septembre. Elle était datée de la tour du Temple le 5 du même mois. En
la transmettant au roi par l'intermédiaire de Hue, Mme de Tourzel
racontait que, toujours surveillée, Madame Royale «avait eu bien de la
peine à l'écrire». Elle suppliait Sa Majesté de brûler ces missives
après les avoir lues. «Il y va de ma vie et peut-être de la liberté de
Madame Royale si l'on parvient à découvrir qu'elle a écrit... Je l'ai
trouvée grandie, bien portante, pleine de noblesse et de dignité.»
Hue ajoutait: «Le coeur bon et sensible de Votre Majesté jugera
beaucoup mieux que je ne le lui peindrais ce que cette douce réunion a
offert de touchant. Je lui dirai seulement que Madame Royale, qui
connaît toutes ses pertes, les supporte avec un courage et une énergie
dignes du sang de son auguste famille.»
Quant à la jeune princesse, elle avait tracé en hâte et fiévreusement
ces quelques lignes: «Mon cher oncle, je suis on ne peut plus touchée
des sentiments que vous daignez marquer à une malheureuse orpheline en
voulant l'adopter pour fille. Le premier moment de joie que je goûte
depuis trois ans est celui où vous m'assurez de votre bienveillance.
Je vous aime toujours bien et désire pouvoir un jour vous assurer de
vive voix de ma reconnaissance et de mon amitié pour vous. Je suis
bien inquiète de votre santé et de savoir ce que vous devenez depuis
trois ans que je n'ai eu le bonheur de vous voir. J'espère que vous
vous portez bien. Je le demande tous les jours au ciel, ainsi que de
prolonger tous vos jours, afin que vous puissiez être heureux, ce qui
n'arrivera peut-être que dans longtemps. Adieu, je vous prie d'être
persuadé que, quelque chose qui arrive, jusqu'à mon dernier soupir je
vous serai attachée.--MARIE-THÉRÈSE-CHARLOTTE[30].»
[Note 30: Il n'est fait mention d'aucune de ces lettres dans
les Mémoires de la duchesse de Tourzel.]
Cette lettre, en arrivant à Vérone, fut pour le monarque proscrit un
rayon de lumière réchauffante. La fille de son frère avait toujours
été sa préférée. Il parlait souvent d'elle; il aimait à rappeler qu'au
cours des cruelles épreuves qui avaient assombri déjà sa jeunesse,
elle s'était toujours montrée digne d'admiration par son intrépidité
devant tous les périls, par sa résignation devant le malheur et
surtout par l'ingéniosité de la tendresse qu'elle prodiguait à ses
parents durant les heures les plus affreuses, comme si elle eût voulu
leur en adoucir l'amertume.
Les sentiments qu'elle lui inspirait, il les avait exprimés naguère
avec une vivacité dont le témoignage est sous nos yeux. Un jour, à
Coblentz, lisant le récit de son évasion de Paris, dans la nuit du 20
au 21 juin 1791, rédigé, à sa demande, par le comte d'Avaray comme
complément de celui qu'il en avait tracé lui-même, et s'attardant à un
passage où le narrateur rappelait la journée de Saint-Cloud, premier
épisode de la captivité de Louis XVI[31], il avait écrit en marge de
cette relation:
[Note 31: 18 avril 1791.--«Le Roi avait été sérieusement
malade; d'un autre côté, il désirait soustraire le service de
sa chapelle aux fureurs dont les prêtres fidèles étaient
menacés. Les médecins prononcèrent que Sa Majesté avait
besoin de l'air de la campagne, et l'on pensait assez
généralement qu'Elle pourrait aller à Saint-Cloud comme
l'année précédente. Le 18 avril, jour fixé pour le départ, Sa
Majesté et la famille royale étaient en voiture vers midi et
déjà sur le Carrousel, lorsque d'accord avec la populace et
les poissardes, au mépris des Droits de l'Homme verbeusement
et inutilement invoqués par leur premier auteur (le général
de La Fayette), la garde nationale, en couvrant d'injures le
roi et son auguste famille, dont, à plusieurs reprises, la
voiture fut couchée en joue, maltraitant de coups ses
serviteurs et ne paraissant prolonger ces infâmes débats que
pour en aggraver les outrages, força Sa Majesté à renoncer à
son voyage. Et c'était pourtant ce même homme, ce Washington
de la Foire, qui, peu auparavant, disait à un haut personnage
de qui je tiens cette impudente niaiserie: «J'ai abaissé le
trône de quelques marches; je ne souffrirai pas qu'on y
touche.»--_Annotation de d'Avaray sur son manuscrit._]
«Ce fut là, il m'est doux d'en consacrer ici le souvenir, que, pour la
première fois, je vis ma nièce telle qu'elle est. Tout ce que la
solidité d'âme, le courage, la piété avaient donné de forces au roi, à
la reine, à ma soeur, semblait épuisé. Assis chacun dans notre coin,
nous nous regardions tous les cinq dans un morne silence. Ma nièce,
âgée de douze ans, seule debout au milieu de ce cercle d'infortunés,
annonçant par ses regards qu'elle sentait et surmontait sa position,
allait de son père à sa mère, à ses tantes; les larmes étaient dans
ses yeux, le sourire sur ses lèvres. Ses innocentes caresses, ses
tendres soins, ses mots consolateurs versaient du baume sur toutes les
plaies. Elle vint à moi:
«--Ô mon enfant, lui dis-je en la serrant dans mes bras, puisse le
ciel faire pleuvoir sur vous tout le bonheur qu'il refuse à vos
malheureux parents!»
