laquelle il n'eut qu'à se louer, il put d'abord constater que, si
l'Empereur avait espéré, en traitant pour la liberté de sa cousine, la
faire contribuer à l'agrandissement de sa maison, il y avait ensuite
renoncé devant la résistance opposée par elle à ses suggestions. Cette
résistance, on la devait surtout à Mme de Soucy. C'est elle qui
s'était attachée à armer Madame Royale et à la mettre en garde contre
les voeux de la cour de Vienne, ne craignant pas, «pour ajouter l'arme
du dégoût à toutes les autres,» de lui faire sur la personne et la
santé de l'archiduc Charles des confidences très intimes; c'est elle
aussi qui lui avait conseillé d'écrire au roi, dès sa sortie de France
et avant d'arriver à Vienne.
Ainsi prévenue, peu accoutumée à dissimuler, la princesse, au lieu de
se livrer aux caresses de sa famille, avait manifesté tant de froideur
et si mal répondu aux avances de l'Empereur, que celui-ci, au bout de
quarante-huit heures, s'était cru obligé de provoquer une explication.
Elle avait eu lieu, et il en était résulté une promesse solennelle
faite par François II de ne pas contrarier le désir de Madame Royale.
Depuis, la situation n'avait pas changé, et il n'était pas exact de
prétendre que la fille de Louis XVI eût été «autrichiennisée», à moins
qu'on n'entendît par là qu'elle n'avait pas dû, dans les lieux qu'elle
habitait, apprendre à connaître et à apprécier les Français.
«En général, nous ne sommes guère aimés chez les étrangers, déclarait
Bonnay en rendant compte à d'Avaray. Nous le sommes moins à Vienne
qu'ailleurs; nous le sommes moins encore dans le palais impérial que
dans les autres classes de la société. Il n'y a pas six semaines que
l'impératrice, pour ravaler Mgr le duc d'Enghien, disait de lui:
«--Oh! pour celui-là, il est bien Français!»
Madame avait donc dû recueillir sur sa famille et ses compatriotes
plus de traits satiriques que d'éloges. Mais cela ne l'avait pas
empêchée de bien recevoir tous ceux d'entre eux qu'elle jugeait dignes
de son estime et de sa confiance. À cet égard, les exemples étaient
nombreux: le duc d'Enghien, ses officiers, le comte d'Albignac, le
comte du Cayla, le marquis de Bonnay lui-même et tant d'autres. Très
pieuse, dévote même, elle ne s'était montrée froide et réservée que
pour les gens dont elle avait ouï dire que leur conduite était peu
régulière.
Quant aux craintes conçues par le roi en ce qui touchait les
intentions de sa nièce, craintes résultant de ce que «son style
n'était plus aussi prononcé» qu'au moment de sa sortie de France,
Bonnay, ses informations prises, jugea qu'elles n'étaient pas fondées.
Lorsqu'elle avait été mise en liberté, Madame Royale avait «la tête
montée» et par les insinuations de Mme de Soucy, et par le
mécontentement que lui causait ce qu'on lui avait dit des intentions
de l'Empereur. À peine hors de sa prison, mise au courant des voeux de
ses parents et résolue à y obéir, elle n'avait pas cru pouvoir mettre
trop de force à le déclarer. De là, le ton énergique des lettres
qu'elle écrivait alors, à l'effet de ne laisser planer aucun doute sur
sa volonté. Mais deux années s'étaient écoulées depuis. Cette volonté
était connue, acceptée; personne ne songeait à la contrarier; il
n'était donc pas utile qu'elle se manifestât avec autant de chaleur
qu'à l'époque où la cour de Vienne paraissait y mettre obstacle.
Bonnay ne méconnaissait pas cependant que, si les résolutions de la
princesse étaient ralenties, ce pouvait bien être aussi parce que son
coeur et son amour-propre avaient été blessés du peu de soin déployé
pour lui plaire, pour l'attacher et pour s'en faire aimer, ou encore
parce qu'on avait voulu hâter son mariage sans sa participation et
contre ses idées. Sur ce point, il s'exprimait sans réticences dans le
rapport qui nous guide. Pouvait-on croire qu'à moins d'une disposition
romanesque, que son éducation ni les circonstances de sa vie n'avaient
pu lui donner, Madame Thérèse aimât son cousin avec assez de passion
pour tout braver afin d'accélérer le moment de son mariage?
