«Mon frère désire que je vous parle de sa position; elle est toujours

la même. Toujours fixé au poste où il est plus à portée de servir nos

communs intérêts, il se console de cette espèce d'exil, en songeant

qu'il est où son devoir lui commande d'être. Mais, comme vous le voyez

par sa lettre, il porte, ainsi que moi, sa pensée dans l'avenir. Il

voit s'avancer le jour heureux où nous serons tous réunis, et,

quoiqu'il n'ait pas vu, comme moi, ces moments horribles où votre

caractère s'est développé de si bonne heure d'une manière à la fois si

grande et si touchante, il n'en ignore aucun détail, et,

indépendamment de sa tendresse pour vous, il s'enorgueillit d'être

destiné à vous appeler sa fille. Il me rend en ce moment un service,

en me donnant une occasion de plus de vous parler aussi de mon amour

paternel, et de recevoir des témoignages de votre amitié. C'est la

plus grande consolation que je puisse recevoir, et je ne vous cache

pas que je ne vois jamais arriver la poste de Vienne, sans une émotion

douce ou triste suivant qu'elle m'apporte ou qu'elle ne m'apporte pas

de vos nouvelles.»

Lorsque le roi mettait tant de chaleureuse persistance à marquer à sa

nièce combien sa famille française avait hâte de la revoir et tout le

prix qu'il attachait lui-même à une entrevue prochaine entre elle et

le duc d'Angoulême, il ne pouvait supposer qu'elle ne se montrerait

pas aussi impatiente que lui d'un rapprochement avec son cousin. C'est

cependant ce qui arriva. À peine avertie des desseins de son oncle,

s'inspirant de l'esprit de décision qui la caractérisait, elle lui

exposa sans ambages les inconvénients que présenterait à son avis la

visite du duc d'Angoulême.

«... Vous désirez que mon cousin vienne incognito; c'est bien

difficile, pour ne pas dire impossible. À la cour rien n'est mystère,

et on sait toutes les personnes qui viennent me voir. D'un autre côté,

si l'on sait qui il est, et que l'Empereur ne le traite pas avec les

honneurs qui lui sont dus, il commet une grossièreté, et la faute

retombe sur moi, qui en suis cependant la cause innocente. Et puis, si

j'ose le dire, il me paraît encore que, quand on se voit comme cela,

il faut que le mariage soit bien prochain, et je crois que vous ne

pensez pas au mien avant que la paix soit faite et toutes les affaires

arrangées, ce qui sûrement durera jusqu'à l'hiver. Toute réflexion

faite, il me paraît, quelque désir et empressement que j'aie de voir

mon cousin, qu'il vaut mieux rester tranquille et attendre comment les

choses s'arrangeront. Si l'Empereur s'intéresse à nous, il doit

s'occuper de vous dans sa paix, et, si j'ose le dire, de moi aussi. Si

la paix vraiment est faite, elle doit être bientôt déclarée. Si elle

n'est pas faite, je crois que votre dessein est d'envoyer mon cousin à

l'armée de Condé. Que nous servirait alors de nous connaître? Je suis

persuadée de tout le bien que vous en dites; mais je crois qu'il faut

attendre encore avec patience; la position actuelle ne peut durer

longtemps. Les affaires doivent bientôt s'éclaircir tant en France

qu'ici. Alors, quand j'aurai le bonheur de vous être réunie, j'aurai

celui aussi de renouveler la connaissance de mon cousin, dont je me

souviens encore quoiqu'il y ait près de huit ans que je ne l'ai vu. Je

ne doute pas que depuis, l'école du malheur et la bonne éducation

qu'il a reçue de M. de Sérent n'aient contribué à le rendre aussi bien

qu'on le dit.

«Je vous demande pardon, mon très cher oncle, de toutes ces

réflexions; mais la tendresse que j'ai pour vous et pour ma famille me

font parler avec franchise quand il s'agit de leurs intérêts.»

Malgré ces raisons, et encore qu'il en eût reconnu la sagesse et ne

pût les désapprouver, le roi ne se tint pas pour battu. «Ce n'est plus

de moi qu'il dépend, répondit-il, que votre cousin aille vous faire

une visite... Cela dépend entièrement de la volonté de l'Empereur. Si

Sa Majesté Impériale y trouve de l'inconvénient, nous abandonnerons

cette espérance comme nous en avons abandonné beaucoup d'autres, non

plus flatteuses, mais qui paraissaient plus prochaines. Mais, si ce

prince y donnait son consentement, quelque charmé que je sois de votre

réponse, je sens qu'il me serait impossible de me refuser à la juste

impatience de mon neveu, et je suis bien sûr que personne n'y pourrait

trouver à redire.»

