sa marche l'ayant conduit à Blanckenberg, il résolut de s'y fixer
provisoirement, autorisé par le duc régnant de Brunswick. Mais cette
principauté, enclavée dans les États prussiens et protégée par le roi
de Prusse, ne pouvait lui offrir qu'un asile temporaire. Il le savait
et, bien que son séjour dût s'y prolonger quinze mois, il comptait,
en y arrivant, n'y rester que le temps de recevoir des réponses du
tsar Paul Ier à qui, avant même de quitter Riégel, il s'était adressé
pour obtenir un asile plus stable et plus sûr. Ce n'est donc pas à
Blanckenberg qu'il pouvait songer à appeler sa nièce et moins encore à
procéder à son mariage. Son existence demeurait toujours trop
incertaine, et c'eût été cruauté de jeter une jeune fille dans les
aventures qu'il était exposé à courir. Aussi, dès ce moment,
renonçait-il même à l'envoyer à Rome, comme il en avait précédemment
le dessein. Puisqu'elle déclarait être heureuse à Vienne et désirer
attendre là le moment de son mariage, il se décidait à l'y laisser
sous la protection de l'Empereur.
III
L'ABBÉ EDGEWORTH À BLANCKENBERG
En mandant à sa nièce, après son arrivée à Blanckenberg, cette
résolution, le roi entrait dans quelques détails sur les douloureux
événements auxquels il avait été mêlé depuis sa sortie de Paris. Ils
lui valurent cette réponse, singulièrement émouvante en sa simplicité
et qui constitue un poignant tableau rétrospectif de la captivité de
Madame Royale au Temple.
«J'ai reçu votre dernière lettre et j'ai lu avec grand intérêt les
détails que vous me donnez sur votre position, durant ces trois
malheureuses années. Je n'en avais rien su. Depuis le 10 août 1792
jusqu'au mois d'août 1795, je n'ai rien appris de ce qui concernait ma
famille, ni de ce qui regardait les affaires politiques; nous n'avons
entendu que les injures dont on nous accablait. Vous n'avez pas d'idée
de la dureté de notre prison; les personnes qui n'ont pas tout vu de
leurs propres yeux ne peuvent pas se le représenter. Moi-même qui en
ai tant souffert, j'ai presque de la peine à le croire. Ma mère
ignorait l'existence de mon frère, qui logeait au-dessous d'elle. Ma
tante et moi nous ignorions le transport de ma mère à la Conciergerie
et ensuite sa mort. Je ne l'ai apprise qu'en 95. Ma tante me fut
arrachée pour être conduite au supplice. En vain je demandai pourquoi
on nous séparait. On ferme la porte et les verrous sans me répondre.
Mon frère meurt dans la chambre au-dessous de moi; on me le laisse de
même ignorer. Enfin le juste supplice de Robespierre, qui a tant fait
de bruit dans le monde, je ne l'ai appris qu'un an après. J'ai entendu
plusieurs fois sonner le tocsin, battre la générale, sans que mes
gardiens me disent pourquoi. On ne peut pas se faire l'idée de la
cruauté de ces gens-là. Il faut cependant convenir, mon cher oncle,
qu'après la mort de ce monstre, mon frère et moi nous avons été mieux
traités. On nous a donné le nécessaire, mais sans nous informer de ce
qui se passait, et ce n'est qu'après la mort de mon frère que j'ai
appris toutes les horreurs et cruautés qui s'étaient commises pendant
ces trois années.
«Au mois d'août 1795, j'ai pu voir Mme de Tourzel, qui m'a informée
que vous étiez à Vérone. J'ai appris par la femme qu'on m'avait donnée
pour me servir la mort de mes vertueux et malheureux parents, et qu'on
parlait de ma liberté. J'avoue que dans ce temps j'avais commencé à
perdre tout à fait l'espoir, et je craignais de passer toute ma vie
enfermée. Étant demeurée seule dans ma chambre durant une année
entière, j'avais eu le temps de faire mes réflexions, et je ne
soupçonnais que trop le sort de mes infortunés parents; mais, comme
les malheureux aiment à se flatter, il y avait des moments où
j'espérais encore. Mme de Tourzel n'est venue au Temple que pendant
deux ou trois mois, au bout desquels on a découvert la correspondance
qu'elle avait avec vous, et on l'a empêchée de venir me voir; on m'a
resserrée et interrogée à son sujet, et elle a été enfermée pendant
deux jours.
