allusion à des projets qu'elle ignorait encore, le roi, qui l'en
supposait instruite, fut aussi déçu qu'étonné. Il eut cependant
l'esprit de n'en rien laisser voir et de feindre dans sa réponse de
mettre le silence de la princesse au compte de sa timidité.
«Votre fermeté m'enchante, lui mandait-il; je ne m'y méprends pas, je
vois bien que votre modestie, qualité bien louable, vous empêche de
vous expliquer tout à fait sur un article bien intéressant, et je ne
vous cache pas que je vais faire passer une copie de votre lettre à
mon frère et à mon neveu, qui, depuis longtemps, ont déposé dans mon
sein leurs voeux et leurs espérances à votre égard[34]. Mon frère ne
s'y trompera pas, il verra bien ce que vous voulez dire; mais
permettez-moi de plaider la cause de mon neveu, qui, plus timide et
moins expérimenté que son père et moi, ne verra peut-être pas aussi
clairement que nous l'engagement que vous prenez dans votre lettre. Je
vous prie donc, en répondant à celle-ci, de me dire quelque chose que
je puisse lui faire voir et qui prouve que ce sera sans répugnance que
vous accepterez l'époux que votre père et votre mère vous avaient
choisi, lorsqu'il était à leur égard à peu près dans la même position
où il se trouve à présent au mien, et qu'ils vous choisiraient encore,
si nous étions assez heureux pour qu'ils fussent à ma place. Les
choses sont bien changées depuis ce premier choix; c'était un trône
qu'ils vous assuraient; aujourd'hui, c'est un trône ou une chaumière,
il n'y a pas de milieu. Le premier est plus brillant, l'autre n'est
pas moins noble, et, avec une âme comme la vôtre, l'alternative est
indifférente.
[Note 34: Il n'en existe pas trace dans leur
correspondance.]
«Je ne peux pas me persuader que l'Empereur, qui ne peut ignorer le
voeu de vos parents, ni toutes les raisons de convenance qui semblent
avoir écrit dans le ciel même votre mariage avec le duc d'Angoulême,
et qui ne m'a pas fait la moindre ouverture à ce sujet, veuille vous
proposer un autre mariage. Cependant, quand je songe au refus réitéré
qu'il m'a fait de vous rendre à ma tendresse; quand je réfléchis que
M. le prince de Condé, s'il avait encore été aux environs de Bâle,
n'aurait pas eu la permission de vous voir à votre passage en mon nom
ni au sien; que M. d'Avaray, mon ami, que j'avais envoyé à Inspruck
vous porter les assurances de ma tendresse et de mon bonheur de vous
savoir libre et en sûreté, s'est vu forcé de sacrifier à la prudence
et à la nécessité d'éviter un refus public, qui serait devenu une
scène scandaleuse, l'espoir de vous présenter, avec la lettre dont je
l'avais chargé, l'hommage de son respect et de son attachement; quand
je réfléchis, dis-je, à toutes ces circonstances, il m'est impossible
d'écarter tout soupçon, et je crois vous devoir des conseils à cet
égard.
«Si l'on ne vous fait que des propositions indirectes et par des voies
subalternes, il est au-dessous de vous de paraître y faire attention;
mais si l'on vous en faisait de directes, voici la réponse que je
désire que vous y fassiez: _Je fus engagée avec mon cousin le duc
d'Angoulême par mon propre voeu et par la volonté du roi mon oncle,
entre les mains duquel j'ai déposé mon engagement._ Cette réponse,
soyez-en sûre, vous débarrassera de toute proposition ultérieure.
«J'ai été touché jusqu'aux larmes de la bonté de votre coeur envers
les Français égarés, et, si j'en trouve le moyen, je ferai connaître
ce trait en France; je n'en connais pas de plus propre à ouvrir les
yeux des plus aveugles. Le pardon que vous me demandez pour eux est
écrit dans mon coeur; je ne suis pas frère de votre père pour rien, et
je me trouve heureux d'avoir ce trait de ressemblance avec lui. Je
vous remercie des voeux que vous m'apportez de la part des bons
Français; je me rends auprès de vous l'interprète et le garant des
leurs pour vous, et particulièrement de ceux qui m'approchent de plus
près.»