La question restait donc en suspens, confiée au zèle de Mme de

Chanclos, qui promettait d'en entretenir l'Empereur dès son retour à

Vienne. Disons, pour n'y plus revenir, que l'Empereur, qui ne rentra

dans sa capitale qu'à la fin de septembre, approuva d'autant moins le

projet du roi que l'événement qui s'était accompli le dix-huit

fructidor à Paris lui commandait plus de circonspection dans toutes

les circonstances susceptibles d'attirer l'attention du Directoire, et

qu'il considérait comme impossible que le duc d'Angoulême arrivât et

séjournât à Vienne incognito. En transmettant sa réponse au roi,

Madame Royale répéta ce qu'elle avait déjà dit. Le moment n'était pas

favorable. Il convenait d'attendre les événements. «Je me perds quand

je veux découvrir dans l'avenir. Il me paraît que tout va toujours

plus mal, et à peine a-t-on un moment d'espoir que, tout de suite, les

choses redeviennent plus mal comme à présent, car il y avait bien de

quoi espérer. Les émigrés et les prêtres rentrant en France, tout

paraissait aller bien. À présent, je crois qu'on y est plus mal que

jamais. C'est une chose terrible.»

Le roi ne pouvait que se résigner. Mais, sans rendre sa nièce

responsable de la réponse de l'Empereur, il s'inquiéta de

l'empressement qu'elle mettait à approuver la décision impériale, et

le soupçon qu'à Vienne, on n'eût pas renoncé à «autrichienniser»

Madame Royale, de nouveau s'empara de lui et de d'Avaray.

V

DISSENTIMENTS PASSAGERS

Au cours de ces incidents, le roi ne perd pas de vue les intérêts

matériels de sa nièce et les dispositions à prendre pour assurer des

ressources au futur ménage. Pour faciliter l'union qu'il désire si

vivement, il a le droit de compter sur l'Autriche. Il voudrait espérer

que la cour impériale ne refusera pas de venir en aide à la fille de

Marie-Antoinette. Mais il connaît l'égoïsme de cette cour; il la sait

intéressée et avide; il se demande s'il pourra obtenir d'elle tout ce

qu'il en attend, c'est-à-dire une pension annuelle et une avance pour

payer les frais d'établissement, sans parler de la restitution des

diamants de la feue reine, qu'elle a pu expédier hors de France avant

son incarcération, et de diverses sommes qui lui étaient encore dues,

au moment de sa mort, sur la succession de sa mère. Toutefois, quel

que doive être le résultat des démarches dont est chargé son

représentant à Vienne, Mgr de La Fare, évêque de Nancy, il n'y

subordonne pas l'union de ses enfants. Il ne négligera rien pour que

le succès couronne ses demandes, pour obtenir aussi de nouveaux

secours des Bourbons d'Espagne et des Bourbons de Naples en faveur des

époux. Mais qu'il y réussisse ou qu'il y échoue, le mariage se fera,

car il faut qu'il se fasse, et s'il ne peut offrir à sa nièce que la

misère et l'exil, il la connaît trop bien pour supposer qu'elle s'en

effrayera.

«Je suis très persuadé, lui écrit-il le 28 juillet, que nos parents

s'occuperont de pourvoir à votre existence en attendant un temps plus

heureux. Je croirais même leur faire une injure mortelle en me

permettant un doute à cet égard. Mais j'ignore ce que leurs moyens

leur permettront de faire et du plus ou moins, j'y suis parfaitement

résigné. Il y a longtemps que je ne sais plus même ce que c'est que

l'aisance. Je ne la regretterais que par rapport à mes enfants. Mais

mon neveu est accoutumé à la même vie que moi, et vous, ma chère

enfant, puis-je oublier celle que les bourreaux de votre famille vous

ont fait mener depuis si longtemps? Mon plus grand regret est de ne

pouvoir fixer l'époque de notre bonheur à tous. Mais j'espère avoir

bientôt un asile fixe, et, quel qu'il soit, il sera toujours

préférable à la Tour du Temple, et la tendresse que nous vous portons

vous dédommagera des vingt mois que vous avez passés seule dans cet

affreux séjour.»

