lui-même avec ce tendre intérêt qu'il est toujours sûr d'inspirer à
tout bon Français, et j'ai lu son déchirant journal. Il m'a fait
d'autant plus souffrir que j'y ai appris des particularités que
j'ignorais sur la barbarie de vos infâmes geôliers. Mais je ne pouvais
m'arracher de cette lecture. Tout ce qui me rappelle ce que nous avons
perdu, même dans l'état le plus déplorable, me sera toujours cher. Je
lisais en même temps votre lettre. Le désir que vous m'exprimez d'une
manière si touchante d'être auprès de moi, adoucissait ma peine; mais
je me disais en même temps:--Qui suis-je pour tenir lieu de tant et de
si cruelles pertes? Je n'ai pour moi que ma tendresse pour vous; mais
aussi, ma chère enfant, vous la possédez tout entière. Puisse ce
faible dédommagement suffire à votre âme sensible!
«Cette tendresse ne m'a cependant pas garanti d'un tort envers vous.
Il y a six semaines que je ne vous ai écrit; mais j'ai passé tout ce
temps dans une incertitude complète sur ce que j'allais devenir,
certain de ne pas rester longtemps ici, mais ne sachant ni quand j'en
partirais, ni où j'irais, et croyant à chaque moment que j'allais en
être éclairci. Cette situation était pénible; je craignais de vous la
faire partager en vous la faisant connaître, et je me disais à chaque
courrier:--Ne l'affligeons pas aujourd'hui; je pourrai lui dire
quelque chose de plus positif la première fois.
«Je suis bien plus coupable encore, car le même motif m'a empêché de
vous envoyer trois lettres du duc d'Angoulême, et une de son frère,
que je joins ici. Enfin mon sort est éclairci depuis deux jours.
L'Empereur de Russie, avec cette grâce et cette générosité qui
caractérisent toutes ses actions, m'a offert un asile dans son château
de Mitau en Courlande, et je pars le 10 du mois prochain, pour m'y
rendre avec le duc d'Angoulême. Son frère partira en même temps, si ce
n'est avant, pour l'Écosse, et reviendra au printemps en Russie. Je
vous prie de faire part de tous ces détails à l'évêque de Nancy,
auquel je n'ai le temps d'écrire que quatre mots.
«Ce n'est pas sans un regret extrême que je m'éloigne encore davantage
de ma patrie; mais j'entrevois dans cet asile très solide et dans
l'amitié de Paul le premier acheminement véritable vers l'objet de mes
voeux les plus ardents; cet espoir me console et me soutient.»
Ce langage, on le reconnaîtra, n'est pas d'un homme que trouble et
déconcerte l'excès de ses infortunes. Il est celui d'un homme ferme
qui ne doute ni de son bon droit ni de son étoile, qui croit que
l'éternelle justice le remettra tôt ou tard à la place qui lui est due
et qui, fort de cette confiance indomptable, conserve son sang-froid,
sa sérénité, toute sa liberté d'esprit, même aux heures les plus
douloureuses de sa vie. Celui dont nous parlons, et que tant de
lettres de lui publiées pour la première fois montrent sans cesse
animé de la même espérance, eût été excusable de plier sous le fardeau
des dures épreuves au moment où il allait quitter le duché de
Brunswick. À la suite de tant d'autres qu'elle devait nécessairement
lui rappeler, celle-ci lui prouvait que le destin acharné contre lui
ne désarmait pas et qu'il n'en avait pas épuisé les rigueurs. Mais ce
fut son mérite, à toutes les étapes de son exil, d'être toujours plus
haut que son infortune, «d'être soutenu par une voix intérieure qui
lui disait que ses malheurs auraient leur terme.» Les dernières
lettres qu'il data de Blanckenberg le dépeignent tel qu'on l'avait vu
à Coblentz, à Hamm, à Vérone, à Riégel, partout enfin où ses efforts
avaient rencontré une volonté plus forte que la sienne: calme,
courageux et résigné.
Dans la matinée du 10 février, par un froid rigoureux, le roi se mit
en chemin. Il avait eu d'abord la pensée de s'arrêter quelques jours à
Francfort-sur-l'Oder; mais il changea d'avis. C'est à Kustrin, petite
ville à une courte distance de Berlin, qu'eut lieu la première halte.