Peut être sera-t-on surpris du dernier paragraphe de cette lettre
répondant à une prière qu'à quelques jours de là, Madame Royale allait
renouveler avec plus d'insistance. Il n'exprime pas entièrement, en
effet, l'opinion du roi, et moins encore celle de d'Avaray qu'on avait
entendu maintes fois la proclamer avec tant de fougue. Mais il
importait avant tout de ménager le coeur jeune et sensible qu'on
voulait conquérir; il fallait lui donner sans marchander les
satisfactions qu'il sollicitait. À cette nécessité dont le roi se
sentait aussi pénétré qu'il était désireux de marier sa nièce au duc
d'Angoulême, il eût, en ce moment, volontiers sacrifié les vengeances
futures que d'Avaray lui présentait comme un moyen politique qu'à sa
rentrée dans le royaume, exigerait l'intérêt de la couronne.
II
LE CONSENTEMENT DE MADAME ROYALE
L'affectueuse mise en demeure adressée par Louis XVIII à Madame Royale
à l'effet d'obtenir d'elle une déclaration précise de ses intentions
était partie de Vérone le 9 janvier 1796. Le roi et d'Avaray en
espéraient d'heureux effets. Mais la distance, la difficulté des
communications, les condamnaient à une longue attente qui devait
rendre plus pénible encore l'anxiété qui les dévorait. Les réflexions
qu'ils échangeaient journellement les ramenaient sans cesse à la
question de savoir si la princesse, en ne parlant pas du duc
d'Angoulême, avait voulu marquer qu'elle n'était pas disposée à
l'épouser, ou si, au contraire, sa résolution prise conformément aux
voeux de son oncle, elle se réservait de la lui faire connaître par
une voie sûre.
L'arrivée de M. de Rancy à Vérone, le 12, loin d'alléger leurs
inquiétudes, les accrut. Il avait pu causer avec sa cousine, Mme de
Soucy, à son passage à Inspruck, et, quoiqu'on l'eût tenue presque
prisonnière dans l'appartement de Madame Royale, s'acquitter du
message dont il était chargé. Il rapportait même un billet de la
princesse. Mais, outre que ce billet tracé en hâte se taisait sur
l'objet essentiel, les propos de Mme de Soucy ne pouvaient
qu'accroître les craintes du roi et de son ami.
À en croire cette précieuse informatrice, Madame Royale, bien que
disposée à suivre les indications que son oncle voudrait lui donner,
ne protestait pas contre le projet certain et devenu public de lui
faire épouser l'archiduc Charles. Dès sa sortie de France, on lui
avait parlé de cette union; on la lui présentait comme devant lui
assurer une couronne. «La princesse, avait dit encore Mme de Soucy, a
beaucoup de courage et de vertu; elle y joint une tête vive et un
coeur sensible. Mais on est parvenu en France à lui donner de
mauvaises impressions contre ses oncles. On lui a laissé lire des
romans. À côté de beaucoup d'espérances de lui voir soutenir le rôle
qui lui est tracé, il y a bien des écueils à éviter.» Ces propos,
s'ils n'apprenaient rien au roi ni à d'Avaray, en ce qui concernait la
«vile intrigue de Vienne», confirmaient du moins tous leurs soupçons,
lesquels n'étaient que trop justifiés par les procédés antérieurs de
la cour d'Autriche.
Depuis les débuts de l'émigration, elle témoignait avec persistance
aux frères de Louis XVI antipathie et mauvais vouloir. Lors de la
campagne de 1792, c'est elle qui s'était opposée à ce qu'ils prissent
la tête des armées alliées. Ils demandaient alors une déclaration
portant que ces armées opéreraient au nom du roi de France. Les
diplomates autrichiens avaient fait écarter leur demande. Lorsque,
après le supplice de Louis XVI, le comte de Provence s'était proclamé
Régent, l'Autriche avait décidé l'Europe à ne pas le reconnaître en
cette qualité. Depuis la mort de Louis XVII, elle manoeuvrait de
manière à empêcher les puissances de donner à son successeur le titre
royal qui lui était légitimement dû. Enfin, toutes les fois que Louis
XVIII avait manifesté le dessein d'entrer en action, elle était
intervenue pour paralyser ses mouvements. Encore à cette heure, elle
lui fermait la route du Rhin, où se trouvait l'armée de Condé, et le
tenait enchaîné à Vérone dans une oisiveté humiliante et douloureuse.
Que conclure de cette longue malveillance, sinon qu'elle cachait des
calculs, des arrière-pensées et, pour tout dire, le dessein de
profiter des malheurs de la France pour s'agrandir à ses dépens?
