vertus ont rassemblé sur elle un intérêt, lui ont valu un amour de la
part des Français, dont il m'est bien essentiel de tirer parti et de
me les approprier en la mariant à mon héritier naturel.»
Bien en prend au roi de s'être adressé directement à l'ambassadeur. À
peine en possession de cette lettre, le chevalier d'Azara, sans
attendre les ordres de sa cour, entame la négociation avec le
Saint-Siège, obtient sans peine les dispenses, ne perd pas une minute
pour en prévenir le roi de France, et celui-ci, en même temps qu'il
lit la lettre de Charles IV, lettre confuse, embarrassée et finalement
négative, apprend, par celle du chevalier d'Azara, que les dispenses
sont accordées.
Sur ces entrefaites, le duc de Villequier, que Louis XVIII, à son
avènement, a nommé premier gentilhomme de la chambre, débarque à
Vérone pour prendre son service. C'est par lui qu'est confirmée la
nouvelle de l'arrivée de Madame Royale à Vienne, le 9 janvier. Il est
donc vrai qu'elle n'a échappé au despotisme des meurtriers de son père
que pour tomber au pouvoir des ennemis de sa patrie. Les premiers
menaçaient sa vie, les seconds vont menacer son honneur en s'efforçant
de la faire servir à leurs méchants desseins contre la France.
Ils ont déjà éloigné d'elle Mme de Soucy. Cette compagne de route,
malgré ses protestations, a été invitée à rentrer en France. On l'a
remplacée par Mme de Chanclos, une Flamande, sujette de l'Empereur,
qui a élevé sa première femme et qu'on doit supposer, par conséquent,
toute dévouée à la famille impériale. Autorisés à rester à Vienne, si
tel est leur désir, Hue et Cléry ne sont plus admis que par grâce en
présence de la princesse. L'évêque de Nancy, La Fare, qui représente
encore à Vienne le roi de France en attendant l'arrivée du comte de
Choiseul-Gouffier qui vient de Saint-Pétersbourg pour le remplacer, ne
peut lui-même communiquer avec Madame Royale. On lui fait sentir qu'il
a cessé de plaire. Chargé par son maître d'apporter à la princesse une
lettre, on lui refuse l'audience qu'il a sollicitée, et c'est entre
les mains de l'Empereur qu'il est tenu de déposer son message que ce
prince promet de faire parvenir à son adresse. Il est évident qu'une
nouvelle captivité commence pour Madame Royale, et qu'en persistant à
écarter d'elle tout ce qui est Français, ainsi qu'on l'a fait pendant
son voyage, on entend la rendre plus accessible aux moyens qu'on se
propose d'employer pour «l'autrichienniser». Quelles que soient ses
résolutions, l'astuce de ceux qui l'entourent n'en aura-t-elle pas
raison?
Ces douloureuses perspectives émeuvent jusqu'à la fureur le sensible
d'Avaray. Son patriotisme s'exalte. Dans l'entraînement de sa douleur
et de sa rage, le chant de la _Marseillaise_ monte à ses lèvres:
_Allons, enfants de la patrie!_ Il appelle le moment où «tous les
Français réunis autour du trône» pourront chanter: _Le jour de gloire
est arrivé._ «Ô génie de la France, veille sur cet enfant précieux,
sur cette princesse adorée, la fille de tant de rois, et que tu as
conservée pour donner le jour à la race glorieuse que tu destines à
régner sur les races futures.»
Mais bientôt le sang-froid lui revient. En prévision de la venue à
Vienne du comte de Saint-Priest, que la cour d'Autriche déclare
préférer, comme agent du roi, à Choiseul-Gouffier désigné déjà comme
successeur de La Fare, il lui écrit pour l'intéresser à «la chose» et
le faire concourir à déjouer les vues de l'Autriche. Il le prévient
que les dispenses sont obtenues, qu'il faut hâter autant que possible
«le moment d'une union qui à une autre époque devrait être environnée
d'éclat et dont aujourd'hui le sentiment, les larmes, la fierté et la
misère doivent faire tous les frais, d'une célébration qui autrefois
eût frappé tous les yeux et qui aujourd'hui touchera tous les coeurs».