Et c'était cette vaillante jeune fille qui maintenant, à peine libre
de laisser parler son coeur, poussait vers lui un cri de tendresse, de
soumission et de dévouement! Il en fut tout réconforté, et le désir de
la fixer auprès de sa personne, dès qu'il serait en possession d'un
asile plus sûr que n'était l'Italie, s'empara de son âme avec une
violence que quatre années d'attente ne devaient pas apaiser.
La lettre que du fond de sa prison, en réponse à celle de son oncle,
Madame Royale lui avait écrite le 5 septembre, était arrivée à Vérone,
nous l'avons dit, le 18 du même mois. Ce jour-là, jusqu'à une heure
avancée de la soirée, le roi et d'Avaray restèrent en conférence,
s'entretenant de l'événement qui promettait d'éclairer la morne
solitude de l'exil de la présence d'une jeune princesse pure et
charmante, ennoblie par ses malheurs. Hue avait écrit qu'elle ne
tarderait pas à quitter Paris. Sur le territoire de Bâle, elle devait
trouver les envoyés autrichiens, chargés de la recevoir et de la
conduire à Vienne. Si donc le roi, empêché de se porter sur son
passage, voulait communiquer avec elle, il n'y avait pas une minute à
perdre. Il était tenu de désigner immédiatement ses messagers, et
ceux-ci de se mettre en route dès qu'aurait été fixée la date à
laquelle prendrait fin la captivité de Madame Royale.
Le choix des messagers ne fut ni long ni difficile.
--C'est vous que je choisis, mon ami, dit le roi à d'Avaray, le prince
de Condé et vous.
Le prince de Condé était aux bords du Rhin. D'Avaray irait lui faire
connaître les ordres du roi, et, ensemble, ils décideraient sur quel
point de l'itinéraire suivi par la princesse pour aller de la
frontière à Vienne, il leur serait le plus aisé de la rencontrer. Il
fut en outre décidé que d'Avaray emporterait deux lettres de son
maître, l'une toute de sentiment destinée à Madame Royale, l'autre
destinée à Mme de Tourzel qui, sans doute, serait autorisée à
accompagner la voyageuse. Le roi comptait sur l'ancienne gouvernante
des Enfants de France pour faire entendre à sa nièce des conseils
qu'il jugeait nécessaires en vue de son séjour à la cour de Vienne,
auprès de l'Empereur son cousin.
Ces lettres furent écrites le lendemain. Le retard apporté au voyage
de Madame Royale allait les rendre sans objet, et elles ne purent être
utilisées. Elles méritent cependant de trouver place dans ce récit,
parce qu'elles trahissent, d'une part, la vive affection qui
s'éveillait déjà dans le coeur de Louis XVIII pour la future duchesse
d'Angoulême, et d'autre part, les soupçons que lui inspirait
l'empressement qu'avait déployé le gouvernement autrichien, la période
de la Terreur une fois close, pour se faire remettre la fille de
Marie-Antoinette.