«Non, Monsieur le comte, Madame Thérèse n'est point passionnée; elle
est essentiellement raisonnable; elle voit et juge les choses de
sang-froid. Elle voit que le roi n'a eu jusqu'ici, et n'a encore même,
qu'un asile précaire et incertain. Elle en a fait elle-même la
remarque. Où aurait-elle pu se réunir à lui? Est-ce à Vérone, d'où on
l'a contraint de s'éloigner? Est-ce à l'armée de Condé, où il n'a pu
rester? Est-ce à Blanckenberg, d'où un simple signe du roi de Prusse,
d'où la seule arrivée de Madame peut-être l'aurait obligé de partir,
et où il est douteux qu'il pût demeurer si l'invasion du pays de
Hanovre avait lieu? Voilà ce que Madame a pensé, ce qu'elle a dit et
ce qui l'a éloignée jusqu'ici des désirs et de l'idée de terminer une
affaire qui ne lui semble pas devoir péricliter pour être un peu
différée.
«... Elle se croit libre, elle veut être libre, et toute idée de
contrainte ne peut que l'effaroucher. C'est à la gagner et non à
presser sa décision qu'il faut porter toutes ses vues; il serait à
craindre, si l'on en usait autrement, non pas peut-être qu'elle prît
un autre engagement, sa religion et ses principes l'en défendraient,
mais qu'elle différât, qu'elle éludât de remplir celui qu'elle a
contracté, tout sacré qu'il lui paraisse encore aujourd'hui... Avec
son caractère, si une fois elle se portait à un acte de résistance ou,
si l'on veut, de désobéissance, il serait à craindre qu'elle n'en
revînt jamais, et on ne peut douter qu'elle n'y fût appuyée par cette
cour. Enfin, si elle se forçait à l'obéissance et que cette obéissance
fût un sacrifice, Mgr le duc d'Angoulême pourrait-il être flatté,
pourrait-il être heureux d'un acquiescement que la coeur de Madame
n'aurait pas ratifié?»
Pour conjurer les tristes conséquences qu'il venait d'envisager sans y
croire, il n'était qu'un moyen, disait le marquis de Bonnay, c'était
de tout faire pour prouver à Madame Thérèse qu'elle était aimée. Mais
ce moyen n'était pas à Vienne, où elle vivait seule, retirée,
surveillée, ne recevant que de rares visites, toujours en présence de
Mme de Chanclos ou de sa nièce, Mlle de Roisin, «jeune personne fort
aimable, d'un rare mérite et dont le mariage est arrêté avec le fils
d'un comte Esterhazy, frère de celui qui est ministre à Naples.» Ce
moyen était à Blanckenberg, dans les mains du roi et du duc
d'Angoulême. À eux seuls, il appartenait de ne pas se faire oublier et
de prouver qu'ils n'oubliaient pas. Essayer d'en convaincre Madame
Thérèse par l'intermédiaire des Français résidant à Vienne serait
peine perdue. Les communications «de bouche à bouche ou même par
écrit», outre qu'elles étaient à peu près impossibles, vu l'entourage
de la princesse, composé de personnes toutes dévouées à l'Empereur et
en qui néanmoins elle avait toute confiance, tourneraient contre ceux
qui s'en seraient chargés et «gâteraient infailliblement les
affaires».
«Il faudrait des lettres fréquentes et des lettres de toutes les
personnes de la famille royale. Monsieur, qui se trouve plus en retard
que tout autre, devrait écrire, écrire avec amitié et écrire souvent.
Il devrait envoyer son portrait; le roi, le duc d'Angoulême, les
autres princes et princesses devraient en faire autant. Sans entrer
dans aucune affaire politique, on devrait aussi parler à Madame avec
détail de sa famille, de sa situation, de ses déplacements, en un mot
la tenir au courant de tout et lui prouver en toute occasion qu'on
l'associe au présent et à l'avenir.