Cette conclusion, Louis XVIII n'était pas seul à la tirer de
l'attitude de l'Autriche. Le prince de Condé qui vivait dans
l'intimité des généraux autrichiens, les émigrés qui résidaient à
Vienne, ceux qui recueillaient les échos de cette capitale à Londres,
à Berlin, à Madrid, ne raisonnaient pas autrement que le roi. Ils
étaient tous également convaincus que le cabinet de Vienne voulait
annexer l'Alsace à l'empire d'Allemagne, peut-être même la Lorraine et
la Franche-Comté, et qu'en prévision des conquêtes qu'il convoitait,
il s'était mis d'accord avec la Prusse sur la part qu'il conviendrait
de lui en rétrocéder.
D'Avaray allait plus loin encore; il soupçonnait l'Empereur de
vouloir, en mariant son frère à la fille de Louis XVI, faire d'un
Habsbourg un souverain qui régnerait en France sous le nom de sa
femme. Ne racontait-on pas à Vérone qu'il existait à Paris un parti
qui rêvait la couronne pour cette princesse? Telles étaient les
conjectures dont s'alimentait l'irritation du roi et de d'Avaray
contre cette cour d'Autriche, «qui avait poussé l'impudeur jusqu'à
proposer à Madame Royale un mariage sur lequel on n'avait fait à son
oncle aucune ouverture, parce qu'on prévoyait sans doute qu'il n'y
consentirait jamais.»
Mais s'irriter, s'emporter, protester même ne conjurerait pas le péril
qui résulterait de cette abominable ruse, si Madame Royale, pour qui
son cousin, le duc d'Angoulême, éloigné d'elle depuis six ans, était
presque un inconnu, se laissait circonvenir par sa famille de Vienne,
et si son autre cousin, l'archiduc Charles, qui aurait sur son rival
l'avantage de vivre auprès d'elle, parvenait à lui plaire. Il avait
vingt-quatre ans et s'était déjà si brillamment conduit à la guerre,
que les témoins de sa vaillance prédisaient qu'il deviendrait
promptement un grand capitaine. Ne pouvait-on craindre que la
princesse fût éblouie par la perspective de ses lauriers? Il fallait
donc agir sans retard pour déjouer les menées ténébreuses de la cour
d'Autriche.
C'est alors que d'Avaray, convaincu de la nécessité d'armer
invinciblement la princesse contre les séductions perfides dont sans
doute on va l'entourer et de la disposer en faveur de son cousin, en
lui faisant croire que, depuis longtemps, elle est aimée, conçoit et
fait approuver par le roi tout un plan romanesque, une comédie
idyllique, dont il trace les grandes lignes et distribue les rôles.
«Mgr le duc d'Angoulême depuis longtemps éprouve le plus tendre
intérêt en voyant l'horrible captivité de sa cousine. Le dernier
retard à la conclusion de l'échange, en l'alarmant plus que jamais sur
son sort, a développé cet intérêt jusqu'à lui faire sentir vivement
qu'il n'était pour lui ni bonheur ni repos tant que _sa chère Thérèse_
ne serait pas hors de France, quel que soit le danger qui en résultât
pour son voeu le plus cher. Il n'ignore pas qu'on n'a pas en honte de
lui parler de son mariage avec l'archiduc Charles au moment où, à
peine, elle est hors des mains de ses assassins. Il se tairait, ne
proférerait pas un voeu, ne laisserait pas percer le plus faible rayon
d'espoir fondé sans doute sur les droits les plus sacrés, s'il ne
savait que la noblesse et l'élévation d'âme de Madame Thérèse lui
tiendront compte de sa constance comme aussi de sa fermeté à un poste
si loin d'elle, mais en même temps si honorable. Il supplierait son
père de le laisser se rapprocher de l'objet de sa tendresse, dont la
nouvelle captivité est si cruellement démontrée par la conduite qu'on
tient envers elle et le soin qu'on prend d'éloigner d'elle tout
Français.»
Il faut aussi «tâcher de monter la tête autant que possible au duc
d'Angoulême, ce qui ne sera pas chose aisée», le jeune prince étant
d'un caractère et d'un tempérament naturellement froids. Ce sera
l'affaire de son père, Monsieur comte d'Artois, et de Sa Majesté. Il
leur appartient de lui écrire, de l'échauffer et d'obtenir de lui des
réponses qui passeront sous les yeux de sa cousine et, sans qu'elle
s'en doute, agiront sur son âme pure et sensible.
