
suppliée d'exciter de nouveau par ses ambassadeurs les
différentes puissances à imiter le noble exemple qu'il a
donné à l'Europe. L'Angleterre, le Portugal et la Porte
ottomane particulièrement ne se refuseront pas sans doute à
soutenir dans l'infortune la famille royale, dont la
principale partie va se trouver réunie à Mitau.»]