«Je puis donc enfin, ma chère nièce, mandait-il à Madame Royale, vous
parler en liberté de ma tendresse pour vous. C'est un bonheur dont je
ne me flattais plus, et qui ne m'en est que plus sensible. Si j'avais
été le maître de suivre les mouvements de mon coeur, je ne vous aurais
pas écrit; j'aurais volé moi-même à votre rencontre; mais, du moins,
je cherche à m'en dédommager par les personnes que je charge de me
remplacer. L'un est M. le prince de Condé, la gloire de notre nom et
l'appui de ma couronne; l'autre est le comte d'Avaray, mon libérateur
et mon ami. J'espère cependant que je ne serai pas longtemps privé du
bonheur de vous voir, et de recueillir de votre propre bouche des
paroles et des volontés dont vous seule avez pu être dépositaire, et
qui me sont aussi précieuses que sacrées. Mais, en attendant que je
puisse jouir de cette consolation, vous pourrez confier ces secrets à
M. le prince de Condé et à M. d'Avaray: c'est comme si vous me les
disiez à moi-même.
«Je souhaite avec passion pouvoir adoucir des maux que rien ne peut
réparer, et je ne le peux qu'en vous offrant des soins et une
tendresse paternelle qui depuis longtemps est gravée pour vous dans
mon coeur. Acceptez-moi donc, je vous en prie, pour votre père, et
regardez-vous comme ma fille. J'ose dire qu'après nos malheurs
communs, c'est une consolation que nous nous devons l'un à l'autre. Je
n'ai pas besoin de vous parler de la reconnaissance que vous devez à
l'Empereur. Vous n'oublierez sûrement jamais que c'est à sa généreuse
amitié que vous devez votre liberté, comme je me souviendrai toujours
que c'est à lui que je dois de ne plus trembler pour vous.
«Adieu, ma chère nièce; adieu, ma chère fille, si vous me permettez un
nom si doux. Je vous aime et vous embrasse de tout mon coeur.»
À Mme de Tourzel, après l'avoir félicitée de sa sortie de prison et
lui avoir exprimé son admiration et sa reconnaissance, il avouait
qu'il ne serait pas sans inquiétude, en voyant sa nièce entre les
mains de l'Empereur:
«Il m'est fort difficile de croire au parfait désintéressement de le
cour de Vienne, et je ne puis pas m'empêcher, sous son apparente
générosité, de soupçonner des vues éloignées et le projet formé de me
faire un jour acheter bien cher la liberté de ma nièce. D'ailleurs,
après tout ce qu'elle a souffert en France, il ne doit pas être
difficile de lui inspirer une aversion insurmontable pour un pays qui
est et que je souhaite, par-dessus toute chose, qu'il reste toujours
le sien. Il n'est que trop vraisemblable que c'est ce qui lui
arriverait à Vienne. Je ne m'explique pas davantage ici parce que
c'est M. d'Avaray qui vous remettra cette lettre. Vous savez ce que je
lui dois: vous savez qu'il est mon ami et le confident de toutes mes
pensées. Ainsi, vous sentez que ce qu'il vous dira, c'est comme si je
vous le disais moi-même. J'ajouterai seulement que je compte plus sur
vos soins que sur toute autre chose pour parvenir au but que je me
propose. Mais je vous prie en même temps, Madame, d'être bien
persuadée que rien ne peut ajouter aux sentiments que je vous ai voués
et qui dureront autant que ma vie[32].»
[Note 32: Toutes les lettres du roi sont signées: Louis.]
Les motifs de l'inquiétude que le roi confiait à Mme de Tourzel ne
pouvaient que le déterminer à tout faire pour que sa nièce n'allât pas
à Vienne. Aussi, dès qu'il avait eu connaissance des intentions de
l'Empereur, s'était-il empressé de lui demander qu'elle lui fût
confiée. Son dessein était de l'envoyer à Rome auprès de ses tantes,
Madame Adélaïde et Madame Victoire, filles de Louis XV, jusqu'au jour
où il lui serait possible de l'appeler auprès de lui. Mais, des
premières réponses de la cour impériale, on pouvait conclure que, si
juste que fût cette requête, elle l'écarterait par quelque fin de
non-recevoir, qu'elle voudrait garder la princesse et peut-être la
marier à l'un des archiducs, frère de l'Empereur. On désignait déjà
l'un d'eux, le plus jeune, l'archiduc Charles[33], «esprit borné et
santé déplorable,» comme destiné à devenir son époux.