«Il faut ici du roman, s'écrie d'Avaray en terminant cette note. Je ne
sais où me conduira mon entreprise. Mais, s'il arrivait que je
succombasse, je n'aurais pas à me reprocher de n'avoir pas fait tout
ce qui dépendait de ma position pour la gloire de mon maître, la
confusion de la maison d'Autriche et le salut de ma patrie.»
Sans négliger ce qu'il peut y avoir d'utilisable dans l'ingénieuse
invention de d'Avaray, le roi, supposant que sa nièce n'a pas reçu ou
ne recevra pas ses précédentes lettres, lui en expédie une nouvelle:
«Aussitôt que j'ai su votre sortie de France, ma chère nièce, je vous
ai exprimé la joie que je ressentais de vous savoir enfin soustraite
au poignard des assassins. Aujourd'hui, je dois vous parler d'un autre
objet auquel ma tendresse vraiment paternelle pour vous me fait songer
sans cesse: c'est de votre établissement, et le parti que je vous
propose est mon neveu, le duc d'Angoulême. Je le connais bien, j'ai
bien étudié son caractère et je suis sûr qu'il rendra sa femme
heureuse. Dans un autre temps, on pourrait croire que je cherche à
vous éblouir par l'éclat d'une couronne puisqu'il doit naturellement
être mon héritier. Mais vous n'ignorez pas que c'est ou un trône ou la
misère et l'exil dont je vous offre le partage. Votre âme est trop
élevée pour que je craigne de vous dire ces dures vérités. Je ne dois
pas vous dissimuler que ce n'est pas votre bonheur seul qui m'occupe,
c'est aussi celui de mon neveu à qui je ne puis faire un plus beau
présent; c'est celui de toute ma famille, c'est le mien propre; c'est
celui de mes vieux jours que cette union assurera. Adieu, ma chère
nièce, avec quelle impatience j'attends votre réponse! je vous aime et
vous embrasse de tout mon coeur.»
Cette lettre porte la date du 17 janvier. Le même jour, le roi vit
apparaître Cléry, le fidèle serviteur de feu son frère. À Wels, dans
la Haute-Autriche, où il était venu de Vienne attendre Madame Royale,
Cléry a eu le bonheur de la rencontrer et de communiquer avec elle. À
ce moment, instruite par Mme de Soucy des desseins du roi son oncle et
de ceux de l'Empereur par l'archiduchesse Élisabeth qui se trouvait
sur son passage à Inspruck, ayant réfléchi, trois jours durant, à ces
propositions contradictoires, elle a fait son choix conformément aux
voeux de sa famille française. Pressée d'en avertir son oncle, elle
lui a aussitôt envoyé Cléry, porteur de l'admirable lettre qu'on va
lire, bien propre à faire rougir le roi et d'Avaray d'avoir douté
d'elle, et de s'être livrés, pour emporter sa décision, à tant de
prières, à tant d'efforts d'imagination, à tant de combinaisons
mesquines et romanesques.
«Sire, je vais arriver à Vienne où j'attendrai les ordres de Votre
Majesté. Mais je la préviens que, quelque désir que j'aie d'apprendre
de ses nouvelles, je crains de ne pouvoir pas lui écrire souvent,
parce que je serai sûrement bien observée. Déjà dans mon voyage, on
m'a empêché de voir des Français, l'Empereur voulant me voir le
premier, et craignant que je n'apprisse ses projets. Je les sais
depuis longtemps, et je déclare positivement à mon oncle que je lui
resterai toujours fidèlement attachée ainsi qu'aux volontés de mon
père et de ma mère pour mon mariage, et que je rejetterai toutes les
propositions de l'Empereur pour son frère. Je n'en veux pas. Le voeu
de mes parents y est contraire, et je prétends suivre en tout les
ordres de mon oncle. Je voudrais bien être avec vous à Vérone; mais je
ferai tout mon possible pour vous faire savoir la conversation que
l'Empereur aura avec moi.
«Mon oncle, depuis longtemps vous me connaissez; mais j'espère que
vous ne douterez jamais de moi. Ma position est bien difficile et
délicate; mais j'ai confiance en ce Dieu qui déjà m'a secourue, et
fait sortir de tant de périls. Il ne me fera jamais démentir le sang
illustre dont je sors. J'aime mieux être malheureuse avec mes parents,
tout le temps qu'ils le seront, que d'être à la cour d'un prince
ennemi de ma famille et de ma patrie. Je suis bien reçue dans ses
États, mais tout cela ne m'éblouit pas. J'ai autour de moi de bonnes
personnes, mais j'en ai aussi de méchantes, car l'Empereur m'a donné
une maison dont le prince de Gavre est le Grand Maître; il aime
beaucoup son Empereur, et exécute ponctuellement ses ordres pour que
je ne voie personne.