Pour hâter ce moment, il faut qu'avant tout, la princesse soit remise
entre les mains de son oncle sans mécontentement ni récrimination de
la part de l'Empereur, et qu'on dispose celui-ci à recevoir sans
colère une lettre du roi qui, en lui annonçant le mariage, lui fera
sentir qu'on ne peut le célébrer que là où résidera Louis XVIII. Si ce
but est impossible à atteindre, il faudrait que le roi en fût
promptement instruit, «afin qu'il puisse aviser aux moyens de
soustraire la fille de son frère aux mains qui s'en sont saisies.»
On devine à ces traits combien la situation est tendue, au moment où
les inquiétudes de la cour de Vérone arrachent aux âmes enfiévrées des
paroles aussi comminatoires. Brusquement, tout change et s'apaise,
grâce à de nouvelles lettres de Madame Royale. Le 3 mars, la poste en
apporte trois à la fois, écrites à des dates différentes. La plus
ancienne remonte au 30 janvier. Elle contient un engagement formel et
décisif.
«Mon oncle, je suis extrêmement touchée de la bonté que vous avez de
vous occuper de mon établissement. Vous m'avez choisi le duc
d'Angoulême pour mari; je l'accepte de tout mon coeur et je préfère
cet établissement à tout, même à la couronne impériale si elle m'était
offerte. L'éclat d'un trône ne m'éblouit pas, et j'aime mieux avoir
une conscience pure et mener une vie tranquille et retirée au sein de
ma famille que tous les trésors du monde. J'accepte donc avec grande
joie mon cousin d'Angoulême; vous ne pouviez faire un choix qui me
plût davantage; je désire beaucoup que ce mariage se fasse bientôt.»
«Il s'est passé bien des choses depuis ma dernière lettre, dit dans
une autre Madame Royale. Mme de Soucy, avant son départ de Vienne, a
absolument voulu voir l'Empereur en particulier. Elle a dit à Sa
Majesté Impériale que mes parents ont voulu me marier à mon cousin
d'Angoulême. L'Empereur a répondu que ce n'était pas un secret, que
tout le monde le savait et le trouvait tout simple; que pour lui en
particulier, il l'approuvait fort et le trouvait fort juste, mais
qu'il ne croyait pas que ce fût le temps pour ce mariage, qu'il
fallait attendre les circonstances; que cependant, si je voulais le
faire tout de suite, j'en étais la maîtresse.»
En narrant ces détails à son oncle, Madame Royale ne dissimule pas la
surprise et le mécontentement que lui a causés l'initiative prise par
Mme de Soucy, qui n'avait reçu de personne la mission de parler à
l'Empereur. Elle blâme «le bavardage et l'importance que cette dame a
voulu se donner». Elle proteste enfin contre le bruit qu'on a eu
l'impudeur de faire courir à Vienne qu'il existait en France un parti
pour elle et qu'elle aspirait à la couronne.
«Quelle indignité et quelle extravagance! Dans les temps les plus
affreux, j'ai été fidèle à mes parents et à mes souverains, et je leur
serai attachée jusqu'à la mort. Je suis absolument bien loin de
désirer un trône dont on a renversé mon père. Je vous serai, mon
oncle, toujours bien attaché et bien fidèle. Mais on veut me brouiller
avec vous. J'espère qu'on n'y parviendra jamais. Je ne sais qu'aimer
mon oncle, rendre au roi tout ce que je lui dois et remercier aussi
l'Empereur du fond du coeur de ma liberté et de la manière dont il me
traite. Tout ce qu'on a dit n'a pas un mot de vrai. Tout est su, tout
est éclairé. L'Empereur sait la volonté de mes parents et l'approuve
beaucoup. Jamais il n'a eu d'idées contre les vôtres. Il approuve
tout. Mais il croit que cela n'est pas le temps.»
La vivacité que met Madame Royale à se disculper des desseins
ambitieux qu'on lui a faussement attribués suggère au roi et à
d'Avaray la pensée que le cabinet de Vienne, voyant son plan déjoué
par leur habileté comme par la loyauté de la princesse, affecte
maintenant de ne l'avoir jamais conçu, mais qu'en fait, il s'était
efforcé de le faire aboutir, en affaiblissant dans Madame Royale le
sentiment de son devoir envers sa famille française. Maintenant, on
peut croire qu'il y renonce. Toutefois, il convient de se tenir en
garde contre quelqu'une de ces ruses familières aux ministres de
l'Empereur, et que permet encore de soupçonner l'insistance qu'a mise
ce souverain à convaincre sa cousine que son mariage avec le duc
d'Angoulême ne saurait avoir lieu en ce moment. N'est-ce pas un moyen
de la retenir à Vienne et de la disposer à contracter une autre union?
