excite en vous; mais pensez que tous ceux qui la composent sont
soutenus par l'honneur, et qu'avec un pareil appui, on peut tout
braver. D'ailleurs, leur sort en Pologne ne saurait être comparé au
vôtre pendant cette cruelle captivité. La plus grande difficulté
qu'ils éprouveront pour avoir des nouvelles de ce qui leur est cher
existait déjà en Allemagne: c'est celle de franchir la frontière. Cet
obstacle une fois levé, il n'y a plus que des retards, au lieu que
vous, dans l'horrible séjour que vous avez habité plus de trois ans,
une porte vous séparait de tout, et vous sentiez que c'était une
barrière insurmontable. Je ne veux pas ramener plus longtemps votre
imagination sur les maux que vous avez soufferts; mais soyez sûre
qu'ils vous rendent plus chère à mon coeur.»
Quatre jours plus tard, et comme pour lui prouver que ce ne sont point
là de vaines paroles, le roi envoie à sa nièce un souvenir qu'il lui
promettait depuis longtemps et qu'il avait été empêché de lui faire
passer:
«J'ai enfin trouvé, ma chère enfant, l'occasion que j'attendais depuis
si longtemps pour vous transmettre le précieux dépôt dont je me suis
chargé pour vous. J'espère que vous serez contente de la ressemblance,
quoique votre malheureuse mère fût bien plus jeune, lorsque cette
pierre a été gravée, que lorsque vous avez pu la connaître. Celle qui
vous en fait l'hommage, et dont je n'ai pas voulu confier le nom à la
poste, parce qu'elle est en France, est Mme de Champcenetz qui, toute
née à Clèves qu'elle est, n'en est pas moins bonne Française, et a
par devers elle plusieurs traits aussi courageux que touchants de
secours envers nos pauvres émigrés. Je n'ai dans ceci d'autre mérite
que d'être le canal par lequel elle vous transmet cette preuve
certaine de son attachement; mais je n'en jouis pas moins du plaisir
douloureux que vous éprouverez, et il me semble qu'en vous faisant
passer l'image de votre mère, j'acquiers un droit de plus à votre
tendresse, que cette bague est un lien de plus entre nous, et vous
pouvez juger de l'empressement avec lequel je saisis cette idée.»
Le 19 novembre, la princesse annonce la mort du roi de Prusse qu'elle
vient d'apprendre:
«On dit ici que le roi de Prusse est mort. Je ne sais si dans ce
moment-ci cet événement est heureux ou malheureux. Son fils, je crois,
est peu disposé pour les émigrés français; on dit même qu'il en fait
arrêter déjà deux. C'est un mauvais commencement. Je crois cependant
que nous n'avons pas lieu de beaucoup regretter l'autre. La campagne
de Champagne qu'il a faite et sa malheureuse réussite est une chose
que je ne peux pas comprendre. Dans le temps, j'ai toujours cru qu'on
nous faisait des histoires quand on nous disait que le roi de Prusse
reculait; c'était une chose qui me paraissait impossible, étant si
près de Paris. Enfin il faut oublier tout ce qui s'est passé, car on
n'y voit que choses tristes et affligeantes.»
Le roi est bien de cet avis. Mais il ne résiste pas au désir de
prouver que ces douloureux souvenirs ne se sont pas effacés de sa
mémoire. «... La mort du roi de Prusse vous a rappelé une bien cruelle
époque. Jugez de ce que je souffrais de notre fatale retraite! Nous
n'étions plus qu'à vingt-cinq lieues de vous, je voyais vos bras
tendus vers nous, et il fallut s'éloigner. J'aurais supporté de
quitter une seconde fois ma patrie; mais je sentais tout ce que vous
deviez éprouver, et la certitude que vous sentiez aussi ce que
j'éprouvais moi-même rendait encore ma peine plus aiguë. Adorons la
Providence, ma chère enfant; c'est la seule ressource qui reste dans
des pensées aussi douloureuses.»
Enfin, le 19 décembre, l'anniversaire de la naissance de sa nièce lui
fournit l'occasion de résumer, sous une forme en quelque sorte plus
solennelle, les tendres engagements que, depuis plus de deux ans, il
n'a cessé de prendre envers elle, et cette occasion, il se garde bien
de la laisser échapper.