Le comte de Panin, et avec lui les rares émigrés dont la Prusse
tolérait la présence dans sa capitale, vinrent le saluer. Triste fut
cette entrevue. Quelque optimisme que manifestât le roi, la nécessité
qu'il subissait de s'éloigner des frontières de son royaume ne pouvait
être interprétée autrement que comme une défaite nouvelle de sa cause.
Il prodigua cependant des encouragements, se montra confiant et non
désespéré.
Six jours plus tard, après une halte à Leipzick, d'où il donna de ses
nouvelles à sa nièce, il était à Bromberg, dans le bassin de la
Vistule. C'est de là qu'il écrivit au tsar, au sujet de la course
qu'il se proposait de faire à Saint-Pétersbourg: «En demandant à Votre
Majesté de me rendre auprès d'elle, j'ai cédé au désir d'être plus à
portée de lui exprimer moi-même les sentiments dont mon coeur est
rempli. Je n'avais pas réfléchi aux embarras qui pourraient en
résulter pour Elle et pour moi, lorsque tout à coup j'en ai été
frappé. En effet, si Votre Majesté cédait à mon empressement, je me
trouverais en route ou à Pétersbourg dans un temps consacré à des
exercices de piété auxquels un chrétien se doit tout entier. Je me
hâte de faire part de cette réflexion un peu tardive à Votre Majesté
Impériale, et je la prie, si, comme je l'espère, elle approuve ma
course à Pétersbourg, de trouver bon que cette course n'ait lieu
qu'après la fête de Pâques.»
La route se continua sans autres accidents que ceux qui résultaient de
la rigueur du froid, du mauvais état des chemins, du débordement des
rivières, et surtout de la pauvreté des gîtes où l'on s'arrêtait au
soir de chaque journée, pour passer la nuit[47]. C'est ainsi que de
Koenigsberg, où le roi se trouvait dès les premiers jours de mars, il
ne put se rendre ni à Memel, ni à Tilsitt. Il en fut empêché par la
crue des eaux du Niémen. Un difficultueux et long détour le conduisit
à Kowno en Lithuanie, à mi-chemin entre Grodno et Mitau. Il fallut
traverser en barque le Niémen démesurément gonflé; les voitures du roi
ne purent être transportées de l'autre côté du fleuve. Heureusement, à
Kowno, on était sur le territoire de l'Empereur de Russie; il fut aisé
à Schouvalof de se procurer les moyens d'arriver au terme du voyage.
Dans cette ville, Louis XVIII fut reçu par le général de Sacken.
«J'aurais désiré voir la parade de son régiment, mandait-il au tsar;
le temps ne l'a pas permis. Mais j'ai du moins vu relever la garde ce
matin, et j'ai ressenti une joie bien vive en songeant que de
pareilles troupes sont celles de Votre Majesté.»
[Note 47: «Je ne vous parle pas des roues et des essieux
cassés, du soir où il a fallu que des hommes portassent ma
voiture à bras; ce ne sont là que des roses. J'arrive à une
lieue d'ici; impossible de pénétrer jusqu'à l'endroit où on
passe ordinairement le Niémen. Je le traverse dans un bateau.
M. le général de Sacken, des attentions duquel je ne saurais
trop me louer, m'envoie des voitures, et j'arrive ici
avant-hier à bon port. Mais, quand on veut mettre ma voiture
sur le bateau, il est prêt à couler bas. On en amène un
second, on les attache tant bien que mal; on vent partir:
même accident; la nuit vient, il faut rester là. Hier, voilà
la débâcle du haut qui se fait, la rivière charrie, monte de
huit pieds; encore vingt-quatre heures de perdues. Pendant ce
temps-là, la Willia n'était pas plus passable que le Niémen
et il a bien fallu me dire que j'étais sur terre russe pour
ne pas regretter le Strand et Tilsitt.--_Le roi au prince de
Condé._--_Kowno_, 19 mars 1798.»]