«Voilà une lettre qui est un peu longue; je crains de vous avoir
ennuyé; je vous demande pardon de m'être si fort étendue.»
Ce n'est pas seulement par cette voie que le roi recueillait peu à peu
des détails propres à lui révéler combien avaient été cruels et
barbares les traitements infligés à la famille royale au Temple.
Cléry, en venant à Vérone au mois de janvier, lui en avait apporté
et, sur son conseil, rassemblait ses souvenirs afin de les publier.
Puis, ce fut l'abbé Edgeworth de Firmon, le confesseur de Louis XVI,
qui, dans les dernières semaines de 1796, arriva à Blanckenberg. Après
avoir longtemps vécu, caché, en France, il avait pu passer à
l'étranger. Au delà de la frontière, il avait reçu cette lettre du roi
datée du 19 septembre:
«J'ai appris, Monsieur, avec une extrême satisfaction, que vous êtes
enfin échappé à tous les dangers auxquels votre sublime dévouement
vous a exposé. Je remercie sincèrement la divine Providence d'avoir
daigné conserver en vous un de ses plus fidèles ministres et l'unique
confident des dernières pensées d'un frère dont je pleurerai sans
cesse la perte, d'un roi dont tous les bons Français béniront à jamais
la mémoire, d'un martyr dont vous avez le premier proclamé le triomphe
et dont j'espère que l'Église consacrera un jour les vertus. Le
miracle de votre conservation me fait espérer que Dieu n'a pas encore
abandonné la France; il veut sans doute qu'un témoin irréprochable
atteste à tous les Français l'amour dont leur roi fut sans cesse animé
pour eux, afin que, connaissant bien toute l'étendue de leur perte,
ils ne se bornent pas à de stériles regrets, mais qu'ils cherchent, en
se jetant dans les bras d'un père qui les leur tend, le seul
adoucissement que leur juste douleur puisse recevoir. Je vous exhorte
donc, monsieur, ou plutôt je vous demande avec instance, de recueillir
et de publier tout ce que votre saint ministère ne vous ordonne pas de
taire; c'est le plus beau monument que je puisse ériger au meilleur
des rois et au plus cher des frères.
«Je voudrais pouvoir, Monsieur, vous donner des preuves efficaces de
ma profonde estime; mais je ne puis vous offrir que mon admiration et
ma reconnaissance. Ce sont les sentiments les plus dignes de vous.»
L'abbé Edgeworth, au lieu d'écrire la relation qui lui était demandée,
préféra la faire verbalement. Bientôt après il débarquait à
Blanckenberg, et, se présentant à d'Avaray, l'avertissait qu'il
attendait les ordres du roi. D'Avaray s'empressait d'en prévenir
celui-ci par un de ces billets qu'ils avaient coutume d'échanger
journellement.
«Ce n'est point à M. l'abbé Edgeworth à prendre mes ordres, répondait
aussitôt le roi par la même voie: c'est à moi à être aux siens. Il ne
peut douter de l'empressement que j'ai de le voir. L'heure qui lui
sera la plus commode sera celle qui me conviendra le mieux.» Sur le
bout de papier où nous relevons ces lignes, d'Avaray fait observer
«qu'on pourrait envoyer le duc de Villequier pour le chercher», et
au-dessus de l'écriture de son ami, le roi écrit en hâte: «J'avais
déjà écrit à Villequier d'y aller avant le déjeuner. Mais, sur votre
billet, je lui mande de n'y aller qu'après et de l'amener tout de
suite. Ne ferais-je pas bien de le prier à dîner?»
L'abbé Edgeworth dîna donc ce jour-là avec le roi. La soirée fut
consacrée par lui à raconter les douloureux souvenirs des 20 et 21
janvier 1793, et par le roi à les entendre tandis que ses larmes ne
cessaient de couler. Le lendemain, il entretenait sa nièce de cette
touchante entrevue; il l'invitait à écrire à l'abbé Edgeworth une
lettre de reconnaissance, destinée à être rendue publique et en la
datant du jour où elle avait recouvré sa liberté. Madame Royale ne se
rendit pas à cet avis et donna en cette circonstance, pour la première
fois, une preuve de la forte volonté dont elle devait, au cours de sa
vie, fournir tant de preuves:
«La persuasion où je suis, mon très cher oncle, répondait-elle le 23
janvier 1797, que rien ne convient mieux à ma position que de ne pas
occuper le public de moi n'est pas le seul motif de mon refus d'écrire
en ce moment à M. Edgeworth. Je suis fondée à croire que l'Empereur
désapprouverait une telle démarche, et je ne puis penser que vous
insistiez à me la prescrire au risque de déplaire à mon libérateur.
