espérances, il s'inquiétait de leur légèreté encore que leur jeunesse
et leur existence si troublée pussent à la rigueur l'expliquer et y
servir d'excuse. Lorsqu'il avait conçu le projet de marier Madame
Royale au duc d'Angoulême, il n'avait pu se dissimuler, en lisant les
lettres de sa nièce, qu'elle était, et de beaucoup, moralement
supérieure au mari qu'il venait de lui choisir. Mais ce n'était pas un
motif pour renoncer à une union où toutes les convenances semblaient
réunies. Et puis, il se flattait de l'espoir qu'avec le temps,
l'intelligence du jeune prince se développerait, que son esprit
mûrirait. Il se promettait de travailler lui-même à cette oeuvre
d'amélioration. À cet effet, ayant fait connaître à son neveu par le
comte d'Artois dans quelles conditions il disposait de sa personne et
de son avenir, en préparant son mariage avec sa cousine, il avait
manifesté le désir de le voir arriver auprès de lui aussitôt que les
circonstances le permettraient.
On ne nous croirait pas, après ce que nous avons déjà raconté, si nous
affirmions que la décision royale, quand elle parvint au duc
d'Angoulême, à Édimbourg où elle était allée le trouver, eut pour
effet de réveiller dans son coeur, en faveur de cette cousine dont il
était séparé depuis des années, de vieux sentiments endormis. Le roman
imaginé par d'Avaray pour convaincre Madame Royale que la compassion
inspirée à son cousin par son infortune s'était transformée en un bel
amour d'adolescent, était aussi touchant qu'ingénieux et ne pouvait
manquer de vraisemblance aux yeux d'une orpheline que sa captivité
solitaire avait rendue avide de tendresse. Mais ce n'était qu'un
roman, et, s'il est vrai que le duc d'Angoulême eût ressenti pour la
fille de Louis XVI, au cours de ses malheurs, une pitié qu'éprouvaient
alors pour elle toutes les âmes sensibles, il n'est pas moins vrai que
cette pitié attendît, pour se transformer en un sincère désir de lui
consacrer sa vie, que le roi eût annoncé sa décision.
L'appel qu'il adressait à son neveu arrivait à celui-ci en un moment
opportun. À Édimbourg, le prince se morfondait et périssait d'ennui. À
plusieurs reprises, il avait demandé à son père l'autorisation de
rejoindre l'armée de Condé, ou le duc de Berry, plus heureux que lui,
était en train de gagner ses éperons. Mais, tantôt pour une cause,
tantôt pour une autre, son départ était sans cesse ajourné. Il en
gémissait, se considérait comme sacrifié et se demandait s'il serait
longtemps encore condamné à une existence inactive et morose. Il
accueillit donc avec tout l'enthousiasme dont il était susceptible,
l'importante nouvelle que son père lui communiqua au printemps de
1796; il donna en toute liberté un consentement, que d'ailleurs il ne
lui serait pas venu à la pensée de refuser, puisque le roi avait
parlé, et il attendit avec impatience l'ordre de se mettre en route
pour le rejoindre. Le roi ayant été chassé de Vérone et obligé de
chercher un autre asile, l'exécution de sa volonté fut différée
jusqu'au moment où il se fut établi à Blanckenberg.
Entre temps, le duc d'Angoulême avait été autorisé à écrire à sa
cousine; elle-même lui avait répondu. De leur correspondance, il ne
nous reste rien ou presque rien: deux lettres du prince et c'est tout,
ce qui ne saurait surprendre quand on connaît le caractère de Madame
Royale. Elle n'était pas femme à conserver pour les historiens de ses
malheurs les aveux qu'elle avait reçus de son cousin, ni ceux qu'elle
lui avait faits, et, très probablement, les lettres échangées entre
eux au cours de leurs longues fiançailles furent détruites après le
mariage. Les deux qui nous restent ne peuvent que faire regretter la
destruction des autres. Elles attestent chez le duc d'Angoulême une
rare délicatesse de sentiments et prouvent que, sous son apparente
froideur constatée par d'Avaray, battait un coeur prompt à s'enflammer
et qui, dès ce moment, s'était définitivement donné.
Écrites d'Édimbourg, l'une est datée du 3 septembre 1796, l'autre du
27 février 1797.
«Ma très chère cousine, disait la première, vous m'avez autorisé à
vous écrire souvent, et c'est une permission qui m'est trop précieuse
pour que je n'en profite pas. Si je ne consultais que moi, j'en ferais
mon occupation de tous les jours.