«J'ai une grâce à demander à mon oncle, c'est de pardonner aux
Français et de faire la paix. Oui, mon oncle, c'est moi dont ils ont
fait périr le père, la mère et la tante, qui vous demande à genoux
leur grâce et la paix. C'est pour votre bien. Jamais vous ne pourrez
remonter sur le trône par la voie des armes; ce n'est que par la
douceur, ce qui fait que je vous supplie de faire cesser les guerres
qui désolent votre malheureux royaume. Hélas! si la guerre durait
longtemps, vous ne pourriez régner que sur des monceaux de morts. Les
esprits changent beaucoup, mais la paix leur est nécessaire, et quand
ils sauront que c'est à mon oncle qu'ils la doivent, alors ils
reviendront entièrement et ils vous adoreront. Mon oncle, vous avez le
coeur si bon! pardonnez-leur, faites cesser la guerre. Hélas! si mon
vertueux père vivait, je suis sûre qu'il le ferait.
«Je vous supplie aussi de faire un nouveau manifeste; le premier a
fait grand bien. Dans Paris, on meurt de faim, et on murmure aussi
contre le gouvernement. Dans les provinces, on ne veut plus
d'assignats; on déteste ce qui vient de Paris et on se vante tout haut
d'être aristocrate. Les esprits sont très changés; mais on déteste les
étrangers avec raison et on est encore aveuglé sur son prince, quand
on le voit les armes à la main contre ses sujets.
«Le Directoire exécutif est très mal composé; mais M. Benezech,
ministre de l'intérieur, celui qui m'a fait sortir du Temple, m'a prié
de mettre son respect aux pieds de mon oncle. C'est très vrai; cet
homme est ambitieux, mais au fond aristocrate. Il m'a dit qu'il était
ami intime de M. d'Avaray le père.
«En un mot, mon oncle, les esprits changent beaucoup; on déteste le
sang, on meurt de faim, et votre coeur est trop bon pour laisser
mourir de faim les Français, quand il est en votre pouvoir de leur
donner la vie, et de vous en faire aimer en donnant la paix à ma
malheureuse patrie. C'est au nom du ciel et de mes vertueux et
malheureux parents que je vous prie de pardonner aux Français et de
leur donner la paix.
«Je vous envoie Cléry: certainement cela fera grand plaisir à mon
oncle de voir la personne qui est restée avec mon père jusqu'à sa
mort. M. Hue est avec moi. Je prie mon oncle de me faire dire s'il a
reçu cette lettre. Je l'embrasse de tout mon coeur, et fais mille
voeux pour le voir et pour qu'il soit heureux.»
Si l'on veut se rappeler que la jeune fille qui tient ce noble langage
achève à peine sa dix-septième année, on reconnaîtra que Louis XVIII
est en droit de tirer quelque orgueil des liens qui l'unissent à elle.
«Nous restâmes confondus de respect et d'admiration, les yeux remplis
de larmes, avoue d'Avaray. Nous lûmes et relûmes ce chef-d'oeuvre de
l'âme et du coeur de Madame Thérèse. Honteux, rougissant des
petitesses dont je m'occupais si gravement la veille, je ne me sentais
même pas digne de tomber aux pieds de cette adorable princesse.»
Quant au roi, son sentiment éclate dans ce passage de la réponse qu'il
adresse le surlendemain à sa nièce.
«Si ma tendresse pour vous me fait souffrir de vous voir dans une
pareille position, cette même tendresse jouit aussi de l'honneur que
cette dure épreuve va vous faire. C'est une enfant, une orpheline,
livrée à elle-même, forte de ses seuls malheurs, qui va confondre les
vues d'un souverain puissant, les ruses d'un cabinet fameux par son
astuce et faire reconnaître, à l'Europe étonnée, de quelle source
vient le sang qui coule dans ses veines. Je vous ai donné des
conseils, pardonnez-les-moi. Je ne connaissais pas encore bien votre
âme!»