Tel fut l'objet des entretiens du roi et de d'Avaray durant les
quelques jours qui s'écoulèrent dans l'attente des nouvelles de
Paris, d'Avaray se tenant prêt à partir pour exécuter les ordres de
son maître. Le roi était résolu à ne laisser à personne le soin
d'établir sa nièce et surtout à ne pas consentir à ce qu'elle épousât
un prince étranger. De ses conversations intimes avec le «confident de
ses pensées», naquit le projet de la marier au fils aîné de Monsieur
comte d'Artois, le duc d'Angoulême qui venait d'entrer dans sa
vingtième année.
[Note 33: L'archiduc Charles, troisième fils de Léopold II,
qui s'illustra bientôt à la guerre. En 1795, il avait
vingt-quatre ans.]
En 1789, ce prince avait suivi son père et sa mère à Turin. Par les
soins de son grand-père, le roi de Sardaigne, il y avait terminé son
éducation militaire commencée à Paris par son gouverneur, le maréchal
de camp comte de Sérent. Il exerçait maintenant un commandement à
l'armée de Condé, où se trouvait aussi son cadet, le duc de Berry. Le
fils de Louis XVI étant mort, Louis XVIII n'ayant pas d'enfants, et
l'âge du comte d'Artois ne permettant pas de supposer qu'en admettant
qu'il survécût à son frère, il régnerait longtemps, le duc d'Angoulême
était considéré parmi les Bourbons comme le futur roi de France. En
lui donnant pour femme la noble princesse que la pitié populaire
surnommait déjà «l'orpheline du Temple», on ajouterait à la couronne
un nouveau fleuron. Non moins que la gloire ancestrale, les malheurs
immérités sont aussi une parure. Ceux de Madame Royale devaient à son
sexe, à sa jeunesse, à son innocence, d'avoir excité partout une
commisération respectueuse, dont son mariage avec l'héritier du trône
ferait sans doute, aussitôt qu'il serait accompli, rejaillir les
effets sur toute la maison de France. Ce mariage, dans la pensée du
roi et de d'Avaray, n'était donc pas seulement commandé par des
convenances de famille; il l'était aussi par la raison d'État.
Dès qu'ils en furent convaincus, le roi jugea nécessaire d'écrire une
nouvelle lettre à Mme de Tourzel. La première destinée à lui être
remise à sa sortie de France n'en disait pas assez, et, puisqu'elle
n'avait pas été expédiée, il convenait d'en préciser les termes et de
donner aux motifs qui l'avaient dictée plus de développements. C'est
ce que fit le roi dans la seconde, qu'il espérait lui faire parvenir
avant qu'elle n'eût quitté Paris. À ce qu'il avait écrit déjà, il
ajouta, le 29 septembre, de concert avec d'Avaray, des instances plus
pressantes et la confidence de ses projets.
«C'est sur vous que je compte pour déjouer les projets que la cour de
Vienne peut avoir, pour rappeler sans cesse à ma nièce que, sans
oublier la reconnaissance qu'elle doit à l'Empereur, elle doit
toujours penser qu'elle est Française, qu'elle est de mon sang,
qu'elle n'a d'autre père que moi, qu'elle doit partager, ainsi que le
reste de ma famille, mon sort heureux ou malheureux, et surtout
qu'elle ne doit former de liens ni même prendre d'engagements que de
mon aveu et sous mon autorité. Je vous dirai plus; j'ai pensé à son
bonheur futur, à celui de toute ma famille, au mien, et je n'ai pas
trouvé de moyen plus sûr pour atteindre ces divers buts que de la
marier au duc d'Angoulême, mon neveu. J'ai la certitude que le roi et
la reine, quand ils n'avaient pas d'autre enfant qu'elle, désiraient
ce mariage. À la vérité, lorsqu'ils eurent des garçons, mon neveu
cessa d'être un parti pour elle, et ils changèrent d'avis. Mais je
suis bien sûr que, s'ils vivaient et qu'ils eussent perdu leurs
garçons, ils reviendraient à leur première intention. Ainsi je ne fais
que la suivre.»
On voit poindre ici l'innocente supercherie à laquelle, à
l'instigation de d'Avaray et en prévision d'un refus possible de sa
nièce, allait recourir Louis XVIII pour la convaincre de la nécessité
du mariage qu'il souhaitait, en le lui présentant comme un projet
conçu et préparé par ses parents. Craignant qu'on ne découvrît ce
petit artifice, et après avoir invité Mme de Tourzel à communiquer au
plus vite ses désirs à Madame Royale, «bien que l'article soit délicat
vis-à-vis d'une jeune personne,» il ajoutait: «Je vous prie de traiter
ma lettre comme j'ai traité la vôtre; car, quoique les dangers ne
soient pas les mêmes, vous sentez bien qu'il y aurait aussi quelque
inconvénient pour moi à ce qu'une lettre aussi confidentielle vînt à
être connue.»