Enfin, le 13 mars, après trente et un jours de route, le roi de France
faisait son entrée dans Mitau. Les principaux membres de la noblesse
courlandaise, conduits par le gouverneur militaire, le général de
Fersen, étaient venus à sa rencontre jusqu'aux portes de la ville. Ils
le conduisirent au château ducal. Là, se tenaient sous les armes, en
l'attendant, ses gardes du corps. Il ressentit, à leur aspect, une
émotion d'une infinie douceur; elle suffit à le payer des fatigues de
son long voyage. Le général de Fersen lui remit deux lettres de Paul
Ier, qui attendaient son arrivée. Malheureusement, elles ne
répondaient pas à ses requêtes ainsi qu'il l'eût souhaité.
«J'apprends avec bien du plaisir l'arrivée de Votre Majesté à Mitau,
était-il dit dans l'une d'elles, et je jouirai réellement de la savoir
enfin dans une parfaite sécurité. Je désire que le séjour dans mes
États lui devienne agréable, et que sa santé se repose de toutes les
fatigues et désagréments qu'elle a essuyés.
«Quant au voyage qu'elle désire faire jusqu'à Pétersbourg, en gardant
même l'incognito, je suis bien fâché de devoir m'y opposer, malgré le
désir bien vif que j'ai de voir Votre Majesté et de lui dire de bouche
tout ce que je lui ai si souvent écrit. Les circonstances rendent le
projet de son voyage impossible à exécuter en ce moment, et je la prie
de s'arrêter à Mitau, où je tâcherai de lui procurer toutes les
aisances et les services d'amitié qui dépendront de moi.»
Ce refus, dont la dureté était à peine tempérée par les formules de
politesse, affecta sensiblement le coeur de Louis XVIII. Mais il
importait de n'en rien laisser paraître; il importait surtout de ne
pas se mettre en révolte contre les ordres de Paul Ier, quelque
humiliants qu'ils fussent. Le roi se résigna donc. Dès le lendemain,
il répondait à la lettre qu'on vient de lire:
«Je suis enfin arrivé hier dans l'asile que Votre Majesté Impériale
m'a donné; il m'est bien moins cher, je la prie d'en être persuadée,
par les avantages et les agréments qu'il réunit, que parce que je le
tiens de son amitié. J'en ai éprouvé les effets le long de ma route,
où le zèle et l'activité de ses sujets m'a fait surmonter, avec une
facilité qui tient du miracle, les obstacles multipliés que la saison
opposait à mon passage.
«M. le général de Fersen m'a remis les deux lettres de Votre Majesté
Impériale des 4 février et 5 de ce mois. Le désir ardent que j'ai de
la voir et de lui témoigner moi-même toute l'amitié, toute la
reconnaissance dont mon coeur est rempli pour elle, est le moindre
motif qui me fait souhaiter une entrevue avec elle; je regarde comme
un devoir indispensable de l'entretenir à fond sur la Révolution
française, sur ses dangers, sur ses conséquences, et personne ne peut
en cela me remplacer. Cependant, je respecte les motifs qui engagent
Votre Majesté à se refuser en ce moment à mon empressement; mais je ne
cesserai de hâter par mes voeux celui où elle croira pouvoir y céder.
«Je ne saurais terminer cette lettre sans peindre à Votre Majesté
Impériale la douce émotion que j'ai éprouvée hier en me voyant entouré
des gardes du corps qu'elle a réunis près de moi, et surtout en
songeant que c'était à elle que je devais ce moment heureux. Ces
respectables vieillards sont presque tous arrivés, et ils ont soutenu
la fatigue du voyage, bien mieux que leur âge et la saison ne
semblaient le comporter.»
Le même jour, il recevait une lettre de sa nièce:
«Mon très cher oncle, j'ai eu un plaisir infini de recevoir enfin de
vos nouvelles, car j'en sentais vivement la privation, et ces six
semaines m'ont paru bien longues; mais c'est par bonté que vous m'avez
privée de vos lettres, aussi je ne puis que vous en remercier. J'avais
déjà appris que vous deviez partir de Blanckenberg, ce qui est le cas,
et je ne vous ai pas écrit aussi de bien longtemps, ne sachant où vous
adresser mes lettres. Enfin l'évêque de Nancy vient de m'en procurer
le moyen que je saisis avec empressement pour m'informer de vos
nouvelles. J'espère que votre voyage se sera continué heureusement. Il
est bien triste d'avoir été obligé de vous éloigner si loin; il faut
espérer qu'enfin vous serez tranquille du moins à Mitau. J'ai partagé
bien vivement toutes les inquiétudes que vous avez dû souffrir; mais,
en même temps, je ne peux assez admirer l'Empereur de Russie: il se
distingue entre tous les souverains, et sa manière d'agir lui fait
bien de l'honneur.