«... Il est de petits détails sur la vie intérieure de Mgr le duc
d'Angoulême qui, transmis à propos et avec adresse, ne pourraient
manquer de produire un bon effet. Par exemple, Monseigneur a de la
religion et en remplit les devoirs. J'ai su qu'à son départ
d'Édimbourg, et de lui-même, il avait demandé à faire ses dévotions et
les avait faites. Madame Thérèse, qui est extrêmement pieuse, aurait
appris ce fait avec un extrême plaisir, et M. l'évêque de Nancy a eu
beaucoup de regrets de l'avoir ignoré. Vous connaissez, Monsieur le
comte, ce que peut auprès des femmes en général,--et pourquoi pas
auprès des princesses?--l'art de faire valoir les hommes que l'on
cherche à leur faire aimer; il faut que tous vos ressorts soient
tendus pour faire valoir Mgr le duc d'Angoulême auprès de Madame, pour
le faire valoir en toute occasion et surtout sous les rapports qui
sont plus du ressort et du genre de cette princesse.
«... Courageuse, pieuse et éprouvée comme elle l'est, Madame Thérèse
qui a langui deux ans et demi dans les horreurs d'une affreuse prison,
Madame Thérèse qui a épuisé presque toute la coupe du malheur presque
avant d'avoir bu dans celle de la vie, ne sera jamais arrêtée par des
considérations secondaires, telles que les inconvénients d'un sort
malheureusement trop au-dessous de celui auquel elle est en droit de
prétendre. Mais, si le spectacle d'une malaisance honorable ou la
crainte d'avoir des enfants qui ne jouiraient pas d'un rang digne de
leur naissance pouvaient jamais balancer en elle le sentiment de son
devoir et ébranler sa résolution, ce serait une raison de plus pour
essayer d'intéresser d'avance son coeur en faveur du parti qu'on
attend d'elle.»
Gagner ce jeune coeur par tous les moyens, tel était donc le conseil
par lequel l'auteur de ce rapport couronnait les curieuses confidences
et les piquantes réflexions auxquelles il venait de se livrer. Pour
finir, il y ajoutait cette dernière information qui achève d'éclairer
la situation délicate en laquelle Madame Royale se trouvait à la cour
d'Autriche:
«Le bruit de Vienne a été et est même encore que l'impératrice n'aime
pas Madame Thérèse, ou plutôt qu'elle en est jalouse. Les uns croient
qu'elle a craint l'effet de ses charmes sur l'Empereur; les autres, en
plus grand nombre, pensent qu'elle a redouté le crédit ou l'influence
qu'elle pourrait prendre. J'ose être d'un avis à part et croire que
l'impératrice, si elle éprouve réellement le sentiment qu'on lui
prête, est jalouse de l'amour du peuple, qui lui est généralement
refusée et qui est universellement acquis à Madame Thérèse... Quoi
qu'il en soit et à quelque cause que soit dû le petit éloignement que
l'on a cru remarquer, il n'a point influé sur les égards et les
procédés de décence, et, s'il faut même dire tout ce que j'en pense,
je trouve qu'il ne peut que servir à merveille les vues du roi et les
intérêts de Mgr le duc d'Angoulême.»
Le rapport que nous venons d'analyser porte la date du 24 décembre
1797. Lorsqu'au commencement de l'année suivante, le roi en prit
connaissance, les révélations et les conseils qu'il y lisait avaient
perdu beaucoup de leur utilité; il s'était convaincu de l'exagération
de ses craintes relativement à sa nièce, et cette conviction, il
l'avait puisée dans le spectacle de l'élan généreux avec lequel elle
s'associait dès ce moment à deux nouvelles épreuves qu'il venait de
subir: l'une à Paris dans la journée du dix-huit fructidor (5
septembre), l'autre à Blanckenberg même, où le duc de Brunswick avait
dû lui faire signifier un ordre du roi de Prusse, qui le mettait en
demeure de quitter cet asile.
VI
LE ROI CHASSÉ DE BLANCKENBERG
La nouvelle des événements de Paris était arrivée à Vienne le 23
septembre. Madame Royale se hâta d'écrire à son oncle, sans attendre
d'avoir été avertie par lui.