«Les sentiments que mon aimable et bien chère cousine m'inspire sont
tout à la fois mon bonheur et mon tourment. Je ne peux voir sans une
peine bien vive tant de retardement dans l'espoir qui m'occupe sans
cesse. Il me semble que c'est m'arracher des jours que je voudrais
pouvoir consacrer à votre bonheur.
«Le ciel, en préservant aussi miraculeusement les jours de notre oncle
de l'effroyable danger qu'il a couru[37], nous donne l'espérance que
la Providence veut enfin mettre un terme aux rigueurs qu'elle a si
terriblement exercées contre nous. Je vous laisse à penser, mon
aimable cousine, à qui dans cet espoir général, j'adresse celui
particulier que j'en conçois pour moi.
[Note 37: Allusion à l'attentat de Dillingen.]
«Adieu, ma bien chère cousine, je voudrais bien que votre coeur pût
lire dans le mien le tendre hommage et l'attachement éternel de votre
bien affectionné cousin.»
Ce langage est encore bien réservé, bien timide. On devine les
tâtonnements du jeune prince qui s'essaye au métier d'amoureux et qui
craint également de déplaire en disant trop ou en ne disant pas assez.
Dans la seconde lettre, il est plus maître de lui et plus audacieux
aussi. Il s'exprime franchement, sans détour, encouragé sans doute par
sa fiancée.
«Ma très chère cousine, si j'avais quelque influence sur la direction
des postes, celle de Vienne ne serait pas aussi longtemps à
transmettre vos lettres jusqu'ici. Je viens seulement de recevoir
celle du 26 décembre. Il me serait assez difficile de vous dépeindre
tout ce que votre aimable bonté me fait éprouver de bonheur. Il faut,
ma bien chère cousine, que j'aie la bouche collée sur les lignes que
votre main a tracées, pour que ce sentiment passager du bonheur arrive
jusqu'à moi. Puis-je en espérer un véritable, tant que ma cruelle
inaction durera, tant que je serai séparé de celle qui occupe toutes
mes pensées?
«M. de Rivière, en vous parlant de moi, ne vous a pas, à beaucoup
près, rendu un compte fidèle, s'il ne vous a pas dit combien cette vie
inutile m'est insupportable. La gloire et mon aimable cousine sont les
seules puissances capables d'animer mon existence: tout est mort pour
moi hors de là. Je commence à espérer cependant que le sort, fatigué
de mettre obstacle à tous mes voeux, va rompre enfin une partie de ma
chaîne. Mon père, le roi qui veut bien être aussi pour moi le meilleur
des pères, me donnent l'espoir que je pourrai bientôt rejoindre
l'armée de Condé. Je serai sur le continent où respire ma cousine, et
combattrai pour elle; et si je suis assez heureux pour conquérir
quelque gloire, avec quel bonheur alors n'en irai-je pas porter
l'hommage à ses pieds! Recevez avec bonté, ma bien chère cousine,
celui de ma vive tendresse et de tous les sentiments qui remplissent
le coeur de votre plus affectionné cousin.»
Il résulte de cette lettre que le roi avait résolu d'envoyer son neveu
à l'armée de Condé et de l'y laisser jusqu'au moment où le mariage
pourrait être célébré. Mais il considérait comme essentiel qu'avant
tout, une rencontre eût lieu entre les fiancés; qu'il leur fût donné
de se revoir, de renouer connaissance et, pour tout dire, de
s'entretenir ensemble. C'était là son souci le plus pressant. Le duc
d'Angoulême étant arrivé à Blanckenberg le 26 avril, le roi, dès le
1er mai, prenait ses dispositions pour l'expédier à Prague où venait
d'arriver Madame Royale. Les Français menaçant Vienne, l'Empereur
avait voulu mettre en sûreté les plus jeunes de ses soeurs et de ses
frères. Il les avait fait partir pour la Bohême, et Madame Royale avec
eux. C'est donc à Prague que le duc d'Angoulême allait retrouver sa
cousine après une longue séparation, si toutefois l'Empereur ne
s'opposait pas à leur rapprochement. Peut-être eût-il été prudent de
s'enquérir de ses dispositions à cet égard, avant que le duc
d'Angoulême ne se mît en route. Mais le roi ne s'illusionnait pas
quant au mauvais vouloir de la cour d'Autriche; il craignait qu'elle
n'entravât ses projets, et il pensait que le plus sûr moyen de déjouer
une malveillance toujours à craindre, c'était de brusquer les choses
en faisant partir son neveu sans s'attarder à solliciter
l'autorisation impériale. Elle eût été peut-être refusée, tandis que,
le duc d'Angoulême se trouvant à Prague, on n'oserait sans doute
l'empêcher de voir sa cousine.