La résignation qu'atteste cette lettre et le pessimisme qu'elle trahit

sont plus apparents que réels, car le roi est à ce moment convaincu

qu'à défaut de ses parents, le tsar lui viendra en aide. Assuré déjà

d'un asile à Yever, en Westphalie, il ne doute pas que ce prince

généreux ne lui procure aussi des ressources pour y vivre décemment

avec sa famille. Il suffira, le roi le croit, de demander pour

obtenir, et en ce même mois de juillet, Saint-Priest part pour la

Russie[38], chargé de diverses requêtes pour le souverain moscovite,

parmi lesquelles la plus recommandée au messager qui doit les

présenter est celle qui a trait aux moyens de faciliter le mariage de

Madame Royale avec son cousin. Ces moyens, dans la pensée du roi,

doivent résulter d'une entente entre le cabinet de Vienne et celui de

Saint-Pétersbourg, et cette entente se fera si le tsar le veut.

[Note 38: Voir pour cette mission de Saint-Priest le 1er

volume, p. 395 et suivantes.]

Les choses en sont là lorsqu'il lui revient, par une voie détournée,

qu'à Vienne sa nièce s'inquiète de voir qu'en négociant la paix avec

la France, le gouvernement autrichien ne songe pas à stipuler une

indemnité pour elle. Il s'étonne,--et il le lui dit,--qu'elle puisse

penser à recevoir quoi que ce soit des bourreaux de ses parents. Elle

ne doit désirer que le bouleversement de la République.

«Qui peut en douter, réplique-t-elle, que je ne désire autre chose que

la ruine de cette puissance usurpatrice? Assurément je la déteste par

toutes ses horreurs, et mon intérêt même, si je n'avais pas d'autre

sentiment que celui-là, me force de désirer sa ruine. Quant à être

comprise dans le traité, j'avoue que je désire que l'Empereur fasse

quelque chose pour moi, pour pouvoir vivre indépendante de la

République surtout, et même d'aucunes puissances quelconques. Je

n'aime pas à être à charge, et je trouve que dans ce moment-ci, on ne

peut compter sur aucun de ses alliés. Je crois même que vous n'avez

pas à vous louer de ceux d'Espagne. Voilà pourquoi je trouve que, ne

pouvant compter sur personne, il vaut mieux vivre indépendante. Voilà

les raisons qui me font souhaiter que l'Empereur fasse quelque chose

pour moi, dans son traité avec la France. Mais, de la République, je

n'attends rien au monde; je la déteste autant que je le dois.»

«J'ai reçu, ma chère enfant, votre lettre du 25 juillet, lui répond

son oncle, et, pour aller tout de suite à l'article le plus

intéressant pour mon coeur, Dieu me garde de supposer que vous

puissiez jamais vous abaisser jusqu'à consentir à recevoir la moindre

chose de ces monstres; je connais trop bien l'élévation de votre âme.

Mais j'ai dû vous dire ce que je vous ai dit, parce que je connais la

méchanceté des hommes et que d'autres que moi auraient pu faire cette

odieuse supposition. Mais personne ne désire plus vivement que moi que

l'Empereur s'occupe de vos intérêts dans le traité qu'il va conclure,

et je reconnais avec un plaisir que je ne saurais vous exprimer, la

justesse de votre esprit dans les réflexions que vous me faites sur la

nécessité de vivre indépendants. Quant à l'habitation, ce que nous

pouvions désirer de mieux était de la tenir de l'Empereur de Russie.

L'asile qu'il m'offre est la principauté de Yever, en Westphalie, à la

rive gauche et pas bien loin de l'embouchure du Weser, à quelques

lieues de Bremen. Vous imaginez bien que je l'ai acceptée avec

reconnaissance; cependant je ne puis pas y aller encore, cela serait

imprudent tant que les patriotes auront des troupes à la rive droite

du Rhin et même en Hollande; mais, quand ces pays seront libres, je ne

pourrai moi-même l'être davantage que chez le digne fils de Catherine

II.

«Vous me dites que vous imaginez que mon neveu m'y suivra; sans doute;

mais pensez-vous que, lorsque la paix générale, ou du moins notre sort

assuré, me permettra de prendre une habitation fixe, en attendant des

moments plus heureux, je puisse n'y pas rassembler autour de moi tout

ce qui m'est cher? J'ignore si le séjour de Yever est agréable; mais

je sais qu'avec mes enfants tout sera pour moi le paradis terrestre,

et je serais trop malheureux si je croyais que vous ne pensassiez pas

de même. Mais ce serait chercher à se tourmenter inutilement que de

concevoir de pareilles idées, et, si je désire que vous me rassuriez

contre elles, ce n'est que pour avoir un témoignage de plus d'une

tendresse à laquelle mon bonheur est attaché.»