Bien qu'on devine ces craintes dans les notes de d'Avaray, elles
n'apparaissent pas dans la réponse du roi à sa nièce.
«Je vous regarde comme l'ange que Dieu a suscité pour adoucir les maux
dont sa Providence a permis que nous fussions accablés, et je suis sûr
que ce sera l'effet de votre union avec mon neveu qui, de son côté,
j'en réponds, mérite le bonheur qui lui est destiné. Le suffrage de
l'Empereur me fait plaisir, mais il ne m'étonne pas. Ce prince est
trop éclairé pour blâmer une union si naturelle, et vous avez vu le
peu de foi que j'ajoutais à des calomnies inventées sans doute par nos
perfides ennemis. Quant au moment du mariage, j'attends très
incessamment des nouvelles qui me détermineront sur la direction que
je dois donner à mon neveu.»
On voit que la première colère du roi contre l'Empereur est tombée.
Mais Madame Royale n'en sait rien encore. Elle le croit toujours
irrité. Le désir de le calmer la pousse à confirmer avec de nouveaux
détails ce qu'elle lui a écrit déjà trop brièvement à son gré, n'osant
s'expliquer plus clairement alors qu'elle était obligée de recourir à
la poste. Le 12 mars, elle peut lui écrire par une voie plus sûre et
elle parle sans réticences:
«Je vous prie de regarder tout ce que je vais vous dire comme la
vérité et une justice que je dois à l'Empereur; mais, malgré cela,
vous savez que je vous préfère et toute ma famille française à celle
de ce pays-ci, quelque amitié qu'ils me témoignent. Vous avez encore
peur des discours qu'on a tenus à Inspruck. Je vous ai déjà assuré, et
je vous le répète encore, qu'il n'y en a pas un mot de vrai:
l'Empereur ne pense pas du tout à ce mariage, et je vous prie de ne
pas écouter les bruits que ses ennemis ou ceux qui ne le connaissent
pas font courir contre lui. J'espère que vous avez assez de confiance
en moi pour savoir que je rejetterais les propositions de l'Empereur
s'il m'en faisait là-dessus; mais, loin d'y penser, il sait la volonté
de mes parents pour mon cousin d'Angoulême, et il la respecte, et je
suis sûre qu'il ne désire pas autre chose.
«On se plaint que je suis captive parce que je ne vois personne; mais
c'est moi qui ai demandé d'être seule; il ne me convenait pas, étant
en grand deuil et dans ma position, de voir du monde. À présent que
mon deuil va finir à Pâques, je verrai un peu de monde; mais tout ceci
c'est ma volonté, l'Empereur ne fait que ce que je désire. Vous vous
plaignez de ce que l'évêque de Nancy n'a pas pu me remettre une lettre
de votre part; si fait, il me les a toutes fait passer, et je l'ai vu
lui-même, il y a quelques jours, une heure en particulier.
«Vous vous plaignez de ce qu'on a renvoyé Mme de Soucy; l'Empereur a
cru par là faire quelque chose qui vous serait agréable. Pouvait-il
garder une femme qui demandait à s'en aller, une femme que la
République avait chargée de me suivre?» Pouvait-il garder une femme
qui a un monstre pour frère? Elle pouvait penser bien, mais tout était
contre elle et même les propos qu'elle a tenus ici. Quand elle est
venue me voir, on a été bien loin de compter les minutes, et c'est
elle qui a demandé à s'en aller la première.
«J'ai vu Hue et Cléry; mais à présent qu'ils n'ont rien à me dire, il
n'est pas nécessaire que je les voie. L'Empereur, à ma prière, leur a
fait un sort, et je désire qu'ils soient heureux, et je ferai mon
possible pour que cela soit.
«Je reçois tous les jours des lettres de Français émigrés, et j'ai
chargé l'évêque de Nancy de leur répondre pour moi. Je vous écris
aussi tant que je veux, et je vous jure que mes lettres ni les vôtres
ne sont jamais lues excepté à la poste; mais c'est nécessaire en temps
de guerre. Voilà ce qui se passe, et cela doit vous prouver que je ne
suis pas captive. Je vous supplie de ne pas écouter tous ces bruits
qui ne servent qu'à vous rendre plus malheureux et moi aussi, car
votre lettre m'a extrêmement peinée. Je vous prie d'envoyer toujours
vos lettres pour moi à l'évêque de Nancy, qui me les fera remettre.