«... Il y a aujourd'hui dix-neuf ans que vous êtes née; je n'ai besoin
d'aucune époque pour penser à vous; mais celle-ci semble appeler
davantage mon attention. Je me rappelle les souhaits que je formais
pour vous en vous présentant à l'autel; je les renouvelle avec plus
d'ardeur aujourd'hui. J'étais loin de prévoir les malheurs qui
devaient sitôt nous accabler, et les engagements que je prenais, en
représentant votre parrain, j'y serai fidèle, et si je n'ai ni pu, ni
même dû donner mes soins à votre enfance, je les donnerai à votre
jeunesse. Le premier, le plus important, comme le plus doux, sera
d'assurer le bonheur du reste de votre vie, et j'espère, comme je vous
l'ai dit, que ce sera un des premiers fruits de la paix.»
Sur ce point, le roi ne se trompait pas. La paix devait avoir pour
conséquence, en effet, de rendre possible le mariage de sa nièce.
Quand il traçait les lignes qui précèdent, il le croyait prochain.
Mais il restait toujours dans l'incertitude quant à la question de
savoir où il pourrait le célébrer. Sans doute, le tsar lui avait
assuré un asile en Westphalie. Mais, dans ce pays voisin de la
Hollande, ne serait-il pas exposé à quelque coup de main des
républicains? Il jugeait, en tous cas, imprudent de s'y rendre.
Voudrait-on le recevoir ailleurs où il eût été en sûreté, dans la
Lusace ou dans le Mecklembourg? Il n'avait que trop de raisons d'en
douter. Lui restaient, il est vrai, la Russie et Mitau, où Paul Ier
offrait généreusement de le recevoir. Mais ce ne pouvait être qu'un
pis aller: plus que jamais, il tenait à ne s'éloigner ni des
frontières de son royaume, ni surtout de la Suisse d'où, depuis
quelque temps, il espérait un secours.
Les cantons helvétiques, ces anciens alliés de sa couronne, poussés à
bout par les excès de la domination française, menaçaient de se
soulever; du moins, il le croyait. Confiant «dans leur antique
énergie», attendant d'eux «les mêmes services que leurs pères
rendirent jadis à Henri IV», il avait proposé à l'Angleterre, si elle
voulait fournir aux Suisses les subsides qui leur étaient nécessaires,
«d'aller se mettre à leur tête, et, aidé de ses fidèles sujets, de
chercher avec eux, au sein de sa patrie, son trône ou son tombeau.» Ce
n'était donc plus le cas de songer à s'ensevelir sous les neiges
moscovites, et, pour le moment, il s'en tenait à souhaiter que le
nouveau roi de Prusse, à l'exemple de son père, et quoiqu'il vécût en
paix avec la République, tolérât sa présence à Blanckenberg.
Pressé de connaître les dispositions de ce prince, et n'osant, de peur
de l'embarrasser, lui écrire directement, ni à lui, ni à ses
ministres, il avait, sur le conseil de d'Avaray, recouru à
l'intermédiaire d'un gentilhomme français, le comte de Moustier,
employé déjà en Angleterre[41], qui habitait aux environs de Potsdam,
et duquel il comptait faire son agent à la cour prussienne, quand il
pourrait en avoir un à Berlin. Il lui avait adressé une lettre toute
de sentiment, exprimant des regrets sur le roi défunt et formulant des
voeux pour le règne de son successeur. «Vous chercherez sans doute à
mettre cette lettre sous les yeux de Sa Majesté,» avait écrit d'Avaray
à Moustier en la lui envoyant.
[Note 41: 1er volume, p. 268.]
Moustier s'était empressé de faire ce qu'on attendait de lui. Il y
avait apporté tant d'habileté que bientôt après, le 5 décembre, il
recevait du roi de Prusse la lettre la plus flatteuse pour le roi de
France. Sentiments affectueux pour sa personne et voeux fervents pour
sa prospérité, rien n'y manquait. Moustier y était en outre invité à
s'en faire l'organe «dans les termes les plus propres à en désigner la
force et la sincérité». La lettre finissait par ces mots: «Ne craignez
point surtout de leur prêter trop d'énergie par celle de vos
expressions.» En la lisant, Louis XVIII crut y reconnaître «tous les
caractères de la franchise, de la loyauté, d'un sentiment profond et
vrai». Il en ressentit une joie depuis longtemps inconnue à son coeur;
c'est d'Avaray qui l'affirme dans son rapport. Il ne se doutait point,
hélas! que de la même source dût lui venir bientôt un nouveau sujet
d'afflictions. C'est cependant ce dont il était menacé.