Pour achever de calmer sa nièce, il redouble d'attentions et de

prévenances. Le 1er août, elle reçoit de lui, par l'entremise de La

Fare, «un charmant habit de linon brodé. Ce n'est pas l'ouvrage,

quoiqu'il soit très joli, qui me fait plaisir, mais c'est qu'il vient

de votre part.» Puis, il lui fait espérer un portrait de

Marie-Antoinette; il lui promet le sien, celui du duc d'Angoulême,

qu'elle attend avec d'autant plus d'impatience qu'elle pose en ce

moment devant un peintre viennois afin que son fiancé possède son

image. Du reste, le désir qu'elle exprime à cet égard ne signifie

nullement qu'elle soit pressée de se marier. Elle a déjà dit qu'elle

préfère attendre. La lettre dans laquelle son oncle lui a rappelé les

cruels souvenirs de la Tour du Temple lui fournit l'occasion de le

répéter.

«Il ne suffit pas, mon très cher oncle, d'être dans la Tour du Temple

pour être malheureuse. Assurément, il n'y a rien de pire qu'une

prison. Mais les pertes que j'ai faites suffisent pour me rendre

toujours malheureuse, surtout si je devais y joindre le juste reproche

avec le temps de faire encore des malheureux. C'est ce qui me persuade

que vous ne voulez pas songer à mon mariage avant que la paix ne soit

faite définitivement et que toutes les affaires ne soient arrangées,

et que l'on sache positivement ce que les miens et moi-même avons à

craindre ou espérer. Voilà ma façon de penser. Je suis persuadée que

c'est la vôtre. Vous êtes trop juste et trop raisonnable pour regarder

les choses à un autre point de vue que celui-là.»

Cette expression nouvelle d'une volonté que, à plusieurs reprises

déjà, le roi a vue se dresser devant la sienne, ne laisse pas de lui

déplaire; mais il aime trop sa nièce et tient trop à la ménager pour

laisser percer son mécontentement. Sa réponse est affectueuse, quoique

brève.

«Je sais très bien, ma chère enfant, que ce ne sont pas les murs d'une

prison qui font le malheur: j'ai recouvré ma liberté, et les plaies de

mon coeur n'en sont pas moins vives; mais séjour pour séjour, il n'y

en a pas qui ne soit préférable à une prison. Je ne crois pas que vous

puissiez concevoir l'idée que je veuille vous rendre malheureuse, ni

par vous-même, ni par d'autres êtres qui ne me sont pas moins chers

qu'à vous: cette idée serait trop offensante pour moi. C'est au

contraire votre bonheur qui est le principal objet de mes voeux.

Fiez-vous à ma tendresse pour fixer l'époque de ce qui doit le plus y

contribuer. Si je n'avais écouté que le désir de mon coeur, cette

époque serait déjà arrivée. Mais s'il ne dépend pas tout à fait de moi

de la hâter, du moins mes souhaits les plus ardents, et je puis dire

aussi ceux de tous les bons Français, ne cesseront de l'appeler.»

Bien que ce langage donnât toute satisfaction à Madame Royale, elle

n'en conserva pas moins l'impression qu'on avait cherché à peser sur

sa volonté pour précipiter la conclusion d'un mariage auquel elle

était plus résolue que préparée, et qu'elle entendait ajourner encore.

Ce fut le premier nuage qui s'éleva entre elle et le roi, le premier

et, hâtons-nous de le dire, le seul. Il allait être promptement

dissipé. Mais, en attendant, il eut pour effet d'éveiller l'attention

de la princesse sur diverses circonstances qui ne l'avaient pas encore

frappée et qui maintenant, en se groupant dans sa pensée,

constituaient à ses yeux une preuve de négligence envers elle.