Et après l'avoir remerciée du consentement tacite qu'elle donnait à
son mariage avec son cousin; après lui avoir révélé que les émigrés,
redoutant qu'elle n'eût fait que changer de captivité, réclamaient à
grands cris leur duchesse d'Angoulême: «c'est ainsi qu'ils vous
nomment déjà,» il terminait par ce douloureux aveu:
«Vous me demandez de rendre la paix à mes malheureux sujets. Hélas! ma
chère nièce, elle est dans mon âme, elle n'est pas dans mes mains...
La politique infernale de Vienne me tient enfermé à Vérone, loin de
mes fidèles sujets qui m'appellent, comme vous l'êtes à Vienne, loin
de vos parents qui vous tendent les bras... Ah! mon enfant, nous avons
besoin de toute notre énergie et de toute notre constance. Si jamais
mon âme pouvait fléchir, la vôtre deviendrait mon modèle. Mais qu'il
nous suffise de marcher sur les traces l'un de l'autre.»
Dès le 18 janvier, Cléry repart pour Vienne emportant des valeurs pour
cinq cents louis. Ces fonds, qu'on n'a pu réunir qu'en faisant une
large brèche au trésor royal, sont destinés à la princesse. Pour les
lui envoyer, le roi s'est mis à la gêne; mais, en ces circonstances,
cela importe peu. Ce qui surtout importe, c'est que sa nièce soit en
état de refuser des secours d'argent de sa famille autrichienne.
Pour le cas où celle-ci tenterait d'exercer une pression sur sa
volonté, Cléry devra lui conseiller de la part du roi de se présenter
un jour à l'audience impériale et de déclarer publiquement en présence
des ministres étrangers que, pénétrée de reconnaissance envers son
libérateur, elle entend néanmoins ne se conduire que d'après les
conseils de son oncle. En même temps, un des plus fidèles serviteurs
du roi, le bailli de Crussol, est invité à se tenir prêt à partir pour
Vienne. C'est lui qui sera chargé d'y prendre la princesse et de la
conduire à Rome, où elle résidera auprès de ses grand'tantes jusqu'au
moment de son mariage.
Un autre objet s'impose à la sollicitude de Louis XVIII. Madame Royale
et le duc d'Angoulême étant du même sang, leur mariage n'est possible
qu'autant que le Souverain Pontife y consentira. Il y a donc lieu
d'obtenir de lui des dispenses, et il faut y mettre d'autant plus de
hâte qu'on doit s'attendre à voir l'Empereur d'Autriche procéder à
Rome à une démarche analogue en faveur de son frère, qui, lui aussi,
est le cousin de Madame Royale. Soucieux d'arriver premier, Louis
XVIII s'adresse au roi d'Espagne qui est un Bourbon. Il lui demande
d'autoriser son ambassadeur auprès du Saint-Siège, le chevalier
d'Azara, à prendre en main cette négociation.
«L'Empereur sera aussi obligé de recourir au Pape, parce que son frère
est cousin germain de ma nièce, tout comme mon neveu. Il est donc bien
nécessaire de le gagner de vitesse. Il ne l'est pas moins de tenir
secrètes les démarches pour obtenir la dispense elle-même; car, si
l'Empereur venait à en être instruit avant le temps où il faudra bien
qu'il le soit, cela pourrait lui donner le moyen d'y susciter des
difficultés que la prudence ordonne d'éviter. Le Pape éluderait
peut-être ma demande; il ne se refusera pas à celle de Votre Majesté.»
Non content de recourir aux bons offices du pusillanime Charles IV, et
bien qu'il soit loin de supposer que ce prince, craignant de déplaire
à l'Empereur, refusera d'intervenir, le roi écrit au chevalier d'Azara
pour l'avertir de ce qu'il attend de lui. Plus explicite avec cet
ambassadeur qu'il ne l'a été avec le roi d'Espagne, Louis XVIII lui
expose les motifs pour lesquels il ne veut pas que sa nièce épouse
l'archiduc Charles et veut qu'elle épouse le duc d'Angoulême:
«Premièrement, un peu de fierté peut-être, mais qui vous paraîtra
sûrement placée, me fait regarder le second frère de l'Empereur,
prince sans état, sans espérances d'en avoir puisque ses deux frères
aînés ont des enfants, comme un parti peu convenable pour ma nièce,
pour la fille unique du feu roi mon frère.
«Secondement, je ne veux pas donner mon consentement à un mariage qui
serait sans nul doute considéré en France comme un moyen, comme un
premier acheminement vers le démembrement de mon royaume, chose pour
laquelle mes sujets, tant bons que mauvais, ont une répugnance aussi
naturelle qu'invincible.