«J'ai appris par les journaux avec bien de la peine ce qui vient de
se passer en France. Mon Dieu! si ce qu'ils disent est vrai, vous y
êtes compromis avec bien du monde. Il est heureux au moins que,
jusqu'à présent, il n'y ait pas eu de sang répandu; mais je crains
bien que cela n'arrive; le bruit même court ici que Pichegru a été tué
ainsi que Carnot. Je ne les connais ni l'un ni l'autre, mais il me
paraît qu'ils étaient de la bonne cause. La personne qui me fait le
plus de pitié dans tout cela c'est la pauvre duchesse d'Orléans, à qui
on avait rendu ses biens et qu'on expatrie à présent, je crois, en
Afrique. Celle-là au moins a toujours été vertueuse et malheureuse. Il
paraît que ce sont les jacobins qui triomphent à présent. C'est ce qui
pouvait arriver de plus mauvais. Je suis bien curieuse de savoir à
présent si la paix aura lieu, et si ceux-ci la voudront encore. Je
crains que non, parce qu'ils auront peur de leurs armées qui sont
mécontentes et qui, rentrant dans la France, y amèneraient le
mécontentement. D'un autre côté, cependant, je crois qu'ils ne peuvent
pas continuer la guerre, car ils ne doivent plus avoir d'argent. Je
suis curieuse et empressée de savoir comment les choses s'arrangeront.
J'attends avec bien de l'impatience des nouvelles de Paris pour savoir
ce qui s'y passe.»
Le roi répondit: «... J'ai bien reconnu la bonté de votre coeur dans
ce que vous me mandez au sujet de ce qui vient de se passer à Paris.
C'est sûrement un grand bonheur que cette crise n'ait pas fait verser
de sang, mais je crois qu'il faut l'attribuer moins à la modération
des triumvirs qu'à la conscience de leur faiblesse. Je gémis
profondément avec vous sur le sort de ceux qui ont été dans cette
occasion les victimes de leur zèle pour le bien de notre patrie; mais
notre courage n'en doit pas être ébranlé; il ne sera pas arrêté. Quant
à moi, peu m'importe que mon nom soit prononcé dans cette affaire; mes
sujets fidèles n'avaient pas besoin de ce qui vient de se passer pour
savoir que la première de mes occupations est de leur rendre le
bonheur, ni les usurpateurs de mon autorité, pour croire que je me
tiendrai en repos tandis qu'ils tyranniseront ma patrie.»
Quelques jours plus tard, Madame Royale ayant exprimé les alarmes
qu'excitait en elle la confusion tragique des événements qui se
déroulaient de toutes parts et terriblement gros de complications
nouvelles, le roi reprenait:
«... L'avenir est en effet, comme vous le dites fort bien, environné
d'un voile épais, et le passé ne nous engage pas à croire que ce voile
cache rien de bon. Cependant, on peut en soulever un coin, et la
perspective que je découvre n'est pas si effrayante qu'on pourrait se
le figurer. Les prêtres et les émigrés sont, j'en conviens, persécutés
en ce moment; mais les uns et les autres seront rappelés par l'opinion
publique, et sa tendance vers la religion et la monarchie est toujours
la même. Elle est comprimée, il est vrai; mais elle ne peut l'être
longtemps que par le régime révolutionnaire, et la preuve que les
tyrans actuels n'osent en revenir à cet effroyable régime, c'est
qu'ils n'ont pas osé faire exécuter, quoiqu'elle ne soit pas abrogée,
la loi de sang qui condamne à la mort tout émigré rentré. Un
gouvernement usurpateur et monstrueux, ne peut se soutenir que par la
violence, et toute demi-mesure de ce genre ne fait que déceler sa
faiblesse et irriter les sujets. Tel est l'état de la France, et,
quoique le moment soit dur à passer, cet état offre de grandes
espérances pour l'avenir. Plût à Dieu qu'il fût possible d'y voir
aussi clair sur la grande question de la paix ou de la guerre!»
La paix fut signée peu après entre la France et l'Autriche: «... Je
savais la nouvelle de la paix, écrit Madame Royale, mais je ne suis
pas plus instruite que vous sur les conditions; elles sont bien
importantes. Quant aux événements, un nuage épais les couvre, et bien
habile serait celui qui pourrait percer ce nuage et découvrir
l'avenir. C'est un grand problème que de savoir si la paix est un
bonheur ou un malheur pour nous, c'est-à-dire pour la France, car ces
mots sont synonymes; le temps en donnera la solution, et je me trompe
fort ou cette solution ne se fera pas attendre longtemps.»