Dans le courant de décembre, Cailhard, ministre de la République à
Berlin, se présentait chez le ministre des affaires étrangères de
Prusse et lui représentait vivement «qu'une ville comprise dans la
ligne de neutralité ne devait pas être l'asile du plus implacable
ennemi du gouvernement français; que la présence du prétendant à
Blanckenberg était l'une des circonstances qui contribuaient le plus à
entretenir en Europe, et au coeur même de la République, l'espoir du
retour de l'ancien régime en France». En conséquence, Cailhard, armé
d'une dépêche signée Talleyrand, demandait l'intervention du roi de
Prusse auprès du duc de Brunswick «pour qu'il fît éloigner de ses
États des hôtes dont le séjour pourrait, tôt ou tard, devenir
dangereux».
Si l'on veut songer qu'on prêtait alors au Directoire l'intention de
s'emparer du Hanovre, de l'embouchure de l'Elbe et des villes
hanséatiques, pour couper toute communication entre l'Allemagne et
l'Angleterre, on comprendra de quel effroi fut saisi le roi de Prusse
en recevant la demande du ministre républicain. Malgré les efforts du
duc de Brunswick et du comte de Panin, ministre de Russie à Berlin,
qui tous deux étaient d'avis d'y résister, la crainte de voir envahir
la Basse-Allemagne décida le roi de Prusse à céder. Une lettre que le
duc de Brunswick exigea pour dégager sa responsabilité, le mit en
demeure de faire connaître «au comte de Provence» les motifs, les
conjonctures et les périls qui s'opposaient à a prolongation
ultérieure de son séjour dans la ligne de neutralité, où d'ailleurs il
risquerait fort de n'être bientôt plus personnellement en sûreté. Les
moyens, les délais, les mesures d'humanité, étaient laissés au
jugement du duc de Brunswick. Mais il devait engager ce prince à
quitter Blanckenberg et éloigner de ses États les émigrés français.
N'osant faire lui-même cette communication au souverain proscrit, le
duc de Brunswick la lui fit par l'entremise du maréchal de Castries,
qui alla tout exprès de Leipzig à Blanckenberg, porteur d'une copie de
la lettre du roi de Prusse et de celle qu'en la lui envoyant, le duc
régnant lui avait écrite lui-même. «J'écarte les réflexions qui se
présentent en foule, Monsieur le maréchal. Je me borne à vous prier
avec instance de faire l'usage le plus prompt et le plus convenable de
cette lettre vis-à-vis des personnes respectables qu'elle concerne. La
diction et la teneur de cette lettre sont également pressantes, et
vous m'obligerez sensiblement, Monsieur, en me mettant dans le cas de
pouvoir répondre sans aucun délai à Sa Majesté prussienne.»
Les lettres écrites par le roi au sujet du pénible incident que nous
racontons témoignent de sa surprise et de son chagrin. Mais il ne s'y
mêla aucune irritation contre le roi de Prusse, dont la récente
missive au comte de Moustier ne lui permettait pas de mettre en doute
le bon vouloir:
«Il cède aux circonstances, écrivait-il au comte de Panin, et à ce
qu'il juge que le bien de ses États exige... Je vous prie de lui
peindre ma situation, et de l'engager, par tout ce qu'elle peut
suggérer à une âme comme la vôtre, à autoriser la prolongation de mon
séjour ici, ou, si cela paraissait impossible, de me procurer une
habitation provisoire, car il est impossible, surtout dans la saison
où nous sommes, de se mettre en route sans aucune direction ni aucun
but déterminé; et il est suffisamment démontré que je ne peux me
rendre à Yever, non seulement avec sûreté, mais, ce qui est pour moi
un motif d'un tout autre intérêt, sans manquer d'égards pour le
généreux souverain qui ne m'a offert cette partie de ses États que
parce qu'il devait la croire à l'abri de toute insulte.»