Elle n'accusait ni le roi, ni le duc d'Angoulême, ni la reine, qui

était alors à Budweiss, en Bohême, ni ses grand'tantes réfugiées à

Naples: ceux-là lui écrivaient régulièrement. Mais, en dix-huit

mois, elle n'avait reçu qu'une seule lettre du comte d'Artois,

aucune de la comtesse d'Artois qui résidait à Turin, ni du duc de

Berry et pas davantage de ses cousins d'Espagne. La reine de Naples

était restée longtemps aussi avant de lui donner une marque

d'intérêt et de souvenir. Elle en concluait qu'elle était, de la

part d'une partie de sa famille, l'objet d'une indifférence

blessante. Ce qui contribuait encore à le lui prouver, c'est qu'on

ne l'informait qu'accidentellement des événements qui pouvaient

l'intéresser; elle n'était tenue au courant de rien. Le plus

souvent, c'est par les gazettes ou par des visiteurs qu'elle

apprenait les détails qui regardaient ses proches, et en se le

rappelant, elle y puisait la crainte d'être comptée pour peu de

chose.

À ces griefs, que ses parents d'Autriche, loin de les combattre, se

plaisaient à grossir, vint s'en joindre un autre qui acheva de la

mécontenter. Le 22 août, le duc d'Angoulême, se promenant autour de

Blanckenberg, tomba de cheval et se cassa la clavicule. Elle l'apprit

à peu de jours de là en lisant un journal. Elle fut profondément

blessée de n'avoir pas été avertie par le roi, ce qu'elle considérait

comme un manque d'égards, et d'autant plus humiliée que la famille

impériale ne manqua pas de le lui faire sentir. En réalité, il n'y

avait de coupable que la poste, car le roi avait écrit à sa nièce

quelques heures après l'accident. Mais elle ne put s'en convaincre que

lorsque la lettre de son oncle lui parvint, avec un retard de

plusieurs jours, le 2 septembre, et lui apporta des nouvelles du

blessé.

«J'ai reçu hier, ma chère enfant, votre lettre du 12, et j'ai remis à

mon neveu celle qui était pour lui. Jugez de la douleur qu'il éprouve

d'être obligé de se remettre à moi pour répondre à une lettre si

aimable; mais il y est forcé. Ce matin, une chute de cheval, qui

aurait pu être beaucoup plus dangereuse, lui a cassé la clavicule. Cet

accident ne l'a pas empêché de faire à pied une lieue, et, comme son

bon coeur ne se dément jamais, au lieu d'aller chez lui se faire

panser, il est venu lui-même m'en apporter la nouvelle, afin que,

l'ayant vu avant de savoir ce qui lui était arrivé, mon inquiétude fût

moindre. Mon chirurgien, qui est très bon, l'a pansé d'abord après; la

fracture est simple, et j'espère que la guérison n'en sera pas bien

longue: mais l'opération ne pouvait pas ne pas être douloureuse. Je

n'ai pas eu le courage d'assister au moment le plus douloureux. Je

suis arrivé à la fin du pansement, et son courage simple et calme

aurait pu, si je n'avais rien su d'ailleurs, me faire croire qu'il

était tout uniquement à sa toilette. On l'a saigné par précaution, et

il est aussi bien que son état peut le comporter.

«Mais si son physique est en mauvais état, son moral est, grâce à

votre lettre, dans un état bien différent, et son seul regret est de

ne pas vous exprimer lui-même son bonheur.

«--Peignez bien, mon cher oncle, m'a-t-il dit, peignez bien à mon

aimable cousine tous les sentiments dont j'ose à peine l'entretenir.

Elle veut bien désirer de contribuer à ma félicité; elle ne sait pas

combien elle y réussit par ce seul désir. C'est à moi de désirer de

contribuer à la sienne, et tous mes jours, tous mes instants y seront

consacrés sans réserve. Je sens bien vivement, j'ose même interpréter

en ma faveur ce qu'elle me dit de votre amitié pour moi. Les cruels

exemples qu'elle a eus sous les yeux ont sans doute contribué à

redoubler son courage; mais si le mien faiblissait jamais, ce serait

auprès d'elle que j'irais chercher un modèle, et le désir d'être

toujours digne d'elle suffirait pour me faire bannir toute pensée

indigne de moi.

«Voilà, mot pour mot, ce que j'ai entendu de sa bouche, il n'y a pas

une heure; mais je voudrais vous peindre l'expression avec laquelle

ces paroles m'ont été dites: elles vous feraient la même impression.»