D'ailleurs, je ne vous dissimulerai pas que d'antidater ma lettre me
ferait de la peine. Cela peut se pratiquer par des personnes plus
âgées et pour des affaires qui l'exigent. Mais il est de mon âge et de
mon caractère d'être simple et exacte comme la vérité. J'espère, mon
très cher oncle, que vous me pardonnerez cette petite résistance en
faveur des raisons qui la motivent.»
Quoi que le roi eût pensé de cette réponse et de la leçon qu'elle
contenait, elle mettait trop en relief la loyauté de sa nièce pour
qu'il pût lui en garder rancune. La crainte de lui déplaire en
insistant le fit même hésiter sur la conduite qu'il devait tenir. Un
billet de lui, transmis à d'Avaray par la cassette, nous dévoile ses
perplexités: «Avant d'écrire à ma nièce, j'ai relu sa lettre, et je
prie mon ami d'en faire autant. J'avoue que son refus d'écrire à
l'abbé Edgeworth m'a paru beaucoup plus net qu'à la première lecture,
si bien que j'hésite un peu à insister. Je prie mon ami d'y réfléchir
et de me dire son avis.» L'avis de d'Avaray fut conforme à la pensée
du roi, qui de nouveau exprima son désir. Mais la princesse maintint
sa première décision. La publicité donnée à la lettre que son oncle
avait écrite à l'abbé Edgeworth quand celui-ci était sorti de France
lui faisait craindre que la sienne ne fût publiée aussi; elle ne
voulait pas se prêter à cette divulgation de ses sentiments intimes.
«Je n'aimerais pas la publicité. Votre lettre a été dans les journaux.
C'est juste; elle était superbe. Mais, pour moi, je ne sais pas écrire
aussi bien que vous. Aussi je me refuserai le plaisir de lui écrire,
parce que je ne veux pas qu'elle soit publiée.» Le roi se le tint pour
dit. Il se contenta de manifester le regret que son conseil n'eût pas
été suivi. «Le respectable abbé Edgeworth est ici, et j'aurais eu un
bien grand plaisir à jouir du bonheur que votre lettre lui aurait fait
éprouver.»--«Je vous prie de lui dire verbalement de ma part, répliqua
la princesse, tous les sentiments dont mon coeur est rempli pour lui
et que je m'estimerais heureuse de pouvoir les lui témoigner un jour
de vive voix.»
Quelques jours après, le 1er mai, elle y revenait:
«J'envie bien le bonheur que vous avez de parler de mon père avec son
respectable confesseur. Si j'osais vous prier de m'en parler aussi et
de me raconter ce qu'il aura dit à ce sujet, ce serait une consolation
pour moi de savoir encore des détails sur ses derniers moments. Il est
impossible de l'aimer plus que je ne l'aimais; il me témoignait aussi
tant de tendresse que j'aurais été bien ingrate de ne pas chérir le
meilleur de tous les pères. Sa mort a été une perte irréparable pour
moi, et toute ma vie je ne cesserai de le regretter. Je veux finir et
ne pas vous ennuyer par mes regrets; mais je ne doute pas que vous ne
les partagiez aussi bien vivement.»
Le roi se rendit avec effusion à la prière de sa nièce. «...
Pouvez-vous imaginer un seul instant que qui que ce soit au monde
puisse être ennuyé de vos regrets, ou me croyez-vous ce monstre unique
dans l'univers? Si vous aviez réellement cette opinion, ce serait la
plus sensible de mes peines. Mais je n'y puis croire. Non, vous me
connaissez mieux; vous savez combien je respectais mon roi, combien
j'aimais mon frère, combien j'aime en vous cette touchante piété
filiale. J'ai souvent parlé de votre père avec l'abbé Edgeworth, et,
tout en renouvelant ma douleur, ces entretiens m'ont donné de plus en
plus la consolante idée que nous avons en lui un intercesseur de plus
dans le ciel.