«Vous êtes trop bon, mon très cher oncle, de m'avoir encore écrit en
chemin à Leipzick; cela m'a fait le plus grand plaisir, et je ne doute
pas que votre voyage ne se soit continué aussi heureusement; du moins,
je fais bien des voeux pour cela. Je vous remercie des lettres de mon
cousin. Il est impossible d'être plus attentif qu'il n'est, et me fait
toujours grand plaisir quand il me donne de vos nouvelles. Je me
flatte cependant que, malgré l'éloignement de Mitau, je recevrai
quelquefois de vos nouvelles; ce sera une de mes plus grandes
consolations.»
Ainsi, au moment où de douloureuses circonstances les éloignaient
encore davantage l'un de l'autre, le roi et sa nièce ne doutaient plus
des sentiments dont les témoignages remplissaient leurs lettres. À la
faveur de la longue correspondance où ils avaient appris à se
connaître, ils étaient étroitement unis. Ils l'étaient par la
reconnaissance réciproque que leur inspirait la volonté, visible chez
chacun d'eux, de remplir tout son devoir envers l'autre: lui son
devoir de père et de roi, elle son devoir de fille de la maison de
France; ils l'étaient aussi par la communauté du malheur; ils
l'étaient enfin par l'affection qu'ils portaient à ce jeune duc
d'Angoulême, objet des espérances de la monarchie, et à qui, pour
cette cause, Madame Royale s'était promise volontairement, sans même
se demander si son coeur, qu'un passé tragique avait pour toujours
assombri, pourrait jamais s'ouvrir à l'amour.
LIVRE NEUVIÈME
AGITATIONS ET INTRIGUES
I
LE ROI À MITAU
La journée du dix-huit fructidor devait avoir sur les destinées de la
France et, par contre-coup, sur celles de l'Europe, une influence
décisive. Au dedans, elle livrait le pouvoir aux hommes de la
Convention; elle allait, par la démonstration de leurs divisions et de
leur incapacité, jeter le pays dans les bras d'un maître. Au dehors,
elle allait précipiter l'écrasement de la première coalition, déjà
frappée au coeur par la défection de l'Espagne et de la Prusse.
Soutenue par l'or anglais, l'Autriche était restée en armes.
Quoiqu'elle eût signé les préliminaires de Léoben dans un affolement
de terreur, elle caressait encore l'espoir de se dérober aux dures
conditions que mettait le Directoire à la conclusion de la paix[48];
elle traînait les négociations en longueur, y suscitait chaque jour de
nouveaux obstacles, convaincue que le fragile gouvernement dont le
général Bonaparte lui signifiait les volontés, serait renversé avant
d'avoir pu les lui imposer, ou que tout au moins la Russie, dont au
même moment elle sollicitait l'appui, viendrait à son secours. Mais,
après l'éclatante victoire remportée à Paris sur les modérés par la
faction que menait Barras, il fallut se résigner, devant
l'indifférence apparente de Paul Ier. Le cabinet de Vienne consentit à
subir la loi du vainqueur, redoutant, comme l'écrivait Thugut à
Colloredo, que les jacobins, remis en possession du pouvoir en France,
ne se montrassent «diaboliques et trop ardents à démocratiser toute
l'Europe».
[Note 48: Les préliminaires avaient été signés le 18 avril.