Il n'avait pas à songer à lui seul. Il était encore tenu de se
préoccuper des émigrés réfugiés dans le duché de Brunswick. «Je
réclame aussi son humanité pour ceux de mes malheureux et fidèles
sujets qui vont être obligés de s'expatrier encore; je puis me servir
de cette expression après les bontés que le duc de Brunswick a eues
pour eux; leurs peines seront bien plus grandes que les miennes, et je
les sens vivement.» Le résultat de ces démarches fut que, sous la
promesse formelle d'un prochain départ propre à faire prendre patience
au gouvernement français, le roi de Prusse ferma les yeux ou tout au
moins les détourna de Blanckenberg. Louis XVIII eut la faculté d'y
attendre une réponse à la lettre que, par l'intermédiaire de Panin, il
avait adressée à Paul Ier pour lui peindre sa triste situation. Il
avait écrit aussi au prince de Condé, qui se trouvait alors à
Saint-Pétersbourg. Il lui demandait d'appuyer ses démarches, non
seulement pour ce qui lui était personnel, mais encore et surtout pour
le détachement de ses gardes du corps, déjà revêtus de l'uniforme
russe, et qui, par ordre du tsar, étaient allés l'attendre à Yever. Il
insistait pour qu'on les rappelât à l'armée de Condé déjà en route
pour la Russie, et qu'on les dérobât au danger de recevoir les
insultes du Directoire.
Il consacra les semaines qui suivirent, encore qu'il ne sût où il
irait, à prendre ses dispositions en vue de son départ. Une somme de
six mille francs fut distribuée par ses soins aux plus nécessiteux des
émigrés réfugiés dans le duché. Il envoya ses instructions à ses
agents de France, à ceux qu'il entretenait auprès des diverses cours.
Il correspondit également avec les membres de sa famille, et notamment
avec son frère, auquel il faisait part de ce qu'il avait décidé pour
ses deux neveux, le duc d'Angoulême et le duc de Berry. Le premier ne
devait pas le quitter et le suivrait en quelque endroit qu'il allât.
Le second partirait de Blanckenberg le même jour que lui pour aller à
Cuxhaven, s'embarquer pour l'Écosse. Après avoir embrassé son père, il
se remettrait en chemin pour rejoindre en Volhynie l'armée de Condé,
puisque, comme elle, il était à la solde russe.
Ces occupations trompèrent les longueurs de l'incertitude du roi
jusqu'au 26 janvier. À cette date, lui arrivèrent des nouvelles de
Suisse; elles étaient désastreuses. L'espoir qu'il avait fondé sur ce
pays s'évanouissait; il le voyait «subissant le sort de Venise et de
Gênes». Ce projet, auquel il s'était un moment arrêté et qui lui
faisait attacher tant de prix à ne jamais s'éloigner de son royaume,
n'était plus que cendres. C'est sans doute l'état d'âme en lequel on
doit le supposer qui le décida à accepter sur-le-champ l'offre du
château de Mitau que lui apporta le même jour, de la part de
l'empereur de Russie, le colonel de Lawrof, aide de camp de ce prince.
VII
EN ROUTE POUR MITAU
L'invitation adressée au roi par le tsar était le résultat des actives
démarches du comte Panin, ambassadeur de Russie à Berlin, et des
pressantes sollicitations du prince de Condé. Panin jouissait à sa
cour du plus grand crédit. En y faisant connaître la répugnance
qu'inspirait à Louis XVIII le séjour de Yever, il avait suggéré l'idée
de lui offrir le château des anciens grands-ducs de Courlande à Mitau.
De son côté, Condé avait agi. Depuis le mois de novembre, il résidait
dans la capitale russe, où, comme on l'a vu, le tsar l'avait appelé.
«L'Empereur l'avait reçu comme un héros digne de son estime et de son
admiration. Le comblant de grâces et de faveurs, il lui donna l'un des
plus beaux palais de sa capitale, une habitation de campagne charmante
à proximité, et lui monta la maison la plus brillante. Poussant la
générosité jusqu'à la délicatesse la plus raffinée, il fit mettre les
armes de M. le prince de Condé sur les voitures et l'argenterie dont
il lui avait fait présent. Tous les domestiques que trouva M. le
prince de Condé en arrivant dans son palais étaient à sa livrée.
L'Empereur le décora du premier de ses ordres, l'ordre de Saint-André;
enfin il le traita, tant en public qu'en particulier, avec la
distinction la plus marquée[42].»
[Note 42: Mémoires inédits du marquis de
Bouthellier-Chavigny.]