Son départ avait été fixé au 3 mai. Le duc de Berry, qui retournait à
l'armée, devait voyager avec lui jusqu'à Leipzig. Dans cette ville,
les deux frères se sépareraient. Le cadet et les gentilshommes qui
l'accompagnaient se rendraient en droiture à l'armée, tandis que
l'aîné, suivi du comte de Damas, se dirigerait vers Prague, en gardant
«le plus strict incognito». Le comte de Damas devait emporter, avec
une lettre du comte de Saint-Priest pour Mme de Chanclos, compagne de
la princesse, des instructions écrites par le roi, lesquelles
prévoyaient toutes les difficultés qui pourraient se produire à
Prague, et même un refus de Mme de Chanclos d'autoriser l'entrevue
sans avoir pris les ordres de l'Empereur:
«Arrivés dans cette ville, M. le comte de Damas ira trouver Mme la
comtesse de Chanclos, lui remettra la lettre de M. de Saint-Priest,
lui annoncera mon neveu et prendra avec elle les arrangements
nécessaires pour que l'entrevue ait lieu le plus tôt possible. Dans le
cas très invraisemblable où Mme de Chanclos s'y refuserait, M. de
Damas tâcherait de se procurer un refus par écrit.»
Il devait en outre s'informer si les hostilités entre la France et
l'Autriche étaient recommencées, si l'armistice durait encore ou si la
paix était faite. Dans le premier cas, après une seule entrevue avec
Madame Royale, il conduirait en toute diligence le duc d'Angoulême à
l'armée; dans le second, le prince passerait un jour à Prague, verrait
sa cousine le plus qu'il pourrait, ainsi que les membres de la famille
impériale qui s'y trouvaient avec elle; dans le troisième cas,
c'est-à-dire si la paix était faite, le comte de Damas ramènerait le
prince à Blanckenberg.
Ces dispositions étaient définitivement arrêtées et les apprêts du
voyage s'achevaient, lorsque le 3 mai, le jour même où les deux
princes devaient quitter Blanckenberg, arriva la nouvelle de la
conclusion de la paix, ou plutôt, de ses préliminaires entre
l'Empereur et la République. L'événement obligeait le roi à modifier
ses projets. Il n'y avait plus lieu d'envoyer le duc d'Angoulême à
l'armée.
«Il serait ridicule qu'il y arrivât la paix faite, écrivait-il à son
frère, cela pourrait même faire tenir des sots propos. Il a fait acte
de bonne volonté en partant d'Édimbourg au moment où il l'a pu,
lorsqu'on croyait bien plus à la guerre qu'à la paix; c'en est assez;
plus serait trop. Mais si l'Angleterre sauve l'armée d'un licenciement
et lui redonne de l'activité, je ne retiendrai pas notre enfant; vous
pouvez vous en fier à mon amour pour lui... Quant à Berry, j'ai pensé
que cet événement ne faisait que lui imposer plus strictement le
devoir d'aller rejoindre ses compagnons d'armes, et il est parti cette
nuit avec le comte de Damas, que j'ai pensé qu'il lui serait bien plus
nécessaire à l'armée qu'à son frère, qui reste ici entre l'abbé Marie
et moi. Cette séparation des deux frères a cruellement amorti la joie
que m'avait causée leur réunion dans mes bras... J'ai demandé que ma
nièce restât à Prague pour lui épargner l'aspect de républicains, et
je crois qu'il est temps de songer plus sérieusement que jamais au
mariage. Vous sentez bien que j'ai dû rompre le voyage de mon neveu
auprès d'elle.»
Ainsi, non seulement l'occasion de reparaître à l'armée qu'avait si
vivement souhaitée le duc d'Angoulême lui échappait, mais encore il
était privé du bonheur de revoir sa cousine. Si ce fut une déception
pour lui, ce n'en fut pas une pour elle; elle n'avait pas été prévenue
de la visite dont le roi voulait lui faire la surprise, et on eut soin
de ne lui en pas parler. En revanche, le roi lui exprima le désir de
la voir résider à Prague plutôt qu'à Vienne, où la conclusion de la
paix allait rouvrir aux diplomates français la ville et la cour:
«Ma tendresse pour vous m'a sur-le-champ fait penser à votre position.