Déjà, le 7 de ce mois, l'Empereur d'Autriche, François II,
écrivait au tsar Paul Ier:
«Il ne s'agit plus d'une guerre sur les frontières de mes
États, ni de la perte de quelques provinces éloignées; c'est
au sein de ma monarchie que je suis menacé; l'armée française
est à quelques journées de Vienne; mes troupes, découragées
par les revers de la campagne d'Italie, ne suffisent plus
pour arrêter l'ennemi; des levées faites à la hâte ne
présentent plus qu'une impuissante barrière, et l'opinion, si
facile aujourd'hui à égarer, met encore des obstacles à mes
efforts. Dans quelques jours, je serai forcé probablement de
quitter ma capitale, pour aller rassembler dans les provinces
les troupes et les moyens de résistance que pourront encore
m'offrir des sujets fidèles; mais ce ne sera pas sans
amertume et sans anxiété, exposé, comme je le serai, aux
suites fatales que peut entraîner la conjoncture et livré
même à toutes les craintes de voir corrompre, par des
opinions dangereuses, l'antique fidélité de mes sujets.»
(VIVENOT.--_Correspondance de Thugut._)]
À vrai dire, cette humiliante paix n'était, ne pouvait être qu'une
trêve. Le traité qui la consacrait contenait de trop nombreux
prétextes de rupture. Et puis, l'Angleterre ne l'avait pas approuvé;
il n'était que trop probable qu'elle s'efforcerait d'en abréger la
durée, et qu'au Congrès qui allait s'ouvrir à Rastadt pour la fixation
des possessions et des limites de l'Empire allemand, l'influence de la
Grande-Bretagne s'exercerait dans ce sens, encore que ses diplomates
ne dussent pas y prendre part. Enfin les prétentions du Directoire,
ses visées ambitieuses, les grands desseins de Bonaparte, élevaient
trop de menaces redoutables contre l'équilibre continental pour que le
repos, en apparence assuré à l'Europe par le traité de Campo-Formio,
pût être considéré comme durable.
Le royaume de Naples, le Piémont, Rome, les Pays-Bas, la Suisse
étaient sous le coup d'une invasion. De toutes parts, la République
étendait le champ de ses conquêtes, sans se préoccuper des alarmes
qu'elle causait même aux puissances réconciliées avec elle. Les maux
qu'avaient semés par le monde six années de guerres sanglantes et
ruineuses semblaient toucher à peine à leur terme, qu'on pouvait en
prévoir déjà de plus douloureux. Les hommes avisés ne se trompaient
pas, lorsqu'à l'heure même où était dissoute la première coalition de
l'Europe contre la France, ils voyaient nettement apparaître les
symptômes de la seconde.
C'est qu'en effet, si la Prusse et l'Espagne avaient à coeur de
maintenir leurs bonnes relations avec la France, si la Russie se
recueillait, si l'Autriche s'était résignée à courber le front,
l'Angleterre, elle, ne désarmait pas. Elle tenait tête à la
République; seule, elle se montrait résolue à combattre encore. Sur
les mers, ses flottes donnaient la chasse aux bâtiments français; dans
toutes les cours, elle intriguait. L'Autriche venait à peine d'apposer
sa signature sur le traité de paix, qu'elle était incitée déjà à
recommencer la guerre. Le représentant britannique en Russie, lord
Withworth, avait ordre de pousser le tsar contre la France. À Londres,
le comte de Woronzof, ambassadeur moscovite, était assiégé par les
ministres anglais, Pitt et Grenville, qui lui demandaient avec
instance de travailler en vue du même but. À Londres comme en Suisse,
l'Angleterre ouvrait l'oreille avec une complaisance mêlée de quelque
dédain aux propos des royalistes.
Si ferme était sa confiance dans l'avenir, si prépondérante son
influence en Europe, si savante son habileté; elle possédait même dans
son isolement momentané de si puissants moyens d'action, que son
dessein de ne pas désarmer suffisait à rassurer Louis XVIII. Il ne
croyait pas à la durée de cette paix imposée par le vainqueur, pas
plus qu'il ne croyait que le Directoire dût tirer de durables effets
du coup de force de fructidor et de sa victoire sur les royalistes. Il
croyait que, tôt ou tard, Paul Ier se montrerait d'autant plus ardent
à renouer la coalition et à y tenir une place, qu'il se montrait
maintenant plus indifférent à ce qui s'accomplissait dans le monde et
moins disposé à empêcher les événements de suivre leur cours. Le roi
ne perdait donc pas courage même quand il voyait s'effondrer, un à un,
les projets qu'il avait conçus et longuement caressés. Depuis six ans,
combien de ces projets avaient avorté sans rien produire de ce qu'on
en attendait! Que de beaux rêves envolés! que d'illusions évanouies!