Celle-ci ne parvint pas à Mme de Tourzel. Ce qui permet de l'affirmer,
c'est que nous l'avons retrouvée sous son enveloppe dans les papiers
du roi, et que, dans ces papiers, il en existe une autre, en minute,
conçue presque dans les mêmes termes et écrite le 3 janvier 1796. À
cette date, Madame Royale était hors de France depuis sept jours, et
Mme de Tourzel n'avait pas été autorisée à l'accompagner. Mais on
l'ignorait à Vérone. On n'y savait qu'une chose, c'est qu'une jeune
femme, Mme de Soucy, digne de cette mission par son éducation et sa
naissance, et qui comptait des amis dans le gouvernement, avait été
désignée par le Directoire, d'accord avec l'Autriche, comme compagne
de route de la princesse, ce qui ne voulait pas dire d'ailleurs que
Mme de Tourzel eût été exclue du voyage.
C'est à d'Avaray qu'on devait ce renseignement. Parti au mois de
novembre pour se rendre au camp de Condé et aviser avec le prince aux
moyens d'approcher Madame Royale, il était revenu à Vérone sans avoir
atteint son but. Il n'avait pas poussé plus loin qu'Inspruck, averti
là par les autorités autrichiennes que ni lui, ni le prince de Condé,
ni aucun Français ne serait admis auprès de l'auguste voyageuse. Après
avoir tenté en vain de fléchir ces ordres rigoureux, prévenu aussi que
la date du départ de Madame Royale n'était pas encore fixée, il
n'avait pu que confier son indignation, ses regrets et les intentions
du roi à un gentilhomme bourguignon, M. de Rancy, descendu dans la
même auberge que lui. M. de Rancy avait promptement gagné sa confiance
en lui apprenant qu'il était le cousin de Mme de Soucy et en s'offrant
pour faire parvenir à Madame Royale, par l'intermédiaire de sa
cousine, auprès de laquelle il espérait arriver, les communications
que le roi destinait à sa nièce.
D'autre part, d'Avaray avait rédigé pour les agents de Paris une note,
qui ne leur parvint qu'après le départ de Madame Royale et dont, par
conséquent, ils ne purent faire usage.
«Comme il paraît, y était-il dit, que le projet d'échange se soutient
et que l'exécution n'en est que retardée, il importe d'inspirer à la
jeune princesse la plus grande aversion pour Vienne en lui laissant
entrevoir que l'intention est de la marier à un archiduc, qui, outre
la disconvenance d'un pareil parti pour elle, lui donnerait un époux
qui tombe du haut mal. Il sera bien aisé de la séduire par la
comparaison en lui faisant tel qu'il est le portrait de M. le duc
d'Angoulême, que le roi lui destine avec l'expectative de la couronne.
On pourra lui faire sentir que ce jeune prince, choisi autrefois par
le feu roi et la reine lorsqu'ils n'avaient pas d'enfants mâles,
choisi maintenant par le roi pour assurer son bonheur, est le seul
parti dans l'Europe, dût-il même être longtemps malheureux, qui
convienne à une princesse du sang de France qui n'a à porter pour dot
à tout autre que son infortune ou le prétexte à de nouvelles intrigues
pour déchirer de nouveau sa patrie.
«La jeune princesse écoutera d'autant plus volontiers ces insinuations
qu'elle est noble, fière et très mal disposée pour l'Autriche et ses
tantes autrichiennes dont elle craint la tutelle. On pourra donc
facilement parvenir, au cas où l'échange aurait lieu, à lui faire
demander à grands cris de voir le roi et d'être conduite à Rome auprès
de ses tantes françaises. Elle le pourra même en gardant la nuance de
sensibilité et de reconnaissance envers l'Empereur qui lui rend la
liberté. Si elle passait à portée de M. le prince de Condé, il serait
désirable aussi qu'elle témoignât la volonté de le voir.»