En fait de solution, il n'en existait qu'une qui pût plaire au roi:
celle qui lui rouvrirait son royaume, en prouvant aux Français, rendus
à eux-mêmes grâce à la paix, que l'unique remède à leurs maux c'était
la restauration de leur légitime souverain. On lui disait de toutes
parts que cette opinion se répandait de plus en plus en France, que le
parti royaliste ne cessait de se grossir, que les voeux des bons
citoyens étaient en faveur du roi. Mais était-ce vrai? Ne le
trompait-on pas? L'avenir seul pouvait le lui apprendre. En attendant,
rien ne lui réussissait; tous les événements semblaient tourner
contre lui, et la gloire de Bonaparte se préparait à retarder de
dix-sept ans le retour des Bourbons dans leur patrie. Quiconque eût
alors prédit à leur chef que son exil devait durer si longtemps
encore, eût sûrement provoqué ses énergiques dénégations; il ne
pouvait croire, il ne croyait pas que son triomphe fût si lointain.
Cependant les événements se prononçaient au rebours de ses voeux.
Quoiqu'il vînt de s'installer à Blanckenberg dans une maison plus
commode et plus vaste que celle qu'il avait habitée jusque-là, il se
savait toujours exposé à être chassé de cette pauvre bourgade, n'osait
plus compter sur l'asile qu'il avait espéré en Westphalie et se voyait
au moment d'être contraint d'accepter l'hospitalité que le tsar lui
offrait à Mitau.
À ce même moment, l'armée de Condé,--sa dernière
ressource,--s'acheminait vers la Pologne, tournant le dos à la France.
Quelques semaines avant, l'Europe avait appris avec stupéfaction que
Paul Ier la prenait à son service pour ne pas laisser sans ressources
ces quelques milliers de Français, que l'Angleterre et l'Autriche
venaient d'abandonner, et qu'il leur donnait le choix entre des
emplois dans l'armée russe ou des terres en Crimée[40]. Au
commencement de l'hiver de 1797, tandis que le prince de Condé était
appelé à Saint-Pétersbourg et y recevait un accueil digne de son nom
et de son rang, on avait vu cette petite armée s'embarquer en Bavière
pour gagner la Pologne, sous la conduite de commissaires russes,
chargés de lui assurer partout protection, respect et bon accueil; on
l'avait vu traverser une partie de l'Allemagne, les officiers sur des
bateaux couverts, les soldats sur des radeaux brillamment pavoisés,
débarquant le soir dans les petites villes pour coucher chez
l'habitant, naviguant le jour aux sons d'une musique militaire, que
les populations riveraines saluaient au passage de leurs cris
enthousiastes; puis, le voyage se continuant par voie de terre, coupé
par de nombreuses et reposantes étapes en Moravie, en Silésie, en
Gallicie, elle était arrivée en Volhynie, où elle devait séjourner
jusqu'au printemps, confortablement installée autour de Dubno, siège
du quartier général des princes, et fraternellement accueillie par la
noblesse polonaise, aux foyers de laquelle les gentilshommes français
retrouvaient dans les moeurs, dans les habitudes, dans les entretiens,
plus d'un souvenir de la patrie absente.
[Note 40: C'est quelques jours avant le dix-huit fructidor
que l'Autriche et l'Angleterre abandonnèrent l'armée de
Condé, et peu de temps après que le tsar la prit à son
service. La négociation eut lieu, sur des ordres venus de
Saint-Pétersbourg, entre le prince de Condé et M. d'Alopeus,
ministre russe à Dresde. Lorsque l'armée dut se mettre en
route pour la Pologne, le tsar envoya au prince de Condé,
pour diriger et protéger sa marche, un de ses aides de camp,
le prince Basile Gortschakof. L'armée de Condé resta en
Pologne jusqu'à la formation de la seconde coalition. Elle
fut alors dirigée vers la Suisse, où elle n'arriva qu'après
la bataille de Zurich, trop tard pour prendre part aux
opérations. Le tsar ne se montrait pas disposé à la conserver
après qu'il se fut séparé de ses alliés. Au commencement de
1800, Condé obtint, par l'intermédiaire de Wickham, qu'elle
repasserait à la solde de l'Angleterre. On la verra, dans la
suite de ce récit, finir misérablement son existence.]