Le désastre de Quiberon, le treize vendémiaire, le dix-huit fructidor
avaient noyé, dans le sang royaliste, tant d'ardentes espérances! À
celles-là, d'autres avaient succédé. Elles avaient eu le même sort,
sans détruire la foi de Louis XVIII dans le triomphe final de sa
cause. Elle était aussi entière à son arrivée en Russie qu'à l'heure
déjà lointaine où, ne portant pas encore la couronne, il était sorti
de France.
Le palais de Mitau, où la générosité de Paul Ier lui offrait un
refuge, est l'ancienne résidence des grands-ducs de Courlande[49]. En
1798, c'était, comme aujourd'hui, une vaste et somptueuse
construction, élevée par l'un d'eux, sur l'emplacement du vieux
château ducal, aux bords de l'Aa. Des bosquets et des étangs
l'entouraient. Ses proportions monumentales, ses pièces spacieuses, sa
physionomie architecturale rappelant Versailles, en faisaient une
demeure digne d'un roi. Par les hautes croisées, le regard embrassait
un immense horizon de dunes grisâtres, coupé ça et là de terres
fertiles et de forêts, borné au loin par la mer Baltique. Plus près,
s'étendait la ville, une petite ville avec des rues spacieuses, des
maisons en bois pour la plupart, habitées par une population formée en
partie de nobles familles russes et de juifs allemands.
[Note 49: Surnommée jadis par ses habitants «petite contrée
de Dieu», la Courlande, une des provinces baltiques, fait
partie de l'empire russe depuis le règne de Catherine II,
après avoir vécu longtemps indépendante sous le gouvernement
des grands-ducs de Biren. Ces Biren étaient des gentillâtres
polonais à qui la protection de la Russie valut la puissance
souveraine sur cette province. L'un d'eux, le Régent, est
enterré à Mitau, où on peut le voir dans les caveaux du
palais, embaumé, vêtu de ses plus beaux habits, chamarré de
ses croix, étendu dans son cercueil ouvert, le visage
grimaçant sous une perruque blanche. Son fils, le duc Pierre,
abdiqua en 1795, cédant son petit état à la Russie. Il mourut
en Silésie. Son château de plaisance, Ruhental, fut donné par
Catherine à Platon Zoubof. Il passa ultérieurement par
héritage au neveu du puissant favori. Quand ce neveu y vint
pour la première fois, il fit remarquer que ce bel édifice
était passablement délabré: «Votre oncle a toujours aimé les
ruines!» objecta gravement un de ses auditeurs.]
Mitau renfermait une société cultivée, savante, aimant les arts, au
courant du mouvement intellectuel de l'Europe. Elle devait ce
privilège à ses longues relations avec la Pologne, et surtout à son
contact permanent avec les voyageurs venus du midi de l'Europe, qui,
pour arriver dans la capitale russe, devaient nécessairement passer
par Mitau. De toutes les résidences qu'avait occupées le roi depuis
son départ de Paris, nulle autre ne pouvait mieux convenir à ses
goûts.
Malheureusement, il s'y trouvait, plus que jamais, éloigné des
hommes et des choses qui l'intéressaient, à deux journées de
Saint-Pétersbourg, à douze ou quinze de Hambourg, le seul endroit
par où il lui fût possible de recevoir des nouvelles de France.
C'était l'exil, l'exil rigoureux, assombri par les longs hivers, par
les neiges, par les boues, aggravé par les tracasseries d'une police
qui exerçait aux frontières, sur les correspondances et les
voyageurs, une surveillance sévère et méticuleuse.
La première impression fut mauvaise. Il semblait au roi qu'il venait
d'élever entre ses partisans et lui une infranchissable barrière, de
se constituer prisonnier de Paul Ier. Le refus du tsar de le recevoir
à Saint-Pétersbourg rendit cette impression plus cruelle. Il
comprenait qu'il avait cessé d'être libre, que l'hospitalité qu'il
recevait n'irait pas sans entraves. Il le comprit dès les premiers
jours qui suivirent son installation.