«Persuadé, comme ces monstres le disaient souvent eux-mêmes, qu'ils ne
l'assassinaient que pour cimenter leur tyrannie dans son sang, il
était loin de prévoir les crimes qui ont suivi sa mort. Son âme pure
ne concevait même pas l'idée d'un forfait inutile. Aussi, déchiré de
la pensée de quitter votre mère, ma soeur et vous, il était du moins
sans inquiétude sur votre sort. Quant à lui, son propre sacrifice
était fait depuis longtemps. Le sentiment intime d'avoir toujours
conservé sa foi intacte le soutenait, le consolait. Il en parlait avec
une sorte de joie à l'abbé Edgeworth.
«Celui-ci lui proposa de recevoir le saint Sacrement. Il lui dit que
c'était le plus ardent de ses désirs, mais qu'il n'osait pas se
flatter que cela fût possible. Alors l'abbé Edgeworth alla en faire la
proposition à ses geôliers. Ceux-ci délibérèrent longtemps,
témoignèrent craindre que l'hostie ne fût empoisonnée, exigèrent que
l'abbé Edgeworth en fît la demande par écrit; enfin ils y
consentirent. Dans le moment où l'abbé lui présenta le corps de
Notre-Seigneur, il crut voir un être jouissant déjà de la gloire
céleste, et il m'a dit que dans tout le temps qu'il avait passé avec
lui, ses discours, ses actions, jusqu'à ses moindres gestes avaient
une grâce pour ainsi dire surnaturelle. Dans l'horrible trajet du
Temple à la place, tout entier au sacrifice qu'il allait consommer, il
ne détourna pas les yeux du bréviaire que l'abbé Edgeworth avait mis
entre ses mains.
«N'en exigez pas plus de moi, ma chère enfant, je crains d'en avoir
déjà trop dit, et par ce que je souffre en écrivant, je juge de ce que
vous souffrirez en me lisant. Lisez plutôt la Passion de
Notre-Seigneur, et dites-vous bien qu'autant que la terre peut
ressembler au ciel, votre père a retracé notre divin modèle. Il y a
cependant un fait bien antérieur à sa mort que je savais longtemps
avant d'avoir vu l'abbé Edgeworth, que vous savez peut-être aussi,
mais que je ne saurais m'empêcher de vous redire. Vous savez quelle
était sa sérénité dans sa prison. Mais le 19 décembre, il se rappela
que c'était le jour de votre naissance.
«--Aujourd'hui, dit-il, ma fille a quatorze ans. Ô ma pauvre fille!»
«Et pour la première fois depuis qu'il n'était plus entouré que de ses
bourreaux, des larmes vinrent mouiller ses paupières... Je ne vous le
rendrai pas, je le sais; mais je n'y épargnerai rien.»
Lorsque le roi écrivait ainsi à sa nièce, il avait déjà décidé que
l'abbé Edgeworth ne le quitterait plus. Il le mandait à son grand
aumônier, le cardinal de Montmorency.
«Mon cousin, vous êtes instruit du bonheur que j'ai de posséder depuis
quelque temps auprès de moi M. l'abbé de Firmon. Il a des droits
sacrés à la tendre vénération de tout bon Français; combien n'en
a-t-il pas à la mienne! Mais ce n'est pas assez pour moi de rendre à
ses vertus et à son généreux dévouement l'hommage qui leur est dû; je
ne fais que remplir un devoir. Il faut plus pour satisfaire mon âme.
Celui qui a été le témoin de la mort de mon frère, et qui, sur
l'échafaud, a proclamé son martyre, doit être mon soutien. Le courage
religieux, dont il pourra à chaque instant me retracer l'image, me
donnera la force de soutenir les épreuves que Dieu m'envoie, et
d'imiter les vertus dont ma malheureuse famille m'a donné les si
grands exemples. Il restera donc auprès de moi, et sa présence, ne
pouvant augmenter le sentiment des cruelles pertes que j'ai faites,
mêlera à ce douloureux souvenir le seul adoucissement dont il est
susceptible. Je n'ai plus qu'à donner à cet arrangement la forme
convenable, et je vous connais trop pour n'être pas sûr du plaisir que
je vous fais, en vous disant de prendre mes ordres pour donner à M.
l'abbé de Firmon la place d'un de mes aumôniers.»
Entre temps, on recevait à Blanckenberg de nouvelles questions de
Madame Royale. Sa légitime curiosité, loin d'être satisfaite par les
détails que lui avait envoyés son oncle, était encore plus excitée.
Elle voulait savoir si son père n'avait pas laissé à l'abbé Edgeworth
des instructions secrètes par écrit ou même des écrits sur ce qui
s'était passé durant sa captivité, et enfin comment le courageux abbé
s'était enfui de Paris.