Ni cette note ni les lettres adressées à Mme de Tourzel n'étant, comme
nous l'avons dit, parvenues à leur destination en temps utile, il en
résulte positivement que lorsque Madame Royale était partie de Paris,
personne n'avait pu l'entretenir des intentions de Louis XVIII,
puisque personne ne les connaissait. Mme de Tourzel n'en raconte pas
moins dans ses Mémoires qu'elle l'en entretint au cours de ses visites
dans la prison du Temple, et qu'elle les appuya en révélant à la
princesse qu'elles étaient conformes à la volonté de ses parents, dont
elle déclare tenir la confidence de Marie-Antoinette elle-même. Si
respectables que soient ces dires rédigés de longues années après les
événements qu'ils relatent, l'invraisemblance en est trop frappante
pour qu'il y ait lieu d'y ajouter foi. Ils sont d'ailleurs
formellement contredits par la lettre du roi, en date du 29 septembre,
citée plus haut, où Louis XVIII, en réduisant à ce qu'elles valent les
intentions hypothétiques des souverains défunts, avoue la part
d'invention qu'il se propose d'y ajouter et précise, en lui donnant
son véritable caractère, ce que Mme de Tourzel appelle «le voeu bien
prononcé» de Louis XVI et de Marie-Antoinette. En réalité, il y avait
déjà près d'une semaine que Madame Royale s'était mise en route
lorsque, ainsi que l'établit la correspondance qui nous sert de guide,
elle entendit parler pour la première fois de son futur mariage avec
son cousin, le duc d'Angoulême. On remarquera aussi qu'elle avait
consenti, sans protester, à se rendre à Vienne; qu'elle n'avait pas
demandé à être conduite à Rome, et qu'elle n'exprima pas le désir de
voir le prince de Condé, ce qui achève de démontrer que ni les agents
de Paris, ni Mme de Tourzel n'avaient pu lui communiquer les
instructions du roi son oncle.
Le 26 décembre, le prince de Gavre, envoyé de l'Empereur, venu
jusqu'aux environs de Bâle à la rencontre de Madame Royale, l'avait
reçue des mains des autorités françaises. C'est lui qui devait la
conduire à Vienne. Le 30, elle arrivait à Füessen, dans le Tyrol, non
loin d'Inspruck. Outre ses domestiques, elle avait avec elle Mme de
Soucy, la compagne que lui avait donnée le Directoire, et Hue, dont le
dévouement à ses parents n'avait été égalé que par celui de Cléry. À
Füessen, elle prit un repos de vingt-quatre heures. Là, comme aux
différentes étapes de sa route, plusieurs de ses compatriotes se
présentèrent pour lui offrir leurs hommages. Mais elle n'eut pas la
liberté de les recevoir. La porte de son appartement, rigoureusement
surveillée par la police autrichienne et fermée à tout ce qui était
Français, ne s'ouvrit que pour son grand-oncle, l'électeur de Trèves,
et la soeur de celui-ci, la princesse Cunégonde. Assurée de leur
affectueuse complicité, Madame Royale, pour la première fois depuis
son départ de Paris, put écrire au roi une lettre que la princesse
Cunégonde se chargea de faire parvenir à Vérone.
«Sire, j'attends avec impatience les ordres que mon roi et mon oncle
voudra me donner sur ma conduite future. Je désirerais extrêmement
d'être dans vos bras, et de pouvoir vous dire combien je vous aime et
l'attachement que j'ai pour vous, qui ne changera jamais. Je vais à
Vienne, où je montrerai à l'Empereur toute la reconnaissance que je
lui dois pour le service qu'il m'a rendu en me donnant ma liberté.
Mais j'assure mon oncle que, quelque chose qui arrive, jamais je ne
disposerai de mon sort sans vous en avertir et avoir votre
consentement, et comptez sur votre nièce qui, comme son père, aimera
toujours les Français et sa famille.
«Je demande pardon à mon oncle pour les Français égarés, et je le prie
de leur pardonner, et j'apporte à ses pieds les voeux et le respect de
tous les bons Français.
«J'ai vu ce soir à Füessen l'électeur de Trèves, mon oncle, et la
princesse Cunégonde, sa soeur. Cette dernière m'ayant surtout témoigné
beaucoup d'amitié, je l'ai priée de vouloir bien faire rendre cette
lettre à Votre Majesté, me méfiant de toutes les personnes qui sont
près de moi. Mme de Soucy me prie de présenter son profond respect aux
pieds de son roi. Elle est ici près de moi. J'arriverai à Vienne le 3
janvier, où j'attendrai les ordres de mon oncle; je le prie de compter
sur mon attachement.--MARIE-THÉRÈSE-CHARLOTTE DE FRANCE.»