Mme de Guiche s'est servie l'autre jour de moyens qui ne me
conviennent pas; quand on fait le bien, on ne doit pas se cacher. On
trouve extrêmement juste que vous m'écriviez, et je vous jure qu'on ne
lit jamais vos lettres ni les miennes. Je suis obligée de vous
prévenir que la lettre que Mme de Guiche m'a remise était tout
ouverte.
«Je suis ici aussi heureuse que je puis l'être; j'ai des maîtres pour
m'occuper. Je vois très souvent les archiduchesses qui sont de mon
âge; c'est une très agréable société, et je vous réponds qu'il n'y a
pas de jours que je ne pense à vous, et j'en parle souvent avec les
archiduchesses, ainsi que de toute ma famille française, que j'aime et
chéris beaucoup et que j'espère bien revoir cette année. Je ne doute
pas que l'Empereur ne me laisse partir quand je le demanderai; mais,
au nom du ciel, je vous supplie de vous calmer et d'être bien persuadé
que je ne suis pas captive; si je l'étais, je le dirais tout de suite,
et je ne resterais pas un moment tranquille; mais cela n'est pas vrai
et je vous supplie de ne pas écouter ce que de malheureuses têtes,
peut-être un peu trop vives, pourront dire là-dessus. Je vous réponds
de vous dire toujours l'exacte vérité. Je vous prie aussi d'être bien
persuadé de mes sentiments pour vous, et que je n'ai eu d'autre
intention, dans cette lettre, que de dire la vérité et de rendre
justice à qui le mérite. Vous me parlez de mon caractère, et je vous
réponds qu'il ne se démentira jamais, et si je reste ici à présent, je
crois que c'est nécessaire pour quelques mois; mais je ne perds jamais
de vue le dessein de me réunir à ma famille, et ce dessein, s'il plaît
à Dieu, s'exécutera cet été. Adieu, mon cher oncle, calmez-vous et
comptez toujours sur moi tant que je vivrai.
«L'archiduc Charles est parti ce matin pour l'armée, cela doit vous
rassurer. Quand il reviendra, assurément je ne serai plus ici; vous
voyez bien qu'on n'a aucun dessein, et Joseph est en Hongrie et ne
compte pas venir ici de sitôt. Donc, vous voyez qu'il n'y a rien à
craindre. Les cinq autres sont des enfants.
«Mme de Soucy m'accable de lettres. Elle fait un train affreux de ce
que Hue et Cléry sont restés à Vienne et qu'elle est partie. Je ne
sais si vous êtes content d'elle, mais pour moi je trouve qu'elle
aurait bien mieux fait de se tenir tranquille; elle n'a pas d'esprit
du tout, et elle dit du mal de beaucoup de monde.
«On espère la paix cette année. Je désirerais bien que toutes les
choses se remettent en France et je n'en désespère pas; la clémence
que vous avez doit vous gagner tous les coeurs. Je voudrais bien que
vous écriviez encore un manifeste; le premier a fait grand effet, et
ce peuple est si malheureux à présent à Paris qu'il faut peu de chose
pour lui faire secouer le joug des monstres qui le gouvernent.
«Mme de Chanclos est une excellente personne; elle est Flamande et
elle a beaucoup de mérite; elle a connu ma mère dans ce pays-ci; elle
est attachée à l'Empereur dont elle a élevé la première femme, mais
elle est bonne, juste et intègre. Elle a vu l'autre jour les moyens
dont Mme de Guiche s'est servie pour me rendre votre lettre; elle n'en
a rien dit à l'Empereur. Elle m'est très attachée, et on peut vraiment
compter sur elle et jamais les lettres ne sont ouvertes. L'Empereur
même est peut-être plus de vos amis que vous ne croyez; tout le monde
ici vous appelle le roi, on vous respecte ainsi que vos malheurs, et
on désire votre bonheur; enfin vraiment je n'ai qu'à me louer de ce
pays.»