Je pense qu'il serait aussi inconvenant en soi-même que douloureux
pour vous de vous trouver à Vienne, au moment où ceux qui, s'ils ne
sont pas les meurtriers de vos parents, sont au moins leurs agents,
vont pour la première fois y être publiquement admis. En conséquence,
je fais demander à l'Empereur de vous laisser, jusqu'à ce que votre
sort futur puisse être réglé, à Prague auprès de Mme l'archiduchesse
Marianne, et je lui fais cette demande d'autant plus volontiers que je
sais combien cette vertueuse princesse mérite votre tendresse par
celle qu'elle a pour vous et par toutes ses belles qualités. Je crois
que vous ne pouvez mieux faire que d'appuyer cette demande, et je vous
y invite. Je n'ose pas, avant que l'Empereur se soit décidé, écrire à
Mme l'archiduchesse Marianne pour lui demander de nouveau son amitié
pour vous; mais, comme vous lui communiquerez sûrement cette idée, je
vous prie de lui dire que ce sera un grand bonheur pour moi de vous
savoir auprès d'elle, et de lui parler de tous les sentiments qu'elle
m'inspire.»
On a vu une première fois Madame Royale n'être pas de l'avis de son
oncle, refuser d'écrire à l'abbé Edgeworth une lettre destinée à être
répandue en France et dire au roi en toute franchise pour quelles
raisons elle ne croyait pas devoir souscrire à son désir. De nouveau
cette fois, elle n'approuva pas le conseil qu'il lui donnait et ne
craignit pas de le lui confesser. Elle lui était reconnaissante de la
bonté qu'il avait eue de penser à sa situation. Mais cette même bonté
la portait à lui parler toujours avec confiance.
«Vous désirez que je reste à Prague auprès de l'archiduchesse
Marie-Anne pour ne pas voir les Français qui peuvent venir à Vienne.
Vous avez raison. Je serais au désespoir de voir ces gens-là; mais
cependant j'ose vous représenter que, si je retourne à Vienne, ce
n'est pas pour rester en ville, mais pour aller à la campagne, où je
ne vois personne et encore moins ces gens-là; il me paraît donc qu'il
n'y aurait aucun inconvénient à cela. Je vous dirai encore que vous
voulez bien vous intéresser à ce que l'Empereur fasse quelque chose
pour moi, pour mon avenir. Là, étant près de lui, il y a plus de
moyens qu'il y pense. Éloigné, on oublie souvent les gens, je pourrais
bien être de ce nombre; voilà la raison que j'ose vous alléguer pour
mon retour.
«Quant à rester à Prague, je sens vivement tout le prix de la bonté
qui vous fait désirer que j'y reste; mais vous ne connaissez pas ma
position ici. Je sais que vous ne voulez que mon bien, vous m'en
donnez des preuves, ainsi je ne crains pas de vous déplaire en vous
parlant avec liberté.
«J'aime assurément bien ma cousine Marie-Anne, mais je ne sais si vous
savez l'état où elle est. Elle a la poitrine attaquée, est malade
depuis plusieurs années, enfin est réduite à prendre le lait de femme.
J'avoue que, si je reste ici, je dois être continuellement avec elle,
et d'être avec une personne qui est dans cet état, je suis sûre que
cela me ferait du mal; je sens que c'est une faiblesse de craindre
cette maladie, mais je ne peux pas me vaincre là-dessus, et tout le
monde ici trouve mon appréhension bien fondée; du reste, ma cousine me
témoigne beaucoup d'amitié; mais si je restais ici, je serais obligée
de vivre à ses frais, je ne sais si cela lui conviendrait. Je vous
ajouterai encore que Mme de Chanclos est obligée de retourner à Vienne
avec l'archiduchesse Amélie; je craindrais même qu'elle ne revienne
plus; ce serait un grand chagrin pour moi de perdre la seule personne
ici qui a ma confiance et à qui je dois beaucoup: voilà toutes les
réflexions que j'ose vous faire, j'espère que vous les agréerez. Je
finis par vous déclarer encore que je déteste tous ces Français, que
je serais bien fâchée d'en voir un seul, mais que, cependant, je
désire extrêmement de retourner à Vienne à la campagne et rester
tranquille sans voir personne, que de rester ici par toutes les
raisons que je vous ai alléguées, seulement jusqu'à ce que mon sort
soit décidé. Je me fie, mon très cher oncle, à l'amitié que vous
voulez bien me témoigner et au désir que vous avez de me rendre
heureuse, et ne doute pas par ces raisons que vous n'écoutiez avec
bonté les réflexions que j'ai pris la liberté de vous faire.»