Au spectacle de tant de braves gens exilés, le roi se demandait si
lui-même devrait bientôt les suivre, aller encore plus loin qu'eux,
jusque dans ces contrées perdues de la Courlande, où l'accueil qu'on
lui réservait, si flatteur qu'il fût, ne le consolerait pas d'être si
loin de son frère, si loin des Tuileries et de Versailles, si loin des
frontières françaises et des villes de l'étranger, où s'agitaient ses
partisans. Ces douloureuses perspectives n'ébranlaient cependant ni
son courage ni sa confiance; elles n'altéraient en rien non plus la
tendresse qu'il avait vouée à sa nièce, et qui semblait s'augmenter au
fur et à mesure qu'il pouvait craindre davantage de voir s'élargir la
distance qui le séparait de son pays. Elle s'exprimait toujours plus
vive et plus ardente, comme s'il eût déjà prévu tout ce que lui
verserait de consolation et de bonheur au fond de son exil la
vaillante fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, devenue sa fille
d'adoption.
Les lettres qu'il échange alors avec elle accusent, de part et
d'autre, un redoublement d'affection, un plus pressant besoin de
s'unir pour mieux résister aux coups de l'adversité. Au commencement
de novembre, le duc d'Enghien, allant vers la Pologne avec l'armée de
son grand-père, fait un crochet par Vienne afin de voir sa cousine.
Elle se hâte de le mander au roi:
«Je vous demande pardon de ne pas vous avoir écrit la poste passée,
mais c'est que j'étais dans l'attente du duc d'Enghien, et je ne
voulais vous écrire que quand je l'aurais vu. On l'attend ici depuis
dimanche, et il n'est arrivé que mardi soir. Je l'ai vu hier. Mon
Dieu, cela m'a fait grand effet de revoir enfin quelqu'un de ma
famille. C'est extraordinaire que le sort fasse que je revoie celui-là
le premier, qui cependant m'est le parent le plus éloigné. Je regrette
toujours beaucoup que le prince de Condé ne soit pas venu ici;
j'aurais tant désiré de le voir pour l'admirer et lui témoigner la
reconnaissance que j'ai pour tout ce qu'il fait pour la bonne cause.
Ne le voyant pas, j'ai bien chargé son petit-fils de le lui dire. Le
duc d'Enghien mérite aussi bien des éloges; car, à son âge, il s'est
déjà bien signalé. Je ne me ressouvenais plus du tout de lui ni de sa
figure; cependant je l'ai reconnu aisément à son air noble et
malheureux.
«Il y a ici assez de Français, presque tous de l'armée de Condé.
Aujourd'hui je les verrai tous, du moins ceux qui sont à Vienne. C'est
une chose qui me déchire l'âme que de voir ces malheureuses gens qui
vont par cette saison-ci dans un pays tel que la Russie, et qui les
éloigne si fort de leur patrie, des vieillards qu'on mène sur des
chariots par le froid, et pourquoi? Pour vivre dans des déserts, car
on dit que les pays où ils vont ne sont presque pas habités que par
des Cosaques. Là ils seront seuls, sans savoir à peine des nouvelles
de ce qui se passe. Je sais ce que c'est que d'ignorer ce qui se
passe, quand surtout cela vous intéresse. J'ai été deux ans entiers
sans rien savoir du tout, ni de mes parents qui sont morts en France,
ni de ma famille, ni de la guerre, ni de ce qui se passait même à
Paris. Il n'y a rien de pis que cette position. Ainsi je compatis bien
sincèrement à celle des autres. Ces pauvres gens qui vont en Russie
ont peut-être encore une famille en France. Là, ils en ignoreront
totalement les nouvelles. C'est une chose qui me fait une peine
affreuse à penser. Il est vrai que cela vaut mieux que de mourir de
faim; c'est une triste existence que celle-là. Je ne veux plus parler
de tout cela, cela m'afflige trop, et je suis persuadée du chagrin que
vous en ressentez aussi.»
Ces témoignages de la pitié de sa nièce vont au coeur du roi; la
sienne s'excite au spectacle du sincère chagrin qu'inspire à Madame
Thérèse le sort de ces pauvres exilés, et il s'attache à lui prouver
que celui qu'elle a subi fut encore plus cruel:
«L'effet que la visite de M. le duc d'Enghien vous a fait m'a touché
jusqu'au fond du coeur. Je l'envie de vous avoir vue. Mais, quand je
songe que ce n'a été qu'un moment, j'en suis moins jaloux. Je payerais
sans doute bien cher un pareil moment; mais il ne me suffirait pas;
car ce n'est pas seulement vous parler de ma tendresse que je désire,
c'est vous la prouver en contribuant de tout mon pouvoir à vous rendre
heureuse.