«... Je conçois fort bien que ces affreux détails vous attachent, lui
répondait le roi, et pour vous satisfaire, j'y vais revenir. Votre
malheureux père n'a rien laissé par écrit à l'abbé Edgeworth, et cela
n'est pas étonnant. Résigné depuis longtemps à la mort, il ne se
flattait pas d'avoir le secours d'un prêtre catholique, vous l'avez
certainement su. D'ailleurs, la preuve en est dans son testament.
D'après cette triste idée, il avait fait des dispositions dont je vais
vous parler tout à l'heure, et lorsqu'il obtint de voir l'abbé
Edgeworth, il n'eut plus à l'entretenir que de son salut éternel. Ce
qui regardait le monde, il le confia à M. de Malesherbes. En voici la
preuve dans l'extrait littéral d'une lettre que ce dernier m'écrivit
peu de temps après:
«J'ai vu le roi dans les derniers jours de sa vie; c'est même moi qui
ai eu la douloureuse fonction de lui annoncer le jugement qui venait
d'être rendu en ma présence.
«Là, j'ai vu sa grande âme tout entière, le sang-froid inaltérable
avec lequel il a écouté mon récit et m'a interrogé sur quelques
circonstances, comme sur celles d'une affaire qui lui serait
étrangère, la résignation avec laquelle il a fait le sacrifice de sa
vie, et en même temps sa vive sensibilité sur le malheur de ceux qui
sont condamnés à lui survivre, sa reconnaissance pour ceux à qui il
croyait en devoir, et en même temps son indulgence pour les erreurs de
ceux qui ont de grands reproches à se faire, ce que Monseigneur aura
aussi vu dans son testament.
«Je le vis encore le soir de ce jour-là; car ce ne fut que le
lendemain que l'entrée de la prison me fut interdite. J'admirai encore
la présence d'esprit avec laquelle il discutait tout et prévoyait
tout. Il me fit même dépositaire de quelques-uns de ses sentiments et
de ses volontés... DE MALESHERBES, le 10 mars 1793.»
«Vous voyez clairement par cette lettre qu'il ne faut pas confondre
les sentiments et les volontés dont M. de Malesherbes parle, avec le
testament qu'il cite lui-même un peu plus haut. Reste à savoir si ce
précieux dépôt n'a pas péri avec celui qui en était chargé. J'aime à
me flatter que non. Quoique le reste de la lettre prouve qu'il ne
s'attendait pas au sort qui lui était réservé, il ne pouvait se
dissimuler les dangers qu'il courait, et puisqu'il a pu sortir de
Paris et aller habiter chez lui, nous pouvons espérer aussi qu'il a pu
mettre son dépôt en sûreté. Je dois dire cependant que je n'en ai eu
depuis aucune autre connaissance. Mais cela ne m'effraye pas beaucoup.
De sa famille, tout ce qui habitait la France et avait alors l'âge de
raison, a péri avec lui. Ainsi personne n'a rien pu dire; mais il
avait sûrement d'autres confidents dans la classe subalterne, et c'est
sur eux que je compte pour tout retrouver un jour.
«Quant à l'abbé Edgeworth, il ne fut pas d'abord persécuté; mais
environ six mois après, une lettre qu'il écrivit à M. l'Archevêque de
Paris ayant été interceptée, il se vit obligé de quitter Paris. Il se
réfugia en Normandie chez un gentilhomme de ses amis. Là, il a vécu
près de trois ans, ignoré et tranquille, jusqu'au moment où, grâces à
Dieu, il s'est déterminé à passer en Angleterre, ce qu'il a exécuté
sans aucune difficulté.
«Après ces choses si douloureuses et si intéressantes, comment vous
parler de la joie que votre lettre m'a causée? J'en ai pourtant
besoin, car mon coeur a peine à la contenir. Je vous avouerai que je
commençais à trouver qu'il y avait bien longtemps que je n'avais eu de
vos nouvelles; mais j'en ai été bien dédommagé en lisant que vous
enviez mon neveu d'être auprès de moi, et que vous désirez y être
bientôt. Il est certain que vous ne pourriez être nulle part où vous
fussiez plus tendrement aimée, et pour ma part, ma cabane serait un
palais, si mes enfants y étaient réunis autour de moi. Espérons
toujours que ce moment n'est pas éloigné; mais, en l'attendant,
écrivez-moi souvent sur le même ton; je suis bien sûr que c'est votre
coeur qui dicte ces expressions qui causent au mien la plus sensible
des consolations.»