Dans ces explications révélatrices d'une haute raison et d'une volonté
ferme, tout n'était pas de nature à charmer Louis XVIII. La crédulité
de Madame Royale, en ce qui touchait les sentiments que l'Empereur
professait pour lui, dut le faire sourire; il savait à quoi s'en
tenir. D'autre part, sa nièce l'inquiétait en lui déclarant qu'elle
était aussi heureuse à Vienne qu'elle pouvait l'être. Dans les
attentions dont elle se montrait si reconnaissante, il voyait une
continuation des efforts de sa famille d'Autriche pour lui faire
préférer ce pays à la France. Du moins, il était désormais convaincu
qu'elle ne tomberait pas dans ce piège. Il ne doutait ni de sa bonne
foi ni de la sincérité de ses résolutions, et il ne lui restait qu'à
hâter le moment où il pourrait enfin goûter le bonheur qu'il attendait
de la présence auprès de lui de la fille qu'il venait de se donner.
Dans ce but, il écrivait à l'Empereur. Après l'avoir remercié des
«procédés généreux et des soins délicats prodigués à sa nièce», il lui
faisait part officiellement du mariage projeté et lui demandait ses
bons offices pour en faciliter la réalisation.
«Tous les sentiments, toutes les convenances, le voeu du feu roi mon
frère et de la reine, celui des parents qui me restent, je puis dire
celui que les tyrans de la France l'empêchent seuls de manifester,
tout enfin en presse la conclusion. Le Pape a accordé à ma demande les
dispenses nécessaires; ma nièce a déposé entre mes mains l'expression
d'un sentiment et d'une volonté conformes à celle de tous les siens;
mon neveu, impatient d'assurer son bonheur pour retourner promptement
au poste qui lui est assigné, me laisse à peine l'espoir de lui voir
attendre mes ordres pour se rendre auprès de moi; son père est
également impatient de me l'envoyer. Je dois donc m'occuper sans
retard à prendre, de concert avec Votre Majesté, les moyens de hâter
la célébration d'un mariage qui m'offrira, ainsi qu'à tous les miens,
le seul bonheur dont nous soyons encore susceptibles. Cette enfant,
précieux et touchant modèle des vertus et des grandes qualités que
nous pleurons, est maintenant un lien de plus entre nous; elle doit à
Votre Majesté la liberté et peut-être la vie; elle va me devoir un
époux qui en assurera le bonheur. En travaillant de concert au prompt
accomplissement de cette union, nous parviendrons peut-être à la
dédommager des soins paternels qu'elle a perdus, et cette action
commune sera le garant de l'accord, de l'union et des sentiments que
je désire voir régner à jamais entre Votre Majesté et moi.»
Cette lettre devait rester longtemps sans réponse. Le 22 mai, la
princesse mande à son oncle: «Vous me chargez de parler à l'Empereur
pour mon mariage. Je croyais que ce prince vous avait écrit. Mais,
puisqu'il ne l'a pas fait, je vous dirai qu'il n'a rien du tout contre
ce mariage qu'il trouve très juste; mais je doute qu'il s'en mêle. Je
ne peux pas moi-même lui en parler que quand je saurai vos volontés à
ce sujet, quand et comment vous voulez qu'il se fasse. Quand je saurai
vos volontés, alors je les lui ferai connaître.»
Ainsi tombaient devant l'évidence les derniers soupçons du roi. Il
n'avait plus à craindre les intrigues de Vienne. Il restait libre de
fixer au jour et à l'heure qui lui conviendraient la célébration du
mariage. Par malheur, au moment où il en recevait de sa nièce
l'assurance positive, un grave incident venait une fois de plus de
troubler sa vie et de rouvrir pour lui l'ère des aventures. Dans la
journée du 14 avril, le gouvernement vénitien, à l'instigation du
Directoire, lui avait intimé l'ordre de quitter Vérone[35]. Il
décidait aussitôt de braver les défenses de l'Autriche et de se rendre
au camp de Condé, où il arriva le 28 avril.
[Note 35: Voir le 1er volume, pages 350, 363 et suivantes.]
En même temps que les journaux faisaient connaître à Vienne son
arrivée, Madame Royale recevait de lui une lettre qui lui en
confirmait la nouvelle et lui demandait de s'entremettre auprès de
l'Empereur afin d'obtenir qu'il fût autorisé à rester à l'armée.
C'était là une mission bien grave pour une jeune fille de dix-huit
ans. Madame Royale ne la déclina pas. Mais elle était tenue
d'attendre, pour la remplir, que l'Empereur fût revenu de la campagne,
où il devait rester un mois encore. «Dans ce temps, les choses seront
sûrement arrangées d'une manière stable à votre égard. Mais croyez, je
vous prie, que je ferai toujours ce qui dépendra de moi pour vous
servir.»