Cette faveur ne devait pas durer[43]. Mais, à ce moment, elle se
traduisait avec une rare générosité, par une véritable prodigalité
d'argent, d'attentions et de soins. Il fut donc aisé à Condé de
seconder les efforts de Panin. Le tsar y répondit en offrant le
château de Mitau et en autorisant Louis XVIII à s'y établir avec la
reine, avec les gentilshommes qui formaient sa cour et ses gardes du
corps. Il entendait qu'il y fût traité en roi, ainsi que cela avait
été convenu avec Saint-Priest, alors qu'il s'agissait de fixer à Yever
la résidence de la maison de Bourbon. À toutes les demandes formulées
par Panin, il était fait droit. Il n'y avait donc plus qu'à savoir si
Louis XVIII adhérait à ces arrangements. Son adhésion arriva à
Saint-Pétersbourg au commencement de 1798, au moment où l'armée de
Condé, partie d'Uberlingen, le 10 octobre, venait d'entrer dans la
Pologne russe et d'établir à Dubno son quartier général. Les offres
impériales étaient acceptées par lui avec reconnaissance. Le tsar lui
écrivit aussitôt pour l'inviter officiellement à se rendre en Russie,
et le roi, au reçu de sa lettre, se décida à fixer au 10 février la
date de son départ.
[Note 43: À son arrivée, Condé reçut vingt mille roubles «en
argent blanc» et une rente annuelle de soixante-dix mille
pour sa famille et pour lui. Woronzow affirme dans sa
correspondance que le prince, après avoir tant reçu, «eut le
front de demander si c'était tout et qu'on ne devait pas
oublier qu'il était un Bourbon.» L'Empereur lui répondit
assez durement. «Mais, ajoute Woronzow, comme c'est une
espèce d'aventurier, héros et Français, il saura se
remettre.» De son côté, la princesse de Lieven racontait que,
dans sa jeunesse, au couvent de Smolnoï où elle avait été
élevée, il lui était arrivé de jouer au volant avec
l'Empereur et le prince de Condé. Au mois de mai, Condé et le
duc d'Enghien qui était venu le rejoindre, subirent les
effets de la bizarre humeur de Paul Ier. Soit qu'ils eussent
alarmé la jalousie des courtisans, soit que le tsar eût pris
ombrage de l'intimité qui s'était formée entre eux et divers
membres de la famille impériale, ils furent l'objet d'une
éclatante disgrâce. Elle dégénéra en taquineries qui les
décidèrent à partir et à rejoindre leur petite armée à
Dubno.]
«Dans ces circonstances, écrivait-il à Paul, je n'attendrai pas la
réponse de Votre Majesté Impériale[44]; j'accepte l'offre qu'elle me
fait, avec autant de reconnaissance qu'elle y met de générosité, et je
ne profite même pas de tout le délai que le comte Panin m'a procuré.
Quinze jours me seront suffisants pour tout ce que j'ai à régler avant
mon départ, et pour n'avoir aucun doute sur le sort de la Suisse, et
malgré la douleur que cet éloignement va causer à mes fidèles et
malheureux sujets, dont le cri retentit déjà dans mon coeur, je me
mettrai en route le 10 du mois prochain avec mon neveu le duc
d'Angoulême. Quant au duc de Berry, Votre Majesté Impériale a approuvé
qu'il allât embrasser son père, dont il est séparé depuis près de
quatre ans, avant de se rendre dans ses États. Il partira donc pour
l'Écosse en même temps que je partirai pour Mitau et viendra me
rejoindre au printemps.
[Note 44: Cette qualification n'avait jamais été employée par
la cour de France. Bien que, dès le début de son règne,
Catherine eût demandé qu'on l'appelât «Majesté Impériale»,
Louis XV et Choiseul s'obstinèrent à ne pas lui donner ce
titre, en déclarant à son ambassadeur Galitzin que la langue
française ne comportait pas l'assemblage de ces deux mots.
Catherine exprima son mécontentement, en rappelant son
représentant et en le frappant d'une disgrâce qui durait
encore quatorze ans après, en 1782.]
«Mais en arrivant dans les États de Votre Majesté Impériale, il me
sera impossible de ne pas éprouver le désir d'aller la voir, la
remercier de ses bienfaits, resserrer s'il est possible les liens
d'amitié qui nous unissent, lui exposer, bien mieux que je ne le puis
par lettres, la situation de mes affaires et lui demander ses
conseils. Je la prie donc de permettre que je ne m'arrête pas à Mitau,
mais que je continue mon voyage avec mon neveu, auquel je ne puis
donner de meilleures leçons du rôle important qu'il doit jouer un
jour, qu'en lui faisant voir un si grand exemple, et les deux ou trois
personnes qui feront la route avec moi, et que j'aille passer quinze
jours à Pétersbourg auprès de Votre Majesté. Si elle y consent, autant
que je l'espère et que je le souhaite, je la prie de trouver bon que,
pour ne pas lui être à charge, je conserve à la cour le même incognito
que dans les États du roi de Prusse. Je calcule que, vu l'époque de
mon départ et le temps qu'un courrier gagne sur un voyageur ordinaire,
peut-être même la nécessité où les circonstances pourraient me mettre
de voyager lentement, je pourrais facilement recevoir la réponse de
Votre Majesté Impériale en arrivant à Mitau; je lui laisse à penser
l'empressement avec lequel j'ouvrirai une lettre si intéressante pour
moi.»