Le roi reconnut le bien fondé des motifs allégués par sa nièce et s'y
rendit sans hésiter:
«Je suis touché de la confiance que vous me témoignez: c'est une
preuve de votre tendresse pour moi, et vous savez que je n'ai pas de
plus douce consolation au monde. Lorsque j'ai pensé que le séjour de
Prague vous serait plus agréable que celui de Vienne, j'ignorais
entièrement l'état de la santé de Mme l'archiduchesse Marie-Anne. À
Dieu ne plaise que je ne vous expose jamais sciemment à aucun danger,
et je suis plus payé qu'un autre pour craindre pour vous celui du mal
de poitrine, puisque j'en ai vu mourir successivement sous mes yeux
l'aîné de mes frères, mon père, ma mère et ma grand-mère. J'abandonne
donc entièrement cette idée. Fasse le ciel que l'asile de Schoenbrunn
soit respecté, et que vous n'y aperceviez jamais aucun de ceux que
vous redoutez avec tant de raison de voir! Je vous avoue que, tout en
cédant à vos raisons, je ne suis pas tout à fait tranquille sur ce
point; mais ce sera pour moi un motif de plus, dont à la vérité je
n'avais aucun besoin de hâter l'instant qui doit combler tous mes
voeux. Pour y parvenir plus vite, je travaille à faire régler vos
intérêts. Sans doute, la présence de la personne pour qui l'on traite
est en général un grand moyen de succès; mais pouvez-vous craindre
d'être rangée dans la classe des absents? Ce n'est pas parce que vous
êtes mon enfant, parce que je vois en vous l'unique reste des biens
que j'ai perdus, parce que le ciel me semble vous avoir privée de vos
parents que pour me faire devenir père; me fussiez-vous étrangère, je
verrais encore en vous la personne la plus intéressante de l'univers,
et l'Empereur vous a donné des marques trop touchantes de son amitié,
pour que je puisse jamais craindre qu'il les démente.
«Après vous avoir rassurée sur ce point, je dois vous avouer que j'ai
été véritablement peiné de ne pas trouver dans votre lettre un billet
pour votre cousin; je sens bien que vous étiez pressée de faire partir
l'estafette, mais quelques lignes sont bientôt écrites. La retenue est
sans contredit la première vertu de votre sexe et de votre âge. Mais
tout doit avoir ses bornes, et, aux termes où vous êtes, la froideur
ne peut que l'affliger hors de propos. J'espère que cet oubli ou cette
négligence sera bientôt réparé. Songez que voici plus que jamais le
moment de jeter les fondements de votre bonheur futur, qu'il est juste
de payer un peu les tendres sentiments que vous inspirez si
légitimement, et soyez sûre que vous vous trouverez bien de suivre les
conseils que mon âge, ma tendresse et nos malheurs me mettent en droit
de vous donner.»
Madame Royale s'empressa de reconnaître ses torts.
«Vous avez raison de me dire que j'aurais dû écrire à mon cousin. Je
l'ai trouvé ensuite moi-même. Mais j'avoue que j'étais si pressée de
vous envoyer l'estafette, que je ne me suis donnée que le temps de
vous écrire. Aujourd'hui, je joins avec bien de l'empressement une
lettre pour lui.»
Le roi fut ravi de la lettre, des témoignages affectueux qui
l'accompagnaient et surtout de la joie qu'elle avait causée à son
neveu. «Cette joie si vive et si vraie m'a rajeuni de vingt ans,»
écrivait-il à son frère. Il remercia sa nièce avec effusion. «Vous
m'avez donné hier, ma chère enfant, un moment bien délicieux. Mon
neveu était chez moi quand j'ai reçu votre lettre, et je n'ai pas
perdu un instant pour lui donner celle qui était pour lui. Il ne
m'appartient pas de vous décrire sa joie; il s'en acquitte bien mieux
que je ne le pourrais faire. Je me borne à vous dire que si jamais
j'avais pu douter de votre bonheur futur à tous les deux, je n'en
pourrais plus douter aujourd'hui. Jugez donc combien j'ai été heureux
moi-même; mais croyez que le plaisir que j'ai ressenti par rapport à
mes enfants n'a nui en rien à celui que votre lettre à moi m'a causé.
J'ai besoin d'aimer et d'être aimé, et la tendresse, la confiance que
vous me témoignez, remplissent mes voeux. Souvenez-vous toujours que
je suis votre père, et rappelez-moi souvent que vous êtes ma fille.»