Le dernier paragraphe de cette lettre nous apprend qu'au moment où
elle fut écrite, le duc d'Angoulême était à Blanckenberg. Il y était
arrivé le 27 avril. Son frère, le duc de Berry, s'y trouvait depuis
le 1er mars. Leur présence faisait heureusement diversion au violent
déplaisir qu'avaient causé au roi l'infidélité de son ministre, le duc
de La Vauguyon, qu'il venait de renvoyer, et l'arrestation de ses
agents de Paris. C'est son frère qui fut le premier confident de la
joie qu'il avait ressentie en voyant ses neveux réunis autour de lui.
«Je n'entreprendrai certes pas, mon très cher frère, de vous décrire
la scène touchante dont j'ai été témoin et un peu acteur hier; il ne
me manquait que vous pour rendre mon bonheur complet. Votre fils est
arrivé très bien portant, après avoir eu cependant une traversée plus
que médiocre, car il a été neuf jours en mer. Mais j'imagine qu'il
vous aura donné de ses nouvelles en arrivant à Cuxhaven; ainsi je ne
vous parlerai pas de son voyage. Je ne l'ai pas trouvé changé du tout,
ni au physique ni au moral, toujours le même, bon, sensible,
affectueux. Son frère aurait pu, s'il était moins bon, être mécontent
de moi, car j'ai appelé du secours pour être à armes égales, et j'ai
remis une lettre et un portrait qui ont été fort bien reçus. J'ai joui
de leur bonheur, de celui de les serrer tous deux ensemble dans mes
bras. Mais je vous avouerai que je ne puis encore me défendre d'un
sentiment un peu pénible. Il n'y avait pas trois ans qu'ils étaient
séparés, et il y en a près de quatre que nous le sommes! Enfin notre
tour viendra, je l'espère.»
Leur tour ne devait venir qu'à sept ans de là[36]. Mais le roi ne
pouvait prévoir que leur séparation dût se prolonger si longtemps. Et
puis, en attendant leur réunion, que, malgré tout, il persistait à
croire prochaine, il avait en perspective, pour lui faire prendre
patience, le mariage de «ses enfants», auquel il ne supposait plus
d'obstacles, maintenant qu'il avait auprès de lui ce jeune duc
d'Angoulême qu'on vient de voir entrer en scène.
[Note 36: À Calmar en Suède, en 1804.]
IV
FIANÇAILLES D'EXIL
Fils aîné du comte d'Artois, le duc d'Angoulême, que le roi destinait
pour époux à Madame Thérèse de France, avait maintenant vingt-deux
ans, c'est-à-dire trois ans de plus qu'elle. Depuis les débuts de
l'émigration, il avait partagé le sort des membres de sa famille qui
étaient sortis de France: en 1789, à Turin, chez le roi de Sardaigne,
son aïeul maternel; en 1791, à Coblentz, où il avait fait son
apprentissage militaire dans l'état-major de l'armée royale, avec son
jeune frère, le duc de Berry; en 1793, à Hamm en Westphalie, où il
était resté auprès de son père pour l'accompagner ensuite aux diverses
étapes de sa vie errante dans les Pays-Bas, en Angleterre et
finalement en Écosse. Trop jeune pour sentir vivement les épreuves de
l'exil, elles avaient glissé sur lui sans modifier sa nature
indolente. Longtemps il était resté enfant apathique, sans entrain,
dépourvu d'initiative, d'une froideur de glacier et si différent en
cela du duc de Berry, qui de plus en plus se révélait fougueux,
violent, emporté, aimant le plaisir et soldat des pieds à la tête,
que, quoiqu'il fût considéré comme l'héritier présomptif de la
couronne, c'est à son cadet qu'était allée toute la faveur de l'armée.
Ceux-là seuls qui vivaient dans son intimité rendaient hommage à ses
qualités de coeur: la droiture, la bonté, une générosité naturelle
doublée d'un courage qu'il avait dans le sang et qui ne demandait
qu'une occasion pour se manifester. Mais ils regrettaient qu'elles ne
fussent pas égalées par ces dons de séduction qui, chez le duc de
Berry, rachetaient des défauts bien autrement graves que ceux de son
aîné. Ce qui caractérisait les deux frères et les faisait, au moins
sur ce point, se ressembler, c'était une paresse d'esprit et une
absence totale de goût pour l'étude, qui leur attiraient à tous deux,
de la part du roi, les mêmes reproches.