Cette lettre fut écrite le 27 janvier, le jour même où était arrivé à
Blanckenberg le colonel de Lawrof, porteur de celle de l'Empereur. Cet
officier repartit sur-le-champ avec la réponse du roi. Après son
départ, on commença tristement les préparatifs de ce long et pénible
voyage de Russie. Des avis expédiés à la reine de France, alors à
Budweiss en Bohême, au comte d'Artois[45], aux représentants de Louis
XVIII, allèrent leur apprendre quels généreux secours ce prince
recevait du tsar. Ordre fut donné aux divers agents, dans leurs
communications avec l'intérieur, de faire valoir la protection
accordée au roi par le plus puissant monarque du continent. On renonça
à avertir ceux de Paris. On ignorait encore s'ils avaient échappé aux
proscriptions fructidoriennes. Enfin le roi se rappela au souvenir de
Saint-Priest retenu à Stockholm: «J'attends de votre attachement, lui
mandait-il, je dirai plus, de votre amitié, que vous viendrez me
joindre à Mitau[46].»
[Note 45: La comtesse d'Artois était à Klagenfurth en
Carinthie (pays autrichien).]
[Note 46: Saint-Priest répondait de Stockholm le 17 février:
«Sire, j'ai reçu la lettre dont Votre Majesté m'a honoré de
sa main, le 27 du mois dernier. Elle doit bien être persuadée
que la seule impossibilité physique pourrait m'arrêter
lorsque ses ordres daignent m'appeler auprès d'elle. Je
partirai dès qu'il y aura moyen de passer le bras de mer qui
sépare la Suède de la Finlande, et j'espère que ce sera sous
peu de jours. J'apprendrai à Pétersbourg la marche de Votre
Majesté, soit pour l'y attendre, soit pour aller la rejoindre
à Mitau; car, quoique assez près de cette ville par mer, la
distance est plus que quadruple par terre, et le plus court
chemin est par Pétersbourg.»]
Restaient encore à désigner les personnages dont le roi s'entourerait
à Mitau. Indépendamment de ceux qui l'avaient suivi depuis Vérone, il
en était d'autres qu'il désirait posséder dans sa petite cour. Ils
vivaient dispersés de divers côtés. Ils furent invités à se rendre en
Russie pour se réunir à leur maître. Le cardinal de Montmorency, le
duc de Piennes, le duc d'Aumont, le comte des Cars, d'autres encore,
durent s'apprêter à remplacer les fidèles serviteurs que, pour des
causes diverses, Louis XVIII laissait derrière soi. Le maréchal de
Castries fut de ceux qui ne l'accompagnèrent pas. Son âge le
condamnait au repos.
La maison royale fut bientôt prête à se mettre en route. Il était
convenu que le roi, le duc d'Angoulême et le comte d'Avaray
voyageraient ensemble. Les autres personnes de sa suite devaient
marcher de leur côté par petits groupes, de façon à ne pas attirer
l'attention dans les pays qu'elles avaient à traverser. C'est dans ces
conditions que les gardes du corps, détachés de l'armée de Condé dont
ils avaient fait partie en attendant de pouvoir être rendus à leur
premier emploi, s'étaient dirigés vers Mitau, précédant le roi.
Le départ avait été fixé au 10 février. Trois jours avant, on vit
arriver à Blanckenberg un nouvel envoyé du tsar. C'était le comte
Schouvalof. Poussant jusqu'aux prévenances les plus délicates sa
sollicitude pour le prince à qui il offrait l'hospitalité, Paul avait
voulu l'entourer, dès ce moment, de sa protection. Le comte Schouvalof
était chargé de l'accompagner jusqu'à Mitau, de faciliter son voyage,
de pourvoir à toutes ses dépenses.
Dès le 30 janvier, le roi avait annoncé son prochain départ à Madame
Royale.