Du reste, s'associant sans enthousiasme aux espérances dont on s'était
leurré au camp de Condé en y voyant apparaître le roi, sa jeune et
précoce raison, non moins que le souvenir de ses infortunes,
contribuaient à la rendre défiante. Elle ne croyait pas à de prochains
bonheurs. «J'avoue que nous avons été si souvent trompés par des
lueurs d'espérances, que je n'ose m'y fier à présent.» Elle était
cependant heureuse que son oncle eût été bien reçu à l'armée et que
les républicains «accourus pour le voir eussent été touchés de ce
qu'il leur avait dit».--«Puissent-ils se lasser d'une guerre qu'ils
font si injustement! Je désire de tout mon coeur que votre présence à
l'armée rappelle ces malheureux Français à leur devoir. C'est une
chose affreuse que cette invasion. Je suis charmée que vous ne soyez
plus à Vérone, car à présent que les républicains sont maîtres du nord
de l'Italie, je serais dans de grandes inquiétudes pour vous.
Heureusement que vous n'y êtes plus et que vous êtes en sûreté au
milieu d'une armée qui vous défendrait bien si on venait vous
attaquer. La seule chose que j'ose vous demander, c'est de ne pas trop
vous exposer d'un côté de la frontière, car on ne peut pas être
tranquille avec ces républicains.»
Quand il reçut ce témoignage de tendre sollicitude, le roi n'était
plus exposé aux périls que la princesse redoutait pour lui. Mais il
venait d'en courir un non moins grave et d'y échapper presque
miraculeusement. Arrivé à Dillingen, où l'avait conduit la retraite de
l'armée royale, il s'y trouvait encore dans une pauvre auberge, le 19
juillet. Le soir venu, fatigué par la chaleur, et d'Avaray l'ayant
quitté pour rentrer chez lui, il s'était mis, vers dix heures, à la
fenêtre de sa chambre, le duc de Fleury et le duc de Guiche à ses
côtés. Il y était depuis dix minutes, lorsqu'un coup de carabine
partit d'une arcade voisine. La balle l'atteignit au sommet de la
tête, frappa le mur et tomba dans la chambre. Au mouvement qu'il fit,
les deux gentilshommes poussèrent des cris, appelèrent du secours.
D'Avaray revint sur ses pas. En voyant leur maître inondé de sang,
ils le crurent mortellement blessé. Il les rassura.
--Ce n'est rien du tout; vous voyez bien que je suis resté debout,
quoique le coup fût à la tête.
--Ô mon maître, gémit d'Avaray, si le malheureux eût frappé une ligne
plus bas!
--Eh bien! mon ami, le roi de France se nommerait maintenant Charles
X.»
La blessure était légère, et les soins des chirurgiens la guérirent en
peu de jours. Les recherches auxquelles procédèrent les autorités de
Dillingen pour découvrir l'assassin furent vaines et n'aboutirent qu'à
établir qu'il était étranger au pays. «Il a pu croire son crime
accompli, écrit d'Avaray, et est allé en recevoir le salaire.» Il
soupçonnait cet inconnu d'avoir été soudoyé par Bassal et Poteratz,
les agents du Directoire dont il est parlé plus haut. Il est certain
qu'à Bâle, ces deux personnages intriguaient et s'agitaient contre les
princes et les émigrés. Mais il n'y a pas lieu de s'arrêter à ces
incidents obscurs et confus. Il suffira de constater que la blessure
du roi le retint durant une semaine à Dillingen. Il la passa dans
l'attente des événements. Lorsque, étant rétabli, il eut acquis la
certitude que la retraite des Autrichiens était définitive, il se
détermina à laisser au prince de Condé le soin de remplir envers
l'Empereur les engagements du corps qu'il commandait et qui était
encore à la solde de l'Autriche. Ce corps étant menacé dans son
existence par le mauvais vouloir de la cour de Vienne, Louis XVIII ne
voulait pas, en y restant, exposer le roi de France à être licencié
par l'empereur François II. Il s'éloigna donc, «conséquent avec
lui-même, montrant qu'il était venu sur le Rhin faute d'avoir pu
atteindre la Vendée et prouvant à son peuple que sa volonté était de
lui porter l'olivier de la paix, et non de verser le sang français
pour des intérêts qui n'étaient pas ceux de la France.»