En même temps qu'il se prodiguait ainsi en preuves verbales de sa
tendresse pour Madame Royale, le roi, jaloux de la lui prouver aussi
par des actes, se préoccupait de hâter le mariage et de se procurer
dans ce but un asile plus sûr que ne l'était Blanckenberg, d'où le roi
de Prusse pouvait à tout instant l'expulser. Il s'était adressé au
tsar Paul Ier, dont il connaissait l'intérêt pour sa cause, pour y
avoir déjà recouru avec succès, et, des pourparlers engagés entre ce
souverain et lui, allait sortir l'offre qui lui fut faite quelques
jours plus tard, de la ville de Yever, en Westphalie. Mais cette offre
ne lui était pas encore parvenue à la date du 21 juin, et la lettre
que ce même jour il écrivait au comte d'Artois témoigne de ses
anxiétés quant à la question de savoir où il se réfugierait s'il était
contraint de quitter Blanckenberg.
«... Je réponds actuellement à la grande question _ubi_ relativement
au mariage de nos enfants. Ce ne peut certainement pas être ici: la
seule idée d'un pareil forfait ferait évanouir le très poli, mais
encore plus craintif souverain qui ferme les yeux sur mon séjour dans
ses États, et cependant je n'ai pas d'autre asile, et si un événement
quelconque m'obligeait d'en sortir, je ne sais, à la lettre, pas où je
pourrais reposer ma tête, encore bien moins où je pourrais dresser un
lit nuptial. _Ubi igitur?_ me demanderas-tu donc encore. Je ne puis
franchement te donner en réponse que des aperçus. Ce ne seront point
les belles phrases de l'hospitalité, de la générosité, jargon qu'on
n'entend plus, quoiqu'il frappe encore les oreilles; voici ce que je
puis te dire, et que je suis bien loin de regarder encore comme
positif.
«Sans mettre Paul sur la même ligne que sa mère, il faut pourtant
convenir que de tous les souverains, c'est le seul qui ait conservé de
l'honneur. Il a de la fierté et de la sensibilité. L'une l'a porté à
me traiter de roi, l'autre a ému son âme en faveur d'une union que je
dirais encore, n'y fussions-nous pour rien, qui sera la plus
intéressante qu'on ait jamais vue. C'est sur lui que porte ma petite
espérance pour avoir un asile.
«D'un autre côté, l'évêque de Nancy mande qu'il sait de bonne part que
l'Empereur travaille de lui-même à m'en faire avoir un; c'est _un
écoute s'il pleut,_ et, si on me l'offrait, il faudrait encore me
dire: _Timeo Danaos._ Cependant il est possible que ce grillon ait par
hasard un mouvement de pudeur, et il faut le voir venir. Mais je
compte plus sur ce qui pourra venir de Russie, que sur ce qui
viendrait de Vienne.»
En attendant une solution sur un point aussi important pour lui, le
roi ne renonçait pas à procurer à son neveu et à sa nièce l'occasion
de se voir. L'entrevue qu'il souhaitait n'ayant pu avoir lieu à
Prague, il espérait qu'elle aurait lieu à Vienne. Saint-Priest l'avait
écrit à Mme de Chanclos, et la réponse de celle-ci n'était pas pour
décourager l'espoir du roi, qui lui-même en avait fait part à Madame
Royale. Le comte d'Artois lui ayant envoyé une lettre pour sa future
bru en le priant de le faire parvenir, il saisit cette occasion
d'insister auprès d'elle.
«Je m'acquitte avec plaisir, ma chère enfant, de la commission que mon
frère m'a donnée, en vous faisant passer sa lettre ci-jointe. Il l'a
mise à cachet volant; j'en ai conclu que son intention était que je la
lusse, et, tout sûr que j'étais de sa tendresse pour vous, j'ai été
charmé d'en trouver les expressions. Je voudrais bien, comme lui, que
son fils pût en être le porteur, qu'il pût vous parler un instant du
sentiment dont il m'entretient toute la journée. Je le désire pour
lui, à qui ce moment heureux donnerait plus de forces pour attendre
celui qui fait l'objet de tous ses voeux et des miens. Je le désire
aussi pour vous-même, qui verriez que je vous dis vrai, lorsque je
vous parle de votre bonheur futur. J'espère que ce n'est pas tout à
fait un rêve, et que l'occasion perdue à Prague se retrouvera bientôt.