Quelle que fût très probablement la part de l'éloquence coutumière du

roi dans la tirade passionnée de son neveu, elle était bien faite pour

dissiper les griefs de Madame Royale et apaiser son ressentiment. Sa

réponse démontre qu'elle en avait fait aussitôt litière. Elle

remerciait son oncle de lui avoir écrit «tout de suite», et son cousin

d'avoir «au milieu de ses douleurs» pensé à elle. «Mais j'oserai vous

prier, mon très cher oncle, de lui défendre de m'écrire jusqu'à ce

qu'il soit complètement rétabli, la tranquillité lui étant absolument

nécessaire. Je suis charmée du courage et de la tendresse qu'il vous a

marqués, faisant encore une lieue après cet accident, pour aller vous

trouver; je compatis bien aux douleurs qu'il doit ressentir et espère

qu'il sera bientôt guéri.»

Il semble bien, à lire ces propos, qu'ils eussent dissipé le nuage.

Mais un peu de négligence du côté de Blanckenberg à transmettre des

nouvelles ultérieures le ramena. On l'aperçoit dans une lettre

qu'écrivait la princesse quinze jours plus tard, en réponse à celle

qu'elle venait de recevoir de son oncle au retour d'un pèlerinage

qu'elle avait fait à un sanctuaire à la Vierge, situé «à neuf postes»

de Schoenbrunn: «Je commençais à être inquiète ne recevant pas de

nouvelles; j'ai même demandé à l'évêque si vous ne lui aviez rien

mandé à ce sujet. Mais il m'a paru très surpris quand je lui ai dit

cela, et ne m'a pas paru instruit de l'accident.»

Au bout de peu de temps, le duc d'Angoulême fut entièrement rétabli.

Un mot du roi glissé dans une lettre en prévint la fiancée, mais avec

si peu de détails qu'elle soupçonna qu'on ne lui disait pas toute la

vérité. Elle craignait que son cousin ne fût resté estropié. Elle

n'osa cependant faire part au roi de ses craintes. Il n'en est pas

moins vrai que, durant la période dont nous racontons les incidents,

il s'inquiéta plus vivement qu'il ne l'avait fait jusque-là des

dispositions de sa nièce. Il ne trouvait plus dans ses lettres «le

style d'une résolution aussi fixe et aussi déterminée qu'elle semblait

l'être à sa sortie de France». Confident de ses inquiétudes, d'Avaray,

qui les partageait, fut d'avis de tout faire pour savoir si elles

étaient ou non fondées.

Un brillant gentilhomme français, le marquis de Bonnay, jadis

familier de la cour de France, maintenant émigré et souvent employé

par les princes à des missions de confiance, se trouvait alors à

Blanckenberg. Il s'y était arrêté en allant en Autriche, afin de

présenter ses hommages à son maître et de prendre ses ordres pour

Vienne. Sur le conseil de d'Avaray, le roi résolut de se confier à lui

et d'utiliser son zèle pour pénétrer le véritable état d'âme de Madame

Royale[39].

[Note 39: Ces détails et les suivants sont extraits du

rapport dans lequel, le 24 décembre, le marquis de Bonnay

rendait compte de sa mission. Ce rapport, adressé au comte

d'Avaray, était destiné à passer sous les yeux du roi.]

--J'ai une plaie qui me ronge, mon cher marquis, lui dit-il. Les

lettres de ma nièce me font craindre qu'on ne soit parvenu à

l'autrichienniser. Il me semble que ses résolutions ne sont plus aussi

fermes, et l'on m'affirme que les Français admis à lui faire leur cour

ne trouvent plus auprès d'elle l'accueil qu'ils sont en droit d'en

attendre. Je ne doute pas de son obéissance si j'en venais à lui

ordonner de se rendre auprès de moi pour accomplir le voeu de ses

parents. Mais n'a-t-on pas cherché à lui inspirer et n'a-t-elle pas

fini par concevoir de l'éloignement pour l'état de médiocrité

momentanée où pourrait la condamner son mariage avec mon neveu? Voilà

ce qui me préoccupe. Vous allez à Vienne, vous la verrez; tâchez de

savoir ce qu'elle pense et de la rattacher, s'il y a lieu, à l'idée de

cette union, à lui en inspirer le désir; appliquez-vous enfin à

seconder mes voeux qui sont aussi ceux du duc d'Angoulême et ceux de

la France.

Bonnay commença par se récuser. Il manquait de moyens à Vienne pour

remplir les intentions du roi. Mais celui-ci insista. Il connaissait

le dévouement et l'habileté de ce royaliste fidèle, son esprit de

pénétration, et ne lui demandait après tout qu'à se rendre utile dans

la mesure où il le pourrait. Bonnay finit par céder et promit tous ses

efforts pour donner satisfaction à son prince.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 17 / 41 段